Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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jeudi 8 mars 2018

La chronique du blédard : Du Qatar, du football et du rôle attendu de l’investisseur du Golfe

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 8 mars 2018
Akram Belkaïd, Paris

L’élimination du Paris Saint Germain (PSG) en huitièmes de finale de la Ligue des champions (oui, c’est du football) illustre bien l’adage populaire selon lequel l’argent n’achète pas tout. On peut dépenser tous les euros de la terre et s’acheter des stars du ballon rond par paquets, cela ne suffit pas à créer une vraie équipe, solidaire et motivée, et encore moins à construire un club organisé avec ses règles de fonctionnement et ses traditions. Rien ne remplace le temps et c’est ce que les dirigeants qataris du PSG s’évertuent à ignorer. De cette déroute bien pitoyable, on retiendra donc que les 417 millions d’euros déboursés l’été dernier en transferts de joueurs (Neymar, Mbappé,…) n’auront servi à rien ou presque. Ce n’est pas cette année que le PSG se hissera au niveau des plus grands clubs européens. Il peut bien semer la terreur (quoique…) sur les terrains de France et de Navarre, cela ne fera pas oublier qu’il demeure un tout petit parmi les cadors de l’Europe.

Comme c’est souvent le cas, le résultat de mardi soir dépasse largement le cadre sportif. Une nouvelle fois, c’est la stratégie du Qatar dans le football qui pose question. Depuis 2011, l’émirat a déversé plusieurs centaines de millions d’euros dans le club parisien pour un résultat des plus mitigés. A ce sujet, on ne peut éviter de faire le parallèle avec les milliards de dollars dépensés parfois par Doha afin de complaire aux grandes puissances occidentales. Ici, c’est le capital d’une banque qu’il faut renflouer. Là, c’est un complexe immobilier à la rentabilité incertaine qu’il s’agit de financer…

On sait que pour l’émirat gazier, le football est un outil de « soft power », d’influence. Au Parc des Princes, la tribune des VIP (very important person) est l’un des endroits parmi les plus courus de France. On y croise des hommes politiques, des stars de la chanson ou du cinéma mais aussi des chefs d’entreprise et des banquiers. Grâce aux gazodollars, champagne, buffet Lenôtre bien garni et hôtesses aux petits soins permettent à ce beau monde de parler sport, politique et affaires tout en échangeant cartes de visites et tuyaux divers. Mais est-ce que tout cela sert vraiment Doha ? Dans cette foule d’invités, combien de profiteurs et, disons-le directement, d’arnaqueurs persuadés qu’il y a « du pognon à se faire », pour reprendre une phrase prêtée à Gérard Depardieu lorsqu’il parlait de l’Algérie au début des années 2000 ? En juin dernier, quand l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis et leurs vassaux ont imposé un blocus à leur voisin, on n’a pas entendu beaucoup de ces VIP défendre le Qatar…

La défaite face à Madrid a remis en lumière une réalité gênante : l’acquisition du PSG par le Qatar n’est toujours pas totalement digérée par nombre de Français. Des Arabes qui se paient l’un des plus grands clubs de l’Hexagone, ça fait encore grincer des dents. Sentiment ambigu qui naît de l’obligation de reconnaître que les qataris ont fait entrer le PSG dans une nouvelle dimension. Des qataris dont on aurait aimé qu’ils soient autre chose que ce qu’ils sont afin de pouvoir leur être sincèrement reconnaissants… Il faut d’ailleurs passer en revue les analyses et commentaires d’après-match pour prendre la mesure de cette répulsion persistante qui ne dit pas son nom.

L’une des critiques récurrentes est que le club, malgré son budget, n’est pas une institution qui serait au-dessus de ses joueurs. Il y a beaucoup de vrai dans cette affirmation. Le comportement de Neymar à Paris aurait été impensable lorsqu’il jouait pour le FC Barcelone. On peut citer de nombreux exemples édifiants où les exigences d’enfants gâtés, les manquements à la discipline de groupe des uns, les états d’âmes des autres, témoignent d’un problème profond de gestion du club. Pour la presse française, c’est d’abord et surtout la faute à Nasser Al-Khelaïfi, le président du PSG. Trop proche des joueurs, trop laxiste, pas assez organisé, voire incompétent, il serait responsable du flottement général qui empêche l’émergence de cette rigueur à tous les niveaux que l’on retrouve au Real de Madrid, au Barça ou au Bayern de Munich pour ne citer que ces grandes formations où tout est planifié et codifié afin d’assurer la victoire.

Mais derrière cela, il y un autre message. En rachetant le PSG, le Qatar a commis une erreur stratégique qui l’empêche d’être pleinement accepté : c’est celle de ne pas se contenter de jouer le rôle habituel de l’investisseur du Golfe. Autrement dit celui qui injecte de l’argent, qui exige des résultats mais qui sait rester à sa place en se gardant d’intervenir dans la gestion au quotidien de son acquisition. Au lieu de cela, le « président Nasser » ou « Nasser » tout court, comme l’appellent nombre de journalistes français (étonnante familiarité…), occupe tout le terrain, y compris celui de la communication. La défaite de son club face à Madrid permet à tous ceux qui convoitent son poste de relancer leur campagne de lobbying. Ils savent que la nomination d’un président français ou, pour garder les apparences sauves, d’un vice-président (ou d’un directeur général) ayant tous les pouvoirs, est une solution que Doha va certainement envisager pour faire face aux turbulences provoquées par ce nouvel échec.
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jeudi 17 avril 2014

Soir de défaite...

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Il est tard. Le match vient de s’achever. Le Real de Madrid a remporté la Coupe d’Espagne de football, la Copa del Rey, en battant le FC Barcelone par deux buts à un. Tristesse dans le salon. Le père et le fils sont silencieux, un brin accablés. Présent, un frère, et oncle, jubile et chambre mais on ne lui accorde guère d’attention. Le temps du Barça se termine. Une page se tourne… Le téléphone sonne. Le numéro du grand-père s’affiche. Un autre madridista... « Dis-lui que je dors ! » ordonne le petit-fils, visage fermé, en se dirigeant vers sa chambre.
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mercredi 4 septembre 2013

La chronique économique : La bulle stratosphérique du football européen

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 4 septembre 2013
Akram Belkaïd, Paris
 
 
Un milliard d’euros voire un peu plus. C’est le montant incroyable du marché des transferts dans le football européen. Cet été, ce que l’on appelle le « mercato » a donc battu tous les records avec notamment un transfert historique du jouer Gareth Bale de Tottenham au Real de Madrid pour une somme de 100 millions d’euros (pour ne pas faire de peine à l’enfantin Cristiano Ronaldo, qui jusque-là détenait le record du transfert le plus cher avec 94 millions d’euros, le Real a affirmé n’avoir acheté Bale « que » pour 91 millions d’euros).
 
Un marché spéculatif
 
Ce milliard d’euros dépensés pour des joueurs de football, dont au moins le tiers (c’est une statistique empirique et prudente) ne donnera guère satisfaction, témoigne de l’indécence de notre époque. Dans un monde en pleine crise économique où des Européens (ne parlons même pas des pauvres d’autres continents) se suicident faute de pouvoir travailler et subvenir aux besoins de leurs familles (on pense à l’Espagne ou à la Grèce), l’argent sonnant et trébuchant du football n’est rien d’autre qu’une obscénité. Ce n’est pas faire insulte à ce beau sport que de l’écrire.  
 
Bien entendu, il est plusieurs voix qui expliqueront qu’il s’agit ni plus ni moins que de la loi du marché. L’offre et la demande expliqueraient ces sommes qu’un esprit censé ne peut que juger extravagantes. Que signifie, en effet, le fait d’attribuer la valeur de plusieurs dizaines de millions d’euros à un joueur ? Au passage, on relèvera le caractère indécent de l’expression « acheter un joueur » comme s’il s’agissait d’une vulgaire marchandise et non d’un être humain. Certes, les grands joueurs font gagner de l’argent à leurs clubs notamment en merchandising. Maillots, publicité, spectateurs, droits de télévision : une vedette est la garantie d’une audience plus grande et donc de revenus croissants. Mais le système s’est emballé et il devient fou. Comme en témoigne nombre d’acteurs, les agents, les intermédiaires et même les joueurs ont compris qu’il était de leur intérêt de déployer d’habiles stratégies visant à alimenter sans cesse le mercato. Il fut un temps où un joueur ne quittait son club formateur qu’après avoir confirmé son talent et s’être approché de la fin de sa carrière. Aujourd’hui, le mercato concerne aussi (surtout) les jeunes pousses et un joueur peut connaître trois clubs en une saison (grâce au mercato d’hiver). La frénésie de ce marché est telle que l’on commence à en parler de la même manière que le cinéma. Nombre de producteurs disent en effet que le film le plus rentable est celui que l’on ne fait pas et, du coup, le meilleur transfert pour un club est celui qui ne se réalise pas…
 
Blanchiment d’argent
 
Dérégulation, application aveugle du principe de libre-circulation des travailleurs, irruption des fonds d’investissement dans le capital des clubs mais aussi blanchiment de capitaux en provenance de certains pays émergents : le football européen est aujourd’hui une bulle qui masque une réalité plus sordide. Celle de dizaines de joueurs professionnels au chômage car considérés comme des « produits » dépassés ou périmés cela sans oublier des centaines de clubs lourdement endettés obligés de pratiquer la fuite en avant pour continuer à exister. Or, tôt ou tard, les bulles finissent toujours par exploser et, faillites de grands clubs aidant, on se souviendra alors de cet été 2013 et de son mercato à un milliard d’euros.
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samedi 14 avril 2012

Blog sur SlateAfrique : La chronique foot (5) : Así, así, así gana el Madrid !

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 samedi 14 avril 2012

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Malgré tous mes espoirs de Culé (fan du Barça), le Real de Madrid a encore mis la pâtée à l’Athlético de Madrid (4-1, mercredi 11 avril). Cela fait maintenant des années que les Colchoneros n’ont pas battu l’équipe qui fut chère à Franco… Pour le plaisir, je vous fait découvrir cette chronique écrite en 2009, après une autre victoire du Real contre l’Athletico.

La chronique du blédard : Así, así, así gana el Madrid !
Le Quotidien d’Oran, jeudi 12 novembre 2009
Akram Belkaïd, à Madrid

Samedi 7 novembre. Il est vingt et une heures trente à Madrid. De gros paquets humains, parés de rouge et de blanc, sortent du ventre de la station Pirámides. Le pas tranquille, le torse bombé et le verbe haut, ils convergent vers le stade Vicente Calderón, l’ancien « Manzanares » du nom de ce fleuve qui passe sous leurs pieds. L’atmosphère est joyeuse. On s’interpelle, on plaisante et on rit fort. Il y a quelque chose dans l’air qui permet l’espérance. La victoire est promise et on célèbre déjà la gloire prochaine de l’Atlético de Madrid.
Car ce soir, c’est le bon soir, amigo. Dans quelques minutes, va débuter le match contre le voisin honni. Le Real de Madrid, ce club que l’Atlético, son aîné d’un an (il a été créé en 1902), ne bat pas souvent. Ce club de riches qui peut débourser des centaines de millions d’euros pour acheter les meilleurs joueurs du monde ; ce club, sacré champion européen du XXe siècle, qui a traumatisé tant de générations de supporters de l’Atlético à force d’infliger des fessées déculottées à leur équipe favorite…
Mais ce soir… Ce soir, hombre, c’est sûr, l’Atlético va gagner et ce n’est pas uniquement parce que le Real ne va pas très fort – la preuve, il a été humilié en match de coupe par un club de deuxième division – et que Ronaldo, sa star portugaise, ne jouera pas. Non, ce soir,caballero, on remet les compteurs à zéro. Ce sera la renaissance de l’Atlético et il finira champion à la fin de l’année. Si, si, comme lors de l’historique triplé de 1996. Ah… 1996. Quelle saison ! Pas grand-chose depuis, c’est vrai. Mais trêve de nostalgie, pensons au sacre futur.
Un boccadillo avalé au comptoir, le reste de son verre de bière ou de whisky-soda versé dans une copa et voilà les supporters des rojiblancos qui entrent dans le Calderón après avoir croisé en chemin quelques rangées immobiles de robocops au fusil lance-grenades lacrymogènes collé à la hanche. Un euro et quelques centimes déboursés pour louer unealmohada – un coussin – rouge destinée à caler dos et bas des reins, et ils se retrouvent dans l’antre survoltée. Drapeaux vermeils et blancs, banderoles gothiques, feux de Bengale et poings levés, les ultras y assurent depuis un bon moment leur rôle de meneurs d’ambiance.
Les haut-parleurs du stade crachent à tue-tête l’hymne de l’équipe. « Atlèèti – Atlèèti – Atlèètico de Madrid ! ». C’est un chant un peu désuet, qui parle de joie et de souffrance et qui fleure bon les années soixante tout comme le maillot du club d’ailleurs. Des rayures rouges et blanches, semblables aux vieux matelas d’antan, les « colchones » ce qui vaut aux joueurs un autre surnom, celui de « colchoneros » ou matelassiers. On est loin du glamour pipole du Real, de ses « galactiques » ou « merengues » (meringues) ou encore « blancos » à la tenue maculée et de ses supporters fortunés qui fument le cigare dans les travées.
C’est aussi cela, un match entre l’Atlético et le Real. Bien sûr, ce n’est pas la lutte des classes mais tout de même. Attachants supporters des colchoneros… Quand un club domine le football national et européen, il faut être marginal, un peu iconoclaste ou avide de justice sociale ou encore avoir l’esprit de contradiction, ou de transgression, pour préférer soutenir son modeste voisin. Ce prolétaire, qui a moins gagné de titres et qui n’a presque jamais brillé à l’extérieur du pays. Cet adversaire irréductible mais loyal puisqu’il est aussi le cauchemar du FC Barcelone, l’éternel rival catalan du Real.
C’est parti. Septième minute de jeu. But de Kaka. Real 1 – Atlético 0. Le stress et la peur, sûrement. Mais qu’importe, dans les tribunes on continue à s’époumoner et à traiter les joueurs d’en face de hijos de femme de petite vertu. Un but, ce n’est rien, ça se remonte. D’ailleurs les merengues sont loin d’être fringants. Benzema n’en finit pas de rater des occasions inratables servies par un Kaka, étincelant et qui est l’un des seuls à surnager. Mais voilà un autre but. 2-0. Pas grave, le match n’est pas encore perdu même si, de temps à autre, quelques insultes fusent par dépit à l’adresse des rojiblancos.
Mi-temps. Une odeur de cannabis flotte en haut de la tribune centrale, là où la voûte de béton tangente le cheveu mais permet de se protéger du vent glacial. Des Colombiens, une dizaine, sortent casse-croûtes et jus d’orange. Distribution d’« arepas » pour tous, y compris pour leurs voisins inconnus. L’un des sud-américains a l’insulte facile. A l’égard de l’arbitre, des joueurs du Real mais aussi de l’Atlético dont il arbore pourtant l’écharpe sang et neige. Sa femme le tance. En vain.
C’est la reprise. Troisième but pour le Real. Flottement. Une nouvelle raclée se profilerait-elle ? Les ultras de l’Atlético s’essoufflent un peu. Les rares supporters du Real, une centaine de « madridistas » parqués de l’autre côté du stade en profitent pour entonner leur chant de victoire : « Así, así, así gana el Madrid » : c’est ainsi que gagne le Real Madrid… La réaction est immédiate. Sifflets et insultent fusent. « Madridistas hijos de p… ».  « Ouled kda ou kda » dirait-on du côté de Bologhine, puisque l’Atlético et le Real, c’est un peu comme l’USMA et le Mouloudia…
L’espoir revient. Un but pour les matelassiers. Il reste onze minutes, une éternité où tout peut arriver, y compris le miracle d’autant que les merengues jouent désormais à dix. Mais l’arbitre fait des siennes, les tribunes se déchaînent et l’entraîneur du Real reçoit même une pierre sur le crâne. Les ultras de l’Atlético entonnent à leur tour le fameux « Así, así, así gana el Madrid ». N’est-il pas bizarre de reprendre le slogan de l’adversaire ? Au contraire. Car c’est bien ainsi, jadis, que le Real gagnait ses matches : avec l’aide de l’arbitre soumis à la volonté du tout puissant Franco (et de ses troupes qui entraient parfois dans les vestiaires pour menacer l’équipe adverse…). Passent le temps et les générations, il se trouvera toujours quelqu’un pour rappeler à quel point le Real fut un outil de propagande castillane du régime franquiste…
Le derby est terminé. Il y a bien eu un deuxième but de l’Atlético mais pas de troisième. Le Real l’emporte, les rojiblancos, éternels malchanceux, ont raté le nul qui aurait sonné comme une victoire. Leurs supporters sont déjà à l’extérieur du stade, le pas lourd, têtes baissées et épaules voûtées. C’est une foule muette, étrangement calme. Elle connaît bien ce goût de la défaite à domicile face à los blancos. Et à voir les grappes humaines monter une côte au rythme d’éléphants indolents, on devine qu’elle s’y est résignée depuis longtemps. Mais qu’importe, amigo, ce fut un beau match même si la soirée s’achève dans la tristesse. La prochaine fois, peut-être…

P.S : Gracias a mi hermano Yacine, el aficionado práctico, qui a rendu cette chronique possible.

jeudi 15 décembre 2011

La chronique du blédard : Ballon d'or pour Iniesta et Xavi

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Parlons football et oublions un peu le fracas du monde. L'une des conséquences de la récente victoire du FC Barcelone contre le Real de Madrid (3 buts à 1, et à Madrid s'il vous plaît !) est qu'elle clarifie la course au Ballon d'or. En effet, on voit mal comment Cristiano Ronaldo, l'attaquant madrilène bien peu en vue lors de ce classico, pourrait décrocher le gros lot (même si une surprise n'est pas impossible). Du coup, l'affaire semble entendue. Lionel Messi, prodige barcelonais, est en passe de remporter le trophée pour la troisième année consécutive (de quoi faire enrager Michel Platini, ce qui, au passage, ne serait pas une mauvaise chose…). 

On le sait, trois joueurs ont atteint le dernier pallier avant la désignation officielle du Ballon d'or, début janvier : Messi, Ronaldo et Xavi Hernandez, le milieu barcelonais sur lequel on reviendra. Commençons d'abord par regretter une grande injustice, de celles dont la Fifa (désormais aux commandes de cette prestigieuse distinction) semble maîtriser l'art et la technique mesquine. Il s'agit de l'absence d'Andrés Iniesta, un autre joueur de Barcelone qui (c'est dit sans aucun chauvinisme) aurait mérité non seulement de faire partie de la dernière sélection mais, plus encore, de décrocher la récompense. Oui, Iniesta ballon d'or 2011. Oui, Iniesta meilleur que Messi. Cela sans oublier le fait qu'Iniesta méritait déjà d'être ballon d'or en 2010 (il n'a eu droit qu'à la deuxième place derrière Messi).

Argumentons. Sans Iniesta (et Xavi), Messi ne serait pas ce qu'il est aujourd'hui. Il suffit juste d'examiner les piètres performances de l'Argentin avec son équipe nationale pour s'en rendre compte. Bien sûr, Messi est époustouflant avec le Barça. Ses dribles, ses courses parties de loin, ses buts aussi (il a dépassé la barre des deux cent) et sa capacité à perforer n'importe quelle défense en font un joueur d'exception. Mais que serait-il sans Iniesta ? Sans la capacité de ce dernier à transformer en occasion en or n'importe quel ballon récupéré au milieu de terrain ? Balle au pied, Iniesta est tout aussi inégalable que l'Argentin. Sa vivacité, qu'il démontre à chaque match, et sa capacité à se faufiler par le plus petit des chats d'aiguille sont impressionnantes. Parlez-en aux madrilènes Coentrão et Pepe qui ont passé l'une des pires soirées de leur vie samedi 10 décembre face aux attaques virevoltantes de celui qui, en d'autres temps footballistiques, aurait fait un parfait ailier pour une formation en 4-2-4…

On peut citer maints exemples à propos du talent de «Don Andrés» comme par exemple son but en finale de la Coupe du monde de 2010 ou son égalisation miraculeuse dans le temps additionnel face à Chelsea en 2009. Mais, le concernant, il y a une phase de jeu qu'il faut garder en mémoire et montrer en boucle à tous les footballeurs en herbe. C'était au printemps dernier, lors d'un match de Ligue des champions contre Arsenal. Comme à son habitude, Iniesta récupère le ballon au milieu du terrain, sur le côté gauche. Il pique au centre, avance rapidement vers le but adverse, élimine un adversaire, puis deux. Jusque-là, rien d'inhabituel… Puis vient ce geste, unique, qui consiste, pour lui, à se pencher et à regarder vers la gauche. Résultat, comme un seul homme, toute la défense d'Arsenal bascule à gauche. Le trou est fait. Iniesta passe la balle vers la droite où Villa transmet à un Xavi esseulé qui n'a plus qu'à marquer. Une phase digne d'un match de basket-ball avec feintes de corps et de visage à l'appui. C'est là toute la science et le talent d'Iniesta.

Parlons maintenant d'un autre grand de Catalogne. Contrairement à Iniesta, Xavi a encore toutes ses chances de remporter le Ballon d'or. Là aussi, ce ne serait que justice. Après avoir vu un match du Barça, il faut le revoir en s'attachant à ne suivre que Xavi, ses placements et ses passes. C'est lui l'unité centrale et le métronome de l'équipe catalane. C'est l'homme charnière qui donne le tempo, qui décide s'il est temps d'attaquer ou s'il faut encore temporiser. C'est lui qui devine si l'adversaire est cuit ou s'il a encore la capacité de résister à la déferlante blaugrana. C'est lui qui repère la brèche avant même qu'elle ne se forme. On pense souvent que le football est un sport où vingt joueurs de terrain passent leur temps à courir sans réfléchir derrière le ballon. Xavi montre que c'est tout le contraire. Avec lui, on attend le bon moment pour recevoir ou demander la balle.

Vues à l'écran ou des tribunes, ses temporisations et ses retours en arrière alors qu'un coéquipier est démarqué, peuvent étonner voire même irriter. C'est pourtant tout l'art de jouer de Xavi. S'il ne passe pas la balle, c'est qu'il a en tête deux ou trois coups d'avance. En une fraction de seconde, ayant mémorisé où sont placés ses coéquipiers et ses adversaires, il devine et anticipe ce qui risque de se passer. Et il prend alors la décision de faire durer la séquence de jeu, de l'accélérer ou de l'orienter autrement. On peut d'ailleurs se demander s'il ne s'agit pas là d'une allégorie de la vie et si Xavi, lui-même, en est conscient. Jouer comme on vit, écrire comme on joue : ouvrir, fermer, relancer, durcir, offrir, rythmer, casser...… Il faudrait plusieurs feuillets et colonnes pour creuser cela. Mais passons.

Evoquant ses joueurs de milieu de terrain, l'entraîneur barcelonais Pep Guardiola a tenu les propos suivants dans un entretien accordé à Fifa.com : «Les milieux sont des joueurs intelligents, qui prennent la plupart des décisions dans un match. Pour pouvoir décider, il faut d'abord comprendre. C'est ce qu'on leur demande également.» Il est évident que Guardiola – qui fut lui aussi un grand milieu de terrain et le chef d'orchestre de la «dream team» barcelonaise du début des années 1990 – pensait à Xavi en disant cela. Xavi le maestro… Alors oui, ballon d'or pour lui. Sinon pourquoi pas un ballon d'or à égalité pour Iniesta et Xavi ? Au nom de l'intelligence et de la beauté du jeu.
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PS : cette chronique est dédiée à la mémoire de deux grands joueurs disparus récemment. D'abord, le Brésilien Socrates, qui, outre un talent fou et une classe inégalée, a montré de par son engagement chez les Corinthians qu'un mouvement de sportif contestant leurs conditions de travail pouvait aussi contribuer au retour de la démocratie au Brésil. Ensuite, l'Algérien Djamel Keddou, ancienne gloire de l'équipe nationale et de l'USM Alger. Ce joueur à la fois stylé et dur sur l'homme (on le surnommait le Beckenbauer algérien) a montré, une fois devenu entraîneur, que l'on pouvait construire une équipe en respectant les valeurs du travail bien fait y compris dans un pays comme l'Algérie.
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