Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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mardi 2 octobre 2018

La chronique du blédard : Une arène nommée Twitter


Le Quotidien d’Oran, jeudi 27 septembre 2018
Akram Belkaïd, Paris

Suivre les réseaux sociaux, et notamment Twitter, est de plus en plus dérangeant… et souvent inquiétant. Il ne s’agit pas simplement du suivi de l’actualité internationale qui, elle, s’inscrit dans une longue tendance faite d’affrontements, de guerres, de conflits larvés, de rivalités commerciales ou de menaces en tous genres en provenance de telle ou telle puissance ou supposée telle. En bientôt trente ans de journalisme, je n’ai pas souvenir d’un fil de dépêches internationales qui incite à l’optimisme quant à l’avenir de la planète et de l’humanité, bien au contraire. Mais on arrive à vivre avec (à condition de ne pas travailler longtemps dans un quotidien) car, après tout, il s’agit-là de l’Histoire qui ne cesse d’être en marche (aucune allusion à un pseudo mouvement politique que l’on reconnaîtra facilement…).

Les réseaux sociaux ont apporté autre chose. Ils universalisent la polémique et les débats à deux sous. Toutes les algarades possibles bénéficient d’une immense caisse de résonnance. De la plus grave à la plus étrange, la plus inattendue. En quelques clics, on peut se battre contre tout le monde et se faire des ennemis dont on ne soupçonnait même pas l’existence quelques secondes avant qu’ils ne se manifestent sur votre écran. Il suffit d’émettre un jugement abrupt sur une question donnée et c’est la foire aux avis, aux emportements indignés, aux mises en causes frontales. C’est encore plus affirmé si, tel un parasite, on se greffe au compte d’une célébrité et que l’on y cherche la castagne. Il ne s’agit plus de réseaux sociaux mais d’arènes de désocialisation. Twitter et ses homologues facilitent (encouragent) des empoignades générales qui, par le passé, restaient circonscrites à des milieux plus ou moins hermétiques : un café du commerce, un lieu professionnel, un laboratoire de recherche universitaire, une amicale de retraités, etc. Maintenant, tout déborde, tout fuse.

Il y a plus de dix ans, avec la montée en puissance d’internet, la chancelière allemande Angela Merkel avait benoîtement posé la question de la possibilité, pour les États, d’appuyer sur un bouton « off » et « d’arrêter » internet si nécessaire. Outre des ricanements et des commentaires bien sentis, l’affaire avait provoqué quelques indignations à propos de la défense de la liberté d’expression et de la lutte contre la censure. Aujourd’hui, on peut se demander s’il ne serait pas sain de décréter plusieurs journées mondiales du « sans réseaux ». Des pauses bienvenues pour certains afin que tout le monde se calme un peu, prenne le temps de faire autre chose que d’insulter son prochain ou encore de le « stalker » (verbe très à la mode en ce moment qui signifie harceler) ou enfin de l’épier en permanence, lui et ses contacts…

On me dira que tout cela est du virtuel, que les gens ne sont pas obligés de se connecter et qu’ils peuvent à tout moment décrocher. C’est ce que je pensais mais je n’y crois plus. L’addiction aux réseaux sociaux, et plus particulièrement à Twitter, est une réalité. Combien ai-je vu de gens annoncer leur départ définitif - en raison de campagnes de harcèlement menées contre eux par leurs détracteurs – qui finissent par revenir. Certaines personnalités médiatiques ont même expliqué que les confrontations sur ce réseau leur ont valu une vraie et bonne dépression. Mais elles sont toujours présentes, le twouite aussi prompt et facile qu’avant. A-t-on besoin de Twitter pour exister ou pour se faire une réputation ? La question est d’époque dans un contexte de frénésie égotique généralisée.

Mais à quoi cela sert-il vraiment ? Quand une chaîne à péage ne diffuse pas le match vedette ou a du mal à faire face à ses engagements, on est content d’avoir Twitter pour se défouler. C’est bien plus facile que jadis où l’on n’avait pas forcément le numéro de téléphone de l’entreprise et encore moins l’envie et le temps de coucher sa colère sur du papier timbré. Maintenant, chaque matin le « trend » (tendance) nous indique l’indignation du jour, celle que la suivante du lendemain remplacera sans peine et ainsi de suite. La presse de bas niveau y trouve matière à faire du clic en tenant la chronique de ce qui passionne, indigne ou exaspère les twittos. Tout cela contribue à alimenter un fracas général qui exacerbe les tensions et entretient l’illusion que de choses fondamentales se règlent via les réseaux.

Twitter et ses batailles rangées représentent une photographie binaire. Sur un sujet donné, deux camps s’affrontent en boucle, se repassant les mêmes arguments, les mêmes accusations. Les indécis, ceux qui veulent se faire une idée, n’ont qu’une seule option, celle de passer leur chemin. L’illusion du « clicktivisme » peut faire croire que des batailles idéologiques essentielles sont menées. Certes, il est essentiel de réaffirmer une position et un engagement. Mais il est difficile de savoir si la répartition des forces telle qu’elle se dessine sur les réseaux correspond à la réalité.

Prenons la question de l’expression xénophobe et raciste. Si l’on doit se fier aux échanges, aux attaques violentes contre des militantes et des militants engagés pour la cause antiraciste, alors on peut en tirer la conclusion que l’heure est grave car le nombre et le niveau de virulence et d’activisme sont clairement à l’avantage des vilains. Mais, d’un autre côté, il suffit de se déconnecter pour que le bruit de la merdolâtre vert-de-gris disparaisse. Reste donc cette question à laquelle j’ai encore du mal à répondre. Est-ce que, oui ou non, ce qui se passe sur Twitter est inquiétant ? Ce qui est certain, c’est que ce réseau a contribué à libérer la parole xénophobe et raciste. Il a offert une occasion idéale de désinhibition. En cela, c’est déjà grave.



vendredi 11 janvier 2013

La chronique du blédard : Arabités numériques ou le monde arabe à l’heure du web

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 10 janvier 2013
Akram Belkaïd, Paris
 
Pour qui s’intéresse au monde arabe et aux événements qui l’ébranlent depuis deux ans, il faut lire l’excellent ouvrage dont il est question dans cette chronique (*). Son auteur, Yves Gonzalez-Quijano, universitaire-chercheur (il enseigne la littérature arabe contemporaine à l’université Lumière-Lyon II) et traducteur, s’est penché sur le lien, plus complexe qu’on ne le croit, entre le Printemps arabe et l’univers des technologies numériques. On le sait, la thèse selon laquelle internet a été à l’origine des révolutions, notamment en Tunisie et en Egypte, fait presque figure de vérité indiscutable. Et, comme le note l’auteur, « à force d’être récitée sous toutes les formes possibles, la belle histoire de la révolution arabe des réseaux sociaux a fini par s’enraciner dans les esprits au point de faire oublier toute prudence ». Certes, il est évident que les soulèvements arabes n’auraient pas évolué de la même façon sans internet, les blogs, Facebook, Twitter, Youtube et autres téléphones portables. Mais, tout l’intérêt de ce livre stimulant est de prendre de la distance avec les idées reçues et d’examiner l’impact réel des nouvelles technologies numériques sur le monde arabe, son identité et son évolution qu’elle soit politique, religieuse ou sociétale.
 
Les racines numériques du printemps arabe
 
Yves Gonzalez-Quijano rappelle d’abord que la politique et la contestation des régimes sont apparues sur internet bien avant le Printemps arabe. D’ailleurs, son ouvrage est, entre autre, un hommage implicite à nombre de pionniers arabes du cyber-activisme dont on découvre l’engagement et l’apport au fil des pages. Blogueurs, journalistes, militants des droits de l’homme, cyberdissidents, ils ont tous défié la censure et l’autoritarisme à l’image du défunt Zouhair Yahyaoui qui, sous le pseudonyme« Ettounsi », a été l’un des premiers pourfendeurs du régime de Ben Ali au début des années 2000. Une période charnière puisqu’elle a connu l’irruption sur internet des blogueurs, des jeunes, des islamistes et des militants politiques traditionnels. L’auteur relève ainsi que « de nouveaux sujets sont apparus, d’autres formes d’écriture associées à des ressources documentaires inédites » tandis que le « rapport aux autres membres de la ‘communauté’ a changé également avec le développement d’interactions presque inconnues de la communication traditionnelle ».
 
En matière de cyber-activisme, les années 2000 ont été marquées par la répression, l’agitation mais aussi l’échec et l’anonymat. Une répression menée par les autorités qui censuraient et persécutaient les activistes. Et même si ces derniers avaient du mal à passer de la contestation sur le net à l’action concrète, il n’en demeure pas moins que l’ébullition était réelle. C’est ce que montre l’auteur qui cite notamment la campagne Yezzi Fock (2005) et l’émergence du collectif Nawat en Tunisie, les mouvements Kefaya (ça suffit) et du 6 avril 2008 en Egypte de même que l’émergence de blogueurs influents en Syrie, à Bahreïn et en Arabie Saoudite. Quant à l’anonymat, il résidait dans le fait que l’Occident ne s’intéressait guère à ces mouvements. Pire, il a longtemps eu tendance à voir dans le web arabe une source de menaces. De fait, Yves Gonzalez-Quijano rappelle qu’« avant le Printemps arabe, la Toile était perçue comme le territoire inquiétant du terrorisme international ». Une prévention à laquelle s’ajoutait « la conviction que l’internet arabe avait encore devant lui un très long chemin à parcourir avant de pouvoir exister de plein droit et de contribuer au changement ». Et l’auteur de relever ce paradoxe résidant dans « cette peur d’un islam extrémiste capable de dompter les flux électroniques pour déclencher la ‘guerre des civilisations’ ».Cela alors que cette crainte (exagérée) s’accompagnait souvent « d’un jugement volontiers méprisant sur les capacités des sociétés concernées à tirer profit des avancées techniques ».
 
Le revers controversé d’une belle histoire
 
Un chapitre du livre examine comment et pourquoi internet et les réseaux sociaux ont aidé à la réussite des soulèvements arabes, notamment en Tunisie et en Egypte. Une contribution certainement décisive qui renforce le camp des « cyber-optimistes », c'est-à-dire celles et ceux qui, en gros, pensent qu’Internet peut tout faire y compris les révolutions (on pardonnera au présent chroniqueur l’aspect lapidaire de cette assertion…). L’auteur rappelle à ce sujet le triple impact libérateur des nouvelles technologies de la communication : prise de parole et mobilisation, puis coordination et organisation et, enfin, documentation et promotion. Ce qui, dans le cas du Printemps arabe, peut se résumer par le triptyque suivant :« Facebook pour planifier les manifestations, Twitter pour les coordonner et Youtube pour les dire au monde ». Au passage, Yves Gonzalez-Quijano examine quelques faits singuliers de cette histoire : pourquoi des régimes dictatoriaux ont-ils accepté – voire favorisé- le développement chez eux de technologies et de ressources numériques susceptibles à terme de les déstabiliser ? Ouvrir ou fermer, c’est-là, rappelle l’auteur, le fameux« dilemme du dictateur » énoncé en 1993 par le chercheur Christofer Kedzie. Autre question abordée dans le livre, pourquoi ces mêmes régimes n’ont-ils pas « coupé » ou « éteint » internet dès les premiers temps de la contestation (ce dont ne se prive pas aujourd’hui le régime d’Assad en Syrie) ?
 
Mais, l’un des intérêts majeur du livre, réside dans le chapitre qui suit et qui est consacré au « côté obscur de la force »,c'est-à-dire les aspects dérangeants de la belle histoire du web et du Printemps arabe. Yves Gonzalez-Quijano rappelle ainsi que la cyber-politique menée par les Etats-Unis et leurs alliés dans le monde arabe ne relève pas uniquement des élucubrations des adeptes de la théorie du complot. Oui, explique-t-il, de nombreux cyber-activistes arabes ont bénéficié – et bénéficient encore – du soutien de l’Occident et cela au risque de leur faire perdre toute crédibilité. L’auteur note que « l’euphorie suscitée par la chute de deux vieux présidents (Ben Ali et Moubarak, ndc) aussi autoritaires que détestés avait permis de passer sur certains aspects un peu sulfureux, à commencer par les aides accordées par les instruments officiels de la diplomatie nord-américaine, et leurs relais auprès de gouvernements occidentaux pour ne rien dire du travail de certaines ONG et autres grandes sociétés informatiques ».
 
Financements généreux, séances de formation, mise en relation avec d’autres cyber-activistes proches de l’Occident (notamment ceux de l’organisation Otpor qui avait contribué à la chute de Milosevic), rôle ambigu des grandes multinationales du Web à l’image de Google ou de Twitter, voilà autant d’éléments dérangeants qui interrogent la crédibilité de nombre de cyber-activistes arabes. Des contestataires « prêts à se révolter avec un immense courage contre l’injustice », à l’image du blogueur égyptien Wael Ghonim, mais, et c’est peut-être ce qui fonde l’intérêt des Etats-Unis pour eux, « pas nécessairement au prix de ruptures dans l’univers des relations économiques ». Et c’est peu dire que nombre de ces web-activistes n’ont pas toujours été très vigilants quant à certains de leurs soutiens extérieurs. Dans le livre, on lira donc avec attention les passages consacrés à Jared Cohen qui, à 23 ans, a effectué au milieu des années 2000, un périple au Proche-Orient avant d’en tirer un livre mettant en avant « les effets révolutionnaires de l’essor du numérique » dans cette région. Devenu membre de l’équipe de Condoleeza Rice puis d’Hillary Clinton, il a ensuite quitté le Département d’Etat pour rejoindre Google. Son implication personnelle dans les manifestations iraniennes de 2009 puis durant les révoltes arabes mettent en exergue une part de l’influence étasunienne dans ces événements. Une influence, rappelle Yves Gonzalez-Quijano, contre laquelle des blogueurs arabes avaient pourtant mis en garde. Parmi eux, le Tunisien Sami Ben Gharbia, l’un des fondateurs du collectif Nawaat et auteur, en septembre 2010, d’un manifeste ayant fait date. Pour lui, le soutien américain au cyber-activisme arabe est à la fois porteur de fausses promesses de liberté tout en étant responsable d’une évolution négative de ce type de contestation et d’engagement à travers une« politisation à outrance» et une « perte de crédibilité ».
 
De façon générale, on comprend à la lecture du livre, que le monde arabe est un excellent cas d’étude pour ce qui est de juger de l’apport ou non d’Internet dans les transformations politiques où que l’on soit dans le monde. Le problème, c’est que la vision optimiste a tendance à toujours prendre le pas alors qu’il existe un courant de pensée, le « cyber-pessimisme »,qui met en garde contre une exagération des bienfaits de la Toile. Des chercheurs comme Evgeny Morozov et Malcomm Gladwell sont catégoriques :« pour renverser un régime corrompu, un libre accès à l’information n’est ni nécessaire, ni même important ». En clair, « la révolution ne sera pas twittée » et ce n’est pas le « cliquisme » (le fait de se contenter de cliquer sur son ordinateur plutôt que de passer à l’action concrète) qui changera les choses.
 
Nouvelles identités arabes et résurgence de la Nahda
 
Le livre d’Yves Gonzalez-Quijano met en exergue d’autres impacts d’internet sur le monde arabe. Ainsi, le web est-il directement lié à l’émergence d’un « islam à la carte » et d’une individualisation des pratiques religieuses. C’est aussi un champ d’expansion de la langue arabe. Comme le note l’auteur, cette dernière « s’est hissée devant le français, à la septième place en termes d’usagers sur la Toile, avec le plus fort taux de croissance entre 2000 et 2011 (+2500%) loin devant toutes les autres langues ». L’arabe a réalisé « la plus forte progression parmi toutes les langues présentes sur Twitter », pointant au huitième rang de cette micro-messagerie devenue le réseau social préféré des Arabes du Golfe et du Proche-Orient. De même, cette langue est-elle en train d’évoluer, de se simplifier sur le plan de la grammaire et elle connaît même une étrange mutation avec l’émergence de « l’arabizi », cette écriture de l’arabe en caractères latins et en chiffres que l’on retrouve désormais dans maints forums de discussion.
 
Contestation politique, activisme social, réinvention d’anciennes formes d’écriture, résurgence de la poésie et de la littérature, interrogations sur l’identité et les relations sociales, remise en cause du rapport à l’autorité : le monde arabe s’est saisi de tout cela grâce aux technologies numériques. Cela fonde, estime l’auteur, de « nouvelles identités arabes » qui « prolongent d’une certaine manière un processus entamé à partir de la seconde moitié du XIX siècle » à savoir laNahda (Renaissance, réveil ou redressement). Les blogs, les forums, les groupes Facebook, les tweets, tout cela permettrait, selon Yves Gonzalez-Quijano , l’ihyâ’ et l’iqtibâs, c'est-à-dire la revivification et l’emprunt, soit deux mots d’ordre majeurs de la Nahda XIX° siècle. L’hypothèse est séduisante mais elle mérite de plus longs développements. Internet est-il un facteur de progrès et d’émancipation durables dans le monde arabe ? Contribue-t-il à la modernisation de la pensée, notamment religieuse ? Ces questions restent posée car la Toile, dans cette région du globe comme ailleurs, est aussi synonyme d’acculturation voire d’aliénation sans oublier le fait qu’elle continue de favoriser l’essor et la diffusion des pensées les plus rétrogrades.
 
(*) Yves Gonzalez-Quijano, Arabités numériques. Le Printemps du Web arabe, Sindbad – Actes Sud, 187 pages, 18 euros. On peut consulter le carnet de recherche en ligne de l’auteur (Culture et politique arabes) à l’adresse suivante : http://cpa.hypotheses.org/


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