Lignes quotidiennes

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mardi 2 octobre 2018

La chronique du blédard : Une arène nommée Twitter


Le Quotidien d’Oran, jeudi 27 septembre 2018
Akram Belkaïd, Paris

Suivre les réseaux sociaux, et notamment Twitter, est de plus en plus dérangeant… et souvent inquiétant. Il ne s’agit pas simplement du suivi de l’actualité internationale qui, elle, s’inscrit dans une longue tendance faite d’affrontements, de guerres, de conflits larvés, de rivalités commerciales ou de menaces en tous genres en provenance de telle ou telle puissance ou supposée telle. En bientôt trente ans de journalisme, je n’ai pas souvenir d’un fil de dépêches internationales qui incite à l’optimisme quant à l’avenir de la planète et de l’humanité, bien au contraire. Mais on arrive à vivre avec (à condition de ne pas travailler longtemps dans un quotidien) car, après tout, il s’agit-là de l’Histoire qui ne cesse d’être en marche (aucune allusion à un pseudo mouvement politique que l’on reconnaîtra facilement…).

Les réseaux sociaux ont apporté autre chose. Ils universalisent la polémique et les débats à deux sous. Toutes les algarades possibles bénéficient d’une immense caisse de résonnance. De la plus grave à la plus étrange, la plus inattendue. En quelques clics, on peut se battre contre tout le monde et se faire des ennemis dont on ne soupçonnait même pas l’existence quelques secondes avant qu’ils ne se manifestent sur votre écran. Il suffit d’émettre un jugement abrupt sur une question donnée et c’est la foire aux avis, aux emportements indignés, aux mises en causes frontales. C’est encore plus affirmé si, tel un parasite, on se greffe au compte d’une célébrité et que l’on y cherche la castagne. Il ne s’agit plus de réseaux sociaux mais d’arènes de désocialisation. Twitter et ses homologues facilitent (encouragent) des empoignades générales qui, par le passé, restaient circonscrites à des milieux plus ou moins hermétiques : un café du commerce, un lieu professionnel, un laboratoire de recherche universitaire, une amicale de retraités, etc. Maintenant, tout déborde, tout fuse.

Il y a plus de dix ans, avec la montée en puissance d’internet, la chancelière allemande Angela Merkel avait benoîtement posé la question de la possibilité, pour les États, d’appuyer sur un bouton « off » et « d’arrêter » internet si nécessaire. Outre des ricanements et des commentaires bien sentis, l’affaire avait provoqué quelques indignations à propos de la défense de la liberté d’expression et de la lutte contre la censure. Aujourd’hui, on peut se demander s’il ne serait pas sain de décréter plusieurs journées mondiales du « sans réseaux ». Des pauses bienvenues pour certains afin que tout le monde se calme un peu, prenne le temps de faire autre chose que d’insulter son prochain ou encore de le « stalker » (verbe très à la mode en ce moment qui signifie harceler) ou enfin de l’épier en permanence, lui et ses contacts…

On me dira que tout cela est du virtuel, que les gens ne sont pas obligés de se connecter et qu’ils peuvent à tout moment décrocher. C’est ce que je pensais mais je n’y crois plus. L’addiction aux réseaux sociaux, et plus particulièrement à Twitter, est une réalité. Combien ai-je vu de gens annoncer leur départ définitif - en raison de campagnes de harcèlement menées contre eux par leurs détracteurs – qui finissent par revenir. Certaines personnalités médiatiques ont même expliqué que les confrontations sur ce réseau leur ont valu une vraie et bonne dépression. Mais elles sont toujours présentes, le twouite aussi prompt et facile qu’avant. A-t-on besoin de Twitter pour exister ou pour se faire une réputation ? La question est d’époque dans un contexte de frénésie égotique généralisée.

Mais à quoi cela sert-il vraiment ? Quand une chaîne à péage ne diffuse pas le match vedette ou a du mal à faire face à ses engagements, on est content d’avoir Twitter pour se défouler. C’est bien plus facile que jadis où l’on n’avait pas forcément le numéro de téléphone de l’entreprise et encore moins l’envie et le temps de coucher sa colère sur du papier timbré. Maintenant, chaque matin le « trend » (tendance) nous indique l’indignation du jour, celle que la suivante du lendemain remplacera sans peine et ainsi de suite. La presse de bas niveau y trouve matière à faire du clic en tenant la chronique de ce qui passionne, indigne ou exaspère les twittos. Tout cela contribue à alimenter un fracas général qui exacerbe les tensions et entretient l’illusion que de choses fondamentales se règlent via les réseaux.

Twitter et ses batailles rangées représentent une photographie binaire. Sur un sujet donné, deux camps s’affrontent en boucle, se repassant les mêmes arguments, les mêmes accusations. Les indécis, ceux qui veulent se faire une idée, n’ont qu’une seule option, celle de passer leur chemin. L’illusion du « clicktivisme » peut faire croire que des batailles idéologiques essentielles sont menées. Certes, il est essentiel de réaffirmer une position et un engagement. Mais il est difficile de savoir si la répartition des forces telle qu’elle se dessine sur les réseaux correspond à la réalité.

Prenons la question de l’expression xénophobe et raciste. Si l’on doit se fier aux échanges, aux attaques violentes contre des militantes et des militants engagés pour la cause antiraciste, alors on peut en tirer la conclusion que l’heure est grave car le nombre et le niveau de virulence et d’activisme sont clairement à l’avantage des vilains. Mais, d’un autre côté, il suffit de se déconnecter pour que le bruit de la merdolâtre vert-de-gris disparaisse. Reste donc cette question à laquelle j’ai encore du mal à répondre. Est-ce que, oui ou non, ce qui se passe sur Twitter est inquiétant ? Ce qui est certain, c’est que ce réseau a contribué à libérer la parole xénophobe et raciste. Il a offert une occasion idéale de désinhibition. En cela, c’est déjà grave.



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