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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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mardi 20 septembre 2016

La chronique du blédard : Voile, évolution et paternalisme colonial

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 1er septembre

Akram Belkaïd, Paris

Deux femmes en hidjab sont chassées d’un restaurant de la région parisienne par un chef étoilé qui les traite de « terroristes » et qui menace de les empoisonner si elles persistent à vouloir être servies. Comme il fallait s’y attendre, l’histoire a embrasé les réseaux sociaux et la vidéo de l’incident a tourné en boucle. A l’inverse, les médias traditionnels, notamment les télévisions, sont restés plutôt discrets et n’ont pas insisté. On pourrait se réjouir de cette retenue car, après tout, il ne s’agit que d’un simple fait divers même si la violence des propos du toqué est inadmissible. De nombreux internautes ont d’ailleurs appelé au calme et demandé à ce que cette affaire ne prenne pas une dimension exagérée. Le problème, c’est que l’histoire intervient juste après l’hystérie à propos du burkini et il n’est pas faux d’estimer que télévisions, presse écrite et radios, n’ont soudain retrouvé leurs esprits et l’éthique du métier que parce qu’il s’agissait de deux femmes voilées… Car, après tout, pourquoi ne pas consacrer des dizaines d’émissions à cet acte raciste et islamophobe quand tant d’autres ont eu pour sujet principal le désormais « maillot islamique » (appellation erronée mais sur laquelle on reviendra en fin de texte) ?

Restons encore sur cette affaire de restaurant – lequel a subi une avalanche de représailles sur internet, étant notamment présenté dans certains guides en ligne comme un élevage de porcs ou un lieu infesté de cafards. L’une des réactions de la fachosphère à cette affaire mérite d’être relevée. Quel argument ont trouvé les petits nazillons qui activent en force et en meutes sur la toile ? « De toutes les façons, votre religion [comprendre l’islam] vous interdit de sortir seules sans être accompagnées par un homme et de fréquenter des lieux où l’on sert de l’alcool » a ainsi écrit l’un d’eux à l’adresse des deux femmes. D’autres, aussi intelligents que lui, ont ironisé sur le fait qu’elles entendaient manger dans un restaurant sans produit hallal. Restez à votre place, restez archaïques, ne quittez pas la (supposée) case intégriste, tel est le message.

Ces réactions ne sont pas anecdotiques. J’en en retrouvé l’écho, plus ou moins dissimulé, dans les écrits d’éditorialistes longtemps dits de gauche mais qui basculent de plus en plus dans le camp vert de-gris en donnant du crédit à la théorie de « l’islamisation de la France » ou à celle du « grand remplacement » [celui des Français de souche par les immigrés musulmans]. Etrange conception des choses, n’est-ce pas ? Si une femme porte le hidjab, c’est donc qu’elle n’a pas le droit d’aller où bon lui semble. C’est ce que pensent les fondamentalistes et les rétrogrades. Mais dans le cas présent, il s’agit de l’avis de personnes qui ne cessent de se lamenter sur le triste sort des musulmanes. En réalité, ce qui leur est insupportable, c’est le brouillage du schéma binaire habituel. C’est l’idée que, voile ou pas, il y a qu’on le veuille ou non, une évolution moderniste chez celles qui le portent. Ces dernières veulent participer à la vie de la cité, ni plus ni moins : sortir, travailler, avoir des loisirs. Et il est vrai, qu’en cela, elles transgressent la vision intégriste de l’islam. Au lieu de s’en réjouir et de se dire que cette évolution mènera tôt ou tard à encore plus de sécularisation des populations concernées, nombreux et nombreuses sont celles qui refusent la réflexion et se contentent de faire de l’abandon du voile une exigence et un préalable absolus.

Cette « évolution », certes discutable car elle est pleine de contradictions, concerne aussi le burkini (on ne parle pas ici de ces femmes qui vont à la plage en burqa comme le présent chroniqueur l’a raconté dans l’un de ses textes à propos du littoral maghrébin). Si l’on s’en tient à une lecture fondamentaliste de l’islam, le burkini n’est pas absolument pas halal (licite). Durant la polémique, peu de personnes ont relevé le fait que son port allait même à l’encontre des prescriptions de nombre de serial-fatwayeurs cela sans parler des groupes armés radicaux dont la réaction serait d’exécuter les femmes qui le portent. Question : est-il préférable qu’une femme reste à la maison ou qu’elle puisse aller à la plage en portant ce maillot conçu par une designer australienne ? Bien entendu, il ne s’agit pas de faire l’ingénu et de garder en tête que ce qui pose problème avec le burkini ce n’est pas qu’il est parfois le seul moyen pour que des femmes puissent aller à la plage mais qu’il devienne surtout le vêtement de bain obligé (et imposé) de celles qui, jusque-là, n’avaient aucun problème pour se baigner en maillot classique.

Terminons cette chronique en évoquant la naissance annoncée de la « Fondation de l’islam de France ». Il faudra revenir sur ce concept fumeux « d’islam de France » mais, pour l’instant, relevons que sa présidence va échoir à l’ancien ministre de l’intérieur Jean-Pierre Chevènement. L’homme est respecté et respectable mais sa nomination pose tout de même un problème de fond. Pourquoi pas un musulman à la tête de cette structure ? Est-ce pour rassurer l’électeur qui se dit ainsi que les musulmans de France seront « bien tenus » ? Ou alors, est-ce que parce que le gouvernement français estime qu’il n’existe pas de personnalité à la fois laïque et de culture musulmane susceptible de faire l’affaire (et de ne pas affoler l’opinion publique) ? Si tel est le cas, on se dit que le bilan de cinquante ans de politique d’intégration doit être bien maigre si un tel profil est impossible à trouver. En réalité, on retombe dans ce qui est le mal profond de la relation de l’Etat français à l’islam : la matrice coloniale et sa vision paternaliste sont toujours là et ce n’est pas la présence au conseil d’administration de la Fondation de l'écrivain Tahar Benjelloun, béni-oui-oui multidirectionnel, qui prouve le contraire…
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lundi 29 août 2016

La chronique du blédard : Le burkini et l’exigence d’assimilation totale

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Le Quotidien d'Oran, Jeudi 18 août 2016, Paris
Akram Belkaïd, Paris

C’est donc « le » sujet de cette fin de période estivale en France. Il ne s’agit pas des Jeux Olympiques et de leurs breloques. Il ne s’agit pas non plus de l’aggravation de la situation en Syrie, au Yémen, en Irak ou même en Turquie où une (nouvelle) dictature est en train de naître. Il faudra revenir sur ces sujets, mais, pour l’instant et vous l’aurez compris, le thème de la semaine concerne le burkini, cet étrange habit nautique féminin dont le nom vient de la contraction entre burqa et bikini. L’affaire est simple : quelques municipalités ont interdit son port par des baigneuses et l’affaire a vite pris une dimension nationale voire internationale.

Les avis quant à cette interdiction sont nombreux et variés. Acte islamophobe, raciste et électoraliste pour les uns, mesure préventive contre l’expansion de l’intégrisme musulman et en défense de la laïcité pour les autres. Les réseaux sociaux s’échauffent, les tribunes qui s’insurgent contre ce « maillot intégral » succèdent à celles qui le défendent ou, du moins, qui ne se font guère d’illusions sur les motivations réelles de ses contempteurs. Gageons que ce vacarme est parti pour durer jusqu’à la fin du mois en attendant un nouveau thème de délire général. Signe de l’inconfort intellectuel que cette situation crée, de nombreux internautes préfèrent opter pour l’humour et le présent chroniqueur a bien failli en faire autant en imaginant le scénario d’un film qui serait tourné à Saint-Tropez et qui s’intitulerait « Le gendarme et les burkinées ».

Depuis la première affaire du voile en 1989, les polémiques liées à l’islam se suivent avec une régularité de métronome. Cela fait plus de vingt-cinq ans que ces « débats » sont marqués par l’absence de raison et par l’impossibilité d’obtenir que les discussions, quand elles sont possibles, se déroulent avec un minimum d’intelligence. Et ce manque de rationalité s’est aggravé en raison de la succession d’attentats commis depuis janvier 2015 et de la dégradation du climat sécuritaire dans l’Hexagone.

Pour autant, la peur du terrorisme islamiste n’explique pas tout car la France a un problème avec l’islam depuis très longtemps. La visibilité croissante de la pratique de cette religion mais aussi la confusion, sciemment entretenue par une partie de la classe politique et des élites médiatiques, entre la visibilité (et la non-discrétion…) de certaines populations d’origine étrangère et leur confession musulmane (réelle ou supposée) sont à l’origine d’un malaise identitaire évident que l’extrême-droite sait très bien exploiter. La France est-elle toujours la France alors que certains de ses citoyens sont des musulmans ? A cette question, l’extrême-droite répond par la négative tandis que les autres courants politiques majeurs – qui ne sont pas loin de penser la même chose - bottent en touche en agitant le concept d’un « islam de France » dont on se demande par qui et comment il sera défini. C’est donc l’acceptation d’une présence musulmane définitive sur le sol français qui est posée avec ce que cela sous-entend comme liens avec le passé colonial.

Mais il n’y a pas que cela. Au-delà des grands discours sur la défense des droits de la femme (la nageuse en burkini est ainsi devenue le symbole de l’oppression masculine dans un pays toujours incapable d’assurer l’égalité salariale entre les deux sexes), ce que cette polémique révèle, c’est le refus que des ressortissantes françaises de confession ou de cultures musulmanes puissent se différencier d’avec le reste de leurs compatriotes. Qu’on le veuille ou non, on en revient donc toujours à cette incontournable question de l’assimilation. Une « bonne » française musulmane est-elle une française qui doit absolument ne pas montrer qu’elle est musulmane ? Voire qui, in fine, ne doit plus être musulmane ? Ces deux interrogations risquent de faire pousser des cris d’orfraies mais que celles et ceux qui se mobilisent contre le burkini y réfléchissent avec sincérité (de même, il convient aussi de se demander si c’est le port du burkini qui fait la « vraie » musulmane…). Le burkini provoque les crispations parce qu’il est vu comme une opposition à une assimilation totale. Comme pour le voile ou la burqa, ce qu’une partie de l’opinion publique française n’accepte pas – et cela les politiques l’ont très bien compris – c’est que les femmes de confession ou de culture musulmane ne s’assimilent pas ou, pour être plus précis, qu’elles ne s’assimilent pas comme cette opinion publique le veut et l’exige.

Les hommes, quant à eux, provoquent moins d’états d’âmes. Certes, il y a désormais toutes ces craintes autour des risques de radicalisation mais il y a tout de même moins de crispation et moins de polémiques à leur sujet. Que certains d’entre eux continuent à porter la barbe, à nager avec de longs bermudas qui cachent les genoux, qu’ils se baladent en qamis et savates, cela peut agacer ici et là mais cela risque peu de déboucher sur une polémique comparable à celles qui concernent les femmes. Cela vient de l’un des grands non-dits de la société française. Il y a cette idée ambiante selon laquelle les hommes de confession ou de cultures musulmanes sont « irrécupérables » car peu susceptibles d’être totalement assimilés. Et comme on ne peut rien faire contre cela (un jugement qui se traduit, entre autre, par le peu de cas que l’on fait des jeunes des cités) il est tout de même possible de porter la bataille sur tout ce qui concerne leurs femmes, ces dernières étant supposées être plus facilement assimilables (cette assimilation des femmes est peut-être aussi vue comme le préalable pour convaincre les hommes de faire le même chemin).

Dès lors, on comprend pourquoi l’essor du port du voile provoque autant de passions.  La seule manière de les apaiser et d’aller de l’avant, serait qu’un débat sérieux soit ouvert à propos de cette exigence, implicite mais ô combien structurante, d’assimilation totale. Mais dans le contexte que l’on sait et au vu de l’indigence de la classe politique française (et de sa clientèle médiatique), il y a peu de chance pour que cela arrive.
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