Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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lundi 29 août 2016

La chronique du blédard : Le burkini et l’exigence d’assimilation totale

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Le Quotidien d'Oran, Jeudi 18 août 2016, Paris
Akram Belkaïd, Paris

C’est donc « le » sujet de cette fin de période estivale en France. Il ne s’agit pas des Jeux Olympiques et de leurs breloques. Il ne s’agit pas non plus de l’aggravation de la situation en Syrie, au Yémen, en Irak ou même en Turquie où une (nouvelle) dictature est en train de naître. Il faudra revenir sur ces sujets, mais, pour l’instant et vous l’aurez compris, le thème de la semaine concerne le burkini, cet étrange habit nautique féminin dont le nom vient de la contraction entre burqa et bikini. L’affaire est simple : quelques municipalités ont interdit son port par des baigneuses et l’affaire a vite pris une dimension nationale voire internationale.

Les avis quant à cette interdiction sont nombreux et variés. Acte islamophobe, raciste et électoraliste pour les uns, mesure préventive contre l’expansion de l’intégrisme musulman et en défense de la laïcité pour les autres. Les réseaux sociaux s’échauffent, les tribunes qui s’insurgent contre ce « maillot intégral » succèdent à celles qui le défendent ou, du moins, qui ne se font guère d’illusions sur les motivations réelles de ses contempteurs. Gageons que ce vacarme est parti pour durer jusqu’à la fin du mois en attendant un nouveau thème de délire général. Signe de l’inconfort intellectuel que cette situation crée, de nombreux internautes préfèrent opter pour l’humour et le présent chroniqueur a bien failli en faire autant en imaginant le scénario d’un film qui serait tourné à Saint-Tropez et qui s’intitulerait « Le gendarme et les burkinées ».

Depuis la première affaire du voile en 1989, les polémiques liées à l’islam se suivent avec une régularité de métronome. Cela fait plus de vingt-cinq ans que ces « débats » sont marqués par l’absence de raison et par l’impossibilité d’obtenir que les discussions, quand elles sont possibles, se déroulent avec un minimum d’intelligence. Et ce manque de rationalité s’est aggravé en raison de la succession d’attentats commis depuis janvier 2015 et de la dégradation du climat sécuritaire dans l’Hexagone.

Pour autant, la peur du terrorisme islamiste n’explique pas tout car la France a un problème avec l’islam depuis très longtemps. La visibilité croissante de la pratique de cette religion mais aussi la confusion, sciemment entretenue par une partie de la classe politique et des élites médiatiques, entre la visibilité (et la non-discrétion…) de certaines populations d’origine étrangère et leur confession musulmane (réelle ou supposée) sont à l’origine d’un malaise identitaire évident que l’extrême-droite sait très bien exploiter. La France est-elle toujours la France alors que certains de ses citoyens sont des musulmans ? A cette question, l’extrême-droite répond par la négative tandis que les autres courants politiques majeurs – qui ne sont pas loin de penser la même chose - bottent en touche en agitant le concept d’un « islam de France » dont on se demande par qui et comment il sera défini. C’est donc l’acceptation d’une présence musulmane définitive sur le sol français qui est posée avec ce que cela sous-entend comme liens avec le passé colonial.

Mais il n’y a pas que cela. Au-delà des grands discours sur la défense des droits de la femme (la nageuse en burkini est ainsi devenue le symbole de l’oppression masculine dans un pays toujours incapable d’assurer l’égalité salariale entre les deux sexes), ce que cette polémique révèle, c’est le refus que des ressortissantes françaises de confession ou de cultures musulmanes puissent se différencier d’avec le reste de leurs compatriotes. Qu’on le veuille ou non, on en revient donc toujours à cette incontournable question de l’assimilation. Une « bonne » française musulmane est-elle une française qui doit absolument ne pas montrer qu’elle est musulmane ? Voire qui, in fine, ne doit plus être musulmane ? Ces deux interrogations risquent de faire pousser des cris d’orfraies mais que celles et ceux qui se mobilisent contre le burkini y réfléchissent avec sincérité (de même, il convient aussi de se demander si c’est le port du burkini qui fait la « vraie » musulmane…). Le burkini provoque les crispations parce qu’il est vu comme une opposition à une assimilation totale. Comme pour le voile ou la burqa, ce qu’une partie de l’opinion publique française n’accepte pas – et cela les politiques l’ont très bien compris – c’est que les femmes de confession ou de culture musulmane ne s’assimilent pas ou, pour être plus précis, qu’elles ne s’assimilent pas comme cette opinion publique le veut et l’exige.

Les hommes, quant à eux, provoquent moins d’états d’âmes. Certes, il y a désormais toutes ces craintes autour des risques de radicalisation mais il y a tout de même moins de crispation et moins de polémiques à leur sujet. Que certains d’entre eux continuent à porter la barbe, à nager avec de longs bermudas qui cachent les genoux, qu’ils se baladent en qamis et savates, cela peut agacer ici et là mais cela risque peu de déboucher sur une polémique comparable à celles qui concernent les femmes. Cela vient de l’un des grands non-dits de la société française. Il y a cette idée ambiante selon laquelle les hommes de confession ou de cultures musulmanes sont « irrécupérables » car peu susceptibles d’être totalement assimilés. Et comme on ne peut rien faire contre cela (un jugement qui se traduit, entre autre, par le peu de cas que l’on fait des jeunes des cités) il est tout de même possible de porter la bataille sur tout ce qui concerne leurs femmes, ces dernières étant supposées être plus facilement assimilables (cette assimilation des femmes est peut-être aussi vue comme le préalable pour convaincre les hommes de faire le même chemin).

Dès lors, on comprend pourquoi l’essor du port du voile provoque autant de passions.  La seule manière de les apaiser et d’aller de l’avant, serait qu’un débat sérieux soit ouvert à propos de cette exigence, implicite mais ô combien structurante, d’assimilation totale. Mais dans le contexte que l’on sait et au vu de l’indigence de la classe politique française (et de sa clientèle médiatique), il y a peu de chance pour que cela arrive.
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mardi 5 janvier 2016

La chronique du blédard : La barbe d’Omar

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 24 décembre 2015
Akram Belkaïd, Paris

Voilà un livre à mettre en toutes les mains en ces temps difficiles et incertains (*). Cela se passe au milieu des années 1990. Omar Benlaala est un jeune parisien aux marges de la délinquance. Sa scolarité est un échec, il traîne avec ses amis du quartier et ne sait guère quoi faire de sa vie. Comme nombre d’entre eux, son avenir semble tout tracé : prison ou hôpital pour toxicomanes ou encore cimetière. Un jour, un ami lui propose de l’accompagner dans une mosquée des hauteurs de la capitale française. « Il y a du thé et des cacahuètes » lui dit-il en guise d’argument définitif. Omar est convaincu, il va suivre le mouvement.
 
Premier contact, donc, avec la mosquée. Et là, déjà, face aux gens agglutinés autour de la théière, une certaine fascination pour l’apparence : « sur une dizaines de convives, la moitié porte la barbe et l’habit ‘’musulman’’ - un mixte entre la tunique héritée de l’arrière-pays pakistanais et la robe de l’homme d’affaires saoudien : ça en jette bien plus que ma dégaine mille fois vue et revue. L’image de Satan Petit Cœur me vient immédiatement à l’esprit. Ce personnage de Dragon Ball – dessin animé culte pour ma génération – m’a ensorcelé au point de devenir l’une des causes de ma précoce déscolarisation ».
 
C’est d’ailleurs ce personnage qui va inspirer Omar quand il va commander « sa » tenue de bon croyant. Lui qui, quelques semaines plus tôt usait et abusait des substances interdites. Lui qui ne parle presque pas l’arabe, qui connaît à peine les premiers versets du Coran – il s’entraîne ferme pour mémoriser la Fatiha – le voilà paré de l’habit qui lui permet d’afficher sa réislamisation car c’est bien de cela qu’il s’agit. Autre extrait : « L’adaptation aux normes musulmanes de virilité se fait sans heurt : le turban vaut bien la casquette, et quel plaisir de glisser un bâton de khôl entre les paupières avant chaque promenade ! (…) Sur la route, regards stupéfaits et mines pantoises. Si, à l’heure où j’écris, les barbus en tenue traditionnelle sont légion à Ménilmontant, au début des années 1990, ils étaient aussi rares que la naissance d’une étoile dans le ciel de Paris. Moi, le boutonneux de service, je devenais celui dont on parle, que l’on regarde, et j’adore ça. Je teste, bien avant l’émergence des réseaux sociaux, l’effet pervers du commentaire. »
 
En lisant ces lignes, il est impossible de ne pas penser à toute cette jeunesse française de culture ou de confession musulmanes dont l’affirmation identitaire passe par l’habit. Qamis et barbes pour les uns, hidjab voire plus pour les unes. Il y a quelques jours, dans une station de métro située dans les beaux quartiers de l’ouest parisien, cinq ou six jeunes filles voilées sont montées dans la rame. Silence gêné, regards inquiets ou hostiles les ont accueillies. Une fausse indifférence, crispée, aussi. Elles en avaient conscience. Certaines en rajoutaient dans le bruit et l’agitation. D’autres faisaient mine de ne pas s’en émouvoir mais leurs regards en coin les trahissaient. « Ce ne sont que des adolescentes mais la plupart des gens ne le voient pas. Ils se persuadent d’autre chose », m’a dit le confrère qui m’accompagnait. Votant à la gauche de la gauche, islamophile et militant anticolonial de longue date, il m’a avoué qu’il a mis longtemps à accepter la vision quotidienne du voile. Je n’ai pas eu besoin qu’il me dise cela pour être convaincu que cette affaire est loin d’être terminée et que le hidjab – ne parlons même pas du reste – va continuer d’entretenir les (mauvaises) passions à l’image de ces pauvres types qui, à Paris, ont agressé Latifa Ibn Zyaten, la mère de l’une des victimes de Merah parce que, justement, elle porte le voile.
 
Omar Benlaala a continué son apprentissage religieux. Il a mémorisé de nombreuses sourates. Il a maîtrisé la langue arabe. Avec ses camarades prosélytes, il a sillonné la région parisienne, se déplaçant de mosquées en salles de prières. Puis, est venu le temps des voyages initiatiques à travers le monde. Le Pakistan, l’Inde… D’autres pays musulmans. Dans ce périple, Omar a eu de la chance. L’hydre djihadiste ne l’a pas capturé. Sa quête identitaire et religieuse l’a mené plus vers les champs de la spiritualité. Puis ce fut le retour à Paris et cette étrange combinaison : la barbe, toujours et encore, autrement dit la persistance d’un lien avec le religieux, et… la défonce sur les pistes de danse. On lit cela étonné. On relit. On se souvient des textes de Fanon ou de Werth à propos de la danse, de son caractère exutoire, de ce qu’elle dit des violences refoulées.
 
La quête d’Omar l’a conduit vers l’apaisement et une pratique spirituelle plus sereine. Tout cela est écrit avec talent et simplicité. Les mots choisis sont justes, l’humour y est souvent présent sans pour autant que l’auteur ne tombe dans le piège du style « wech-wech ». De temps à autre, des institutions publiques font appel à Omar Benlaala pour qu’il raconte son parcours aux jeunes des quartiers populaires. Il accepte de bon cœur, conscient des enjeux de notre époque. On lui souhaite bonne route, on attend de le lire encore – il recueille actuellement la parole et les souvenirs de ses parents immigrés algériens – et le seul conseil que l’on puisse se permettre de lui adresser est de se méfier des médias obnubilés par le djihadisme qui sévit en France, faune toujours à la recherche d’un « bon musulman » utilisable à souhait pour donner du crédit au discours islamophobe.
 
(*) La barbe, Omar Benlaala, Seuil, coll. Raconter la vie, 101 pages, 7,90 euros (voir aussi le site raconterlavie.fr).
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dimanche 15 septembre 2013

La chronique du blédard : De la laïcité et de l'islam en France

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 12 septembre 2013
Akram Belkaïd, Paris
 
Le gouvernement français s’en défend mais pour de nombreux musulmans de France la mise en place d’une charte de la laïcité à l’école s’apparente à un acte hostile contre eux et contre leur religion. Il ne faut pas se leurrer : la défiance à ce sujet est réelle d’autant qu’il faudrait être naïf pour nier l’existence d’arrière-pensées des autorités concernant un sujet hautement délicat pour ne pas dire explosif. Car, dans ce genre de situation, les procès d’intention sont nombreux. « Islamophobie évidente et intolérable » crient les uns. « Démarche rendue nécessaire par les problèmes rencontrés en milieux éducatifs » répondent les autres en jurant pourtant qu’ils ne visent personne en particulier.
 
Le mieux, pour juger de l’affaire, est de se reporter à ce document de quinze articles. La première constatation c’est que l’islam n’est jamais cité et que les musulmans n’y sont pas désignés du doigt. Mais, diverses actualités obligent, il est évidemment impossible de lire ce texte sans penser à la religion musulmane et aux diverses tensions qui accompagnent sa présence de plus en plus visible – d’aucuns diront son essor – en France. On pense bien sûr aux affaires liées à l’interdiction du voile dans les établissements scolaires mais aussi à d’autres polémiques si caractéristiques de l’air du temps dans l’Hexagone comme la question de la viande hallal dans les cantines.

Le premier article de la charte stipule que la France, « République indivisible, laïque, démocratique et sociale (…) respecte toutes les croyances ». La République, peut-être, mais cela n’est pas toujours vrai en ce qui concerne ses représentants ou ceux qui aspirent à l’être. Cette réalité alimente bien des rancœurs. En effet, depuis plus d’une décennie, les discours ouvertement islamophobes ne sont pas le fait de la seule extrême-droite et dans ce contexte même l’Etat français n’est pas toujours exempt de reproches.

Le document rappelle ensuite la neutralité de l’Etat vis-à-vis des convictions religieuses ou spirituelles. « Il n’y a pas de religion d’Etat » proclame ainsi l’article deux. Ce principe fondateur né des combats menés au début du XXème siècle pour affranchir la République du poids de l’Eglise catholique mériterait aujourd’hui une exégèse. Non pas pour le remettre en cause mais pour répondre aux enjeux de l’époque avec notamment une importante communauté musulmane, de nationalité française, qui estime qu’une partie de ses droits lui sont déniés. Cela quand elle n’est pas victime d’une stigmatisation récurrente alimentée, il est vrai, par les errements et les excès sanglants de mouvements extrémistes se réclamant de l’islam.
 
L’absence de religion d’Etat en France est un acquis dont les pays musulmans feraient mieux de s’inspirer (mais ceci est une autre affaire...). Par contre, il est des questions auxquels les principes de laïcité tels qu’ils existent aujourd’hui ne répondent pas de manière satisfaisante. L’un des reproches des musulmans français à l’égard de leur Etat – reproche souvent exprimé de manière vigoureuse – est que ce dernier répugne à assurer l’égalité des religions entre elles, estimant que là n’est pas son rôle. Certes, comme le rappelle le troisième article de la Charte, la laïcité « permet la libre expression de ses convictions » - précisant au passage que cela se fait « dans le respect de celles d’autrui et dans les limites de l’ordre public ». Mais ce document ne dit rien à propos de l’égalité pour ce qui est des conditions et possibilités de pratiquer librement et dignement son culte ? On pense, bien entendu, à la question des constructions de mosquées qui, le plus souvent, s’apparentent à un parcours du combattant comme en témoignent notamment les péripéties juridiques autour du chantier de la future mosquée de Marseille…
 
Pour de nombreux défenseurs de la laïcité, l’Etat n’a pas à se mêler de l’égalité en matière de conditions de pratique du culte son rôle se bornant à garantir la liberté de conviction religieuse. C’est une position que l’on pourrait comprendre dans un panorama religieux figé mais la France, comme une bonne partie du monde évolue. La place importante de l’islam dont la présence remonte pourtant à moins d’un siècle, l’émergence de nouvelles spiritualités, tout cela ne peut permettre à l’Etat français de se cantonner dans une position défensive pour ne pas dire répressive. Si l’Etat n’a pas à se mêler de religions il est tout de même obligé de veiller à ce qu’aucune d’entre elles ne se considère comme malmenée.
 
Il est certainement important de défendre la neutralité religieuse de l’école publique et l’exigence d’une application identique des règles pour tous les écoliers. Il est aussi bienvenu de rappeler que « nul ne peut se prévaloir de son appartenance religieuse pour refuser de se conformer aux règles applicables dans l’Ecole de la République » (article 13 de la charte). Mais grande est la conviction chez une bonne partie des musulmans de France que la laïcité est un outil de coercition destinée à préserver un statu quo en matière de prépondérance d’une religion sur l’autre et à empêcher que, finalement, l’islam ne puisse être considéré comme une religion « française » au sens qu’elle ne serait plus « importée » de l’extérieur.
 
Enfin, il faudrait aussi que l’Etat et ses représentants s’emploient à rappeler que, la laïcité, ce n’est pas la promotion de l’athéisme et le refus des religions. Que la laïcité, ce n’est pas consacrer la critique systématique et la mise en cause des religions au rang de projet de société et de mode de vie. Car, hélas, qu’ils soient chrétiens, juifs ou musulmans, de nombreux croyants se sentent aujourd’hui pointés du doigt par toute une machinerie médiatico-intellectuelle dont la conception de la laïcité semble pour le moins des plus restrictives. Et l'Etat français gagnerait à ne pas s'en faire le relais.
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