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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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mardi 13 avril 2021

La chronique économique : Air France renationalisée

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Le Quotidien d’Oran, mercredi 7 avril 2021

Akram Belkaïd, Paris

 

L’Histoire prend parfois des détours dont l’ironie n’échappe à personne. Hier, Bruno Le Maire, ministre français de l’économie, a annoncé une aide publique pour Air France d’un montant de 4 milliards d’euros. Il s’agit en fait de la transformation d’un prêt de 3 milliards d’euros en une prise de participation dans le capital de la compagnie aérienne. Outre ce prêt, Paris va aussi débourser 1 milliards d’euros ce qui portera son soutien capitalistique à 4 milliards d’euros. Au final, l’Etat français contrôlera 30% du capital d’Air France et en sera donc le premier actionnaire.

 

Retour en force dans le capital

 

Rappelons que, par le passé, Air France, fondée en 1933, était une compagnie publique et que sa première privatisation partielle est intervenue en 1999 au terme d’une décennie marquée à plusieurs reprises par le spectre de la faillite. Depuis, la compagnie s’est peu à peu éloignée du giron de l’État, nouant des alliances capitalistiques, notamment avec la compagnie néerlandaise KLM, et s’émancipant en termes de décisions stratégiques et de politique commerciale. La crise du Covid-19 et ses conséquences négatives sur le tourisme et le transport aérien auront donc obligé l’État à réinjecter l’argent du contribuable dans le capital de la compagnie privée. 

 

On peut argumenter que les circonstances sont exceptionnelles, il n’empêche : heureusement que l’Etat, et l’argent public, sont là pour voler au secours d’une entreprise privée et de ses emplois. On aimerait que cette mutualisation des pertes ait pour réciproque une mutualisation des bénéfices – au-delà de ce qu’Air France devra à l’Etat actionnaire comme dividende – mais il ne faut pas trop rêver. Quoi qu’il en soit, c’est bien à une renationalisation partielle d’Air France que l’Etat vient de procéder. On peut parler de recapitalisation, d’aide ou de soutien, il n’en demeure pas moins que l’Etat remonte dans le capital de la compagnie aérienne. Question : quelle sera la position de ce même État si, d’aventure, la compagnie décide de supprimer des emplois pour améliorer sa compétitivité ?

 

Comme toujours, le gouvernement français a dû négocier ferme pour obtenir l’accord de la Commission européenne. Gardienne du dogme, cette dernière est toujours vigilante pour faire la chasse aux aides d’État, ou du moins, pour les limiter et les encadrer. Qu’importe qu’aux Etats-Unis, le gouvernement fédéral aide massivement les entreprises américaines, l’Europe, elle demeure « vertueuse » et continue de croire que rien ne doit fausser le libre fonctionnement du marché... Bref, pour recevoir son aide, Air France devra faire des concessions lesquelles consistent en l’abandon de 18 créneaux horaires à Orly. Une cession qui, là aussi, relève de la volonté de Bruxelles de favoriser la concurrence. 

 

Pas de « Low cost »

 

Dans un secteur aérien saturé, ces créneaux coûtent cher et il est vraisemblable que les candidats pour les récupérer seront nombreux. Orly demeure un aéroport très recherché par les compagnies desservant l’Europe du Sud et l’Afrique du Nord. « Nous avons souhaité que les compagnies qui puissent récupérer ses créneaux respectent les règles sociales et fiscales de l'Etat français, nous l'avons négocié avec la Commission européenne (…) Une compagnie aérienne qui n'a pas les mêmes règles sociales, pas les mêmes règles fiscales que celles qui sont appliquées, ne pourra pas récupérer ces créneaux aériens » a néanmoins averti Bruno Le Maire. 

 

En clair, ni la compagnie Ryanair ni n’importe quelle autre « low cost » ne pourra prétendre récupérer ces précieux « slots », du moins en théorie. Pour les compagnies du sud, notamment maghrébines, c’est une occasion en or pour augmenter leurs dessertes en France. Mais, à l’image d’Air Algérie, en auront-elles les moyens ?

 

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mardi 29 décembre 2020

La chronique économique : Les GAFAM dans le collimateur de la Commission européenne

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 16 décembre 2020

Akram Belkaïd, Paris

 

C’est un bras de fer fondamental qui commence, la Commission européenne entendant imposer ses règles aux grands acteurs du numérique. Le couple obligations/sanctions est désormais brandi comme principe de base devant imprégner les législations en cours d’élaboration. Dans la ligne de mire figurent, bien entendu, les GAFAM : Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft, mais aussi tous les autres opérateurs, qu’il s’agisse de plateformes numériques, de commerce en ligne ou de réseaux sociaux alternatifs.

 

Contre les discours de haine

 

A la base, se trouvera un Règlement sur les services numériques dont la vocation est de responsabiliser les acteurs du numérique. Cela concernera tout le monde, particuliers compris. Les plateformes seront, elles aussi, concernées avec des dispositions de taille : la double obligation de modérer les contenus qu’elles accueillent mais aussi la nécessité de coopérer, au besoin, avec les autorités. On voit déjà ce qui pose problème. S’il est vrai que certains contenus posent de sérieux problèmes : discours de haine, fausses informations (« fake news »), manipulations politiques, les risques de censure seront accrus. Dans un contexte de montée en puissance de l’autoritarisme, y compris dans un pays comme la France, qui garantit que ces réglementations seront totalement au service des libertés individuelles ? Qui dit qu’un blog critiquant les violences policières ne sera pas tout bonnement fermé grâce à cette future législation ? Dans les semaines qui suivent, il sera intéressant de voir comment les parlementaires européens se positionneront par rapport aux propositions de texte concoctées par la Commission européenne.

 

Un second volet sera constitué par le Règlement sur les marchés numériques. Et là, seuls les acteurs dits « systémiques » seront concernés. Il s’agit notamment des GAFAM dont l’emprise sur le secteur est sans cesse croissant. La Commission européenne veut leur imposer une obligation de transparence sur les algorithmes utilisés (ces petits programmes qui, par exemple, inondent l’internaute de publicité en se basant sur ses habitudes de navigation). De même, les GAFAM devront être moins opaques sur leur traitement des données privées, lesquelles constituent une matière première hautement rémunératrice.

 

Le temps des lobbys

 

Bruxelles semble aussi se réveiller sur la question de la concurrence. Les acquisitions opérées par ces géants devront lui être déclarées. Les sanctions prévues en matière de non-respect des règles de concurrences pourront atteindre 10% du chiffres d’affaires (6% pour les contenus en ligne illégaux). Surtout, la possibilité d’un démantèlement en cas de manquement grave n’est plus exclue. En Europe, et à un degré moindre aux États-Unis, l’étau se resserre un peu plus sur les géants du numériques mais rien n’est encore joué.

 

D’abord, ces législations contraignantes ne sont pas encore adoptées et il faudra encore du temps pour les finaliser d’autant que les États membres de l’Union européenne auront leur mot à dire. Ensuite, parce que des centaines de lobbyistes sont à pied d’œuvre pour vider les textes de leur substance. A Bruxelles, comme à Washington, il ne s’agit pas pour eux d’empêcher ces lois mais de faire en sorte qu’elles soient les moins contraignantes possibles. Et, en la matière, le savoir-faire des défenseurs des GAFAM fait ses preuves depuis deux décennies.

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mardi 20 mars 2018

La chronique économique : Trump défend la 5G américaine

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Le Quotidien d’Oran, mercredi 14 mars 2018
Akram Belkaïd, Paris

Après l’acier et l’aluminium, au tour des semi-conducteurs… Et avec la manière forte ! Le président américain Donald Trump vient donc de bloquer ce qui s’annonçait comme étant la plus grosse opération d’acquisition dans le domaine technologique. Le locataire de la Maison-Blanche a signé un décret interdisant le projet de rachat de Qualcomm, fabricant californien de puces pour la connectivité des appareils mobiles, par son rival singapourien Broadcom. Pour mémoire, il s’agit d’une offre publique d’achat (OPA) hostile (les dirigeants et actionnaires principaux de Qualcomm s’y opposaient) d’un montant de 142 milliards de dollars (la première offre, « amicale », était de 117 milliards de dollars).

Motif de sécurité nationale

Pour les autorités américaines, cette acquisition aurait représenté une menace directe pour la « sécurité nationale ». En effet, ce qui se joue en toile de fond, c’est la fabrication des composants nécessaires à la 5G (technologie qui serait 100 fois plus rapide en début que l’actuelle 4G). Saisie par Qualcomm, la Commission des investissements étrangers aux Etats-Unis (Cifius ou Committee on Foreign Investment in the United States) a émis un avis négatif quant à l’opération et Donald Trump n’a fait que suivre ses recommandations. « L’offre de reprise de Qualcomm par l’acquéreur est interdite et toute opération équivalente, de fusion, acquisition ou d’OPA, directe ou indirecte, est également interdite » indique le décret signé par le dirigeant américain.

Que craignent vraiment les Etats-Unis ? Le raisonnement qui fonde cette décision protectionniste est très simple à appréhender. Washington souhaite protéger un « champion national » des appétits étrangers et notamment chinois. Broadcom a beau être basé à Singapour, c’est la main de Pékin qui est vue derrière cette entreprise. La Cifius a clairement indiqué que Broadcom pourrait à la fois siphonner le savoir-faire de Qualcomm avant de mettre cette entreprise hors-circuit en réduisant fortement ses budgets de recherche et développement. Une perspective qui aurait signifié une dépendance accrue à l’égard d’entreprises étrangères et notamment asiatiques pour de nombreux opérateurs américains, dont ceux liés au secteur de la défense.

Le signal envoyé par les Etats-Unis est donc d’une fermeté totale. Pas question de perdre l’avantage technologique mondial en matière de composants pour les appareils mobiles. Le décret de Donald Trump montre bien que l’idée de défendre un champion national est bien dans l’air du temps malgré tous les discours sur les bienfaits de la mondialisation. En réalité, il s’agit bien de protectionnisme sélectif. Aux Etats-Unis, la notion de champion national dépend surtout du lien qui existerait entre l’entreprise concernée et le secteur de la défense. Si une telle relation n’existe pas, il n’est pas dit que la Cifius remette en cause une offre d’acquisition venue de l’étranger.

De prédateur à proie


Cet échec va faire date pour Broadcom. Dans les prochains mois, on suivra avec attention si, de prédateur, cette entreprise ne va pas se transformer en cible. Pour ses dirigeants, l’acquisition de Qualcomm visait à atteindre une taille stratégique et à s’installer sur le marché américain. Pour vaincre les réticences de la Cifius, Broadcom a même lancé une procédure d’installation officielle aux Etats-Unis afin d’être considérée comme une société américaine. La manœuvre n’a pas réussi et désormais la firme singapourienne pourrait faire figure de proie rêvée pour des entreprises chinoises de haute technologie auxquelles Pékin a donné l’ordre de se développer à l’international.
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