Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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vendredi 13 novembre 2020

La chronique du blédard : Messmar Trump (le clou de Trump)

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 12 novembre 2020

Akram Belkaïd, Paris

 

Joseph Robinette Biden Jr., dit Joe Biden, est donc le quarante-sixième président des États-Unis d’Amérique. C’est du moins ce que la majorité des grands médias et agences de presse ont établi quatre jours après l’élection. Pourtant, ce résultat n’est pas encore officiel. Le président sortant Donald John Trump ne veut pas admettre (merci de ne pas utiliser le terme impropre de « concéder ») sa défaite. Il clame en multipliant les tweets en lettres capitales qu’il a gagné haut la main et que les démocrates ont triché en manipulant le vote par correspondance. On attend toujours qu’il produise les preuves de ces fraudes qu’il ne cesse de dénoncer… Mais avec lui, comme c’est le cas depuis des années, la vérité n’est pas le plus important. Il suffit d’affirmer l’existence d’un fait pour qu’il soit.  L’affaire est certes risible mais la situation prend une tournure inquiétante, bien plus que « l’embarras » que Joe Biden évoque.

 

Ce scénario potentiel du pire, l’Afrique le connaît bien. Une élection présidentielle, deux candidats qui revendiquent la victoire. Le ton monte, les partisans de l’un et de l’autre se chauffent l’esprit et la violence qui a émaillé la campagne électorale repart de plus belle, menant parfois à la guerre civile. Bien entendu, les États-Unis n’en sont pas (encore) là. Pour le moment, les démocrates adoptent une attitude prudente, qu’ils aimeraient perçue comme « responsable », alors que le camp républicain multiplie les vociférations et les mises en cause. On relèvera au passage que les comportements serviles sont universels. En Algérie, des députés payés à ne rien faire obéissent aux ordres en votant à main levée n’importe quel texte et, aux États-Unis, les élus, sénateurs et représentants, du parti républicain n’osent pas féliciter Joe Biden par peur des représailles du clan Trump.

 

Plus d’une semaine après l’élection, plusieurs scénarios sont possibles d’ici le vote des grands électeurs le 14 décembre prochain puis la prestation de serment, la troisième semaine de janvier. On peut assister à une transition chaotique avec des tentatives multiples de la part du locataire de la Maison-Blanche d’entraver l’installation de Joe Biden dans ces mêmes locaux. Cela passera peut-être par des procédures judiciaires voire par un recours auprès de la Cour suprême. Pour le moment, la majorité des experts sollicités par les médias estiment que ces démarches n’ont quasiment aucune chance d’aboutir même si la « SCOTUS » (Supreme Court of the United States) est composée en majorité de juges conservateurs. Mais, sait-on jamais…

 

On peut aussi assister à une dégradation rapide du climat civil. A force de crier qu’on lui a volé sa victoire et d’appeler ses partisans à la rescousse, Trump est capable de provoquer une situation de grand désordre. Une marche à Washington, des manifestations localisées, des sit-in, c’est-à-dire tout ce que le président sortant envisage, représentent un jamais-vu dangereux qui peut facilement dégénérer en affrontements. Certes, certains médias américains affirment que des contacts discrets ont lieu avec l’équipe de transition démocrate mais cela reste à confirmer et, surtout, ce n’est pas encore officiel.

 

Depuis son élection en 2016, Trump a constamment brisé les conventions et remis en cause les normes en vigueur. Son comportement actuel s’inscrit en droite ligne de ses outrances et de sa capacité à toujours imposer son point de vue à son entourage. Pourquoi refuse-t-il la défaite ? Il est peu probable qu’il croit lui-même à ces histoires de fraude. Ce qu’il sait, par contre, c’est que se retrouver dans la peau d’un ex-président lui vaudra nombre de problèmes à commencer par la perte de son immunité face aux diverses enquêtes qui le concernent : fraude fiscale, favoritisme, etc. Il n’est donc pas exclu que sa surenchère actuelle accompagne des négociations dans l’ombre pour lui garantir sa tranquillité après janvier 2021.

 

On entend ici et là, y compris en Algérie, que Biden ou Trump, c’est du kif-kif, du « ki sidi, ki lalla ». Il y a un peu de vrai dans cela. Quel que soit le locataire de la Maison-Blanche, l’Amérique ne changera pas de politique extérieure, elle demeurera impérialiste, privilégiant toujours ses intérêts en premier. Les deux mandats de Barack Obama l’ont bien montré, lui dont la planète entière espérait une transformation radicale de l’Empire au prétexte qu’il appartient à la minorité noire. Pour autant, et c’est une situation récurrente pour ne pas dire désormais habituelle, entre deux maux, il faut choisir le moindre.

 

Donald Trump est un raciste décomplexé et un misogyne. Son élection à la Maison-Blanche a constitué un signal d’encouragement pour tout ce que la planète compte comme organisations réactionnaires et fascisantes. Il est l’homme du décret interdisant à certains musulmans d’entrer aux États-Unis (« muslim ban ») et du transfert de l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem en violation du droit international. Il suffit d’écouter quelques minutes, pas trop longtemps, le vacarme des marigots que constituent les chaînes françaises d’information en continu pour comprendre qu’il est l’idole de l’extrême-droite où qu’elle se trouve.

 

Tout le monde au Maghreb connaît l’histoire du clou (messmar) de Djha (Djoha). Ce dernier vend sa maison à condition de pouvoir rendre régulièrement visite à un clou porte-bonheur fiché dans l’un des murs. Au final, le nouveau propriétaire, lassé par les visites, finit par craquer et revendre la maison à Djha pour une bouchée de pain. Même expulsé de la Maison-Blanche, Trump, qui a récolté plus de soixante-dix millions de voix (plus que lors de sa victoire en 2016), laisse un clou planté dans le mur fêlé de la démocratie américaine. Cela signifie que rien n’est réglé mais le fait qu’il ne rempile pas pour un second mandat est déjà une bonne nouvelle à prendre.

 

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La chronique du blédard : Une élection et ses premiers enseignements

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 5 novembre 2020

Akram Belkaïd, Paris

 

A l’heure du bouclage de cette chronique, il n’était pas encore possible de savoir qui de Joe Biden ou Donald Trump a remporté l’élection présidentielle américaine. Mais au bout d’une soirée (et d’une nuit) de décompte serrés, il est d’ores et déjà possible de tirer plusieurs enseignements de ce scrutin à part. Le premier, le plus évident, est que contrairement à ce qu’annonçaient nombre de sondages mais aussi nombre de « spécialistes » des États-Unis, Donald Trump ne s’est absolument pas effondré. Bien au contraire. Il a sécurisé le vote en Floride et dans l’Ohio, deux États que les démocrates auraient aimé remporter pour gagner l’élection (cela vaut aussi, mais à un degré moindre pour les « chances » de Biden, pour le Texas et la Caroline du nord). Surtout, Trump n’a pas été stoppé par le fameux « mur bleu », ces États du nord, traditionnellement dévolus aux démocrates mais que le président américain avait déjà pu arracher, à la surprise générale, lors de l’élection de 2016 contre Hillary Clinton. Ce sont d’ailleurs les résultats du Wisconsin, du Michigan et de la Pennsylvanie qui devaient trancher. 

 

Le second enseignement, qui est aussi tout autant évident, c’est que la vision du monde de Trump, ses outrances, son racisme, sa misogynie, son « anti-science » trouvent un vrai soutien au sein d’une partie de la population américaine. Mais, contrairement aux analyses simplistes, cela n’explique pas tout. Ses électeurs ne sont pas que des « red-necks », ces ruraux si souvent pointés du doigt pour leur conservatisme et leur vision binaire du monde. Il ne s’agit pas ici que de ces fous furieux défenseurs du droit de porter une arme et prompts à célébrer les figures ségrégationnistes du Sud. Bien au contraire. Trump est présent partout, y compris dans les zones urbaines (même s’il n’y arrive pas toujours en tête). En clair, des électeurs l’ont choisi pour d’autres motivations. Certains, ont même caché leurs intentions lors des sondages, attitude que seuls de rares médias ont signalée. Qui sont ces électeurs ? Ils sont présents dans toutes les catégories de la société et ils n’ont voté pour Trump que pour une seule chose : leur intérêt financier et économique. Avec lui, de 2016 à ce jour, ils ont eu droit à des réductions d’impôts à de nombreux niveaux et ils comptent sur lui pour limiter les dépenses sociales dont ils pensent – souvent à tort – qu’elles se font à leur détriment. 

 

En clair, et pour reprendre l’explication d’une universitaire algérienne installée dans l’État du Maine, on peut très bien avoir affaire à un dentiste ou un architecte qui déplorera en public le discours raciste de Trump, qui se dira effrayé par son discours clivant et son comportement et ses « tweets » erratiques, mais qui, au final, vote pour lui en pensant à sa déclaration annuelle de revenus. Money, is the key my friend ! Il faudra aussi s’interroger sérieusement sur le fait que les électeurs originaires d’Amérique latine ou centrale, les « Latinos », ont voté pour Trump malgré ses discours racistes à leur encontre (il semble qu’en Floride, le matraquage présentant Biden comme socialiste a touché les électeurs d’origine cubaine et venezuelienne). Idem pour les « seniors » dont on disait qu’ils étaient ulcérés par la mauvaise gestion de la pandémie de Covid-19. Tout cela, à l’exception des retraités de l’Arizona, ne s’est pas vérifié dans les urnes. Quel que soit le résultat, Trump a créé la surprise.

 

Le troisième enseignement, est d’ailleurs lié aux sondages qui donnaient Joe Biden largement gagnant du scrutin. Aux États-Unis, le sondage est une véritable industrie. Cette dernière alimente en chiffres et pourcentages le monde politique mais aussi les médias, les acteurs culturels (maisons d’édition, cinéma, etc.). Elle est devenue tellement envahissante qu’elle tend à remplacer les vraies enquêtes, le porte-à-porte, le recours à de vraies études sociologiques menées au long cours. Ces dernières auraient peut-être alerté le parti démocrate que les « latinos » de Floride voteraient en masse pour Trump. Bref, le sondage n’est ni une vérité et certainement pas une prédiction en béton. Pour les journalistes, où qu’ils soient, cela permet de rappeler ces règles de prudence trop souvent oubliées : un sondage n’est pas un argument politique ou électoral, ce n’est pas une certitude et, surtout, ce n’est pas un matériau journalistique à favoriser surtout quand on n’a aucune idée de la manière avec laquelle il a été réalisé, aussi connu soit l’institut qui en est l’auteur.

 

Enfin, parmi d’autres enseignements à venir, on relèvera que les électeurs de Donald Trump n’ont pas hésité à aller voter malgré les risques sanitaires contrairement à la majorité des démocrates qui ont voté par correspondance. Cette conviction que le virus n’est pas dangereux ou qu’il faut vivre avec quels qu’en soient les dangers est sidérante. Elle prouve que Trump et ses discours niant la gravité de l’épidémie rencontrent une vraie adhésion populaire. Il est des absences de raison qui défient l’entendement.

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jeudi 10 octobre 2019

Quand un responsable du PKK évoquait la situation au Rojava

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Dans leur article « Le Rojava entre compromis et utopie » (Le Monde diplomatique, décembre 2018), les journalistes Mireille Court et Chris Den Hond rapportaient ces propos de Riza Altun, responsable du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan). Un constat qui prend toute sa signification après que Donald Trump a décidé de retirer les troupes américaines du nord-est syrien (et ce faisant, d'ouvrir la voie à une intervention militaire turque).
« Aujourd’hui [automne 2018], il y a des contradictions partout. À l’origine, les Américains n’avaient pas l’intention stratégique de soutenir les FDS [Forces démocratiques syriennes]. Les Kurdes savent très bien que les États-Unis sont un État impérialiste ; mais nous sommes obligés de maintenir cette relation paradoxale, car notre survie est en jeu. »
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vendredi 20 septembre 2019

La chronique du blédard : Trump, guerre ou paix ?

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 12 septembre 2019
Akram Belkaïd, Paris

Nombre de spécialistes des États-Unis l’affirment : l’administration Trump est complètement imprévisible et il est très difficile d’anticiper ses positions à venir. Pour bien étayer leur propos, ces experts rappellent que, dans le passé, les locataires de la Maison-Blanche tenaient compte des grandes orientations voulues par l’appareil étatiquo-administratif américain, ce que certains désigneraient par l’expression valise d’État profond. De Bush père à Barack Obama en passant par Clinton, il y a eu certes des différences, notamment en matière de politique sociale, mais tous ont respecté, entre autres, un grand principe : assurer et conforter le leadership américain sur la planète tout en feignant de respecter les formes de la diplomatie internationale et les règles d’un monde censé être multipolaire.

Donald Trump, lui, s’affranchit de toute contrainte y compris formelle. L’un de ses passe-temps préférés est d’ailleurs de contourner le Département d’État (le ministère des Affaires étrangères) en annonçant directement ses décisions par le biais du réseau social Twitter. Du jamais-vu. C’est à l’aune de cette réflexion qu’il faut examiner le récent limogeage de John Bolton de son poste de conseiller à la sécurité nationale du président américain. Certes, Bolton, nommé en mars 2018, prétend avoir démissionné de son propre chef mais là n’est pas le plus important. Ce qui compte le plus, c’est que Trump finit toujours par se débarrasser de tout possible contradicteur voire de tout contre-pouvoir. Et le « moustachu belliciste » en était un au sens de sa volonté de croiser le fer avec tous les « ennemis » des États-Unis : Afghanistan, Chine, Corée du nord, Iran, Russie et Venezuela pour ne citer que le premier cercle des cibles de l’Empire.

On sait que Bolton, soutenu par une grande partie des néoconservateurs, est un partisan de la manière forte. Il n’y a qu’à lire les lamentations des ultra-droitiers éditorialistes du Wall Street Journal après son départ pour comprendre qu’il était l’homme de la guerre à venir, ou plutôt des guerres à venir, au sein de l’administration Trump. Lui parti, la pression retombe un peu, les risques de conflit diminuent et même les marchés financiers saluent l’événement. Il est désormais possible, à moins d’un tweet rageur surprise, que le dialogue reprenne avec la Corée du nord, la Russie ou l’Iran. Cela vaut aussi pour l’Afghanistan même si, là aussi, Trump a surprit tout le monde en rompant les négociations « secrètes » (la planète entière était au courant…) avec les Talibans. Ouvrons ici une parenthèse pour relever que dix-huit ans après les attentats du 11 septembre et l’intervention occidentale en Afghanistan, rien n’est réglé dans ce pays où les armes et les explosifs dictent toujours leur sanglante loi. Les soldats américains sont toujours sur place et la seule perspective qui se dessine, c’est un retour au pouvoir des Talibans chassés en 2001… Tout ça pour ça. Fin de la parenthèse.

Revenons à Trump. Le voici donc débarrassé de tout avis divergent. Mais, au-delà de ses slogans chauvins et de ses tweets égotiques, que veut-il exactement en matière d’affaires étrangères ? La seule certitude concerne Israël. Le locataire de la Maison-Blanche soutiendra tout ou presque de ce qui viendra de Tel Aviv y compris l’annexion de la Cisjordanie que prépare Benjamin Netanyahou (les deux hommes auront néanmoins une divergence concernant l’Iran). Pour le reste, c’est le flou le plus total. La Corée du nord ? Beaucoup de blabla, une rencontre avec Kim Jong-un, certes historique, mais surtout destinées aux caméras et aux photographes mais dans le fond, rien n’est réglé. Au Venezuela, le régime de Maduro n’est pas tombé et Washington se voit contraint de renouer tôt ou tard le dialogue. L’Iran ? L’objectif de Trump est de rencontrer Hassan Rohani, son homologue iranien mais Washington n’a émis aucune proposition concrète susceptible de relancer les négociations sur le sujet du nucléaire et des sanctions imposées à Téhéran.

On sait que les néoconservateurs et le lobby pro-israélien veulent une guerre contre l’Iran. Trump, de son côté, pense d’abord à sa réélection en 2020. A en croire la presse américaine, il serait obsédé par ce rendez-vous où son orgueil démesuré lui dicte de faire aussi bien que ses trois prédécesseurs. Or, une grande partie de son électorat l’a élu pour qu’il mette fin aux interventions militaires américaines à l’étranger. C’est ce qui explique les négociations avec les Talibans et les appels répétés pour un dialogue direct avec Téhéran. Quelques heures après le départ de Bolton, Donald Trump s’est ainsi dit prêt à une « rencontre sans préalable » avec Hassan Rohani. Pour l’heure, les Iraniens ne sont guère pressés et on les comprend puisque c’est ce même Trump qui a torpillé l’accord sur le nucléaire conclu en juillet 2015.

Il y a un an, le tout Washington affirmait que Donald Trump voulait « sa » guerre. Aujourd’hui, échéance électorale oblige, la donne a changé. Pour autant, le monde est-il plus sûr ? Avec un homme aussi imprévisible à la tête de l’armée la plus puissante du monde, ce n’est guère certain.
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jeudi 8 août 2019

La chronique du blédard : Un bien détestable président

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 18 juillet 2019
Akram Belkaïd, Paris


Donald Trump, président des États-Unis d’Amérique est un raciste, un xénophobe et un misogyne. Qui peut désormais en douter après la série de tweets adressés, sans les nommer, à quatre parlementaires démocrates appelées à « retourner » d’où elles viennent. Parmi les mises en cause par ce président aux aïeux allemands, il y a Alexandria Ocasio-Cortez, dite « AOC », née à New York mais originaire de Porto Rico qui est un territoire sous tutelle américaine. Ilhan Omar est, quant à elle, arrivée aux États-Unis en tant que réfugiée de Somalie lorsqu’elle était mineure. Enfin, Rashida Tlaib est la première Américaine d’origine palestinienne à siéger au Congrès. Les intéressées ont répondu par tweets interposés en renvoyant le locataire de la Maison-Blanche dans les cordes mais cela ne changera rien à sa position et il serait illusoire d’attendre de sa part un mea culpa. Joe Biden qui fut le vice-président de Barack Obama et qui est candidat à l’investiture démocrate pour l’élection présidentielle de 2020 a raison de dire que jamais président américain n’aura été aussi « ouvertement raciste » que Trump. On appréciera à sa juste valeur le terme « ouvertement »…

L’affaire a certes provoqué un tollé. La grande majorité des élus démocrates ont vigoureusement critiqué les propos de Trump et la Chambre des représentants, l’étage inférieur du Congrès sous domination démocrate, a condamné ce nouveau dérapage. Côté républicain, seules quelques voix se sont faites entendre en reprenant les accusations de racisme ou en demandant au président de retirer ses propos. C’est l’indication que la vie politique américaine est de plus en plus polarisée et c’est ce que cherche le principal intéressé. Car Donald Trump n’en est pas à son premier outrage. Il y a plus d’un an, n’avait-il pas qualifié les pays africains de « pays de merde » ? A l’époque, déjà, l’indignation avait parcouru le monde, des journaux influents avaient consacré maints éditoriaux rageurs sur ce sujet, des chancelleries ont protesté mais cela n’a rien changé. Le raciste persiste et signe. Mieux, il semble prendre un malin plaisir à récidiver et à surenchérir en sachant très bien quelles réactions il va provoquer.

La réalité, c’est que les États-Unis sont désormais entrés en campagne pour l’élection présidentielle de novembre 2020. Dans quelques mois, auront lieu les premières primaires, dont celle symbolique de l’Iowa. Donald Trump sera le candidat des républicains et toute la question est de savoir qui sera son adversaire démocrate. En pratiquant l’outrance et en répétant à l’envi ses provocations ordurières, le président vise deux objectifs. Le premier est de resserrer les rangs de sa base électorale. Scandale après scandale, cette dernière ne perd pas en importance. Certes, les républicains ont perdu les élections de mi-mandat mais les sondages montrent que Trump peut compter sur un électorat solide.

Un électorat, il faut le dire, qui partage en grande partie ses idées. Il n’y a pas que les questions sociales qui fondent la popularité de Trump. Son opposition au libre-échange, ses diatribes contre les délocalisations, ses sorties contre la fuite des emplois, tout cela a bien sûr son effet. Mais il ne faut pas s’aveugler. Les insultes et les mises en causes dirigées contre l’islam, l’immigration, les minorités ethniques et les femmes sont une réalité de même que son indulgence à l’égard de l’antisémitisme. Ces thèmes incendiaires sont autant de points de rassemblement et de convergence avec son électorat. Au passage, concernant l’antisémitisme, on notera la position à géométrie variable du président américain : indulgence à l’égard de celui, réel, qui prospère dans son camp et mise en cause intransigeante à l’égard de celui, supposé, qui existerait chez les démocrates, notamment chez celles et ceux qui s’opposent à la politique d’Israël…

L’autre objectif de Trump est de semer la pagaille au sein des candidats démocrates à l’investiture. Avec ses déclarations tapageuses – il y en aura d’autres dans les prochains jours et mois -, il les oblige à suivre son tempo, à se déterminer par rapport à lui et à se retrouver dans une situation où il leur sera bien difficile de faire entendre leurs propositions. Le président a bien compris l’avantage d’une telle situation qui flatte son narcissisme démesuré. Les uns et les autres sont obligés de parler de lui, de se référer à lui. La question est simple : peuvent-ils l’ignorer ? Et si oui, comment peuvent-ils y arriver ?

Finalement, l’Amérique paie bien cher l’élection de Barack Obama en 2008. Terminé l’idée d’un pays entré dans l’ère « post-raciale ». On réalise depuis 2016 qu’une grande partie de l’Amérique profonde n’a jamais admis de voir un Noir à la Maison-Blanche. Et avec Trump, elle trouve l’occasion de donner libre cours à des pulsions qui, jusque-là, étaient contenues ou interdites d’expression. Si le président se permet d’être ouvertement raciste pourquoi les citoyens ne le seraient-ils pas ? L’Amérique est entrée dans une période délicate et il sera intéressant de voir si elle possède les ressorts pour échapper à la catastrophe vers laquelle l’entraîne un homme aussi inconséquent que détestable.

dimanche 20 janvier 2019

La chronique économique : Quand Trump veut mater la Fed

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Le Quotidien d’Oran, mercredi 26 décembre 2018
Akram Belkaïd, Paris

C’est l’un des points majeurs du dogme néolibéral et du consensus de Washington. Une Banque centrale doit être indépendante du pouvoir politique afin que ce dernier ne puisse influer sur ses décisions ni lui dicter sa stratégie monétaire. L’idée de base est que les gouvernements sont toujours enclin à favoriser la planche à billet, à l’image de ce qui se passe actuellement en Algérie, et que les banquiers centraux doivent donc avoir la capacité de leur refuser une telle facilité. Aujourd’hui, les deux grandes banques centrales du monde, la Réserve fédérale (Fed) aux Etats-Unis et la Banque centrale européenne (BCE) sont indépendantes. Leur statut est consacré par les textes et il est très difficile pour le pouvoir exécutif de congédier leurs présidents.

Jerome Powell sur la sellette

Mais tout cela était valable avant l’élection de Donald Trump. Selon plusieurs informations parues dans la presse, et mollement démentie par l’intéressé, le président américain réfléchirait à congédier Jerome Powell, le président de la Fed. Pour mémoire, le locataire de la Maison-Blanche a déjà poussé vers la sortie l’ancienne présidente Janet Yellen qu’il jugeait trop proche des démocrates et responsable d’une emprise trop importante des marchés financiers sur l’économie réelle. Mais concernant Yellen, Donald Trump s’est contenté de ne pas renouveler son mandat.

Dans le cas de Jerome Powell, c’est carrément une procédure de « licenciement » qu’envisagerait Donald Trump. Ce serait la première fois au cours des quarante dernières années – c’est-à-dire depuis que la Fed joue un rôle aussi important dans le pilotage de l’économie – qu’une telle chose arrive. Aux Etats-Unis, la presse économique et financière ne cache pas sa stupéfaction voire sa colère. Passe encore que Trump bouscule tous les usages en congédiant ministres et ambassadeurs par un simple tweet. Passe encore que sa politique étrangère semble dictée par l’humeur du moment. Mais s’attaquer au président de la Fed est une transgression majeure qui fait déjà date.

Pour Donald Trump, la Réserve fédérale est trop obnubilée par l’inflation et elle ne prête pas suffisamment attention aux batailles commerciales que mène l’Amérique. Le problème est simple. Pour la Fed, il est temps de mettre fin à la période de détente monétaire et d’enclencher un cycle haussier des taux. L’idée est d’empêcher le retour de l’inflation et tout échauffement de l’économie au moment où le pays connaît quasiment le plein-emploi. L’idée implicite est d’accompagner l’atterrissage de l’activité et de limiter les hausses salariales que toute période faste en matière d’emploi génère.

Pour le président américain, la hausse des taux signifie la hausse du dollar et donc une moindre compétitivité des exportations américaines. Or, aider les entreprises américaines à s’imposer sur les marchés étrangers est l’une des priorités de Donald Trump. Un dollar fort, signifie une baisse des exportations et donc une hausse des importations autrement dit une destruction des emplois américains. Une perspective inacceptable pour le président américain pour qui la Fed comment « une terrible erreur ».

Le politique reprend la main

Jerome Powell sent donc le vent du boulet. Il a d’ailleurs annoncé que la Fed n’augmentera ses taux qu’à deux reprises en 2019 au lieu des trois prévues. Une concession qui ne va certainement pas contenter Donald Trump et il est prévisible que cette affaire n’en reste pas là. Si les uns vont s’indigner de l’interventionnisme du président américain dans un domaine qui n’est pas censé relever de ses prérogatives, d’autres vont suivre cela avec attention. En effet, si Jerome Powell est renvoyé (il faudra que le Congrès approuve), cela signifierait que le politique reprend le dessus sur les banquiers centraux. Les regards se tourneront alors vers l’Europe où le président de la BCE ne rend de comptes à personne…
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