Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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jeudi 22 octobre 2020

La chronique du blédard : La musique défaitiste et le vide

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 8 octobre 2020

Akram Belkaïd, Paris

 

La chose n’est pas nouvelle : depuis des décennies, toute contestation du régime et toute revendication en faveur du changement, fut-elle graduelle, provoquent en réaction une répression de plus ou moins grande ampleur. C’est un fait évident : le pouvoir algérien ne sait pas dialoguer ou, plutôt, il ne veut pour dialogue que celui qu’il aura organisé selon ses habituelles méthodes, c’est à dire un théâtre de marionnettes avec quelques opportunistes trop heureux de l’occasion qui leur est offerte de se faire (enfin) une situation. Qu’on vienne à lui résister, qu’on vienne à persister, qu’on vienne à refuser ce remake de la danse des béni-oui-oui avec l’administration coloniale, et c’est le qallouz qui parle (1).

 

Mais il n’y a pas que cela. Quel que soit le cercle pensant – ou essayant de le faire -, surgit très vite une injonction à l’abandon et au renoncement au prétexte que le système serait trop fort, trop omniscient, pour tenter quoi que ce soit. Les personnes ayant vu dans le Hirak une formidable chance pour sortir le pays de l’ornière peuvent certainement toutes en témoigner. Le « à quoi bon ? » ou le « fort 3alikoum » (plus fort que vous) composent cette petite musique perverse qui vise à préserver un statu quo somme toute bien confortable pour qui a peur pour sa voiture ou sa maison construite en zone sécurisée.

 

Il y a des variantes à ce discours. Quelle que soit l’évolution de la situation, on peut souvent entendre que les « services » sont derrière tout ça et qu’ils demeurent les maîtres du jeu. A les entendre, le Hirak serait une manipulation d’un clan pour en chasser un autre, etc. Si une objection rationnelle vient à être formulée, elle est alors immédiatement balayée par une nouvelle explication hypothétique – souvent biscornue, mais qu’importe. L’essentiel, c’est que l’Algérienne et l’Algérien demeurent convaincus que quoi qu’ils fassent, ils n’y arriveront pas.

 

Ajoutons à cela la récurrence de divagations à propos du « jusqu’au-boutisme » du Hirak, transformé ainsi en coupable ayant refusé la main tendue par le gentil pouvoir, et l’on aura une image plus ou moins complète de la machine à alimenter le défaitisme. Car tout cela n’est pas sans effet. Les luttes collectives sont impressionnantes quand elles s’expriment mais nous savons tous qu’elles constituent des mécanismes bien fragiles dont la longévité dépend de nombre de facteurs, la volonté et la persévérance individuelles n’étant pas les moindres. Personne ne niera que l’interruption des manifestations doublées d’une répression vicieuse – comment la qualifier autrement ? – est à l’origine d’un réel abattement. « Digouttage » total, surtout quand s’égrène la liste des personnes arrêtées, poursuivies ou convoquées par les services de sécurité.

 

Mais il en est ainsi des combats qui méritent d’être menés. Les transformations – évitons de parler de révolution – sont faites de boucles, de détours et de régressions. Et dans ces processus, il est certain que les manifestations produisent leur effet revigorant. On se serre, on se compte, on s’encourage même si l’on n’est que trois pékins Pour ceux qui vivent à Paris, il suffit de voir l’effet qu’a sur eux la reprise des rassemblements place de la République. Oui, certes, cela est lointain des rues d’Alger, Oran, Constantine ou Ténès. Mais cela compte dans un monde où les réseaux sociaux donnent souvent l’illusion qu’il n’existe plus de frontières physiques. La flamme est encore là. Il y a encore des gens qui ne veulent pas se taire.

 

Il n’y a rien de honteux à être dans le camp des soi-disant perdants quand on ne lâche rien sur ses convictions et que l’on continue de revendiquer ne serait-ce qu’un vrai État de droit en Algérie. Le pire serait de renoncer par découragement ou, plus grave encore, par intérêt, en se mentant à soi-même et en se trouvant toutes les bonnes excuses possibles pour tourner casaque et servir ceux-là même qu’on conspuait la veille.

 

Un autre argument en faveur du renoncement est que l’actuel gouvernement aurait un vrai projet pour le pays et qu’il serait raisonnable et responsable de le laisser travailler en paix. Un vrai projet ? Sérieusement ? Où est-il ? Qu’on nous le donne ! Qu’on nous le détaille ! Je ne parle pas ici du processus électoral qui est planifié pour les prochains mois : organiser des élections en prétendant que c’est la bonne solution pour sortir de la crise est une astuce de république bananière ou d’entité, vaguement indépendante, de la françafrique.

 

Non, comme disent les Américains, « where is the beef ? » Où est le moufid ? Quelle politique économique et financière pour les deux prochaines années ? Austérité ou réendettement ? Et l’école ? La santé ? Les choix en matière de politique énergétique ? Un grand plan solaire ou bien le gaz de schiste ? Et que dire de ces deux sujets dont nos députés, plus occupés à faire des affaires pour rembourser leur pas de porte, ne parlent ainsi dire jamais : la dégradation de l’environnement et les conséquences du réchauffement climatique ? On attend… Cogner sur les opposants et embobiner quelques faux naïfs pour mieux les enrôler, demande certainement quelques compétences et efforts d’imagination. Mais ce n’est rien en comparaison de ce qu’exige le relèvement de l’Algérie.

 

(1) « Algérie, les louanges et la matraque », Horizons arabes, 30 septembre 2020.

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dimanche 4 novembre 2012

Lettre aux modernistes tunisiens

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SlateAfrique, 1er novembre 2012
Lettre aux modernistes tunisiens

Près de deux ans après le départ de Ben Ali, le chroniqueur Akram Belkaïd appelle ses compatriotes à ne pas baisser les bras et à espérer un avenir meilleur.

Manifestation à Tunis le 23 octobre 2012. AFP/FETHI BELAID
Mise à jour du 2 novembre 2012: Un imam salafiste, Nasreddine Aloui, a appelé les jeunes tunisiens à préparer leurs "linceuls" pour lutter contre les islamistes au pouvoir lors d'une émission télévisée le 1er novembre face à deux ministres, deux jours après des violences meurtrières.
"J'ai préparé mon linceul après la mort de deux martyrs et j'appelle les jeunes du réveil islamique à faire de même car le mouvement (islamiste) Ennahda et d'autres partis politiques veulent des élections sur les ruines et les cadavres du mouvement salafiste", a-t-il lancé à l'antenne Ettounsiya, brandissant un drap blanc à la caméra.
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Chères sœurs, chers frères
Cet écrit s’adresse à celles et à ceux qui ont espéré une nouvelle ère après la chute du régime de Ben Ali. A celles et à ceux qui voient avec effroi s’installer un pouvoir religieux, à bien des égards rétrograde, et surtout décidé à ne guère transiger sur ses objectifs finaux.
Il s’adresse à celles et ceux que tentent le désespoir, le cynisme et, plus grave encore, le renoncement. Qu’ils semblent loin ces moments de liesse partagée, ceux où vous célébriez alors la Tunisie nouvelle tandis que le tyran s’enfuyait.
En vous lisant, en vous entendant, ce ne sont que longues plaintes et bruyants soupirs. Mais où est donc passé votre enthousiasme ? Ou est passée votre foi en l’avenir? Quel est cet étrange abandon ? En seriez-vous au point de regretter Ben Ali et sa dame?
Oui, je sais, la situation est loin d’être simple et je m’en voudrais de minimiser le fardeau qui pèse sur vous. La liste de vos tourments et inquiétudes est longue et personne ne peut s’étonner qu’elle obscurcisse votre regard. Il y a cette Assemblée constituante qui est loin de tenir les promesses du vote du 23 octobre 2011. Quand donc rendra-t-elle sa copie? Sera-t-elle satisfaisante? Les réponses à ces questions tardent trop à venir.
Il y a aussi ces groupuscules, salafistes et autres, qui par leurs actes de violence et leurs menaces, semblent décidés à faire passer la Tunisie dans un état d’insécurité et d’angoisse permanentes. Que dire aussi du jeu ambigu, pour ne pas dire malsain, du parti Ennahdha qui prétend accepter les règles de la démocratie mais qui, en catimini, œuvre à imposer ses vues et à empêcher toute future alternance ?

N’écoutez pas les philosophes à la petite semaine

Cela ne fait aucun doute. La période est difficile mais aussi incertaine. Mais ce n’est pas une raison pour abandonner vos rêves. Ce n’est pas une raison pour baisser les bras et se laisser gagner par la tentation d’une remise en cause de vos engagements passés. N’oubliez pas décembre 2010. N’oubliez pas janvier 2011. Vos rêves... Un Etat civil, la démocratie, le droit aux droits
La liberté est une guerre permanente faite d’avancées et de reculs. Elle est comme un horizon qui semble s’éloigner au fur et à mesure que l’on s’en rapproche. On peut l’atteindre mais des vents contraires concourront toujours à vous en éloigner. Un vain combat ? Certainement pas car telle est l’essence de la vie d’une Nation. Ben Ali n’est plus là. Votre première transition a été, malgré tous ses défauts et manques, une réussite. N’abandonnez donc pas la partie.
N’écoutez pas ces prophètes de malheur qui vous incitent à vous jeter dans les bras des serviteurs et mafieux de l’ancien régime. N’écoutez pas ces charlatans, ces philosophes à la petite semaine qui souillent le souvenir de votre Révolution (et de vos martyrs !) en vous expliquant qu’en réalité, ce n’était qu’une immense manipulation orchestrée par quelques émirs en mal de reconnaissance internationale et autres loyaux serviteurs de la puissance yankee.
Eloignez-vous de ces pseudos clercs, jadis traîtres et serviles, aujourd’hui, souriants et revanchards. Pour eux, vos difficultés du moment sont une bénédiction, une occasion unique de se réhabiliter sans passer par le moindre mea-culpa. Les voilà qui disent qu’ils ont vu juste et qu’ils avaient prévu la fitna. En réalité, cela leur sert surtout à faire oublier leurs compromissions d’hier, leurs silences face aux manquements aux droits de la personne humaine et aux atteintes à la liberté.
Souvenez-vous du futur !
«En 2010, je me taisais. En 2011, j’étais révolutionnaire. En 2012, se suis devenu réactionnaire».
Tel est l’un des messages désenchantés d’un jeune tunisien que l’on peut lire sur internet. Quelle tristesse... Quelle victoire pour le dictateur déchu et ses sbires! C’est évident, on ne sait jamais sur quoi peut déboucher une Révolution. Mais on peut aussi décider de continuer à bâtir, à diffuser ses idées de tolérance et de modernité, qu’elles soient politiques, sociales, religieuses ou autres. Rien n’est inscrit dans le marbre. Rien ne dit que c’est le pire qui adviendra.
«Souviens-toi du futur», incite un commandement hébraïque. Cela signifie qu’il ne faut jamais perdre de vue l’espérance en un avenir meilleur. Qu’il faut encore se battre même si un tyran menace de prendre la place de l’ancien.
Où est passée votre créativité? Où sont passés vos textes? Ecrivez! Inventez! Diffusez! Transmettez! Formez! Personne, ni galonné, ni imam, ni sauveur de la patrie, ne le fera à votre place.
Donnez et diffusez de l’espoir même si vos cœurs sont rongés par l’anxiété. Nous attendons de vous autre chose que vos lamentations cendreuses. Nous attendons vos manifestes modernistes. Nous attendons que vous releviez la tête. Nous l’espérons car c’est tout le monde arabe qui vous regarde.

Akram Belkaïd
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