Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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lundi 3 novembre 2014

La chronique du blédard : La Tunisie vaille que vaille (suite)

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 30 octobre 2014
Akram Belkaïd, Paris

Il y a un an, au sortir de l’été 2013, le pessimisme et le découragement enveloppaient la Tunisie. Il faut dire que le panorama général n’était guère reluisant. Terrorisme sporadique, insécurité montante avec la multiplication de faits divers (ces derniers alimentant des informations alarmistes et sordides mais souvent infondées), difficultés économiques et tensions sociales : tout cela aggravait un climat d’autant plus délétère qu’un blocage politique paralysait l’Assemblée constituante. Elue en octobre 2011, cette dernière s’avérait incapable d’achever ses travaux et d’offrir au pays un nouveau texte fondamental confirmant que le régime de Zine el Abidine Ben Ali avait été définitivement relégué aux poubelles de l’histoire. A cela s’ajoutait un contexte régional des plus déprimants avec une Libye sombrant dans le chaos et une Egypte engagée dans un bras de fer sanglant entre la junte du maréchal Sissi et les Frères musulmans chassés du pouvoir par la force.

Douze mois plus tard, la donne a pourtant changé. D’abord, la Tunisie s’est dotée depuis janvier 2014 d’une Constitution au terme d’un compromis historique entre les islamistes d’Ennahda (vainqueurs du scrutin de 2011) et leurs adversaires. Ensuite, ce pays vient de vivre un événement politique majeur. Après nombre d’inquiétudes et d’atermoiements, des élections législatives viennent de s’y dérouler avec pour résultat la défaite du parti Ennahdha au profit de son rival direct Nidaa Tounes. Qu’on le veuille ou non, et quelles que soient les réticences que l’on est en droit d’éprouver à l’égard d’un processus électoral plus ou moins bien maîtrisé, ce qui vient de se passer relève, là aussi, du grand fait historique. Ainsi, dans un pays arabo-musulman, des islamistes au pouvoir ont été battus de manière pacifique par la voie des urnes et, tout aussi important, ces derniers ont reconnu et accepté leur défaite.

Bien sûr, personne ne sait encore dans quelles conditions va se dérouler cette alternance. On ignore comment le futur gouvernement va être composé et si une majorité stable se dessinera au sein de la nouvelle Assemblée. On peut aussi se demander si, d’une certaine manière, Nidaa Tounes ne sera pas obligé de trouver un accord de coalition avec Ennahdha ce qui démontrerait que les islamistes demeurent, quoiqu’on dise, au centre du jeu politique tunisien. Il n’empêche. Loin du détestable chemin pris par l’Egypte, la Tunisie continue d’avancer sur la voie d’une transition pacifique. Ce pays, plutôt ce peuple, vient de faire la preuve que mettre à terre un dictateur ne signifie pas pour autant l’instauration d’une république islamique. En clair, et quelle que soit la suite, la Tunisie vient de réussir ce qu’il n’a même pas été possible à l’Algérie de tenter. Certains diront que c’est parce que les islamistes tunisiens sont d’une autre trempe intellectuelle que leurs aînés algériens des années 1990. Cela est vrai mais la rigueur commande de dire aussi que les « éradicateurs » tunisiens, ceux-là mêmes qui ont failli perdre leur sang-froid à plusieurs reprises au cours des derniers mois en rêvant d’un coup de force à la Sissi, se sont finalement avérés plus intelligents, et certainement plus patriotes, que leurs homologues algériens.

Pour autant, il faut raison garder et, pour les Tunisiens qui – on peut le comprendre – se parent de l’habit de la réussite dans un Maghreb et un monde arabe bien déprimant, faire preuve d’un peu de modestie. Car la route est encore longue et des choses doivent nécessairement être précisées. Contrairement au résumé simpliste que l’on a pu entendre ici et là, ces élections législatives n’ont pas vu la victoire d’un camp moderniste et laïc contre les islamistes. Car il faut bien dire les choses telles qu’elles sont, Nidaa Tounes est en lui-même une coalition hétéroclite bâtie pour faire barrage à Ennahdha. De nombreuses tendances concurrentes y cohabitent – aucune d’ailleurs ne se définit comme laïque - et ces dernières risquent fort de découvrir très vite qu’on ne peut gouverner sous le seul objectif d’empêcher les « barbus » de mener à bien leur projet de réislamisation des institutions et lois tunisiennes.

De même, et à y regarder de près, ce n’est pas Ennahdha qui a perdu ces élections législatives mais le camp progressiste (ne parlons même pas de camp de la gauche). En effet, qui va s’opposer aux privatisations qu’exigent de manière plus ou moins pressante les partenaires occidentaux de la Tunisie (privatisations et retrait de l’Etat qu’Ennahdha ne rejette pas) ? Le courant de gauche, ou plutôt de centre-gauche, présent (et plutôt minoritaire) au sein de Nidaa Tounes va-t-il être capable d’empêcher que les politiques d’ouverture libérale initiées cahin-caha sous Ben Ali ne reviennent à l’ordre du jour et cela alors que la jeunesse tunisienne désespère toujours de trouver un emploi ? Il faut aussi évoquer la bourgeoisie tunisienne, celle des grandes villes côtières et que l’on peut aisément qualifier de conservatrice pour ne pas dire réactionnaire. On a cru un peu trop vite qu’elle a été gagnée par les idées révolutionnaires ou, à défaut, progressistes voire réellement séculaire. Quel modèle économique va-t-elle souhaiter – exiger - sachant qu’elle estime avoir suffisamment payé, au cours de ces trois dernières années, le prix de ses compromissions passées avec la dictature de Ben Ali ?

Ces questions démontrent que la politique et les idées vont tôt ou tard exiger leur dû. Ce n’est pas forcément une mauvaise nouvelle car c’est ce qu’exige et permet la démocratie. Le fait que l’affrontement traditionnel entre classes sociales est brouillé par la présence d’une puissante formation islamiste (ne pas oublier qu’Ennahdha est le deuxième parti en sièges) va certainement compliquer la donne. Cela rend l’expérience tunisienne passionnante et, de toutes les façons, cela nous oblige à contribuer à sa réussite. Pour le bien du monde arabe en général et du Maghreb en particulier.

(à lire ou à relire cette chronique du 19 janvier 2014 : La Tunisie vaille que vaille)
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jeudi 10 janvier 2013

La Tunisie méritait mieux, mais rien n'est encore perdu!

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SlateAfrique, jeudi 10 janvier 2013

Le chroniqueur Akram Belkaïd invite les Tunisiens à ne pas tomber dans le défaitisme. Car, selon lui, ce n'était pas mieux avant.

Une foule près de la mosquée Al Fatah à Tunis le 2 novembre 2012. Reuters/Anis Mili
l'auteur
 
Deux ans bientôt depuis la chute de Ben Ali, de sa femme et de son clan… Et puis, quoi? Certains disent même pourquoi faire?
La déception est là, patente, désespérant la société tunisienne, apportant avec elle le constat auquel beaucoup pensent sans le dire clairement: n’était-ce pas mieux avant?
On le sait, les peuples sont versatiles. Ils oublient la peine et la douleur d’hier, dès lors que ce qu’ils vivent au quotidien leur paraît plus dur ou ne correspondant pas à ce qu’ils espéraient. Alors oui, il faut le dire et le répéter. Non, ce n’était pas mieux avant!

Les lendemains de la révolution

La Tunisie de Ben Ali, terre de peurs, de délations et d’affairisme déprédateur, fonçait droit dans le mur. Quelques années supplémentaires de règne et ce pays aurait connu un tout autre scénario. Plus terrible, plus sanglant. Le problème, c’est que les révolutions se jaugent trop souvent à l’aune de ses lendemains.
On connaît l’anecdote: au diplomate français qui lui demandait s’il pensait que la révolution française avait changé le cours de l’Histoire mondiale, le leader chinois Zhou Enlai aurait répondu qu’il était «encore trop tôt pour le dire».
C’est certain, le temps des événements historiques et celui des humains n’est pas le même. Mais, allez expliquer cela à celui ou celle dont la vie n’a pas changé. A celui ou celle dont les enfants, qu’ils soient diplômés ou non, sont toujours au chômage. Allez dire à celle qui commence à être importunée parce qu’elle ne porte pas le voile qu’elle vit les inévitables turbulences que provoque la chute d’une dictature.
Allez dire à ce couple poursuivi pour un baiser en public que tout cela finira bien par passer…

Une société civile en ébulition

La Tunisie est partagée, traversée par des sentiments contradictoires comme le relève si bien l’universitaire Kmar Bendana dans un texte récent.
Appréhension, colère, indignation mais aussi tentations de faire ami-ami avec ceux qui se comportent déjà comme les nouveaux maîtres de la Tunisie, renaissance à peine masquée des mafieux d’hier qui s’associent déjà avec les mafieux de demain
Est-ce que tout cela aurait pu être évité? Pas sûr. Toujours est-il que la Tunisie découvre qu’elle a une société civile, certes à peine naissante, mais, dynamique, déterminée, qui se bat, pied à pied.
Combats syndicaux, journalistes, ouvriers, étudiants et simples citoyens en lutte. Ce serait mentir et obscurcir à dessein le tableau que de dire que tout cela n’existe pas. On en parle peu, c’est tout. Les médias locaux un peu plus que leurs homologues occidentaux, si influents mais ô combien paresseux.
Entre des barbus qui s’excitent et des initiatives pour défendre un patrimoine artistique ou revendiquer une liberté chèrement acquise, on sait quel est le choix censé faire de l’audimat.
C’est de la Tunisie qui se bat, qui n’entend pas accepter que les islamistes d’Ennahda prennent la place, et les habitudes, de Ben Ali et sa clique, qu’il faut aussi parler. Qu’il faut aider. Mais où est donc passé l’enthousiasme des premiers temps ?
Ne parlons pas des Tunisiens, ils ont leurs problèmes. Mais du reste du monde. De cette Europe qui, désireuse de faire oublier ses accointances et ses lâchetés passées, avait tant promis en février 2011…

Un mot: militer!

Ce ne sera pas un long fleuve tranquille. Il est des épreuves que les peuples arabes ne pourront pas éviter et qu’ils ne font que retarder. La tentation islamiste risque fort d’être un passage obligé. Ce n’est pas une invention ou un simple complot organisé par quelques émirs bedonnants ou séniles du Golfe.
Elle repose sur des réalités sociales que personne ne peut nier. Mais cela ne doit pas empêcher de se battre. De faire de la politique au quotidien, d’œuvrer pour éduquer les masses (ah, que cette expression est devenue galvaudée alors qu’elle garde tout son sens), de défendre le progrès.
En un mot, de militer. Face aux tenants du discours religieux et de l’absolutisme, les choses ne seront pas faciles. De toutes les façons, il n’existe pas de simplicité en matière de mode d’évolution d’un pays et de sa société.
Le penseur et philosophe britannique Isaiah Berlin a ainsi expliqué que des idéaux nobles tels que la justice, la paix ou la liberté sont très souvent inconciliables entre eux. En clair, cela signifie qu’aucun ne peut triompher de manière absolue sans remettre en cause les autres. C’est donc une question d’équilibre à trouver. Cela concerne la politique mais aussi l’art de (bien gouverner) et le vouloir vivre ensemble.

La Tunisie méritait mieux

Comme l’Egypte, la Tunisie est un laboratoire. Le thème principal de l’expérimentation du moment étant de savoir si l’islamisme est soluble dans la démocratie ou, pour être plus précis, si l’islamisme est susceptible de mener à un système politique garantissant le droit aux droits fondamentaux.
Pour l’heure, les observateurs mais aussi les sujets observés (Les Tunisiens) penchent vers la négative. Intimidations, violences, tendance évidente au népotisme, voilà ce que charrie avec elle l’actualité tunisienne. Mais, il y a autre chose.
Pour résumer les propos d’un franco-tunisien installé à Paris mais très en prise avec son pays d’origine, «ce qui frappe le plus, c’est la médiocrité du débat politique».
Médiocrité, le terme ne plaira pas mais c’est bien de cela qu’il s’agit. Le gouvernement sous influence nahdhaouie, avant un hypothétique remaniement, n’impressionne guère et semble ignorer l’urgence des réformes économiques et sociales.
Quant aux députés de la Constituante, ils ont réussi à se mettre à dos une bonne partie de l’opinion publique. Débats qui s’éternisent, élections qui sont d’autant repoussées et pendant ce temps-là les indemnités tombent, sonnantes et trébuchantes…
La Tunisie ne va pas bien. Elle méritait mieux mais rien n’est encore perdu. La médiocrité de ses dirigeants du moment est certainement une menace.
Mais, en pariant sur l’intelligence des Tunisiens et leur volonté de changement, c’est peut-être aussi un motif d’espérance en vue des prochains rendez-vous électoraux.

Akram Belkaïd
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dimanche 4 novembre 2012

Lettre aux modernistes tunisiens

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SlateAfrique, 1er novembre 2012
Lettre aux modernistes tunisiens

Près de deux ans après le départ de Ben Ali, le chroniqueur Akram Belkaïd appelle ses compatriotes à ne pas baisser les bras et à espérer un avenir meilleur.

Manifestation à Tunis le 23 octobre 2012. AFP/FETHI BELAID
Mise à jour du 2 novembre 2012: Un imam salafiste, Nasreddine Aloui, a appelé les jeunes tunisiens à préparer leurs "linceuls" pour lutter contre les islamistes au pouvoir lors d'une émission télévisée le 1er novembre face à deux ministres, deux jours après des violences meurtrières.
"J'ai préparé mon linceul après la mort de deux martyrs et j'appelle les jeunes du réveil islamique à faire de même car le mouvement (islamiste) Ennahda et d'autres partis politiques veulent des élections sur les ruines et les cadavres du mouvement salafiste", a-t-il lancé à l'antenne Ettounsiya, brandissant un drap blanc à la caméra.
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Chères sœurs, chers frères
Cet écrit s’adresse à celles et à ceux qui ont espéré une nouvelle ère après la chute du régime de Ben Ali. A celles et à ceux qui voient avec effroi s’installer un pouvoir religieux, à bien des égards rétrograde, et surtout décidé à ne guère transiger sur ses objectifs finaux.
Il s’adresse à celles et ceux que tentent le désespoir, le cynisme et, plus grave encore, le renoncement. Qu’ils semblent loin ces moments de liesse partagée, ceux où vous célébriez alors la Tunisie nouvelle tandis que le tyran s’enfuyait.
En vous lisant, en vous entendant, ce ne sont que longues plaintes et bruyants soupirs. Mais où est donc passé votre enthousiasme ? Ou est passée votre foi en l’avenir? Quel est cet étrange abandon ? En seriez-vous au point de regretter Ben Ali et sa dame?
Oui, je sais, la situation est loin d’être simple et je m’en voudrais de minimiser le fardeau qui pèse sur vous. La liste de vos tourments et inquiétudes est longue et personne ne peut s’étonner qu’elle obscurcisse votre regard. Il y a cette Assemblée constituante qui est loin de tenir les promesses du vote du 23 octobre 2011. Quand donc rendra-t-elle sa copie? Sera-t-elle satisfaisante? Les réponses à ces questions tardent trop à venir.
Il y a aussi ces groupuscules, salafistes et autres, qui par leurs actes de violence et leurs menaces, semblent décidés à faire passer la Tunisie dans un état d’insécurité et d’angoisse permanentes. Que dire aussi du jeu ambigu, pour ne pas dire malsain, du parti Ennahdha qui prétend accepter les règles de la démocratie mais qui, en catimini, œuvre à imposer ses vues et à empêcher toute future alternance ?

N’écoutez pas les philosophes à la petite semaine

Cela ne fait aucun doute. La période est difficile mais aussi incertaine. Mais ce n’est pas une raison pour abandonner vos rêves. Ce n’est pas une raison pour baisser les bras et se laisser gagner par la tentation d’une remise en cause de vos engagements passés. N’oubliez pas décembre 2010. N’oubliez pas janvier 2011. Vos rêves... Un Etat civil, la démocratie, le droit aux droits
La liberté est une guerre permanente faite d’avancées et de reculs. Elle est comme un horizon qui semble s’éloigner au fur et à mesure que l’on s’en rapproche. On peut l’atteindre mais des vents contraires concourront toujours à vous en éloigner. Un vain combat ? Certainement pas car telle est l’essence de la vie d’une Nation. Ben Ali n’est plus là. Votre première transition a été, malgré tous ses défauts et manques, une réussite. N’abandonnez donc pas la partie.
N’écoutez pas ces prophètes de malheur qui vous incitent à vous jeter dans les bras des serviteurs et mafieux de l’ancien régime. N’écoutez pas ces charlatans, ces philosophes à la petite semaine qui souillent le souvenir de votre Révolution (et de vos martyrs !) en vous expliquant qu’en réalité, ce n’était qu’une immense manipulation orchestrée par quelques émirs en mal de reconnaissance internationale et autres loyaux serviteurs de la puissance yankee.
Eloignez-vous de ces pseudos clercs, jadis traîtres et serviles, aujourd’hui, souriants et revanchards. Pour eux, vos difficultés du moment sont une bénédiction, une occasion unique de se réhabiliter sans passer par le moindre mea-culpa. Les voilà qui disent qu’ils ont vu juste et qu’ils avaient prévu la fitna. En réalité, cela leur sert surtout à faire oublier leurs compromissions d’hier, leurs silences face aux manquements aux droits de la personne humaine et aux atteintes à la liberté.
Souvenez-vous du futur !
«En 2010, je me taisais. En 2011, j’étais révolutionnaire. En 2012, se suis devenu réactionnaire».
Tel est l’un des messages désenchantés d’un jeune tunisien que l’on peut lire sur internet. Quelle tristesse... Quelle victoire pour le dictateur déchu et ses sbires! C’est évident, on ne sait jamais sur quoi peut déboucher une Révolution. Mais on peut aussi décider de continuer à bâtir, à diffuser ses idées de tolérance et de modernité, qu’elles soient politiques, sociales, religieuses ou autres. Rien n’est inscrit dans le marbre. Rien ne dit que c’est le pire qui adviendra.
«Souviens-toi du futur», incite un commandement hébraïque. Cela signifie qu’il ne faut jamais perdre de vue l’espérance en un avenir meilleur. Qu’il faut encore se battre même si un tyran menace de prendre la place de l’ancien.
Où est passée votre créativité? Où sont passés vos textes? Ecrivez! Inventez! Diffusez! Transmettez! Formez! Personne, ni galonné, ni imam, ni sauveur de la patrie, ne le fera à votre place.
Donnez et diffusez de l’espoir même si vos cœurs sont rongés par l’anxiété. Nous attendons de vous autre chose que vos lamentations cendreuses. Nous attendons vos manifestes modernistes. Nous attendons que vous releviez la tête. Nous l’espérons car c’est tout le monde arabe qui vous regarde.

Akram Belkaïd
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jeudi 27 octobre 2011

La chronique du blédard : Un Aïd tunisien

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J'écris ces lignes le lundi 24 octobre alors que la nuit, et avec elle une fraîcheur soudaine, tombent sur l'avenue Bourguiba de Tunis. Comme toujours, je suis surpris par la rapidité avec laquelle l'obscurité enveloppe la ville. Le phénomène est le même à Alger, Rabat ou Le Caire. Peut-être est-ce dû à la faiblesse de l'éclairage public. Rien à voir avec celui des villes d'Europe ou d'Amérique du nord dont la vigueur permet de mieux lutter contre cet inévitable, et parfois oppressant, coup de blues propre à ces minutes entre chien et loup.

J'écris donc ces lignes alors que le concert, ou plutôt le vacarme, des étourneaux ne semble pas vouloir s'arrêter. Il paraît qu'ils socialisent, se racontent leur journée et échangent des informations, tout comme ces hommes et ces femmes qui, tout autour de moi, évoquent leur journée de la veille, leur vote, leur joie et, désormais, leur inquiétude. Moi aussi, je repense à ce dimanche 23 octobre, jour de fête en Tunisie et, n'ayons pas peur de le dire, pour le Maghreb et le monde arabe.

C'est beau et magique un peuple qui se déplace en masse pour voter surtout quand on sait que sa voix n'a jamais compté durant cette période de fer et d'humiliation où les urnes étaient pleines et le résultat électoral stalinien fixé avant même l'ouverture du scrutin. Prends ça dans la gueule Ben Ali. Prenez ça dans la gueule dictateurs arabes, présidents à vie et monarques absolus, pour qui vos peuples ne sont rien d'autre qu'une foule de sujets, sans droits ni dignité. Prenez ça dans la gueule vous tous qui, en Europe ou ailleurs, ne cessaient d'expliquer, pour mieux excuser Ben Ali, que le peuple tunisien n'était pas mûr pour des élections libres.

Je fais une pause et je relis mes notes, cherchant à revivre un peu le sentiment d'allégresse ressenti à la vue de ces longues files devant les bureaux de vote. Au nord comme au centre ou au sud de la capitale, le même spectacle impressionnant. Des heures d'attente, parfois sous un soleil de plomb, pour aller cocher une simple case dans un bulletin destiné à désigner la future Assemblée constituante. Certes, la démocratie est loin d'être installée dans ce pays mais ces heures passées à arpenter les bureaux de vote, à ne rencontrer que sourires et satisfaction resteront à jamais gravées dans ma mémoire. Dans ces instants, le journalisme, cette couverture de l'histoire immédiate qui permet d'aller à la rencontre des autres, est certainement le plus beau métier du monde. Et quel bonheur que de pouvoir interviewer n'importe quel Tunisien sans lire la crainte dans ses yeux et sans peur de se faire embarquer.

Bien sûr, l'actualité n'attend pas. Le vote est terminé, l'encre sur les index gauches est en train de disparaître et voilà que l'on parle déjà des incertitudes du lendemain, de la victoire des islamo-conservateurs d'Ennahda, des irrégularités constatées ici et là et de la proclamation des résultats définitifs qui risquent fort de tarder. La ville n'est que rumeurs et informations contradictoires. Les confrères courent après l'info, cherchent à savoir qui va faire alliance avec qui mais moi, en cette heure de pointe où les phares des automobiles donnent une allure inquiétante aux passants, je préfère me cramponner à mes impressions de la veille.

Voici décrite une scène qui résume à elle seule ce que fut cette journée historique. Cela se passe dans un bureau de vote de Hay Ettadhamoun, un quartier populeux, au sud de la capitale. Un homme, la trentaine, se présente sans sa carte d'identité. Il exhibe son passeport et la photocopie de la dite carte. «Je l'ai perdue ce matin» explique-t-il au responsable du bureau qui refuse de le laisser voter. «La loi est claire, pas de carte d'identité, pas de vote». Le ton monte, le chef du bureau menace d'appeler les hommes de la garde nationale ainsi que les militaires postés à proximité. L'autre cède, les larmes aux yeux. Je lui demande pour qui il aurait voté. «Ettakatol. Un jour historique comme celui-ci et moi on m'empêche de voter» souffle-t-il la gorge nouée.

Le serveur dépose une limonade locale sur ma table. Je souris en lisant le message publicitaire qui orne le soda. « Think tounsi». Pense tunisien. Il est évident que cela devra être le cas durant les prochaines semaines. Depuis la fuite de Ben Ali, les Tunisiens ont accompli un quasi-sans fautes mais, désormais, les défis sont encore plus grands. Il leur faudra préserver la paix civile et faire mentir ces médias français qui font monter la tension avec leurs commentaires à deux sous à l'image de ce « Après Ben Ali, le Coran», entendu sur une radio parisienne. De la stupidité à l'état pur. De l'irresponsabilité aussi. Les médias français, France 24 en tête, jouent à «barbus, faites nous peur». Ils ignorent, ou feignent d'ignorer, que leurs analyses et commentaires ont un impact direct sur le moral des millions de Tunisiens très attentifs à ce qui se dit sur eux au nord de la Méditerranée.

Mais, je m'emporte. Je m'en retourne donc à la veille. Dimanche 23 octobre a été une belle journée. Un Aïd tunisien où, comme c'est souvent le cas lorsque j'aborde les questions du Printemps arabe, j'ai pensé à plusieurs reprises à ce pauvre vendeur ambulant de Sidi Bouzid dont l'immolation par le feu a provoqué maints bouleversements. De là où il est, je suis sûr que Mohamed Bouazizi a contemplé, heureux, son peuple aller pour la première fois librement vers les urnes. En cela, lui aussi a partagé ce grand moment tunisien qui restera dans les mémoires et cela quelle que soit la suite des évènements.

Le Quotidien d'Oran, jeudi 27 octobre 2011
Akram Belkaïd, Tunis


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vendredi 29 juillet 2011

Tunis : l'air de la liberté

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On dira ce que l'on voudra des incertitudes concernant la Tunisie mais quel plaisir que d'entrer dans une librairie et de tomber sur une couverture barrée du titre suivant : "Ben Ali, le pourri". On peut effectivement s'inquiéter de la montée en puissance des islamistes d'Ennahda et des menaces proférées par divers groupuscules salafistes à l'encontre des femmes, mais quel plaisir que de voir des jeunes gens, filles et garçons, faire du porte-à-porte pour inciter les gens à s'inscrire sur les listes électorales et à prendre au sérieux les élections d'octobre prochain. On peut, bien sûr, s'angoisser en sachant que les sbires de l'ancien régime tiennent encore le pays, notamment la justice, mais la Tunisie vit et pulse comme elle ne l'a jamais fait depuis des décennies. L'étranger, le cousin, le frère de passage à Tunis a envie de dire aux Tunisiens, ne lâchez-rien, ne vous laissez pas envahir par le découragement. Be strong and Hang on !
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mardi 24 mai 2011

Tunisie, 26 octobre 2009

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Souvenir, souvernir en cette période où l'on parle beaucoup d'élections

:LE MONDE.FR : Dernière minute
lundi 26 octobre 2009

Tunisie : Ben Ali réélu pour un cinquième mandat
Le président sortant a obtenu 89,62 % des suffrages exprimés, dimanche, selon les résultats définitifs publiés par le ministère de l'intérieur. (AFP)
hi ! hi ! hi ...

samedi 5 février 2011

Mais qui était l'ami de Zine el-Abidine Ben Ali ?

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Sur facebook le dictateur déchu aurait eu des milliers d'amis avant qu'un administrateur zélé ne retire son profil. Par curiosité, j'ai donc entamé une investigation destinée à retrouver tous les anciens amis de l'ex-patron de Carthage.
Je n'ai reçu que des réponses laconiques. "Moi ? Jamais !" ou alors "Moi ? Mais prouvez-le donc !".
Il a tout de même eu des fuites et quelques blogueurs qui ont bien voulu m'envoyer des indices sous la forme d'initiales.
Voici les premiers envois : "MAM, NS, CB, FM et BD".
Je vous avoue être perdu.
Quelqu'un pourrait-il m'aider ?
Merci d'avance.
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vendredi 4 février 2011

Lu dans La Presse, Tunisie, octobre 2008

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Lu, ou plutôt relu, dans le quotidien tunisien La Presse du dimanche 19 octobre 2008.

"Discours du Président Ben Ali au Sommet de la Francophonie au Qébec : La Tunisie a initié un processus continu de réformes pour la promotion des droits de l'Homme dans leur globalité".

autre titre :

"Satisfaction générale après l'acceptation du Président Ben Ali de se porter candidat à la prochaine élection présidentielle" (celle de 2009, note du blogueur).

Et ce slogan :

"Liberté, prospérité et invulnérabilité"


Et un dernier titre pour la route :

"Visite présidentielle effectuée à Bizerte dans la ferveur. Atmosphère de ferveur, de recueillement et de fierté".

Bon, il va falloir se passer de tout ça. Terminée la rigolade, du moins je l'espère pour la Tunisie et les Tunisiens.

Remarquez, il nous reste Le Figaro et sa couverture de l'activité sarkozienne. Chanceux Tunisiens, va !

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mercredi 2 février 2011

Celles et ceux qui n'ont rien compris

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Je viens d'entendre R. Solé du Monde affirmer sur France Inter que le peuple adorait Moubarak il y a encore quelques jours... Chaque pays arabe a son Tahar Bendjeloun (l'esclavage expliqué à ma fille) lequel a affirmé il y a quelques jours que la presse est libre au Maroc et qu'elle peut tout dire (France 3) et qu'il n'y a pas de tension au Maroc ! Cela me rappelle cette intellectuelle tunisienne qui, la veille du départ de Ben Ali, nous expliquait sur France 3 que son discours était important avant de blêmir quand une autre personne sur le plateau a cité le nom des Trabelsi...

lundi 31 janvier 2011

Ephémères écrits

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Pour le plaisir

Des mots qui voulaient dire et qui ne veulent plus rien dire.Extrait du sommaire du Monde daté du 14 janvier

Tunisie : Ben Ali promet de passer la main en 2014

Le président tunisien, au pouvoir depuis 1987,s'est engagé jeudi soir à quitter le pouvoir au terme de son mandat en 2014 et a ordonné la fin des tirs contre les manifestants. "Je refuse de voir de nouvelles victimes tomber", a déclaré le chef de l'Etat, affirmant que "personne ne serait plus inquiété à moins qu'il tente de se saisir de l'arme d'un agent de l'ordre".Le mouvement de contestation et sa sanglante répression ont déjà fait au moins 66 morts, selon une ONG. Au moment même où il ordonnait la fin des tirs, deux civils étaient tués par la police à Kairouan, selon des témoins. Dans son troisième discours prononcé depuis le début des émeutes mi-décembre, Ben Ali a également promis la "liberté totale" d'information et d'accès à Internet. Son discours a suscité de premières réactions plutôt positives dans l'opposition.

Tout a été redit...

samedi 22 janvier 2011

Les éléments de langage du gouvernement français

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Entendu sur Canal + . Baroin : Tout le monde a soutenu la suspension des élections municipales en Algérie. Ignorance totale. D'abord, ce n'était pas des élections municipales mais des législatives (et la suspension n'a pas été soutenue par tout le monde, mais c'est une autre histoire). La même erreur a été faite par Guaino. Les éléments de langage du gouvernement, concoctés dans l'urgence, ne sont même pas au point. Autre élément de langage : Quand la police américaine a tiré sur les émeutiers de Los Angeles, la France n'a pas réagi non plus. On sent le communicant à plein nez. Quel racourci ! Le gouvernement français est mal à l'aise, et plus il essaie de se justifier et plus il s'enfonce !

mercredi 19 janvier 2011

Quand Libération épargne Mohammed VI

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La une du quotidien Libération du lundi 17 janvier 2011 a pour titre : Monde arabe, à qui le tour ? Six portraits de grands "amis de la démocratie" sont affichés :
- il y celui de Zine el-Abidine Ben Ali (photo barrée)
- Hosni Moubarak
- Abdelaziz Bouteflika
- Mouammar Kadhafi
- Bachar al-Assad
- le roi Abdallah II de Jordanie.

On ressent une certaine jubilation à contempler cette une et ses tristes mines. Mais il y a tout de même une gêne. Dans cette galerie, il manque un portrait, celui du roi Mohammed VI du Maroc. Pourquoi pas lui aussi ? Parce que c'est un roi ? Alors pourquoi la présence du bien discret Abdallah II ?

La raison est simple. L'exemple de la Tunisie n'a pas encore été suffisamment médité. Laurent Joffrin, directeur de la rédaction de Libération fait partie de ces journalistes qui nous expliquent que le "Maroc, ce n'est pas la même chose que la Tunisie ou l'Algérie". Il faut dire que les lobbyistes du royaume savent y faire. Dans quelques années, on se souviendra de cette une et on demandera à Joffrin pourquoi il avait ménagé MVI...
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dimanche 16 janvier 2011

Tikrit - Tunis...

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Il y a des similitudes entre la situation en Tunisie et la chute de Saddam; La chasse aux sbires du régime de ben ali est comparable à la traque des membres du clan de tikrit.
Au suivant...

samedi 15 janvier 2011

Crépuscule d'un dictateur

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Parti à la nuit tombée. Désormais réfugié politique en Arabie Saoudite, interdit de la moindre activité politique, interdit d'expression aussi. Indésirable chez ses "amis" occidentaux d'hier, son argent bloqué, peut-être...
A quoi pense-t-il ? Que fait-il ? A quelle branche essaie-t-il de se raccrocher ? Combien de numéros de téléphone compose-t-il en vain ?
Sa famille éclatée, ses proches qui quittent Eurodisney où ils étaient installés depuis jeudi dernier. Eurodisney, du comique en plein tragique ! "Dehors" leur dit la France officielle. Les cadeaux n'ont servi à rien...
Ben Ali où est ton pouvoir d'hier ? Es-tu avec ta femme ? Que pense-t-elle ? Espère-t-elle toujours te succéder ? Va-t-elle porter le niqab ? Préférera-t-elle t'abandonner pour Dubaï ?
Et tes conseillers, ceux qui juraient que le peuple t'adorait et t'incitaient à verrouiller la presse ? Où sont-ils ?
Comme le Shah, comme Ceaucescu, comme tant d'autres tyrans, tu n'es plus qu'un fugitif.
Demain sera peut-être rude pour les Tunisiennes et les Tunisiens mais qu'importe. Quel bonheur que de te savoir ainsi. Quoiqu'il arrive l'Histoire t'a déjà jugé.
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jeudi 13 janvier 2011

Ben Ali aux Tunisiens : « Je vous ai compris »

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Voici les principaux points abordés par le président Ben Ali dans un discours prononcé hier à Tunis dans un pur arabe dialectal :
- « J’ai compris qu’il fallait la nécessité d’un changement profond et global »
- Appel à la fin de la violence.
- Interdiction de l’usage de balles réelles.
- Mise en place d’une commission d’enquête à propos des émeutes et des dépassements. Commission dirigée par une personnalité indépendante.
- Baisse des prix des produits alimentaires de première nécessité : sucre, huile, pain…
- Liberté totale pour la presse – fin de la censure d’internet
- Autorisation des manifestations
- « Les choses n’ont pas été comme je le souhaitais sur le plan de la démocratie et du pluralisme. On m’a trompé à propos de la réalité. Ceux qui m’ont trompé rendront des comptes »
- Pas de présidence à vie. Comme promis lors du discours du 7 novembre 1987. Je ne serai pas candidat en 2014.
- Mise en place d’une Commission pour préparer les échéances électorales pluralistes de 2014.
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