Le Quotidien d'Oran, mercredi 3 juillet 2013
Akram Belkaïd, Paris
C'est un bras de fer qui n'en finit jamais et dont on a parfois du mal à cerner les contours. Depuis la «révolution» libérale de Reagan et Thatcher, le capital et l'Etat sont en confrontation directe et, malgré tout ce que racontent les pleureuses patentées de The Economist ou du Wall Street Journal, c'est bien le premier qui, jusque-là, a remporté toutes les parties ou presque. Partout dans la planète, y compris dans des pays dits dirigistes ou bien encore communistes - l'exemple de la Chine étant le plus édifiant - c'est la logique financière qui prime.
L'exemple du Brésil Prenons le cas du Brésil et des importants troubles sociaux qui l'agitent actuellement. Au cours des dix dernières années, ce pays a connu l'étrange convergence entre l'action d'un gouvernement de gauche et les représentants et auxiliaires du capital (banques, fonds d'investissements, multinationales,…). Le principal effort des autorités brésiliennes a été de faire sortir une partie de la population de la pauvreté extrême. Une démarche soutenue par les milieux financiers toujours prompts à applaudir toute action visant à renforcer les classes moyennes et donc à augmenter les dépenses de consommation voire à inciter à l'épargne ou à l'endettement, deux options qui, de toutes les façons, finissent toujours par profiter aux banques. Par contre, les gouvernements brésiliens, qu'il s'agisse de celui de Lula ou de Rousseff, n'ont guère eu de marges de manœuvres en matière de travaux d'infrastructures et de développement des services publics. Pas plus qu'ils n'ont pu répondre aux demandes incessantes de revalorisation des salaires et d'augmentation du pouvoir d'achat. Des exigences pourtant nécessaires pour, justement, améliorer la vie des Brésiliens et rendre leur quotidien moins difficile. De fait, le capital s'est toujours opposé à ce que l'Etat fédéral brésilien investisse massivement dans les transports, l'un des points noirs du pays. Tout cela au nom du nécessaire contrôle du déficit budgétaire. Ce qui, en réalité, équivaut à empêcher toute dépréciation des actifs financiers puisque l'augmentation du déficit signifie plus d'endettement et, in fine, le recours à l'inflation pour rééquilibrer la situation financière. Une perte organisée de souveraineté A l'inverse, le capital ne s'est pas opposé aux gigantesques chantiers de la Coupe du monde de football. Pourtant, cela a nécessité une grosse dépense publique ce qui a d'ailleurs ulcéré les Brésiliens qui sont sortis dans la rue. En réalité, l'organisation de la Coupe du monde n'est pas simplement une opportunité économique pour les milieux d'affaires qu'ils soient brésiliens ou non. Ces derniers comptent d'abord sur la Fédération internationale de football (FIFA) pour qu'elle oblige le pays organisateur à entreprendre certaines réformes, certes présentées comme provisoires le temps de la compétition, mais dont l'effet à long terme, en matière de «laisser-faire» n'est jamais négligeable. De nombreux médias ont ainsi évoqué la question de l'autorisation de vente de l'alcool dans les stades (ce à quoi la loi brésilienne s'est toujours opposée). En réalité, cela est presque anecdotique car le vrai enjeu réside dans les concessions faites en matière de souveraineté. Dans ses exigences, la Fifa a obtenu que l'Etat brésilien soit l'unique responsable en cas d'incidents divers durant la compétition. De quoi faire rêver toutes les multinationales dont l'obsession est de s'assurer qu'elles ne seront pas poursuivies en raison de dommages environnementaux ou sociaux causés par leurs activités et leurs investissements ! Si la Fifa obtient ce type d'immunité durant une compétition dont elle tirera un immense bénéfice financier, pourquoi une compagnie pétrolière accepterait-elle demain d'être poursuivie pour une marée noire ? Ainsi, la Fifa montre-t-elle la voie en matière d'immunité vis-à-vis des Etats, ces derniers ne cessant de perdre de leur pouvoir d'arbitre et de décideur en dernier recours. (*) La chronique économique s'interrompt durant cet été, elle reprendra le mercredi 4 septembre 2013
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mercredi 10 juillet 2013
La chronique économique : Le Brésil, la Fifa ou l'Etat contre les forces du capital
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jeudi 10 février 2011
Chronique économique : La libéralisation privatisée
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Le Quotidien d'Oran, mercredi 9 février 2011
par Akram Belkaid, Paris
Depuis la révolution tunisienne et la révolte égyptienne, et cela en attendant d’autres ébullitions à venir, il ne se passe pas un jour sans que la santé économique du monde arabe ne soit auscultée. Il est vrai que les dégradations des niveaux de vie ainsi que les difficultés quotidiennes des populations contribuent beaucoup à cette aspiration au changement. Cela explique d’ailleurs pourquoi l’une des réactions préventives les plus communes de Rabat à Mascate a été de diminuer les prix des denrées alimentaires de base. Ouvrons tout de même une parenthèse pour rappeler que l’économie n’explique pas tout et que ces mouvements de protestation relèvent aussi de l’exigence d’une dignité longtemps bafouée. Fin de la parenthèse.
La libéralisation dévoyée
L’un des grands enseignements de ce qui se passe actuellement est l’insuccès des politiques de libéralisation économique. Est-ce à dire que c’était une fausse voie ou faut-il nuancer le jugement et expliquer d’où est venu cet échec ? Personne ne conteste que les pays arabes devaient se réformer. La marche du monde, les exigences de modernisation et les attentes des populations étaient telles que le modèle de l’Etat centralisateur et omniprésent ne pouvait subsister.
C’est à ce moment-là que sont intervenues les politiques d’ajustement structurel conduites sous la houlette de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (FMI). En s’y résignant, les Etats arabes ont marqué des points sur le plan extérieur en s’assurant notamment de la bienveillance des grands de ce monde. Qu’importe que les libertés ne soient pas respectées, tant que le consensus de Washington avait prise à Rabat, Alger, Tunis ou Le Caire. Mais dans le même temps, des pans entiers des populations se sont retrouvés face à la précarité voire à la pauvreté. A cet effet, souvenons-nous des dizaines de milliers d’Algériens qui se sont retrouvés sans emploi après la dissolution des entreprises publiques locales.
On aurait pu penser que la libéralisation de l’économie aurait décuplé les énergies et permis la création de nouveaux emplois. Pourtant, les résultats n’ont guère été à la hauteur et aucun pays arabe n’a pu accéder au stade d’économie émergente quoi qu’en disent les propagandes des uns et des autres à commencer par celle du gouvernement égyptien qui n’a cessé de multiplier les effets d’annonce en ce sens. La raison est simple : la libéralisation a été privatisée. Pour dire les choses plus clairement, cela signifie que des intérêts privés se sont substitués à la mainmise de l’Etat, empêchant en cela d’autres acteurs économiques d’émerger.
Monopoles privés
Il suffit de regarder qui détient quoi, dans n’importe quel pays arabe, pour le comprendre. Ici, la licence téléphonique a été accordée à tel clan, là-bas, c’est l’importation de tel type de véhicule. Ailleurs, c’est l’agroalimentaire qui est tenu d’une main de fer. Partout, des monopoles privés verrouillent l’activité économique, empêchent une libre concurrence et font obstacle à de nouvelles réformes et au progrès. En Tunisie, de nombreux projets énergétiques ont ainsi dû être annulés car le clan Trabelsi prétendait être l’acteur incontournable de ce secteur. En économie comme en politique, les façades formalistes du monde arabe ne doivent plus tromper personne. Il n’y a pas plus de démocratie qu’il n’y a de libéralisme économique. C’est ce qui a perdu le régime de Ben Ali. C’est ce qui en perdra d’autres...
http://www.lequotidien-oran.com/?news=5149069
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Le Quotidien d'Oran, mercredi 9 février 2011
par Akram Belkaid, Paris
Depuis la révolution tunisienne et la révolte égyptienne, et cela en attendant d’autres ébullitions à venir, il ne se passe pas un jour sans que la santé économique du monde arabe ne soit auscultée. Il est vrai que les dégradations des niveaux de vie ainsi que les difficultés quotidiennes des populations contribuent beaucoup à cette aspiration au changement. Cela explique d’ailleurs pourquoi l’une des réactions préventives les plus communes de Rabat à Mascate a été de diminuer les prix des denrées alimentaires de base. Ouvrons tout de même une parenthèse pour rappeler que l’économie n’explique pas tout et que ces mouvements de protestation relèvent aussi de l’exigence d’une dignité longtemps bafouée. Fin de la parenthèse.
La libéralisation dévoyée
L’un des grands enseignements de ce qui se passe actuellement est l’insuccès des politiques de libéralisation économique. Est-ce à dire que c’était une fausse voie ou faut-il nuancer le jugement et expliquer d’où est venu cet échec ? Personne ne conteste que les pays arabes devaient se réformer. La marche du monde, les exigences de modernisation et les attentes des populations étaient telles que le modèle de l’Etat centralisateur et omniprésent ne pouvait subsister.
C’est à ce moment-là que sont intervenues les politiques d’ajustement structurel conduites sous la houlette de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (FMI). En s’y résignant, les Etats arabes ont marqué des points sur le plan extérieur en s’assurant notamment de la bienveillance des grands de ce monde. Qu’importe que les libertés ne soient pas respectées, tant que le consensus de Washington avait prise à Rabat, Alger, Tunis ou Le Caire. Mais dans le même temps, des pans entiers des populations se sont retrouvés face à la précarité voire à la pauvreté. A cet effet, souvenons-nous des dizaines de milliers d’Algériens qui se sont retrouvés sans emploi après la dissolution des entreprises publiques locales.
On aurait pu penser que la libéralisation de l’économie aurait décuplé les énergies et permis la création de nouveaux emplois. Pourtant, les résultats n’ont guère été à la hauteur et aucun pays arabe n’a pu accéder au stade d’économie émergente quoi qu’en disent les propagandes des uns et des autres à commencer par celle du gouvernement égyptien qui n’a cessé de multiplier les effets d’annonce en ce sens. La raison est simple : la libéralisation a été privatisée. Pour dire les choses plus clairement, cela signifie que des intérêts privés se sont substitués à la mainmise de l’Etat, empêchant en cela d’autres acteurs économiques d’émerger.
Monopoles privés
Il suffit de regarder qui détient quoi, dans n’importe quel pays arabe, pour le comprendre. Ici, la licence téléphonique a été accordée à tel clan, là-bas, c’est l’importation de tel type de véhicule. Ailleurs, c’est l’agroalimentaire qui est tenu d’une main de fer. Partout, des monopoles privés verrouillent l’activité économique, empêchent une libre concurrence et font obstacle à de nouvelles réformes et au progrès. En Tunisie, de nombreux projets énergétiques ont ainsi dû être annulés car le clan Trabelsi prétendait être l’acteur incontournable de ce secteur. En économie comme en politique, les façades formalistes du monde arabe ne doivent plus tromper personne. Il n’y a pas plus de démocratie qu’il n’y a de libéralisme économique. C’est ce qui a perdu le régime de Ben Ali. C’est ce qui en perdra d’autres...
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