Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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jeudi 14 janvier 2016

La chronique du blédard : Aider la Tunisie

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 14 janvier 2016
Akram Belkaïd, Paris

C’était il y a cinq ans. Le 14 janvier 2011, après un mois de soulèvements, d’émeutes et de manifestations populaires avec leurs cortèges de morts et de blessés, le président Zine el-Abidine Ben Ali quittait la Tunisie en compagnie de ses proches pour se réfugier en Arabie Saoudite. On connaît la suite mais elle mérite d’être rappelée. La chute retentissante d’un homme qui régnait en maître sur la Tunisie depuis le fameux « coup d’Etat médical » du 7 novembre 1987 contre Habib Bourguiba a provoqué une immense onde de choc dans le monde arabe. Egypte, Libye, Maroc, Yémen, Bahreïn, Emirats arabes unis, Jordanie, Syrie et même Arabie Saoudite et Oman : tous ont connu des mouvements de protestation au nom de revendications communes : la dignité, la fin de l’arbitraire, le mieux-être et le droit aux droits les plus fondamentaux. Partout, des autocrates ou des faux-démocrates se sont sentis obligés de promettre des réformes et de délier les bourses pour acheter la paix sociale.

On connaît aussi la suite. L’intervention aérienne de l’Otan en Libye, la démocratisation qui tourne mal en Egypte et qui aboutit à un coup d’Etat militaire en juillet 2014, le drame syrien où une protestation pacifique au départ a été transformée, par la volonté machiavélique du régime mais aussi par l’interventionnisme des monarchies réactionnaires du Golfe, en une terrible guerre confessionnelle où la population paie, aujourd’hui encore, le prix fort. Le Yémen aussi où, à peine écarté, un président en poste depuis plusieurs décennies a manœuvré pour revenir au pouvoir quitte à plonger son pays dans une énième guerre civile avec, à la clé, une nouvelle intervention militaire saoudienne.

Aujourd’hui, le panorama du monde arabe est tellement calamiteux que l’espoir engendré par ce qui fut un printemps en hiver est désormais oublié. Le drame syrien, le « chaos » libyen, la fuite en avant égyptienne, le scandale du Yémen, pays parmi les plus pauvres du monde bombardé par l’un des plus riches, et le verrouillage un peu partout, y compris en Algérie, des champs politiques avec, sans oublier, la résurgence du phénomène djihadiste symbolisé par l’essor de l’Organisation de l’Etat islamique (OEI) : voilà autant de facteurs qui font regretter un passé, pas si lointain, où les dictatures rimaient avec stabilité et intégrité des territoires. Le mouvement de pendule est si puissant que l’idée que tout cela n’était finalement qu’un complot est de plus en plus répandue. Un complot pour quoi ? Par qui ? Contre qui ? Les versions les plus farfelues abondent sur le net. Ceux qui y croient ou les diffusent n’ont même pas conscience qu’ils se font insulte à eux-mêmes et qu’ils perpétuent cette idée essentialiste selon laquelle les peuples du monde arabe sont incapables de se révolter par eux-mêmes et pour eux-mêmes. On nous expliquera bientôt que c’est la CIA, ou le Mossad ou les illuminati, ou les trois ensemble, qui ont pris le contrôle à distance du pauvre Bouazizi pour l’obliger à s’immoler par le feu… Passons…

Reste la Tunisie. Vaille que vaille, elle avance. Pénalisé par une sévère crise économique, ébranlé par un terrorisme interne, menacé par le risque de déflagration libyenne, ce pays a réussi à résister aux forces de rappel qui sévissent partout ailleurs. Certes, tout n’y va pas pour le mieux. La classe politique, quels que soient les courant politiques qui la composent, est souvent en-dessous de tout, visiblement incapable de prendre la mesure des enjeux et de ce que représente aujourd’hui la valeur de cette expérience de transition pour tout le monde arabe. Il suffit de parler à quelques Tunisiens, de lire la presse ou de s’attarder sur les échanges dans les réseaux sociaux pour que le terme « gloomy » vienne à l’esprit. Une sorte de « diggouttage » auquel s’ajouterait une peur réelle de l’avenir.

Pour autant, le compromis historique scellé entre non-islamistes et islamistes revêt une importance que de nombreux Tunisiens et Tunisiennes n’apprécient pas à sa juste mesure (certains inconscients, notamment à la gauche de la gauche, en arrivent même à magnifier les solutions éradicatrices à l’algérienne ou à l’égyptienne !). Faut-il vivre hors de Tunisie pour se rendre compte des progrès réalisés par ce pays même si, on ne le répétera jamais assez, c’est un immense désenchantement qui règne sur place ? Les Tunisiens doivent y croire. Ils ont leur destin en main. C’est un avantage que d’autres peuples arabes ne peuvent que leur envier !

Bien sûr, le fait est que la Tunisie aurait mérité plus d’aide. Plus d’engagements. Quand on voit la folle quantité d’armements et de bombes qui se déversent ici et là au sud et à l’est de la Méditerranée, on se dit que ce pays aurait bien profité de quelques centaines de millions d’efforts investis dans des projets d’infrastructures dans des régions que le klepto-programme lancé par Ben Ali, le fameux 26-26, n’a jamais réussi à désenclaver. Sidi Bouzid, Kasserine, et d’autres villes et villages attendent des investissements qui ne sont jamais venus.

Quand on discute de la Tunisie avec des responsables occidentaux, ils n’ont pas de mots assez durs pour les élites économiques locales. Elles sont accusées de ne « pas jouer le jeu », de « ne pas y croire » et de continuer à faire « barrage aux réformes » en espérant le retour, sous d’autres formes, à l’ancien régime. Les syndicats, eux, sont accusés d’empêcher la modernisation des législations et la « nécessaire libéralisation » de l’économie (comme s’il n’y avait que cela comme solutions). Il ne s’agit pas de trouver des boucs-émissaires et des responsables. Les Tunisiens sont parfaitement capables de dégager des solutions pour leur pays. En réalité, la seule chose à faire pour tous ceux qui, à l’étranger, ont éprouvé un élan de sympathie pour la révolution, ou la révolte, de janvier 2011, est de se poser la même question qui s’étaient imposée à eux lors de ces journées historiques : que faire pour aider la Tunisie ?

L’interrogation mérite un débat. Elle exige une foi solide en avenir meilleur pour ce pays... et pour le monde arabe. 


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jeudi 10 février 2011

Chronique économique : La libéralisation privatisée

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 9 février 2011
par Akram Belkaid, Paris

Depuis la révolution tunisienne et la révolte égyptienne, et cela en attendant d’autres ébullitions à venir, il ne se passe pas un jour sans que la santé économique du monde arabe ne soit auscultée. Il est vrai que les dégradations des niveaux de vie ainsi que les difficultés quotidiennes des populations contribuent beaucoup à cette aspiration au changement. Cela explique d’ailleurs pourquoi l’une des réactions préventives les plus communes de Rabat à Mascate a été de diminuer les prix des denrées alimentaires de base. Ouvrons tout de même une parenthèse pour rappeler que l’économie n’explique pas tout et que ces mouvements de protestation relèvent aussi de l’exigence d’une dignité longtemps bafouée. Fin de la parenthèse.

La libéralisation dévoyée

L’un des grands enseignements de ce qui se passe actuellement est l’insuccès des politiques de libéralisation économique. Est-ce à dire que c’était une fausse voie ou faut-il nuancer le jugement et expliquer d’où est venu cet échec ? Personne ne conteste que les pays arabes devaient se réformer. La marche du monde, les exigences de modernisation et les attentes des populations étaient telles que le modèle de l’Etat centralisateur et omniprésent ne pouvait subsister.

C’est à ce moment-là que sont intervenues les politiques d’ajustement structurel conduites sous la houlette de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (FMI). En s’y résignant, les Etats arabes ont marqué des points sur le plan extérieur en s’assurant notamment de la bienveillance des grands de ce monde. Qu’importe que les libertés ne soient pas respectées, tant que le consensus de Washington avait prise à Rabat, Alger, Tunis ou Le Caire. Mais dans le même temps, des pans entiers des populations se sont retrouvés face à la précarité voire à la pauvreté. A cet effet, souvenons-nous des dizaines de milliers d’Algériens qui se sont retrouvés sans emploi après la dissolution des entreprises publiques locales.

On aurait pu penser que la libéralisation de l’économie aurait décuplé les énergies et permis la création de nouveaux emplois. Pourtant, les résultats n’ont guère été à la hauteur et aucun pays arabe n’a pu accéder au stade d’économie émergente quoi qu’en disent les propagandes des uns et des autres à commencer par celle du gouvernement égyptien qui n’a cessé de multiplier les effets d’annonce en ce sens. La raison est simple : la libéralisation a été privatisée. Pour dire les choses plus clairement, cela signifie que des intérêts privés se sont substitués à la mainmise de l’Etat, empêchant en cela d’autres acteurs économiques d’émerger.

Monopoles privés

Il suffit de regarder qui détient quoi, dans n’importe quel pays arabe, pour le comprendre. Ici, la licence téléphonique a été accordée à tel clan, là-bas, c’est l’importation de tel type de véhicule. Ailleurs, c’est l’agroalimentaire qui est tenu d’une main de fer. Partout, des monopoles privés verrouillent l’activité économique, empêchent une libre concurrence et font obstacle à de nouvelles réformes et au progrès. En Tunisie, de nombreux projets énergétiques ont ainsi dû être annulés car le clan Trabelsi prétendait être l’acteur incontournable de ce secteur. En économie comme en politique, les façades formalistes du monde arabe ne doivent plus tromper personne. Il n’y a pas plus de démocratie qu’il n’y a de libéralisme économique. C’est ce qui a perdu le régime de Ben Ali. C’est ce qui en perdra d’autres...


http://www.lequotidien-oran.com/?news=5149069

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jeudi 3 février 2011

Borissov et Finkielkraut disent ce qu'ils pensent des révoltes arabes

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Lu aujourd’hui cette petite brève dans Libération : « Le Premier ministre bulgare, Boïko Borissov, a affirmé hier craindre un afflux d’immigrants ‘cherchant à se rendre dans la riche Europe’, suite aux troubles en Egypte et en Tunisie. »


On croît rêver ! Mais de quoi ce Coïko est-il le nom ? Voilà le dirigeant d’un pays, miné par la corruption et diverses mafias, qui se permet de la ramener, n'en revenant peut-être pas de faire partie des dirigeants européens. Ton pays, cher Bourrïko, pose bien plus de problèmes à l’Europe que les immigrants égyptiens et tunisiens. C'est un fait, cette riche Europe qui a bien voulu admettre ton pays en son sein et dont l’aide ne cesse de s’évaporer sait très bien où sont ses vrais problèmes. Garde donc tes inquiétudes et occupe-toi de ton pays.

Mais il y a mieux. Ou pire. Il faut lire le (petit) entretien accordé par Alain Finkielkraut au même quotidien. L’avez-vous entendu ou lu appeler à soutenir la révolution tunisienne ou les marches égyptiennes ? Moi non plus. Pourquoi ? La peur de la révolution islamique. Extrait : « Bien sûr, il y a quelque chose de merveilleux à voir un peuple se révolter contre un pouvoir autocratique et prédateur. Mais nous savons aussi que, pendant ce temps, les coptes sont en très mauvaise posture et que cela n’est pas le fait de Mobarak, mais d’une partie du peuple ». Ah, tiens ! Voilà donc « Finki » aussi expert que l’ami Sfeïr ! Petite leçon adressée au philosophe : Moubarak et son système sont bel et bien responsables de ce qui arrive aux coptes. Ce sont eux qui soufflent sur les braises, divisent les Egyptiens et font mine d’être les protecteurs des minorités religieuses pour que de faux naïfs comme vous les défendiez !

Autre éxtrait édifiant : « Si les Frères musulmans devaient prendre le pouvoir, leur situation (celle des coptes, note du blogueur) se détériorerait encore et le traité de paix avec Israël pourrait être dénoncé ». Nous y voilà ! L’avenir d’un peuple jugé à l’aune de celui d’Israël. Qu’importe la dictature chez les Egyptiens, pourvu que Camp David ne soit pas remis en cause. Qu’importe la misère et la corruption, pourvu que l’Egypte reste bien sagement dans sa niche. Mais, juste une question : l’ineffable faylasouf est-il sûr que les Frères musulmans sont les seuls parmi les Egyptiens à remettre en cause le traité de paix avec Israël ?
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