Lignes quotidiennes

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vendredi 16 novembre 2007

Débat : La France est-elle devenue atlantiste ?

La Tribune, 6 novembre 2007


Nicolas Sarkozy entame aujourd'hui une visite officielle de deux jours aux États-Unis où il entend consacrer les retrouvailles franco-américaines après la crise irakienne de 2003. En tournant la page de l'antiaméricanisme, le président français va devoir préciser jusqu'où il entend aligner la politique française sur celle de l'Amérique.



Oui : Patrick Basham, directeur du Democracy Institute, à Washington

"Son retour annoncé dans l'Otan le prouve"

Je pense effectivement que l'élection de Nicolas Sarkozy marquera un retour ferme et sans ambiguïté de la France dans la sphère atlantiste. Le plus important, c'est d'abord que Nicolas Sarkozy ait déclaré qu'il était temps de mettre fin à l'antiaméricanisme comme moteur de la politique étrangère française. Cela signifie que la France ne sera plus cet allié presque honteux des États-Unis qui, tout en étant presque toujours à leur côté, s'ingéniait à trouver des motifs de discorde pour des raisons de politique intérieure. Avec Nicolas Sarkozy comme président, je pense que la France va réintégrer l'Otan, ce qui est plus que symbolique car cela aura des conséquences concrètes sur la participation militaire française dans les opérations en Afghanistan voire en Irak, si jamais un accord est trouvé un jour pour remettre l'ONU au centre de ce dossier. Et Paris sera certainement aux côtés de Washington dans le bras de fer croissant qui oppose Américains et Russes sur les questions de défense.

De même, la fin annoncée de la « politique arabe de la France » est-elle accueillie avec enthousiasme par l'administration américaine. À ce stade, je ne vois qu'un seul motif de désaccord entre Washington et Paris. Il s'agit de la question de la lutte contre les effets du réchauffement climatique. Aussi atlantiste soit-il, Nicolas Sarkozy n'arrivera pas à convaincre George W. Bush, ou même son successeur, fût-il un démocrate, de ratifier le protocole de Kyoto et de s'engager sur des objectifs chiffrés en matière de réduction de CO2. Mais ce n'est pas cette opposition qui poussera des Américains à verser des litres de vin français dans le caniveau !


Non : Michael Moran, directeur exécutif du Council on Foreign Relations, à New York.

"Il y a une continuité entre Chirac et Sarkozy"

Méfions-nous des simplifications et du bruit médiatique qui vont entourer la visite de Nicolas Sarkozy à Washington. Malgré ses déclarations pro-américaines, je décèle une continuité politique entre Jacques Chirac et le nouveau président français. Comme le premier, le second va continuer de dire non aux États-Unis. Non à un alignement total de la politique étrangère française sur les objectifs américains. Non à un envoi de troupes françaises en Irak, non à une généralisation du bouclier antimissile sur le sol européen, non à l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne souhaitée ardemment par l'actuelle administration.

La seule différence résidera dans la manière de formuler ces refus. Si Chirac, qui à mon sens était tout sauf antiaméricain, le faisait avec une certaine virulence, c'était pour des raisons de politique intérieure. Et si Sarkozy est plutôt enclin à moins rudoyer les États-Unis, c'est aussi pour des raisons de politique intérieure et sa fameuse rupture. L'antiaméricanisme ne sera donc plus la norme du discours français, et c'est tant mieux, mais cela ne veut pas dire que Nicolas Sarkozy est le nouveau Tony Blair ! Quant au possible retour de la France dans l'Otan, il s'agira plus d'une opération formelle de normalisation qu'autre chose. Durant la guerre froide, il n'est jamais venu à l'esprit des Américains que les troupes françaises ne se battraient pas à leur côté en cas d'invasion de l'Europe de l'Ouest par le Pacte de Varsovie. Avec ou sans Sarkozy les relations franco-américaines resteront compliquées tant que les Français n'admettront pas qu'ils ont été vaincus en 1940 et que c'est l'Amérique qui les a libérés en 1944…


Le commentaire d'Akram Belkaïd : Lune de miel ou pragmatisme ?

La particularité des retrouvailles franco-américaines est qu'elles interviennent alors même que le motif de la « grande discorde » reste d'actualité. L'Amérique est enlisée en Irak et la France doit clarifier sa position sur ce dossier pour les prochains mois. Un retour français dans la famille atlantiste signifierait, en toute logique, que Paris accepte d'envoyer des troupes en Irak, notamment pour remplacer le contingent britannique. La question est de savoir si Nicolas Sarkozy est prêt à aller aussi loin dans sa politique pro-américaine et s'il compte ou non obtenir des compensations pour cet engagement. De même, et au-delà des beaux discours sur la réconciliation et la fin décrétée de « l'american bashing » en France, il est évident que la crise iranienne va très vite constituer un rappel à la réalité pour le président français.

La France est-elle prête à renoncer à tous ses intérêts économiques, y compris pétroliers, en Iran ? Hubert Védrine, l'ancien ministre des Affaires étrangères, a coutume de dire que les États-Unis ont toujours eu leur propre agenda, quelles que soient leurs alliances et amitiés. La France serait bien inspirée de ne pas l'oublier en n'hésitant pas à recourir au donnant-donnant et en monnayant ses soutiens accordés à Washington. Côté américain, cela ne choquerait pas étant entendu qu'il s'agit, en la matière, d'une pratique universelle qui n'a que faire des sentiments amicaux.

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