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vendredi 16 novembre 2007

France-États-Unis, un rapprochement fragile


La Tribune, 14 novembre 2007

Derrière la "réconciliation entre la France et les Etats-Unis" proclamée par Nicolas Sarkozy, de nombreuses questions demeurent notamment à propos de l'Iran.

C'est entendu, la France et les États-Unis ont définitivement célébré leur réconciliation lors de la visite de Nicolas Sarkozy aux États-Unis la semaine dernière. Mais, au-delà des effusions et des images télévisées en boucle - notamment, les fameuses standing ovations des parlementaires américains, dont on ne répétera jamais assez qu'elles n'ont rien d'exceptionnel, car elles vont toujours de pair avec le moindre discours -, la réalité de ce rapprochement reste bien moins importante que ce que clament Paris et Washington.

Le cas de l'Iran illustre bien cette situation. Officiellement, les deux capitales sont sur la même position, Paris jugeant inacceptable la perspective que la république des mollahs détienne l'arme atomique tout en défendant, dans le même temps, une solution diplomatique. À ce sujet, les diplomates français font observer qu'ils ont réussi à calmer le discours belliqueux des États-Unis, qui ont longtemps répété que « toutes les options » étaient sur la table, y compris le bombardement des installations nucléaires iraniennes.

Deux différences majeures

Pour autant, il existe deux différences majeures entre Paris et Washington sur ce dossier, différences sur lesquelles les journalistes présents n'ont pas eu d'explications lors de la conférence de presse donnée à Mount Vernon par George W. Bush et Nicolas Sarkoy. Ainsi, quand le président français explique que rien ne s'oppose à ce que l'Iran dispose de la technologie du nucléaire civil (pour peu qu'il arrête l'enrichissement de l'uranium et démontre sa volonté de ne pas avoir la bombe), son homologue américain ne pipe mot et se garde bien de faire la même promesse. Et cela ne se comprend que si l'on saisit la seconde différence qui caractérise l'attitude des deux administrations.

Pour les États-Unis, l'objectif vis-à-vis de l'Iran n'a pas changé depuis l'aube des années 1980 : il s'agit ni plus ni moins d'un changement de régime. Les diplomates américains ne cachent pas que ce but est toujours d'actualité, ce qui explique pourquoi, malgré quelques mains tendues dans le passé - ce fut le cas avec l'ancien président réformateur, Khatami -, l'Amérique a toujours refusé des négociations directes avec Téhéran. Faire tomber le régime des mollahs est la raison pour laquelle Washington ne veut pas appliquer la même approche qui a abouti, avec le succès que l'on sait, à la dénucléarisation en cours de la Corée du Nord.

À l'inverse, et jusqu'à preuve du contraire, la France ne cherche pas à provoquer la chute de la République islamique, ce qui lui vaut, malgré le succès médiatique de la visite de Nicolas Sarkozy, la méfiance des faucons néoconservateurs qui désormais se reconstituent autour de Rudy Giuliani, l'ancien maire de New York et candidat à l'investiture républicaine pour la présidentielle de 2008.

Cette différence d'approche n'a, pour l'heure, aucune conséquence, mais risque de se muer en crise si, demain, réalisant que le pire approche, les dirigeants iraniens acceptaient une solution de compromis quant à la question de l'enrichissement de l'uranium. Il faudra s'attendre alors à un durcissement de la position américaine, qui y verra une énième manœuvre dilatoire de Téhéran, et la France sera partagée entre un alignement avec Washington ou une opposition qui fera nécessairement écho à la crise irakienne de 2003. Ainsi, et alors qu'elle est présentée comme l'exemple même de la concordance de vues entre les États-Unis et la France, la crise du nucléaire iranien porte en elle les germes de futures divisions.


Faiblesse du dollar

À cela s'ajoutent des désaccords réels, dont le président français n'a pas hésité à faire mention lors de sa visite. Il s'agit de la faiblesse du dollar, sur laquelle les Américains affirment n'avoir aucune prise, estimant le marché des changes seul juge en la matière. Pour l'heure, ce dialogue de sourds n'a pas créé de tensions entre les deux pays mais qu'en sera-t-il lorsque 1 euro vaudra 1,5, voire 1,6 dollar ?

Enfin, et sans évoquer l'épineuse question du retour de la France au sein de l'Otan (à quelles conditions ?), de nombreuses capitales européennes attendaient de Nicolas Sarkozy, premier dirigeant d'un pays qui s'estime porteur des valeurs universelles, qu'il interpellât George W. Bush à propos de la prison de Guantanamo. Officiellement, ce ne fut pas le cas, mais tôt ou tard la France devra clarifier sa position vis-à-vis de ce centre de détention illégal au regard des lois internationales. Au risque de fâcher l'ami américain…

Akram Belkaïd

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