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vendredi 16 novembre 2007

Interview de Thomas E. Mann : « L'argent n'influe pas sur le résultat de l'élection présidentielle américaine »


La Tribune, 7 novembre 2007

Spécialiste de la vie politique américaine à la Brookings Institution, Thomas E. Mann, relativise l'impact des dépenses électorales sur l'issue du scrutin présidentiel.

La Tribune.- Les sommes récoltées pour l'élection présidentielle de 2008 battent tous les records. La démocratie américaine n'est-elle pas sous le règne de l'argent ?

Thomas E. Mann.- Beaucoup d'argent est effectivement dépensé pour ce scrutin. Est-ce un danger pour la démocratie ? Je n'en suis pas sûr, même si je suis partisan d'une réforme sur le financement des campagnes électorales. D'abord, il ne faut pas oublier que nous sommes plus de 300 millions d'Américains et qu'il faut arriver à nous intéresser à la politique ! Dans un pays où existent mille et une sollicitations, l'argent est nécessaire pour attirer l'attention de la population et cela passe notamment par la télévision et ses spots publicitaires. Bien entendu, de nombreuses voix s'élèvent depuis des décennies pour limiter l'influence de l'argent dans les campagnes électorales mais, jusqu'à présent et selon la loi, c'est pratiquement impossible. En effet, le premier amendement de notre Constitution garantit la liberté d'expression, or, si vous empêchez quelqu'un de lever des fonds pour financer sa campagne électorale, vous vous opposez, en quelque sorte, à son droit à l'expression. Sur cette affaire, la Cour suprême est assez conservatrice et je vois mal ses membres accepter une loi qui restreindrait les dépenses électorales.

Il y a tout de même des restrictions pour les fonds publics alloués aux candidats ?

C'est vrai mais cela n'a guère d'importance aujourd'hui. Désormais, tous les candidats suivent l'exemple de George W. Bush, qui, pour la présidentielle de 2000, a décidé de se passer d'argent public pour sa campagne. La démarche a deux objectifs : respecter le credo républicain qui consiste à éviter d'alourdir la dépense publique et échapper aux contraintes, notamment en matière de limitation des sommes récoltées d'un État à l'autre. Il faut aussi comprendre que l'argent est un indicateur de campagne. Un candidat n'est jugé sérieux que s'il récolte de l'argent et plus il en a et plus sa crédibilité devient importante, notamment vis-à-vis des médias.Les candidats ont-ils besoin d'autant d'argent ? À vrai dire, non. Mais il leur faut prouver qu'ils sont capables d'en trouver auprès des donateurs.

On en revient donc à la place principale de l'argent !

Oui, mais au final, comme la majorité des candidats réussissent à mobiliser des sommes équivalentes, on peut affirmer sans crainte que l'argent n'influe pas de manière déterminante sur le résultat du scrutin. D'autres facteurs entrent en jeu, notamment la manière dont la campagne a été menée, l'attitude lors des débats contradictoires ou même le thème du discours. Et, pour être franc, je ne pense pas, contrairement à ce que vous croyez en France, que l'argent soit le premier problème de la vie politique américaine. Nous sommes dans une période extrêmement préoccupante où le débat politique est marqué par une extrême polarisation et une défiance des Américains à l'égard de nos institutions. L'actuel président n'est guère populaire mais, dans le même temps, il a trop de pouvoirs. C'est ce qui est le plus inquiétant. Depuis son investiture en janvier 2001, George W. Bush a réussi à rogner une parti des pouvoirs du Congrès qui est normalement la première des trois branches sur lesquelles repose notre pays.

Cette défiance dont vous parlez est-elle responsable de la faible participation aux élections ?

La participation n'est pas aussi faible qu'ont le prétend. Aux dernières élections à mi-mandat, elle a été de 60 %, ce qui n'est pas négligeable. Il faut comprendre que voter ou faire voter les gens n'est pas chose aisée. Il faut d'abord être inscrit sur les listes électorales, ce qui n'est pas obligatoire. De plus, on vote tout le temps dans ce pays, qu'il s'agisse d'élections primaires, générales ou locales. Il fut un temps où la participation était plus élevée mais la comparaison ne tient pas car, au début du siècle dernier, ni les femmes ni les jeunes ne votaient.

Propos recueillis par Akram Belkaïd, à Washington

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