Lignes quotidiennes

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lundi 29 avril 2013

De la misère des hôpitaux algériens...

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Extrait de mon livre Un Regard Calme sur l'Algérie (Editions du Seuil, 2005). (lien pour cet ouvrage)
Pages 144 à 146

Ce livre a été publié en 2005. A l'époque, le pays ne connaissait pas la même aisance financière tandis qu'aujourd'hui ses réserves de change sont de 200 milliards de dollars. Pour autant, la situation dans les hôpitaux est toujours la même si ce n'est pire. Voilà pourquoi, nombre d'Algériens cherchent à se soigner à l'étranger y compris leurs dirigeants.

Misère des hôpitaux

Revenons à la presse algérienne et attardons-nous un peu sur les petites annonces, dont la lecture est riche d’enseignements. Les avis de décès montrent par exemple que le terrorisme est loin d'avoir disparu, et c'est un moyen comme un autre pour les rédactions de déjouer la mainmise du régime sur l'information dite «sécuritaire », c'est à dire tout ce qui touche de près ou de loin aux violences commises par les groupes armés. Régulièrement, aussi, les quotidiens publient, à côté de l'amoncellement de condoléances et d'hommages à des inconnus balayés par la violence, des appels à la générosité nationale : ici, à El-Eulma, c'est un père qui attend un rein pour son fils ; là, à Relizane, monsieur K.E. fait appel à la solidarité des ses « frères concitoyens » pour un traitement contre le diabète.

Depuis le début des années 1990, le discours officiel ne cesse de rebattre les oreilles des Algériens des milliards de dollars que des entreprises occidentales veulent à tout prix investir dans le secteur local du médicament. Tous les grands noms de cette industrie scélérate, qui laisse froidement l'Afrique mourir du Sida, mais qui jappe la tête basse et la queue entre les jambes lorsque l'Amérique lui ordonne de baisser les prix des antibiotiques pour faire face à la menace de l'anthrax, sont régulièrement évoqués par les communiqués triomphateurs du pouvoir.
 
Oui mais voilà, dans l'Algérie des torchères, Mr K.E., qui pourtant travaille, n'a pas les moyens de payer ses médicaments. Jusqu'à la fin des années 1980, il fallait se traîner dans toute la ville pour trouver l'ensemble des prescriptions portées sur une ordonnance. Une pharmacie, un médicament, et ainsi de suite à condition de disposer ici et là du bon piston. En dix ans, après la libéralisation du commerce extérieur et l'abandon des monopoles d'Etat, la plupart des médicaments sont certes disponible mais ils restent hors de la portée d’une bonne partie de la population qui, faute d’emploi déclaré, vit sans protection sociale.


Janvier 2002. Une jambe aux veines en feu, j’atterris de
nuit aux urgences de l'hôpital Saint Joseph à Paris.
Dans la chambre, s'affairent autour de moi deux aides-soignantes
tandis que le médecin de garde, un jeune rouquin,
m'interroge longuement. Lui aussi est Algérien comme me le
laissent deviner ses intonations et son nom inscrit sur un badge,
mais par un accord tacite, nous continuons à parler en français.
Le plus intéressant dans notre dialogue est le non-dit. Je le
ressens lorsqu'il commence à dicter la liste des examens
que les infirmières doivent réaliser.
 
Ses yeux complices me disent : « Oui, c'est aussi simple que
cela. Ici, c'est possible. On peut réaliser tout cela dans les minutes
qui viennent.» Pas d'attente, nul besoin de piston, nul besoin de
graisser la patte à quiconque...
 
Rien à voir avec ce que Hachemi T. a vécu quelques mois
auparavant. Âgé de 39 ans, marié, père de quatre enfants, il a
quitté l'armée algérienne en 1992 grâce à un bon piston mais aussi
un dossier médical qualifié de « sincère » par la hiérarchie militaire
qui a accepté sa radiation des effectifs. Grand sportif durant sa
première jeunesse, il s'est détruit les articulations à force de
soulever de la fonte dans les salles de musculation des
différentes casernes où il a été affecté. Lorsqu'il me téléphone à
la mi-septembre 2001, c'est pour me dire, après les salutations
d'usage, qu'il va encore se faire opérer.

«J'ai enfin trouvé le bon chirurgien, me dit-il. J'ai tous les produits
qu'il faut mais il me manque du fil. Est-ce que tu peux m'aider ?»

Les Algériens qui vivent à l'étranger, surtout en France, reçoivent
parfois des demandes loufoques de la part de leur familles ou amis
restés au pays. La chose reste compréhensible car la
société de consommation et ses appels permanents sont des aimants
dont la force d'attraction passe au-dessus des mers surtout lorsque
fleurissent les antennes paraboliques. Un pare-brise de véhicule,
une cocotte minute, un baromètre, passe encore, mais du fil
chirurgical ! Un pharmacien de la rue Montmartre, à Paris, me
regarde de travers, un brin suspicieux. Peut-être envisage-t-il même
de téléphoner - il l'a sûrement fait - à la police en ces temps
où les Arabes font la terrible actualité de New York à Kaboul.
Je pense un moment appeler des hôpitaux, chercher une société
de vente par correspondance, mais pour finir l'ami (algérien) de
l'ami (algérien) d'un chirurgien (algérien) vient à mon secours.

La difficulté de pouvoir s’acheter des médicaments n’est rien en comparaison des affres de celui qui doit passer sur le billard de l'un des hôpitaux de cette Algérie qui dans les années 1970 clamait au
monde entier sa fierté d’offrir une médecine gratuite à tous ses
enfants. Pas d'alcool, pas de compresses, un personnel paramédical démobilisé, souvent sale et méprisant à l'égard des malades, une
absence d'hygiène, des professeurs de médecine découragés, et c'est
ainsi que l'on entre au bloc pour un ongle incarné et que l'on ressort
de l'hôpital les pieds devant, emporté par une quelconque
septicémie.

L'Algérie membre de la puissante Organisation des pays producteurs de pétrole (Opep), qui exporte de 800.000 à 1,5 million de barils d'or noir par jour et près de 80 milliards de mètres cubes de gaz naturel, cette Algérie qui encaisse de 12 à 25 milliards de dollars de recettes par an, est incapable de soigner son peuple.

Dans un pays où l'on tue et où l'on égorge comme on éternue, dans
un pays où le frère, le cousin ou le voisin est peut-être un indicateur
des groupes armés ou de la sécurité militaire, dans ce pays qui a
formé des dizaines de milliers de médecins et dépensé des milliards
de dollars en dispensaires et centres de santé, les Algériens et les Algériens n'ont qu'une crainte majeure après Dieu : celle de tomber malade et de devoir affronter la misère noire des hôpitaux.
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