Lignes quotidiennes

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dimanche 17 novembre 2013

​La chronique du blédard : La résignation rageuse des Français

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 14 novembre 2013
Akram Belkaïd, Paris
 
Un président qui se fait huer par des militants d’extrême-droite le jour d’une commémoration nationale. Un président, toujours le même, qui atteint des records historiques en matière d’impopularité. Une classe politique, balayée par vents et marées médiatiques, qui donne l’impression de courir derrière les événements et de ne plus savoir quel discours tenir. Des protestataires qui enfilent un bonnet et s’en vont manifester, au besoin détruire et saccager, pour dire leur exaspération face à telle ou telle disposition fiscale ou réglementaire. Mais où va donc la France ? Pourrait-elle connaître dans les prochains jours l’un de ces événements brutaux qui marquent douloureusement son histoire mais qui, in fine, lui permettent de se réformer et d’avancer ?
 
Le 15 mars 1968, le quotidien Le Monde publiait un article devenu célèbre depuis. Le journaliste Pierre Viansson-Ponté y constatait que la société française s’ennuyait et que d’inévitables bouleversements s’annonçaient. Quelques semaines plus tard, une situation quasi-insurrectionnelle manquait de faire tomber le régime du président De Gaule et, avec lui, « sa » Cinquième République. Va-t-on assister à pareille évolution, engendrée cette fois par la convergence de l’extrémisme de droite avec le populisme alors qu’est patente l’incapacité des partis de gauche à reprendre l’initiative ne serait-ce que pour défendre les institutions républicaines ?
 
Sans tomber dans la caricature et le sensationnalisme, il faut bien dire que l’heure est à la colère. Au-delà du cliché, on savait le Français râleur, le voici en pétard. Une colère qu’il cache de moins en moins, qui s’exprime à la moindre occasion, à la moindre contrariété. Il y a quelques semaines, le réseau Entreprises & Personnel a ainsi publié une note de conjoncture sociale des plus préoccupantes. Selon ce document, une part importante de la population française a basculé dans « une résignation rageuse » face à la crise et ses conséquences dont celle de l’explosion du chômage.
 
Une résignation rageuse… La formule n’a guère retenu l’attention des responsables politiques. Elle résume pourtant bien les choses. Elle montre que nombreux sont les Français qui ont intériorisé l’idée selon laquelle il n’y a peut-être plus grand-chose à tenter contre les conséquences négatives de la mondialisation et de l’emprise libérale. Mais cette acceptation forcée n’empêche pas l’aggravation de la colère vis-à-vis du pouvoir politique et des élites qui gravitent autour de lui. C’est une situation idéale pour les factions de tous bord, notamment celles qui rêvent d’en finir avec « la gueuse », cette République vaille que vaille égalitaire qu’ils aimeraient bien refaçonner à l’aune de leurs fantasmes censitaires et xénophobes.
 
Une « résignation rageuse » donc… Tout cela parce que le discours politique est totalement déconsidéré dès lors qu’il s’agit de parler de ce qui prime, c’est à dire l’emploi. Tout cela parce que les syndicats sont devenus des machines corporatistes qui ne se soucient guère des chômeurs et qui, il faut bien le noter, n’ont guère de boucliers contre la violence économique qui s’abat sur l’hexagone depuis quelques années (1 000 plans sociaux en moins d’un an et 180 000 emplois supplémentaires devraient encore disparaître dans les douze prochains mois !). Tout cela aussi parce qu’il y a un sentiment dont on parle peu et sur lequel François Hollande a bâti une partie de son argumentaire durant la campagne électorale.
 
Il s’agit du fait que les responsables de la crise sont difficilement identifiables et donc punissables. Il suffit de tendre l’oreille pour se rendre compte que le message le mieux partagé est le suivant : ceux qui méritaient d’être sanctionnés ne l’ont pas été. C’est ce qu’affirment radio-zinc, radio cage d’escalier et radio-marché. Battant campagne, Hollande prétendait vouloir faire payer les riches, les clients des paradis fiscaux, les multinationales qui délocalisent productions et bénéfices, les spéculateurs, les banques qui s’amusent en Bourse avec les avoirs des petits épargnants. Elu, il est devenu « raisonnable et responsable », à l’écoute de la Commission européenne et des marchés qui lui ordonnent de baisser la dépense publique… Il y a donc, note Entreprise et Personnel, en France « un profond sentiment d’injustice devant la politique fiscale » d’un gouvernement qui a échoué à « faire passer le message d’un effort équitablement réparti, probablement pour avoir trop claironné dans un premier temps qu’il fallait ‘faire payer les riches’ ».
 
Cette certitude que « d’autres » s’en sortent mieux que soi et que l’on paye les pots cassés à la place des coupables est très répandue dans la société. C’est elle qui pousse à stigmatiser les chômeurs, accusés d’être un fardeau pour la collectivité. C’est elle qui sert d’argument majeur à l’encontre des immigrés et autres demandeurs d’asile, accusés de « profiter » des avantages sociaux qu’offre la France. C’est elle qui alimente les discours les plus durs à l’égard des nantis qui refusent de payer leur écot à la cohésion nationale. Cynisme des médias oblige, les chômeurs et les étrangers sont bien entendu plus souvent mis en cause que les petits malins qui maîtrisent l’art de l’optimisation fiscale. Qui sait, par exemple, que l’évasion fiscale en Europe est évaluée à 2 000 milliards d’euros par an ? Imagine-t-on ce que pourraient être les marges de manœuvres du gouvernement Hollande avec, ne serait qu’un dixième de cette somme ?
 
Comment la résignation rageuse des Français va-t-elle évoluer ? Faut-il parier sur un « printemps français » ? Déjà, sur la toile, des dates sont fixées par des extrémistes de droite mais auxquels se joignent parfois leurs ennemis de gauche. Au printemps prochain, ils appellent à de grandes manifestations lors du deuxième anniversaire de l’élection de François Hollande. Un rendez-vous trop lointain pour préjuger de ce qu’il en sera réellement ? C’est possible. Il est vrai que beaucoup de choses peuvent se passer d’ici-là. Mais une chose est certaine : quand le lait est posé sur le feu, il finit toujours par déborder…
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