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mardi 11 avril 2017

La chronique du blédard : La faute de l’Europe…

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 30 mars 2017
Akram Belkaïd, Paris

D’où vient le problème ? A quoi, à qui, devons-nous l’état actuel d’une grande partie de l’Europe laquelle semble renouer avec ses vieux démons ? Nationalisme, populisme, xénophobie et islamophobie : il faudrait être inconscient pour ne pas s’inquiéter devant pareil contexte. On dira que ce n’est pas le problème des pays du sud, notamment du Maghreb, mais ce serait faire fausse route. Car la manière dont évolue le vieux continent et l’existence de courants politiques qui l’écartèlent auront nécessairement des conséquences sur tout l’environnement régional. La montée en puissance des forces populistes pour ne pas dire néo-fascistes n’est pas qu’une simple affaire euro-européenne. Comme le montrent les récentes consultations électorales, ces forces ne sont plus uniquement des composantes marginales des échiquiers politiques. Elles ont la capacité de l’emporter à moyen terme ou peut-être même à court terme. Et il suffit d’interroger l’histoire pour comprendre la gravité de la situation et de réaliser à quel point cette région du monde est capable d’exporter ses tempêtes et d’entraîner avec elle le reste du monde.

L’échec de l’Union européenne (UE) en tant qu’institution fédératrice (et non fédérale, la nuance est de taille) est l’une des raisons majeures de cette situation. Bien sûr, les réalisations sont impressionnantes et il faut reconnaître le caractère atypique et exceptionnel de ce regroupement d’Etats. Mais année après année, la machine communautaire s’est déréglée et ses dirigeants n’ont pas pris conscience des enjeux créés par plusieurs décennies d’ouverture économique, de dérégulation et de politiques d’inspiration libérale. Et cela même si de nombreux responsables européens continuent de clamer que l’UE a toujours gardé le cap en matière de renforcement des protections sociales et de défense des libertés fondamentales.

La caricature veut que l’Union, et plus particulièrement la Commission européenne, s’est perdue en fabriquant à tout va des textes normatifs et tatillons dont quelques-uns prêtent effectivement à sourire. Mais, au-delà de l’anecdote, la vraie leçon à tirer est qu’une intégration économique régionale peut s’avérer dangereuse sans une démarche politique de même intensité et de même ambition. Or, les pays membres ont toujours refusé cela y compris lorsqu’ils ont décidé, pour certains d’entre eux, d’abandonner leurs monnaies nationales au profit de l’euro. Comment pouvait-on penser que la création de la monnaie unique pourrait donner des résultats tangibles – autres que ceux attendus par la sphère banco-financière – sans l’existence d’un vrai pouvoir politique européen ? Un pouvoir capable de dire non aux marchés financiers et à la Banque centrale européenne (BCE) ?

La question de la fiscalité témoigne de cette réalité. Qui peut croire que l’Union européenne est un projet viable à long terme quand on sait que certains de ses membres se sont organisés pour capter – on pourrait même écrire détourner ou voler – une partie des recettes fiscales potentielles de leurs voisins et partenaires ? Quoiqu’en disent les défenseurs acharnés du processus de « construction européenne » cette question fondamentale n’a jamais été réglée. Si de nombreux Etats membres de l’UE n’ont pas les moyens de renforcer leurs amortisseurs sociaux pour lutter contre les effets négatifs de la mondialisation ou pour mettre en place des politiques d’inspiration keynésienne afin de relancer l’activité, c’est parce que l’idée d’une redistribution organisée et planifiée à l’échelle de l’Union n’a pas été une priorité.

Dans un monde où même les Etats qui professent avec ardeur leur foi dans le libre-échange se dotent de barrières protectionnistes qui ne disent pas leur nom (cf. les subventions agricoles aux Etats Unis), l’Union européenne a été l’idiote utile de la mondialisation. La zone où la libre-concurrence a été érigée en dogme absolu au détriment, par exemple, des petites et moyennes entreprises qui ont été privées de mesures incitatives comme c’est le cas aux Etats Unis avec le « small business act ».

Au cours des dernières décennies, une idée simple s’est imposée comme une évidence indiscutable. Selon elle, c’est l’économie (libérale) qui serait le moteur principal de la construction européenne. La paix, la concorde entre les peuples, le développement commun et la stabilité politique, tout cela serait garanti par l’amélioration constante des environnements des affaires. On connaît le résultat. Certes, l’Europe regroupée est la première puissance économique mondiale mais c’est aussi une terre d’inégalités croissantes et de disparités régionales. Et ne parlons pas de la Grèce dont le sort et le traitement par ses pairs de l’UE démontrent que l’expression « solidarité européenne » ne veut absolument rien dire.


Dans de telles conditions, la nécessité de repenser (et refonder) le projet européen devrait être au cœur des discours et des projets politiques. Le 25 mars dernier était célébré le Traité de Rome, autrement dit l’accord instituant la Communauté économique européenne (CEE) entre six pays fondateurs (Allemagne de l’Ouest, Belgique, France, Italie, Luxembourg et Pays-Bas). Ce fut l’occasion pour quelques discours et propos satisfaits. Mais de souffle nouveau, point. Le Brexit était dans tous les esprits (même si la Grande-Bretagne n’est pas un membre fondateur de la CEE), chacun se demandant qui sera le prochain à rendre les clés. A moins qu’une tempête brune ne devance tout le monde en démolissant un édifice déjà bien branlant.
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vendredi 20 février 2015

La chronique du blédard : De l’impôt et de la criminalité en col-blanc

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Le Quotidien d’Oran, mercredi 11 février 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
Payer ses impôts n’est pas un geste naturel. Un acte de ceux que l’on admet aisément. Il n’est pas facile d’accepter l’idée de devoir céder une partie de ses revenus surtout quand une petite voix nous chuchote que cet argent va payer, entre autres, le salaire d’élus indélicats, de fonctionnaires incompétents (clin d’œil à celles et ceux qui galèrent avec Pôle-emploi) ou même de journalistes du service public dont le propos et le parti-pris néolibéral agacent de bon matin. Pas facile non plus quand on lit – démarche masochiste – le rapport annuel de la Cour des comptes où sont compilés un nombre impressionnant de gaspillages d’argent public. Pour autant, s’arrêter à cela serait faire preuve d’une grande incivilité. C’est un fait. Payer ses impôts est un engagement civique. Une nécessité au nom de la solidarité nationale voire au nom du patriotisme. Ecoles, routes, hôpitaux, installations éducatives, tout cela exige que chaque citoyen paie son écot. Bien entendu, cela vaut aussi pour les entreprises. Pour toutes les entreprises. Cela peut irriter, cela peut paraître injuste, mais on n’a pas encore trouvé d’autres moyens pour financer le fonctionnement de l’Etat et la réalisation d’infrastructures utiles au bien-être commun (et que l’on ne vienne pas me parler des partenariats public-privé qui ne sont qu’une vaste fumisterie…).
 
On peut juger de la modernité d’un pays à la manière dont est organisé son système fiscal. Et, dans ce type d’approche, on a souvent opposé le « bon fonctionnement » des pays développés, censés être parfaitement organisés pour ce qui est de la levée de l’impôt, à celui des autres nations, notamment africaines, où l’importance du secteur informel empêche toute politique fiscale équitable. Pour ces dernières, l’impôt est d’ailleurs souvent un moyen de coercition destiné à mettre au pas les récalcitrants sur le plan politique ou ceux qui refusent de payer dîmes et pots-de-vin. Mais de récents événements sont en train de modifier la manière dont est appréhendée cette question. Au nord, chez les « riches », dans un contexte où les classes moyennes mais aussi les petites et moyennes entreprises (PME) n’ont pratiquement aucune marge de manœuvre face aux fourches caudines de l’administration fiscale, on sait désormais que l’égalité devant l’impôt est un immense leurre. Il y a d’abord le fait que de nombreux pays européens n’hésitent pas à détourner, car c’est le mot, une partie des recettes fiscales de leurs voisins. L’affaire dite du Luxleaks l’a bien montré. Pendant des années, et aujourd’hui encore, le Luxembourg, membre fondateur de l’Union européenne (UE), a encouragé des entreprises à se domicilier sur son sol pour payer un minimum d’impôts privant ainsi ses partenaires européens ou transatlantiques d’importantes ressources financières. Et cela dans un contexte mondial où l’on ne cesse de parler d’austérité, de diminution des dépenses publiques et de retrait des Etats de la sphère socio-économiques. Bien entendu, le Luxembourg n’est pas le seul à pratiquer ce petit jeu maléfique. Outre la multitude de paradis fiscaux qui continuent de prospérer malgré les discours récurrents annonçant leur mise au pas, des pays comme la Grande-Bretagne, la Belgique, les Pays-Bas ou l’Irlande pratiquent aussi la compétition fiscale.
 
Ensuite, le récent scandale de la filiale suisse d’HSBC est lui aussi de nature à remettre en cause la perception de l’impôt en Europe. Des milliards de dollars en provenance de plusieurs pays, y compris du Maghreb et d’Algérie, ont été soustraits au Trésor public. Si l’on part du principe que cette activité est aussi le fait d’autres banques (on ne voit pas pourquoi il en serait autrement) et si l’on ajoute à cela les centaines de milliards de dollars de recettes fiscales qui disparaissent grâce à « l’optimisation fiscale » - autrement dit une fraude légale – on atteint des montants faramineux. Chaque année dans le monde, entre 2000 et 3000 milliards de dollars échapperaient ainsi aux caisses des Etats lesquels n’ont d’autre alternative que de pressurer ceux qui n’ont pas les moyens d’échapper à l’impôt. Cette situation est d’une gravité extrême. L’évasion fiscale et le manque à gagner qu’elle engendre, minent la cohésion de sociétés déjà fragilisée par le chômage et les inégalités. La question est aussi importante, sinon plus, que le terrorisme et la criminalité organisée. Pourtant cela ne déclenche guère de réactions gouvernementales. Jusqu’à quand des Etats mais aussi des établissements financiers vont-ils continuer à capter les ressources qui devraient légitimement revenir à d’autres nations ? Jusqu’à quand de grandes entreprises vont-elles exceller dans la capacité à ne payer aucun impôt dans des pays où, pourtant, elles réalisent d’importants bénéfices ? Tout cela mériterait un grand sommet mondial. Tout cela mériterait une mobilisation générale et des discours politiques s’engageant à mettre fin à cette immense duplicité qui fait que les grands perdants de l’obligation fiscale sont les classes moyennes et les PME.
 
Ce silence connivent et cette inaction malgré la multiplication des scandales interpellent. Cela témoigne de la puissance des lobbies bancaires et financiers ainsi que de leur capacité à étouffer les initiatives politiques visant à les contraindre. Cela montre que « l’industrie de l’optimisation fiscale » a toujours une longueur d’avance sur les législations. Faudra-t-il l’effondrement d’un ou plusieurs pays, voire des conflits armés dans ce qui, aujourd’hui encore demeure une zone de prospérité, pour que les choses changent ? En tous les cas, cette criminalité et cette inconscience en col blanc semblent avoir de beaux jours devant elle.
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