Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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jeudi 10 novembre 2016

La chronique du blédard : Trump, un séisme salvateur (pour la gauche) ?

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 10 novembre 2016
Akram Belkaïd, Paris

Après-coup, il est toujours facile d’expliquer le résultat surprise d’une élection. Les analyses qui ont immédiatement suivi la confirmation de la victoire de Donald J. Trump n’ont pas échappé à la règle. Triomphe du « vote caché », autrement dit celui que l’on n’avoue pas devant les caméras ou les sondeurs, colère des classes populaires blanches bien plus importante qu’on ne le croyait, défiance d’une partie de l’électorat de gauche à l’égard d’une candidate jugée trop centriste et trop proche des milieux d’affaires et des lobbies de Washington : voilà autant d’éléments qui aident à comprendre comment un héritier à la morale, à l’intégrité et aux compétences douteuses l’a emporté.

Par ailleurs, dans ce genre de circonstances, certains observateurs ne se privent pas de fustiger le peuple américain qui aurait mal voté. « Défaite de la culture et victoire de l’ignorance » a-t-on pu entendre ou lire ici et là. « Un pays qui a changé sans que je ne m’en aperçoive et qui n’est peut-être plus le mien » s’est lamenté de son côté Paul Krugman, prix de la Banque de Suède en sciences économiques 2008. Désagrément et déception obligent, on peut effectivement se laisser aller à traiter les électeurs et électrices (blanches pour la plupart d’entre elles) d’abrutis ou de racistes désormais assumés. Mais ce serait faire fausse route car l’un des enseignements majeurs de ce scrutin c’est que des millions d’électeurs qui ont voté pour Barack Obama en 2008 et en 2012 – et que l’on ne peut pas qualifier de racistes - ont préféré Trump à Clinton. Cela s’est bien vu dans les fameux « swing states », dont l’Ohio et la Pennsylvanie où la candidate démocrate a été battue alors que les projections la donnaient gagnante. « Quelqu’un qui a été battu par un Obama, à l’époque jugé plus à gauche qu’elle pendant les primaires démocrates de 2008, ne pouvait pas l’emporter face à Trump » s’est d’ailleurs écrié un journaliste de CNN durant la soirée électorale. Un éclair de lucidité bien tardif…

Il ne s’agit pas d’atténuer le caractère outrancier, xénophobe et misogyne du discours de Donald Trump. Il est évident que nombre de ses électeurs se sont identifiés à son propos, certains de ses partisans étant motivés par leur refus farouche de voir une femme accéder à la Maison Blanche. Mais se contenter de cela c’est se préparer à d’autres déconvenues - on pense notamment aux élections en Europe dont la présidentielle française d’avril prochain. De fait, il est important de comprendre que la défaite de Clinton est celle du consensus politico-médiatique néolibéral forgé au cours de ces trois dernières décennies et auquel la mal nommée gauche, américaine ou européenne, a (trop vite) succombé. Qu’on le veuille ou non, certains propos de Trump en matière économique auraient dû être tenus par les représentants du parti démocrate non pas seulement durant la campagne électorale mais depuis au moins 2008.

La crise financière et ce qu’elle a engendré comme drames et catastrophes a constitué une occasion perdue pour les démocrates qui n’ont pas su mener leur aggiornamento en matière de politique économique. Rien de fondamental n’a été remis en cause depuis ce séisme. La dérégulation enclenchée par le duo Reagan-Thatcher et poursuivie par Bill Clinton, la financiarisation croissante de l’économie et la sacralisation du libre-échange demeurent des dogmes qu’Hillary Clinton a juste feint d’égratigner. Comment s’étonner ensuite que des Etats industriels comme l’Ohio ou le Michigan lui tournent le dos ? L’Accord de libre-échange nord-américain (Alena) a détruit des millions d’emplois industriels aux Etats-Unis. Des emplois bien payés, pourvus d’une couverture sociale et bénéficiant de droits syndicaux. Contrairement à ce qu’affirment (aujourd’hui encore !) les chantres de la mondialisation heureuse, ils n’ont jamais été remplacés par des postes équivalents.

L’élection de Donald Trump n’est pas une bonne nouvelle. Elle ouvre la voie à de sérieuses turbulences géopolitiques. Mais elle pourrait offrir l’occasion à celles et ceux qui se disent progressistes de repenser le monde de demain et de bâtir enfin de vrais programmes de rupture et de changement. Cela passera par le refus des politiques d’austérité, par la mise en place de programmes de relance et par une vraie lutte contre les inégalités. Cela obligera à réfléchir sur les questions commerciales et à admettre que le protectionnisme n’est pas un mal absolu surtout quand il s’agit de défendre des emplois et de permettre l’industrialisation, ou la réindustrialisation, d’un pays ou d’une région. Pour les Européens, cela exigera de mettre (enfin) au pas une Commission européenne qui semble évoluer dans un monde hors-sol et qui continue à être obsédée par le libre-échange, la lutte contre les déficits et la dérégulation financière. Et pour des pays comme l’Algérie, cela exige de cesser de croire que le « marché » résoudra tout. A défaut, le monde ira de Brexit en victoires de Trump. Jusqu’à l’irréparable. Car, dans un contexte de désarroi social planétaire et d’ubérisation croissante de l’économie, c’est bien la guerre qui se profile à l’horizon.
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lundi 10 octobre 2016

La chronique économique : Clinton, Trump et l’économie

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Le Quotidien d’Oran, mercredi 28 septembre 2016
Akram Belkaïd, Paris

Il fut un temps où l’élection présidentielle américaine se gagnait grâce à l’économie. En 1992 comme en 1996, c’est ce thème qui a permis à William (Bill) Clinton de l’emporter. On se souvient d’ailleurs du fameux slogan « it’s the économy, stupid ! » - c’est l’économie [qui compte], idiot ! » lequel pesa lourd dans la bataille entre le « kid » (et gouverneur) de l’Arkansas et le président sortant Bush-père. Mais depuis le début des années 2000, l’économie ne fait plus la différence. Si l’on met de côté le scrutin controversé de 2000 (victoire litigieuse de Bush-fils grâce au micmac électoral en Floride), on se rend compte que d’autres thèmes ont pesé en 2004 en 2008.

« The economy is doing well »

En 2004, Bush l’a emporté parce qu’une majorité d’électeurs estimait que le pays ne devait pas changer de cap alors qu’il était en guerre (en Afghanistan et en Irak). En 2008, Obama s’est imposé en promettant « le changement » et un rôle plus apaisé des Etats Unis sur la scène mondiale. Certes, la crise financière de septembre 2008 lui a permis de récolter des voix supplémentaires, celles de nombreux électeurs écœurés par les dérives de Wall Street. En 2012, sa réélection s’est jouée, en partie, sur le terrain social avec sa promesse de mettre (enfin) en œuvre une réforme de la protection sociale.

Qu’en sera-t-il cette année alors que la campagne électorale américaine entre dans la ligne droite ? Sur le papier et à regarder les indicateurs macroéconomiques, « the economy is doing well ». L’économie étasunienne va bien et Hillary Clinton pourrait s’en prévaloir. Décidé à la soutenir activement pour empêcher Trump de l’emporter (ce que Bill Clinton n’avait pas fait en 2000 en faveur d’Al Gore…), Barack Obama a brandi cet argument à plusieurs reprises. Un taux de chômage compris entre 4% et 5%, ce qui est assimilé aux Etats Unis à une situation de plein-emploi, des banques qui recommencent à prêter aux ménages et des prix de l’immobilier qui repartent à la hausse (ce qui augmente la richesse supposée des ménages) confirment que la conjoncture s’est améliorée depuis la fin de la récession en 2010. Obama évoque aussi les 15 millions d’emplois créés depuis 2010, un chiffre impressionnant comparé à la stagnation européenne.

L’Amérique malmenée par le libre-échange

Pour autant, la candidate Clinton ne s’aventure guère sur ce terrain. Elle promet « une meilleure éducation », de « meilleurs emplois » mais ne fanfaronne pas sur l’état de l’économie. Cela s’explique par le fait que le retour à la croissance masque mal la persistance des inégalités. Les Américains les plus pauvres le restent et parmi eux la grande majorité des Afro-Américains. Ces derniers ont voté en masse pour Obama, il n’est pas sûr qu’ils en fassent autant pour Hillary Clinton même si son mari demeure très populaire au sein de cette catégorie de la population. Plus important encore, de nombreux Blancs vivent mal la perte de leurs emplois industriels et leur remplacement par des postes dans des services bien moins payés et peu avantageux en terme de protection sociale.

Alors que Trump est un pur produit du système capitaliste américain, le paradoxe est que sa rivale est vue comme l’amie de Wall Street et des grandes fortunes du pays. Et même si elle se dit contre les accords de libre-échange, elle a du mal à faire oublier qu’elle fut une fervente partisante de l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena) que son mari a pu imposer au Congrès en s’appuyant sur le vote d’élus républicains. Cette ambiguïté n’a pas échappé à Trump qui se pose en défenseur de l’Amérique malmenée par la mondialisation et le libre-échangisme responsable de la destruction de plus de 5 millions d’emplois industriels en 15 ans. Voilà pourquoi les thèmes économiques ne sauraient constituer un argument électoral majeur pour la candidate démocrate.
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lundi 12 octobre 2015

La chronique économique : L’Amérique met le cap sur l’Asie

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 7 octobre 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
Barack Obama dans les pas de Bill Clinton… Dans quelques mois, lorsqu’arrivera le terme du second mandat de l’actuel président américain, de nombreux commentateurs dresseront son bilan et il est possible qu’ils le comparent à celui de Bill Clinton, président de 1992 à 2000. Et s’ils cherchent un élément commun, il est fort possible qu’il réside dans la question des accords commerciaux signés par les Etats-Unis. En effet, l’administration Obama vient de mener à son terme les négociations pour la conclusion du Partenariat Transpacifique (TPP). Ce dernier concerne 12 pays (États-Unis, Canada, Mexique, Chili, Pérou, Japon, Malaisie, Vietnam, Singapour, Brunei, Australie et Nouvelle-Zélande) dont les échanges représentent les deux cinquièmes du commerce mondial.
 
Le soutien des républicains
 
Dans les faits, cet accord harmonise les normes des pays concernés et abaisse les droits de douanes afin de faciliter les échanges. Selon les premiers éléments disponibles, il implique un plus grand respect de la propriété intellectuelle (ce qui devrait ravir les éditeurs de logiciels américains très piratés en Asie) et la levée des restrictions quant à l’usage d’Internet. Le TPP prévoit aussi l’interdiction des trafics d’animaux sauvages et aborde aussi la lutte contre quelques abus environnementaux. Au total, ce sont 18 000 droits de douane auxquels étaient assujetties les exportations américaines en direction de ses 11 partenaires dans des secteurs comme la machine-outil, les technologies de l’information, la chimie ou les produits agricoles, qui sont levés.
 
Ce n’est qu’en janvier 2016 que le Congrès américain doit entériner le TPP mais il est plus que probable que l’administration Obama fera voter le texte. En effet, comme pour Bill Clinton avec l’accord de libre-échange nord américain (Alena) négocié en 1994, le président démocrate pourra compter sur le vote d’élus républicains dont la famille politique est traditionnellement favorable au libre-échange. Cela ne se sera pas inutile car de nombreux élus démocrates n’ont pas manqué de manifester leur hostilité au TPP. Certes, la Maison-Blanche a beau jeu de mettre en avant le fait que cet accord va obliger des pays comme le Vietnam, la Malaisie ou Brunei à améliorer leur droit du travail. Pour autant, la gauche américaine dénonce d’ores et déjà une nouvelle trahison.
 
En 1994, la centrale syndicale AFL-CIO, soutien traditionnel du Parti démocrate, avait dénoncé l’Alena comme une menace majeure contre l’emploi aux Etats Unis. Aujourd’hui, elle estime qu’il a détruit plus de 700.000 emplois et contribué à accélérer la désindustrialisation de l’Amérique. Il ne fait nul doute que ces reproches vont se reproduire à l’encontre du TPP et donc peser sur la campagne pour l’élection présidentielle de 2016. Bernie Sanders, le principal adversaire d’Hillary Clinton pour la primaire démocrate pour ce scrutin a ainsi estimé que le TPP est une victoire pour Wall Street. Même l’industrie américaine, à l’image du constructeur Ford, s’est élevée contre un accord qui saperait sa compétitivité.
 
Un levier contre la Chine
 
Il reste que les chances de retour en arrière de l’administration américaine sont faibles. Barack Obama tient à cet accord dont l’implication en matière de politique étrangère est immense. En effet, le TPP représente pour Washington un levier d’importance pour contenir l’expansion commerciale et économique de la Chine en Asie. C’est une manière de créer une zone d’échanges dont Pékin serait exclu. En la matière, les Etats Unis viennent donc de réaffirmer que l’Asie demeure leur zone d’influence. Il y a quelques mois, la Chine avait frappé un grand coup en lançant une banque régionale pour le financement d’infrastructures. La réponse américaine n’a pas tardé et le grand jeu asiatique entre les deux puissances ne fait que commencer.
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mercredi 8 août 2007

Elections américaines : Obama et le "bon sens en politique"


C’est un peu le monde à l’envers. Traditionnellement, la politique étrangère ne pesait guère dans le débat électoral américain et l’inexpérience dans ce domaine n’a jamais constitué un obstacle important. On se souvient par exemple de la campagne pour le scrutin de 2000 où George W. Bush s’était avéré incapable de citer le nom du président pakistanais Pervez Musharraf (« Heu... C’est un général, je crois », avait-il répondu au journaliste qui l’interviewait). Mais au cours des derniers jours, c’est ce motif qu’ont invoqué les adversaires d’Obama pour disqualifier Barack Obama.

En déclarant qu’il n’hésiterait pas, en tant que président, à user de la force militaire contre Al-Qaida au Pakistan, en se passant au besoin de l’accord du président Pervez Musharraf, le sénateur démocrate de l’Illinois s’est ainsi fait traiter de dangereux « va-t-en guerre » et d’« inconscient » par ses rivaux politiques qu’ils soient démocrates ou républicains. Quelques jours plus tôt, lors d’un débat avec les candidats démocrates, il s’était dit prêt à rencontrer sans préalable les dirigeants de pays opposés aux Etats-Unis tels l’Iran, la Syrie, le Venezuela, Cuba ou la Corée du Nord. « Colombe naïve » voire « incompétente » ont aussitôt tranché ses adversaires, Hillary Clinton en tête, qui ont encore profité de ses propos selon lesquels il n’ordonnerait pas le recours à l’arme nucléaire. « Il passe de Jane Fonda (qui avait milité contre la guerre au Vietnam) au Docteur Folamour (qui dans un film de Stanley Kubrick déclenche une guerre nucléaire) », a même ironisé de son côté le candidat républicain Mitt Romney, ancien gouverneur du Massachusetts.

Ces critiques ont de quoi surprendre. D’abord, parce qu’elles émanent de personnalités politiques qui n’ont guère brillé par leur sagacité en soutenant, voire en encourageant, la décision du président Bush d’envahir l’Irak en mars 2003. On pense à Hillary Clinton qui n’en finit pas d’essayer de faire oublier qu’elle avait voté pour la guerre et que ses propos de l’époque faisaient d’elle l’un des principaux faucons du camp démocrate.

Mais il n’y a pas que cela. Qu’Obama déclare qu’il utilisera la force contre Al-Qaida ne devrait choquer personne et il est étonnant d’entendre la Maison-Blanche défendre le général Musharraf après avoir multiplié les critiques à son encontre à propos de son incapacité, voire de sa duplicité, à mener le combat contre les extrémistes dans les zones tribales frontalières de l’Afghanistan. Il y a quelques semaines, dans un entretien accordé à la radio publique américaine, Hillary Clinton avait elle-même évoqué le recours à la force par les forces armées américaines à l’intérieur du Pakistan.

De même, Obama semble avoir compris, comme Nixon en son temps avec la Chine, que les tensions récurrentes entre les Etats-Unis et certains Etats dits « voyous » ne se règleront que par le dialogue et la négociation. Et son principal conseiller David Axelrod n’a pas tort de dire que Barack « tente d’insuffler un peu de bon sens dans une politique étrangère qui en a grandement besoin. »