Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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mardi 24 août 2021

La chronique économique : La fin du capitalisme néolibéral ?

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Le Quotidien d’Oran, mercredi 12 mai 2021

Akram Belkaïd, Paris


Patrick Artus est l’un des économistes français parmi les plus connus dans le champ médiatique. Très productif depuis la fin des années 1990, ses notes de recherche, notamment celles qu’il publiait à la Caisse des dépôts et consignation (CDC) ont toujours été lues avec attention même si ses prévisions furent souvent infirmées. Ce fut le cas, par exemple, avec ses alertes répétées sur les risques d’une dégringolade brutale du dollar sur les marchés. Comme la majorité de ses pairs, il n’a pas vraiment vu venir la crise financière de 2008 mais ses écrits sur les contradictions de l’économie chinoise ou sur les limites du modèle économique allemand ont fait mouche. Cette fois, c’est avec un livre qu’il relance le débat sur l’avenir du capitalisme (1).

Rente de l’actionnariat

Pour celui qui est aujourd’hui conseiller économique de la Banque Natixis, le capitalisme néolibéral - celui imposé par le duo Margaret Thatcher et Donald Reagan -, a désormais atteint ses limites. Pire, il aurait lamentablement échoué à tenir ses promesses. Quelles sont les grandes lignes qui fondent ce constat ? D’abord, la croissance du produit intérieur brut (Pib), véritable dogme des temps modernes, reste décevante si l’on s’inscrit dans une période historique longue. Depuis les années 1980, il n’est question que de crises, de ralentissements voire de stagnation même si les pays émergents ont donné l’illusion qu’ils prenaient le relais du « vieux-monde ».

Autre réalité incontournable : la planète est devenue un océan d’inégalités sans cesse aggravées. Les riches sont plus riches grâce à l’exubérance des marchés financiers et à la hausse constante de leurs patrimoines tandis que les pauvres restent pauvres, rejoints par des pans entiers de classes moyennes déclassées. La mondialisation a dicté la loi des salaires qui n’augmentent plus par crainte du chômage et des délocalisations. En 2021, il est préférable d’être un actionnaire vivant de son portefeuille que d’être un actif. Et la tendance n’a fait que s’amplifier.

Pour Patrick Artus, le triomphe du « modèle actionnarial » est la raison de cet échec. La logique est connue. Depuis les années 1990, le mantra est le même : l’actionnaire est prioritaire et c’est lui que l’entreprise doit privilégier. Comment ? En lui garantissant des retours sur investissement élevés. Ce que l’on appelle la rentabilité du capital atteint des taux de 15% (en théorie, ils devraient être limités à 5%) ce qui empêche les investissements productifs (l’entreprise ne peut à la fois investir et rémunérer ses actionnaires à la hauteur de leurs exigences). Cela empêche aussi l’innovation (toujours coûteuse) tout en encourageant les décisions à court terme indissociables de la nécessité de rémunérer l’actionnaire (en fermant, par exemple, des sites jugés pas assez rentables). Bref, le capitalisme néolibéral, c’est la rente néfaste de l’actionnaire, résume Patrick Artus.

Plus de solutions

Cela fait des années que l’on sait que ce modèle a atteint ses limites. Un paradoxe quand on sait que les années 1990 furent la décennie de son triomphe après la chute de l’ex-URSS. On pensait alors qu’il était parti pour durer comme en témoigna l’essai provocateur de Francis Fukuyama sur la « Fin de l’Histoire ». Mais le capitalisme est une bête qui résiste. Pour contourner ses impasses, Patrick Artus détaille ses trois parades artificielles successives : encourager l’endettement privé puis laisser filer la dette publique et, enfin, ne plus s’offenser d’une création intensive de monnaie. A chaque fois, il s’agit compenser l’inégale répartition de richesses et les moindres recettes fiscales. Or tout cela ne change rien à l’affaire. Les problèmes du monde demeurent. Une quatrième parade existerait-elle ? La réponse de Patrick Artus est catégoriquement négative. Le capitalisme néolibéral a échoué et il n’a plus de munitions. Peut-être, mais il lui reste une alternative à laquelle l’économiste ne pense pas. Un conflit de dimension mondiale.


(1) « La dernière chance du capitalisme », avec Marie-Paule Virard, Odile Jacob.


mardi 29 décembre 2020

La chronique économique : Apple et ses sous-traitants

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Le Quotidien d’Oran, mercredi 23 décembre 2020

Akram Belkaïd, Paris

 

L’événement s’est déroulé le 12 décembre dernier en Inde, dans la grande banlieue de Bangalore, le cœur de l’industrie informatique du pays. Plusieurs centaines d’ouvriers d’une filiale de l’assembleur taiwanais Wistron, excédés de ne pas avoir perçu l’intégralité de leur salaire en octobre et en novembre (179 euros au lieu de 235 euros promis) ont donné libre cours à leur colère en saccageant l’usine, détruisant les équipements et en mettant le feu aux voitures du personnel de direction. La police est intervenue et près de cent-cinquante personnes se sont retrouvées derrière les barreaux.

 

L’histoire prend une dimension particulière quand on sait que le principal client de Wistron est la firme Apple qui le charge d’assembler pour elle les fameux téléphones intelligents iphone. L’entreprise américaine a annoncé qu’elle suspendait sa collaboration avec son sous-traitant lequel a assuré tout mettre en place pour revenir à la normale et assurer à ses employés les meilleures conditions. Près de 10 500 personnes sont concernées par ce qui est un épisode emblématique des errements de la mondialisation et de l’internationalisation du commerce.

 

Essor des délocalisations

 

Certes, cela n’est pas nouveau. Depuis déjà cinq décennies, les transnationales ne cessent de délocaliser leur production dans les pays où la main-d’œuvre est moins chère, plus « flexible » (pas ou peu de syndicats et encore moins de durée minimale de travail hebdomadaire) et où les États rivalisent en cadeaux fiscaux pour attirer les investisseurs. Apple. Mais la mondialisation vaut aussi pour les idées et les principes. Les ouvriers qui travaillent pour des sous-sous-traitants d’Apple ont une meilleure connaissance du fonctionnement de l’économie. Ils savent que ce qu’ils fabriquent quotidiennement aura un prix de vente bien plus important que leur salaire mensuel. Autrement dit, ces inégalités dont profitent les grandes firmes sont désormais tangibles quel que soit l’endroit où l’on se trouve. Cela vaut pour les employés de Wistron comme pour ceux du chinois Foxconn, lui aussi régulièrement pointé du doigt par les organisations de défense des droits humains.

 

Dès lors, la réaction des ouvriers indiens n’est pas surprenante. Elle indique qu’une ligne rouge a été franchie et que le capitalisme international n’a pas encore obtenu le droit de transformer les travailleurs en esclaves corvéables à merci.

 

Jeu de dupes

 

L’autre point important est l’illustration des relations ambigües entre donneurs d’ordre et sous-traitants. A chaque fois qu’un drame survient qui met en évidence un manquement des seconds, les premiers jurent qu’ils ignoraient tout de cela. C’est alors l’heure des promesses, des « nous allons adopter de nouvelles procédures pour permettre bla-bla-bla ». Un jeu convenu destiné à laisser passer l’orage et à éviter qu’il ne prenne l’envie à certains consommateurs de boycotter le produit. Mais dans la réalité, le fondement même de la sous-traitance est basé sur un principe implicite de transfert de mauvaises pratiques. Le donneur d’ordre veut de la qualité et de la rentabilité. Aux sous-traitants de s’adapter. Cela vaut pour l’industrie informatique comme pour les mines ou d’autres activités. Et rien ne changera sans une action convergente des consommateurs et des gouvernements. 

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jeudi 22 octobre 2020

La chronique du blédard : Des dattes, du vrac, de la mondialisation et de la politique économique

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 15 octobre 2020

Akram Belkaïd, Paris

 

 

« Ce qui est bon pour la General Motors est bon pour l’Amérique ». Cette phrase fut prononcée en 1953 par Charles Wilson lors de son audition par des élus américains qui devaient valider sa nomination au poste de secrétaire à la défense des États-Unis. Le problème, c’est que le candidat était aussi un actionnaire important du fabricant automobile General Motors (GM), ce qui faisait craindre des conflits d’intérêt. La réponse de Wilson est entrée dans l’histoire car elle entérinait l’idée que les stratégies d’une multinationale comme GM ne pouvait que servir l’Amérique. Depuis, les choses ont beaucoup évolué et il est établi aujourd’hui que les entreprises transnationales et les pays où se trouvent leur berceau peuvent avoir des intérêts totalement divergents.

 

En clair, et sans entrer dans une longue démonstration, la mondialisation et l’évolution du commerce international ont créé une situation où les États sont le plus souvent sur la défensive et où la notion de « patriotisme économique » est très souvent incompatible avec le libre-échange, l’ouverture des frontières, la libre circulation des capitaux, les opérations boursières (comme les offres publiques d’achat – OPA- hostiles ou amicales) et, bien entendu, les délocalisations. Certes, il arrive parfois que les gouvernements s’emparent d’un dossier brûlant, comme par exemple le rachat d’une entreprise par un concurrent étranger – comme c’est le cas aux États-Unis avec les sociétés chinoises qui y font leur marché – mais, de façon générale, l’idée qu’il pourrait exister en permanence un nationalisme économique n’est guère plus pertinente.

 

Dans cet ordre d’idée, l’Algérie semble constituer un cas à part. Il y a quelques jours, Kamel Rezig, ministre du commerce, s’en est pris aux exportateurs algériens de dattes en vrac. Au-delà de l’aspect comique de sa déclaration – emploi du terme « frac » au lieu de celui de vrac et référence au jeu de dominos pour insister sur la fermeté de sa stratégie (on appréciera ce genre de propos à sa juste mesure) – cette sortie en dit long sur les impasses du pays en matière de politique économique. De mémoire, je ne crois pas encore avoir entendu un dirigeant s’adresser aux Algériens pour leur expliquer quelle était clairement l’orientation de l’Algérie en la matière. Avons-nous entendu une phrase du type « le socialisme, c’est fini » ? Je ne le crois pas. Avons-nous entendu une phrase du type « notre choix, c’est l’économie sociale de marché et voilà ce que ça veut dire » ? Je ne le crois pas non plus.

 

Nos dirigeants, y compris ce gouvernement béni qui promet une « Algérie nouvelle » n’ont de cesse de dire que le pays est apte à entrer dans la mondialisation, à y jouer un rôle majeur, etc. En réalité, la navigation se fait à vue depuis la mise en parenthèse des réformes lancées à la fin des années 1980. Un jour, c’est vive la mondialisation, on signe avec une légèreté coupable un accord de libre-échange avec l’Union européenne (UE, 2005), on annonce urbi et orbi que l’on est candidat à l’admission à l’Organisation mondial du commerce (OMC), qu’on veut être un « hub » financier et qu’on veut être une « start-up nation ». Un autre, c’est le coup de volant dans l’autre sens. On vote des lois pour limiter à 49% la part des compagnies étrangères dans le capital des entreprises algériennes, on laisse la Bourse d’Alger s’étioler au fil des ans, on ne fait rien pour réformer l’administration tout en continuant à revendiquer une place – toujours pas accordée – au sein du G20. Nous sommes en 2020, l’Algérie ne fait pas partie non plus des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) ou d’autres clubs de pays émergents mais, trouvaille du présent chroniqueur, elle est membre à part entière des VILAIN (Venezuela, Irak, Libye, Algérie, Indonésie, Nigeria), autrement dit ces pays qui peinent à diversifier leurs économies et à sortir du tout pétrole.

 

Ce qui est intéressant avec la sortie de Kamel Rezig, c’est qu’il s’en prend aux exportateurs de vrac sans même comprendre que s’ils optent pour cette option, c’est uniquement parce qu’ils y trouvent leur compte. La question qui importe, c’est bien de savoir pourquoi une exportation après conditionnement, c’est-à-dire avec une plus forte valeur ajoutée, leur semble impossible alors qu’ils auraient plus à y gagner, du moins en théorie. Et là, on en revient à la politique économique et aux réformes. Le constat est évident : pour l’heure, l’environnement légal, fiscal et douanier fait obstacle à des exportations à valeur ajoutée. 

 

Les producteurs algériens de dattes trouvent tout simplement leur meilleur intérêt en exportant du frac, pardon, du vrac. Peu leur importe que ce vrac soit conditionné ailleurs, notamment en Tunisie, pour être réexpédié sous label tunisien. Ce type de circuit à plusieurs étapes existe dans le monde entier. Du miel est produit en Bulgarie, mis en pot en Slovénie et vendu sous label européen. Les autorités bulgares ne sonnent pas le tocsin parce que l’honneur de leur pays est bafoué. La réexportation fait, par exemple, la fortune de ports comme celui de Dubaï. En somme, c’est la règle du jeu imposée par la mondialisation. Les agents économiques sont rarement chauvins dans la conduite de leur activité, ce qui prime pour eux, c’est le compte de résultat. Point de wanetoutrisme en matière de commerce.

 

Le cours du baril ne repartira pas de sitôt à la hausse. Cela signifie que la diversification de l’économie est une urgence. L’Algérie n’est pas obligée de se plier totalement aux règles de l’ultralibéralisme. Elle peut, et doit, résister aux sirènes du libre-échange. Mais elle a surtout besoin d’une doctrine économique claire et d’un vrai débat sur les options stratégiques qui s’offrent à elles. La facilitation des exportations hors-hydrocarbures en fait partie et, si on y est favorable, il n’y a pas lieu de saupoudrer cela de considérations nationalistes qui ne font que compliquer la donne.

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mardi 30 mai 2017

La chronique économique : Heureuse, la mondialisation ?

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 24 mai 2017
Akram Belkaïd, Paris


La mondialisation ne cesse de faire débat et ce depuis que ce terme connaît la popularité que l’on sait. Remarquons d’abord que les premières discussions étaient plutôt d’ordre académique. Au début des années 1990, les économistes et les chercheurs s’interrogeaient sur la réalité concrète de cette transformation de l’économie globale. Vint ensuite la crise asiatique (1997) et les protestations populaires contre les projets de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) avec, notamment, les manifestations de Seattle en 1999. Dès lors, la mondialisation est devenue aussi une affaire d’opinions publiques et donc, de discours politiques.

Gagnants et perdants

La question habituelle est connue : la mondialisation est-elle heureuse ? En réalité, le questionnement a quelque peu évolué et c’est tant mieux. Aujourd’hui, la question fondamentale est la suivante : pourquoi la mondialisation n’est-elle pas heureuse pour tous ? Pourquoi crée-t-elle autant d’inégalités quand tant d’heureux élus en profitent aussi largement. Les gagnants sont plus ou moins identifiés. Ils s’agit d’acteurs dans les activités où les frontières ne sont plus (ou presque). Voilà déjà plus de deux décennies qu’ils tirent leurs épingles du jeu à l’image du secteur financier. Plus encore, c’est le cas des grandes multinationales et leurs cortèges de cadres qui sillonnent le globe ou pour qui une vidéo-conférence matinale avec des collègues d’Asie et d’Amérique est une routine.

Les perdants sont, entre autres, celles et ceux qui vivent du mauvais côté des flux économiques. On le sait, l’une des caractéristiques de la mondialisation est que l’on assiste à d’importants déséquilibres entre zones de production et de consommation. Les premières sont incapables de capter une part plus importante de la valeur ajoutée de ce qu’elles produisent pour des marchés extérieurs. De même, dans les zones de consommation, la délocalisation d’activités vers des sites de production à bas coûts entraine la dégradation du marché de l’emploi et la hausse des inégalités. Les défenseurs de la mondialisation estimaient que ce déséquilibre ne durerait pas et que les bienfaits des échanges commerciaux ouverts profiteraient à tous. Ils reprenaient en cela la théorie de David Ricardo (1772-1823) mais la réalité est différente.

Certes, la mondialisation contribue à faire sortir des pans de populations de la pauvreté comme c’est le cas en Chine. Mais les classes moyennes, elles, sont durement affectées y compris dans les zones de consommation que sont l’Europe ou l’Amérique du nord. Pour y remédier, des économistes avancent les pistes de relocalisations partielles. Dans un contexte où les discours sur le protectionnisme sont polarisants, il s’agirait d’un compromis destiné à atténuer les bouleversements engendrés par la globalisation.

Le poids des multinationales

Le problème dans l’affaire, c’est que l’on voit mal comment obliger les multinationales à sortir de leur schéma actuel d’organisation mondiale de leur production. On sait ainsi que plus de 40% du commerce mondial est le fait des échanges intra-firmes, autrement dit les échanges entre filiales d’une même multinationale. L’Organisation mondiale du commerce (OMC) demeure réticente à toute entrave aux échanges tandis que l’Union européenne (UE) se contente de vagues projets d’études pour promouvoir le « made in Europ » sans trop remettre en cause le dogme du commerce ouvert. Le dossier va peut-être évoluer en août prochain lorsque les Etats Unis, le Canada et le Mexique vont se retrouver pour rediscuter les termes de l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena). Si, d’aventure, Washington impose des tarifs douaniers à son voisin mexicain (pour inciter aux relocalisations), un nouveau chapitre de la mondialisation sera certainement ouvert.
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lundi 1 mai 2017

La chronique économique : Des vertus du commerce

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 26 avril 2017
Akram Belkaïd, Paris

Ces dernières années, et plus encore depuis l’élection de Donald Trump à la présidence des Etats Unis d’Amérique, il est de bon ton de décréter la fin de la mondialisation, du moins son entrée dans une nouvelle phase de repli. Les commentateurs en veulent pour preuve la volonté de l’hôte de la Maison-Blanche de redessiner le commerce de son pays dans un sens plus protectionniste. « America first », son slogan désormais célèbre, le pousse, par exemple, à réviser les termes de l'Accord de libre-échange nord-américain (Alena ou, en anglais, North American Free Trade Agreement – NAFTA) qui unissent son pays au Canada et au Mexique.

Il ne faut pas croire que la démarche de Trump est isolée. Certes, de manière traditionnelle, le parti républicain est favorable au libre-échange et fustige les lois protectionnistes. Mais, ces dernières années et face à la désindustrialisation continue des Etats Unis, des voix se font entendre pour réclamer une dose de protectionnisme afin de protéger les « bons » emplois américains. Le débat est loin d’être clôt et les initiatives de Trump sont mentionnées par ses adversaires et contempteurs pour prouver qu’il est un danger pour la paix.

L’esprit de Montesquieu…

En effet, ce qui fonde cette croyance fondamentale en faveur du libre commerce est que ce dernier est le premier facteur de stabilité entre pays. Autrement dit, des pays unis par les échanges de marchandises et de services ne se font pas la guerre. Le principe a été formalisé en son temps par Montesquieu dont les lignes qui suivent sont très souvent citées par les ouvrages et essais pro-mondialisation : « L’effet naturel du commerce est de porter à la paix. Deux nations qui négocient ensemble se rendent réciproquement dépendantes : si l’une a intérêt d’acheter, l’autre a intérêt de vendre ; et toutes les unions sont fondées sur les besoins mutuels. » (*)

Il est vrai que la Seconde Guerre mondiale puise une partie de ses causes dans le protectionnisme auquel se livrèrent les grandes nations industrialisées après la fin du premier conflit mondial. Il est vrai aussi que des frontières qui se ferment, des productions qui ne trouvent pas preneur sont des facteurs de tension. Mais il faut lire la suite de ce qu’écrit Montesquieu pour se rendre compte que le commerce libre n’est pas toujours la garantie d’un ordre tranquille. « Mais, si l’esprit de commerce unit les nations, il n’unit pas de même les particuliers. Nous voyons que dans les pays où l’on n’est affecté que de l’esprit de commerce, on trafique [au sens ancien de commercer légalement] de toutes les actions humaines, et de toutes les vertus morales : les plus petites choses, celles que l’humanité demande, s’y font ou s’y donnent pour de l’argent. »

… Et l’égoïsme

En clair, le commerce n’est pas vertueux par essence. Sa contribution positive vient du fait qu’il répond à des égoïsmes particuliers et qu’on ne saurait donc lui attribuer une quelconque contribution morale. Cela veut donc dire que lorsque ces égoïsmes entrent en confrontation, le commerce n’arrange rien. C’est la situation que la planète vit actuellement. Les productions n’étant plus nationales mais pouvant être facilement délocalisées, on se retrouve dans une situation de compétition féroce du fait de la multiplicité des fournisseurs et, dans une certaine mesure, de la réduction du nombre de débouchés. Si les vendeurs sont bien plus nombreux que les acheteurs, la crise est inévitable. Cela demande donc de réfléchir à une vraie régulation des échanges. Il faudrait pour cela que l’Organisation mondiale du commerce (OMC) refonde sa doctrine libre-échangiste. Ce qui est loin d’être assuré.

(*) Montesquieu, « De l’esprit des lois », (1748), livre XX, chapitre 2.
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jeudi 10 novembre 2016

La chronique du blédard : Trump, un séisme salvateur (pour la gauche) ?

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 10 novembre 2016
Akram Belkaïd, Paris

Après-coup, il est toujours facile d’expliquer le résultat surprise d’une élection. Les analyses qui ont immédiatement suivi la confirmation de la victoire de Donald J. Trump n’ont pas échappé à la règle. Triomphe du « vote caché », autrement dit celui que l’on n’avoue pas devant les caméras ou les sondeurs, colère des classes populaires blanches bien plus importante qu’on ne le croyait, défiance d’une partie de l’électorat de gauche à l’égard d’une candidate jugée trop centriste et trop proche des milieux d’affaires et des lobbies de Washington : voilà autant d’éléments qui aident à comprendre comment un héritier à la morale, à l’intégrité et aux compétences douteuses l’a emporté.

Par ailleurs, dans ce genre de circonstances, certains observateurs ne se privent pas de fustiger le peuple américain qui aurait mal voté. « Défaite de la culture et victoire de l’ignorance » a-t-on pu entendre ou lire ici et là. « Un pays qui a changé sans que je ne m’en aperçoive et qui n’est peut-être plus le mien » s’est lamenté de son côté Paul Krugman, prix de la Banque de Suède en sciences économiques 2008. Désagrément et déception obligent, on peut effectivement se laisser aller à traiter les électeurs et électrices (blanches pour la plupart d’entre elles) d’abrutis ou de racistes désormais assumés. Mais ce serait faire fausse route car l’un des enseignements majeurs de ce scrutin c’est que des millions d’électeurs qui ont voté pour Barack Obama en 2008 et en 2012 – et que l’on ne peut pas qualifier de racistes - ont préféré Trump à Clinton. Cela s’est bien vu dans les fameux « swing states », dont l’Ohio et la Pennsylvanie où la candidate démocrate a été battue alors que les projections la donnaient gagnante. « Quelqu’un qui a été battu par un Obama, à l’époque jugé plus à gauche qu’elle pendant les primaires démocrates de 2008, ne pouvait pas l’emporter face à Trump » s’est d’ailleurs écrié un journaliste de CNN durant la soirée électorale. Un éclair de lucidité bien tardif…

Il ne s’agit pas d’atténuer le caractère outrancier, xénophobe et misogyne du discours de Donald Trump. Il est évident que nombre de ses électeurs se sont identifiés à son propos, certains de ses partisans étant motivés par leur refus farouche de voir une femme accéder à la Maison Blanche. Mais se contenter de cela c’est se préparer à d’autres déconvenues - on pense notamment aux élections en Europe dont la présidentielle française d’avril prochain. De fait, il est important de comprendre que la défaite de Clinton est celle du consensus politico-médiatique néolibéral forgé au cours de ces trois dernières décennies et auquel la mal nommée gauche, américaine ou européenne, a (trop vite) succombé. Qu’on le veuille ou non, certains propos de Trump en matière économique auraient dû être tenus par les représentants du parti démocrate non pas seulement durant la campagne électorale mais depuis au moins 2008.

La crise financière et ce qu’elle a engendré comme drames et catastrophes a constitué une occasion perdue pour les démocrates qui n’ont pas su mener leur aggiornamento en matière de politique économique. Rien de fondamental n’a été remis en cause depuis ce séisme. La dérégulation enclenchée par le duo Reagan-Thatcher et poursuivie par Bill Clinton, la financiarisation croissante de l’économie et la sacralisation du libre-échange demeurent des dogmes qu’Hillary Clinton a juste feint d’égratigner. Comment s’étonner ensuite que des Etats industriels comme l’Ohio ou le Michigan lui tournent le dos ? L’Accord de libre-échange nord-américain (Alena) a détruit des millions d’emplois industriels aux Etats-Unis. Des emplois bien payés, pourvus d’une couverture sociale et bénéficiant de droits syndicaux. Contrairement à ce qu’affirment (aujourd’hui encore !) les chantres de la mondialisation heureuse, ils n’ont jamais été remplacés par des postes équivalents.

L’élection de Donald Trump n’est pas une bonne nouvelle. Elle ouvre la voie à de sérieuses turbulences géopolitiques. Mais elle pourrait offrir l’occasion à celles et ceux qui se disent progressistes de repenser le monde de demain et de bâtir enfin de vrais programmes de rupture et de changement. Cela passera par le refus des politiques d’austérité, par la mise en place de programmes de relance et par une vraie lutte contre les inégalités. Cela obligera à réfléchir sur les questions commerciales et à admettre que le protectionnisme n’est pas un mal absolu surtout quand il s’agit de défendre des emplois et de permettre l’industrialisation, ou la réindustrialisation, d’un pays ou d’une région. Pour les Européens, cela exigera de mettre (enfin) au pas une Commission européenne qui semble évoluer dans un monde hors-sol et qui continue à être obsédée par le libre-échange, la lutte contre les déficits et la dérégulation financière. Et pour des pays comme l’Algérie, cela exige de cesser de croire que le « marché » résoudra tout. A défaut, le monde ira de Brexit en victoires de Trump. Jusqu’à l’irréparable. Car, dans un contexte de désarroi social planétaire et d’ubérisation croissante de l’économie, c’est bien la guerre qui se profile à l’horizon.
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mardi 8 juillet 2014

La mondialisation a tué le (beau) football brésilien

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Il est des moments où le football s'imprègne d'éléments inexplicable voire surnaturels. C'est ce qui s'est passé durant la rencontre entre le Brésil et l'Allemagne avec cette incroyable défaite des auriverde. Sept buts à un ! Une fessée. Un carnage. Comment expliquer l'inexplicable ? Comment trouver une logique à tout cela au-delà du beau jeu et efficace pratiqué par les Allemands ?

On parlera pendant longtemps de la faiblesse psychologique des Brésiliens. De leur émotivité exacerbée, de la pression populaire qui s'est exercée sur les joueurs, de leurs larmes pendant les hymnes. Dès le départ, lors du match contre la Croatie, on a senti que cette équipe n'était pas un grand Brésil. Exception faite d'un attaquant hors pair, Neymar, et d'une charnière centrale solide, on avait la sensation de voir évoluer une vulgaire équipe européenne de deuxième division.

On parlera aussi de la tactique frileuse imposée par Scolari à l'image d'un Oscar interdit de franchir la ligne médiane lors du quart de finale contre la Colombie. On parlera encore et encore de Fred et de Hulk, deux joueurs qui n'ont rien de brésilien et dont on se demande ce qu'ils faisaient dans cette équipe. On pourra même regretter certaines absences : Coutinho, Lucas et même Ronaldinho sans oublier Kaka. De même, on se demande pourquoi Maxwell n'est pas entré sur le terrain au moment où il était évident que Marcello avait du mal à tenir son couloir.

Mais une chose est certaine. Les joueurs brésiliens ne sont plus ce qu'ils étaient. Le football brésilien a changé. Il a muté. Et la mondialisation en est responsable. Il fut un temps où les joueurs brésiliens ne partaient en Europe qu'à l'âge mûr, après avoir gagné leurs galons chez eux. On pense notamment à Falcao, Zico ou même Socrates sans oublier le roi Pelé qui n'est allé au Cosmos de New York qu'avec le statut de semi-retraité.

Aujourd'hui, les joueurs brésiliens partent très jeunes. Arrivés en Europe, ils perdent de leur spontanéité, s'obligent à lisser leur jeu, à renoncer à la fantaisie et au romantisme qui font le beau jeu. Avec ses contrats mirobolants et son industrie des transferts, la mondialisation tend à uniformiser le jeu dans le sens voulu par les clubs les plus riches, comprendre les Européens. C'est à cela que devraient réfléchir les responsables du football brésilien. Mais une chose est certaine : la défaite du Brésil face à l'Allemagne est peut-être le signe que le beau jeu auriverde n'est rien d'autre qu'un souvenir du XXème siècle. En matière de football, le XXIème siècle a commencé au stade de Bello Horizonte.
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jeudi 16 mai 2013

La chronique économique : La mondialisation heureuse et le drame de Rana Plaza

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 15 mai 2013
Akram Belkaïd, Paris

Heureuse, la mondialisation ? Cela dépend pour qui comme en témoigne la tragédie qui vient de se dérouler au Bangladesh avec l’effondrement d’un bâtiment de neuf étages abritant une usine textile à Savar, près de la capitale Dacca. Le bilan de cette catastrophe est lourd : Au moins 1127 morts sur les 3500 employés de ce complexe appelé Rana Plaza. On sait que de nombreux travailleurs ont alerté leurs supérieurs sur l’apparition de fissures dans le bâtiment mais que ces derniers leur ont imposé de continuer leur labeur.

Les profits contre la sécurité

Bien entendu, la responsabilité directe de ce drame incombe aux propriétaires de cette usine, des Bangladais qui se sont enrichis grâce à la sueur de leurs compatriotes, payés une misère et obligés de travailler dans des conditions pires que ce que décrivait Dickens dans ses romans à propos de l’Angleterre industrielle du 19ème siècle. La règle d’or de ces esclavagistes est simple : la réduction maximale des coûts garantit les plus gros bénéfices. Du coup, ils rognent sur les dépenses de sécurité, de formation et d’hygiène. Et cette situation n’est pas propre au Bangladesh, pays qui est le deuxième exportateur mondial de textile avec des recettes annuelles de près de 30 milliards de dollars (80% des exportations du Bengladesh). En Chine comme dans n’importe quel pays du sud-est asiatique mais aussi en Afrique subsaharienne, il existe des millions d’usines dangereuses pour leurs propres employés.

Dans le cas du textile, les donneurs d’ordre se trouvent essentiellement en Occident. Depuis la catastrophe de Dacca, c’est à qui rivalisera en déclaration de bonnes intentions. Ainsi, la société suédoise H&M a-t-elle promis de revoir les conditions de sécurité de ses fournisseurs en ayant recours à des inspections indépendantes. Que ne l’a-t-elle fait avant ! Il faut savoir aussi que tous les grands noms du textile mais aussi les chaînes de distribution comme Wal Mart ou Carrefour sont présents au Bengladesh. La question est simple : à qui ces symboles de la mondialisation vont-ils faire croire qu’ils ignoraient les conditions de travail dans ces usines ? Cela fait plusieurs décennies que les syndicats et les ONG tirent la sonnette d’alarme à propos de cette question. En vain.

A ce sujet, on peut revenir en arrière à la fin des années 1990 quand se négociait la libéralisation totale du commerce mondial du textile. A l’époque, le discours des grands donneurs d’ordre était que cette ouverture allait profiter aux pays pauvres car cela allait leur offrir des revenus supplémentaires. Ces mêmes acteurs s’étaient alors engagés à prévenir tout dumping social et à faire en sorte que les conditions minimales d’hygiène et de sécurité soient respectées chez leurs fournisseurs. De belles promesses…

Des salaires dérisoires

La question de la responsabilité des donneurs d’ordre se pose aussi quant aux salaires de misère payés par l’industrie textile du Bangladesh. Trente euros, c’est le salaire mensuel moyen versé dans les quelques 4 500 usines dans les alentours de Dacca. C'est-à-dire le prix de vente d’un tee-shirt dans un magasin en Europe ou en Amérique du nord… Cela donne une indication sur les marges réalisées par les grandes marques de vêtements et de distribution. Pour elles, la mondialisation est bien plus heureuse qu’elle ne l’a été pour les victimes de la catastrophe de Rana Plaza… Pourtant une chose certaine : une revalorisation des salaires ainsi qu’une amélioration des conditions de travail des employés du textile au Bangladesh ne pénalisera guère les profits de l’industrie textile mondiale pas plus qu’elle n’entamera les dividendes de ses actionnaires.
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lundi 15 avril 2013

La chronique économique : Mondialisation et évasion fiscale

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 10 avril 2013
Akram Belkaïd, Paris
 
Les récentes péripéties politico-judiciaires en France avec l’affaire Cahuzac ainsi que les révélations de plusieurs journaux à propos des comptes détenus dans des paradis fiscaux par plusieurs milliers de personnalités à travers le monde appellent plusieurs commentaires. On peut d’abord s’étonner de la faiblesse des Etats dans leur incapacité à lutter contre l’évasion fiscale. Tant d’argent « gris » qui échappe à la vigilance du fisc mais aussi à celle des services de renseignement et des chancelleries diplomatiques, cela ne peut pas relever d’un simple défaut de fonctionnement ou de quelques incompétences. Non, visiblement, il s’agit de systèmes organisés, bien pensés, avec l’aval des pouvoirs politiques.
 
Des politiques impliqués
 
En clair, on est en droit de se demander si ces pouvoirs n’ont pas été engagés jusque-là vers une certaine tolérance pour ne pas dire une indulgence coupable à l’égard des fraudeurs. Bien sûr, il est clair que certains de ces dirigeants sont directement concernés puisque, eux aussi, dupent l’Etat et le pays qu’ils sont censés servir. La non-application des lois, le manque de zèle dans la lutte contre la fuite de capitaux, tout cela aurait donc d’abord servi des élus et des responsables indignes de la confiance mise en eux. Mais, bien sûr, il n’y a pas que cela. Les politiques ont aussi regardé ailleurs parce que cela avait pour but de ne pas effaroucher de riches contribuables dont on a accepté qu’ils fassent fuir une partie de leur argent dû à l’Etat au titre qu’ils payaient tout de même des impôts. Quoi qu’il en soit, cette indulgence est d’autant plus condamnable qu’elle oblige à s’interroger sur la manière dont de nombreux partis politiques se financent. En effet, rien ne dit que l’affaire Cahuzac ne cache pas non plus un sombre dossier de financement politique. La justice française le dira bien assez tôt…
 
Par ailleurs, il est temps d’admettre que la mondialisation est aussi synonyme d’évasion fiscale. Tous les circuits mis en place pour faciliter la circulation des capitaux dans le monde servent aussi (et surtout ?) les fraudeurs en tous genres et il n’est pas interdit de se demander si, finalement, la globalisation n’est pas âprement défendue pour cette raison. Partout dans le monde, des élites politiques et économiques ont compris tout le parti qu’elles pouvaient tirer de l’existence de lois plutôt souples en matière de contrôle des flux financiers. C’est pourquoi ces élites ne font rien pour interdire les paradis fiscaux. Sans exagérer, on est aussi en droit de se demander quel est ce monde où l’on peut envahir un pays souverain sur la base de renseignements infondés et prétendre dans le même temps qu’il est difficile de mettre au pas des micro-Etats dont le seul but est d’attirer de l’argent qui échappe au fisc ou, plus grave encore, qui provient des activités criminelles de plus en plus rentables des mafias (drogue, armes ou trafics d’êtres humains).
 
Une affaire de démocratie
 
La mondialisation financière a affaibli les Etats. Elle a sapé leur capacité à prélever l’impôt de manière équitable puisqu’aujourd’hui, les classes moyennes sont celles qui sont le plus affectées, car incapables de se payer les services d’aigrefins spécialisés dans les montages financiers. On peut citer aussi les classes populaires, pour la plupart soumises à la TVA, cet impôt des plus injustes puisqu’il est le même pour tous, quel que soit le niveau de revenus. Dès lors, on peut se dire que les politiques devraient désormais être jugés sur leur capacité à stopper l’évasion fiscale. Il y va, ni plus ni moins, de l’avenir de la démocratie.
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mardi 17 janvier 2012

La chronique économique : DE LA CHINE ET DU REEQUILIBRAGE DE L’ECONOMIE MONDIALE

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 11 janvier 2012
Akram Belkaïd, Paris

Atterrira - n’atterrira pas ? Cette interrogation à propos de l’économie chinoise est devenue un thème récurrent de la presse économique et financière. On sait que la croissance chinoise ne cesse d’impressionner la planète entière depuis déjà deux décennies. Or, de manière régulière, des prévisions alarmistes font état d’un début de sa surchauffe (hausse de l’inflation, revendications salariales, augmentation des stocks, baisse des exportations) avec, à la clé, des craintes sur les conséquences locales mais aussi mondiales d’une baisse d’activité qui finira bien par arriver puisque, comme le dit l’adage, les arbres ne poussent jamais jusqu’au ciel.

UN SIGNE DE RALENTISSEMENT ?
Il y a peu, la publication du solde annuel du commerce extérieur chinois de 2011 a relancé ces interrogations. En effet, l’excédent n’a atteint «que» 155 milliards de dollars, soit son niveau le plus bas depuis 2005. Pour nombre d’observateurs, c’est la preuve que le modèle chinois basé sur les exportations commence à s’essouffler, notamment en raison de la crise financière mondiale. Pour l’économiste Nouriel Roubini - désormais mondialement célèbre pour avoir prédit la crise financière de 2008 -, l’année qui débute, et plus encore celle de 2013, risquent d’être celles du dur retour à la réalité pour la Chine avec un effondrement de ses ventes à l’étranger et une chute brutale de sa croissance.
Une perspective que les autorités chinoises n’écartent pas totalement. Depuis plusieurs mois, Pékin fait ainsi entendre une nouvelle musique à propos de son modèle économique et du « développement harmonieux » du pays. Ainsi, pour le régime chinois, il est de plus en plus urgent de développer la consommation intérieure, seule levier capable de prendre le relais des exportations. Dans le même ordre d’idée, Pékin parle aussi de modernisation de son système financier : ce qui ne veut pas dire pour autant qu’il y aura recul sur le dossier très controversé de la parité yuan-dollar (cela même si une partie des candidats américains à l’investiture du Parti républicain semble vouloir faire de ce point l’un des thèmes majeurs de la campagne électorale américaine pour la présidentielle de novembre prochain).
Cette relative contre-performance du commerce extérieur chinois conforte le discours de celles et ceux qui, essayant de défendre les vertus de la mondialisation, ont toujours expliqué que la Chine arriverait tôt ou tard à un tel niveau de développement que cela en fera un grand client des pays développés (des pays dont, en attendant, elle a aspiré une partie des emplois, mais aussi des technologies et du capital…). L’argument est connu. Une fois développé, l’ex-Empire du Milieu, en tant que marché à pouvoir d’achat croissant, offrira de nouvelles perspectives aux exportateurs des pays développés, lesquels, hausse du coût du travail chinois aidant, auront tout intérêt à relocaliser leurs emplois en Europe ou en Amérique du Nord.

LA CHINE INNOVE

Malheureusement, ce raisonnement ne tient guère la route car il est fondé sur une erreur fondamentale qui consiste à croire que la Chine mettra du temps à rattraper le reste du monde en matière d’innovation et de techniques de pointe. Or, selon un récent rapport du cabinet Thomson Reuters, ce pays vient de passer en tête devant les Etats-Unis et le Japon en matière de dépôt de brevets (314.000 en 2010). En 2015, la Chine devrait même avoir enregistré le dépôt de 500.000 brevets contre seulement 400.000 aux Etats-Unis. Si elle se réalise, une telle prévision démontrera une chose : la Chine n’est plus seulement «l’atelier du monde», car elle concurrence d’ores et déjà les pays développés dans les secteurs à forte valeur ajoutée.
L’hypothèse d’un rééquilibrage apparaît donc pour ce qu’elle est : un simple vœu pieu destiné à mieux faire passer la pilule amère des délocalisations et des conséquences de la libéralisation globale du commerce mondial.

dimanche 9 mars 2008

La chronique économique : Unilever, acteur et révélateur de la mondialisation

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 5 mars 2008

La vie interne et la transformation continue des multinationales sont, sans conteste, une large source d’enseignements et peuvent même s’avérer bien plus instructives que nombre d’analyses géopolitiques. C’est le cas par exemple d’Unilever, ce géant de l’agroalimentaire et des produits de grande consommation, dont chaque mouvement sur l’échiquier global ne passe jamais inaperçu.


Il y a quelques jours, cette firme, présente sur les cinq continents, a annoncé que son conseil de direction ne comporterait plus de membres de nationalité britannique ou néerlandaise. L’annonce n’a rien d’anodin car c’est bien une page qui se tourne dans l’histoire de ce groupe, dont les origines et la matrice sont anglo-hollandaise. En effet, c’est en 1930 que la société anglaise Lever - qui fabriquait alors des savons et des produits d’entretien - a fusionné avec Unie, qui, de son côté, fabriquait de la margarine aux Pays-Bas.

INTERNATIONALISATION DES DIRIGEANTS

Le fait qu’Unilever ne comptera plus parmi ses hauts dirigeants de membres ayant l’une de ses deux nationalités « originelles » confirme que les grandes multinationales deviennent peu à peu des transnationales, passant au-dessus des Etats et des drapeaux, et étant même capables - cela arrivera bien un jour - de s’acheter une terre pour en faire leur propre « pays ».

Mais il n’y a pas que cette question de l’aspect hors-nationalité des grandes sociétés. Ce qu’il y a d’intéressant dans le cas Unilever, c’est que le nouveau conseil de direction comportera 7 membres, dont un Français, trois Américains et, surtout, deux Indiens et un Zimbabwéen. Voilà, représentée de manière concrète, une autre réalité de la mondialisation. Jusqu’à présent, on parlait beaucoup des cadres supérieurs qui passaient d’un continent à l’autre. Aujourd’hui, ce sont les directions des grands groupes qui deviennent internationales. Il y a vingt ans, qui aurait pu prédire que l’un des patrons d’Unilever serait de nationalité indienne ? Et ce n’est qu’un début en attendant que Chinois, Vietnamiens ou Egyptiens ne rejoignent le cercle fermé des grands dirigeants d’entreprises globalisées.

Ces dernières sont-elles pour autant multiculturelles ? Le débat n’est pas tranché. Ce qui lie des Français, des Américains, des Indiens et un Zimbabwéen à la tête d’une grande entreprise comme Unilever, c’est avant tout le partage des mêmes conceptions de l’économie de marché et de la nécessité de rémunérer comme il se doit les actionnaires. Bref, la vision libérale de l’économie est le premier ciment qui peut unir ces hommes.

Pour autant, même s’il a été éduqué dans les plus grandes écoles occidentales, un haut cadre indien n’aura jamais une vision exactement identique à celle de son homologue américain ou français. Du coup, la manière dont ces multinationales font cohabiter ces nationalités est donc, à elle seule, un vaste sujet d’étude dont la partie visible est le développement fulgurant des activités de conseil en environnement multiculturel.

CAP SUR LES PAYS EMERGENTS

L’autre annonce d’Unilever, qui mérite d’être signalée, concerne sa décision de créer une grande division incluant non seulement l’Asie et l’Afrique mais aussi l’Europe de l’Est qui, jusque-là, était rattachée à la division d’Europe de l’Ouest. Cette réorganisation témoigne de la volonté d’Unilever d’axer ses efforts sur les pays émergents, là où les niveaux de consommation restent bien en deçà de ce qui existe dans les pays développés. Unilever n’est pas la seule transnationale à opérer ce basculement, et cela promet de grandes batailles à coup de millions de dollars pour le contrôle des marchés émergents.

Pour des pays qui tentent, vaille que vaille, de s’insérer dans le commerce international, c’est le cas par exemple du Maroc ou de la Tunisie, le mouvement d’Unilever démontre qu’il est temps pour eux de commencer à regarder vers l’Est et le Sud plutôt que de tout miser sur les marchés européens et nord-américains, qui sont certes les plus solvables mais aussi les plus saturés et les plus limités en matière de potentiel de développement. C’est ce qui explique, entre autres, pourquoi de nombreux pays du Sud tentent aujourd’hui de signer des accords de libre-échange entre eux.