Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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jeudi 27 avril 2017

La chronique du blédard : Voter Macron ? Oui, hélas…

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 27 avril 2017
Akram Belkaïd, Paris

Should I vote or Should I not ? Au soir du 21 avril 2002, à la grande colère de quelques camarades, j’avais jugé qu’il fallait s’abstenir de voter au second tour de l’élection présidentielle française qui allait opposer, deux semaines plus tard, Jacques Chirac à Jean-Marie Le Pen. Pour moi, il ne faisait nul doute que le président l’emporterait sans avoir à bénéficier des voix de gauche. « Tu ne te rends pas compte, c’est l’honneur de la France qui est en jeu ! » s’était alors emportée une amie. Ma réponse fut que l’honneur de ce pays était déjà souillé avec la présence d’un homme tel que Jean-Marie Le Pen au second tour et qu’il était trop tard pour feindre de réagir à la lente dérive ultra-droitière de la société française. J’expliquais aussi qu’un score fleuve réalisé par Jacques Chirac lui donnerait toutes les cartes en main et lui permettrait d’effacer les quelques avancées sociales enregistrées lors de sa cohabitation avec le premier ministre « socialiste » Lionel Jospin.

Quinze ans plus tard, nous revoici au même point. En pire. Le Front national vole de records électoraux en records d’audience. Ses idées se sont banalisées et, contrairement à 2002, aucune émotion majeure n’est palpable. Un parti antirépublicain, néofasciste, raciste, antisémite et islamophobe est aux portes de l’Elysée mais cela n’indigne guère. Où sont les manifestations de 2002 ? Où est l’émotion ? La colère ? Chirac avait refusé le débat d’entre-deux tours. Cette fois, la confrontation télévisée aura lieu (on peut craindre le pire…). Marine Le Pen est ainsi jugée fréquentable et on entend même des experts expliquer d’un ton enjoué sur une radio publique que le Front national n’est juste qu’un parti « ethnocentriste » (*). Nous voilà rassurés…

Quinze ans après le tristement célèbre 21 avril 2002, le FN a réussi son pari. Le voici dans la place et accepté. En face de Marine Le Pen, on trouve donc Emmanuel Macron, un candidat qui, au nom de cette satanée pensée unique ayant déjà fait tant de dégâts, ne fera qu’ajouter du mal au mal s’il est élu. A l’Elysée, il poursuivra l’œuvre de démolition sociale entamée depuis bientôt trois décennies. Mais malgré mon écœurement, malgré toute la difficulté que j’éprouve à l’admettre, je pense qu’il est néanmoins nécessaire de voter pour lui.

Ce n’est pas de gaité de cœur que j’écris ceci (et il heureux que le choix ne doive pas porter entre Le Pen ou Fillon…). Emmanuel Macron, ce bébé politique à moustache, est l’incarnation d’un système qui doit nécessairement être combattu pour ce qu’il représente comme régression sur le plan des droits sociaux. Il suffit de voir qui le rejoint pour comprendre de quoi la suite va être faite. Chantre de l’Ebitda, homme des marchés, homme des banques d’affaires, homme de la mondialisation néolibérale et homme de l’Europe mercantile, financière et libre-échangiste : son élection sera annonciatrice de combats à venir, de mobilisations indispensables. Son élection sera aussi, en cas de défaite de ces mobilisations et d’incapacité à bâtir des alternatives solides, la quasi-certitude que Le Pen sera élue en 2022. Et pourtant, il faut se résoudre à voter pour lui afin de faire barrage au Front national.

Nombre de mes amis et camarades ont voté pour Jean-Luc Mélenchon. La défaite de leur candidat les met dans une grande colère. Amers, ils ont raison quand ils affirment que Macron et Le Pen vont de pair. L’un est « le » système, l’une est ce qui le conforte (mais pas que). On agite l’épouvantail brun et on fait passer privatisations et dérégulations. Sauf que, comme dans les films de monstres, il arrive souvent que la créature échappe à tout contrôle. Ces amis insoumis ne veulent pas aller voter le 7 mai. Je ne peux que les comprendre. Entre la peste et le choléra, on a le droit de ne pas choisir. Mais, chez certains d’entre eux, je ne peux m’empêcher de détecter une posture plutôt désinvolte, facile. Une ingénuité née de leur propre confort face à une situation qui pourrait déraper. Au fond d’eux-mêmes, tranquilles, ils ne peuvent ignorer que Le Pen et ses affidés ne commenceront pas par « eux ». Et quand ils me demandent pourquoi je vais tout de même me déplacer aux urnes pour faire obstacle à Le Pen, je réponds qu’il est bien plus facile de finasser et d’avoir des états d’âmes quand on s’appelle Jean-Luc, Clémentine, Charlotte ou Alexis que lorsqu’on se prénomme Karim, Ousmane, Jacob, Latifa, Rachel ou Aminata. Contrairement à celles et ceux qui relativisent la menace frontiste – et qui estiment pouvoir se passer de voter -, ces derniers savent que le Front national au pouvoir représente pour eux, via nombre de ses électeurs et sympathisants, une menace physique immédiate. Et cela suffit comme raison pour s’y opposer.

Ne pas voter au second tour mais résister ensuite en cas de victoire de Le Pen ? Faut-il parier sur la mobilisation qui surviendra si le FN l’emporte ? Certains le feront, sûrement. Mais pas tous. Si ce cauchemar se concrétise, la désillusion risque d’être cruelle et très révélatrice sur ce qu’est, comme ce que fut en d’autres temps, la société française. Car le Front national au pouvoir, ce sera un gigantesque souffle d’air provoqué par le retournement de vestes. Ils sont nombreux à se revendiquer des républicains futurs résistants au cas-où mais à être, en réalité, prêts à rejoindre ce parti comme jadis certains progressistes rejoignirent avec enthousiasme les rangs de la révolution nationale. On le voit déjà au sein du monde médiatique avec cette déférence dont usent certains journalistes ou chroniqueurs de renom en s’adressant au FN. On l’entend aussi avec cette petite musique jouée sur l’air du « mais, voyons, tous les électeurs du FN ne sont pas des racistes… » Oui, c’est bien vrai, tous ne le sont pas mais cela ne signifie absolument pas qu’aucun d’eux ne l’est. Dans les rangs des supporters de Marine Le Pen, on ne se gêne pas pour parler de « bougnoules, de youpins et de négros à virer ». Il est vrai que, quand on s’appelle Jean-Luc, Alexis, Charlotte ou Clémentine, on n’encaisse pas ce genre de promesse de la même manière que les principaux concernés. On ne ressent pas la même inquiétude. On ne se pose pas la question de savoir s’il faut commencer à réfléchir de manière sérieuse à quitter un pays qui risque de s’avérer inaccueillant, que dis-je, dangereux.

Voter Macron n’est qu’un moyen technique pour empêcher Le Pen d’accéder à l’Elysée. C’est simplement choisir son adversaire et s’offrir un sursis qui peut être bénéfique. On peut lui donner sa voix tout en lui signifiant qu’il ne s’agit pas d’une allégeance ou d’un chèque en blanc. On peut même, ce qu’aurait dû faire la gauche en mai 2002, organiser dès le lendemain du deuxième tour une manifestation destinée à lui faire comprendre qu’il devra compter avec l’opposition de la gauche, la vraie (pas celle qui attend de lui des postes et quelques rentes). Ce serait une manière de l’empêcher de revendiquer un vote qui n’a servi qu’à empêcher Marine Le Pen d’accéder au pouvoir. Mais les leaders de gauche, la vraie, sont-ils capables de s’entendre pour organiser une telle manifestation qui permettrait de prendre date pour la suite du quinquennat (et d’annoncer les couleurs pour les législatives) ? Pas sûr…

Au-delà de l’arithmétique et des votes à nez-pincés, il est tout de même possible que Marine Le Pen soit élue le 7 mai prochain. Si cela doit arriver, alors Be it ! Les Français, tous les Français, mériteront alors ce qui leur arrive. Peut-être, d’ailleurs, est-il trop tard pour ce pays dont la classe politique et les élites ont préparé depuis des années cette catastrophe. Il faudra alors se battre, peut-être même au vrai sens du terme. Et si jamais l’hypothèse d’une victoire de Le Pen se concrétise, les Karim, Ousmane, Jacob, Latifa, Rachel ou Aminata – qu’ils soient ou non français et qu’ils soient ou non tentés par l’abstention ou par le vote blanc - risquent d’éprouver bien vite un immense sentiment de solitude.


(*) Le Téléphone Sonne, 24 avril 1017

jeudi 23 mars 2017

La chronique du blédard : Ni Macron, ni Fillon

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 23 mars 2017
Akram Belkaïd, Paris

Au départ, on s’était dit qu’un bon polar scandinave ou japonais ferait l’affaire ou bien, qu’avec un peu de courage, il serait peut-être possible de terminer l’un des multiples articles censés être rendus à une date butoir depuis longtemps dépassée. Une autre voix suggérait de rattraper le retard en matière de séries, de celles dont on n’a vu que les premiers épisodes il y a, on ne sait plus quand, et qui en sont aujourd’hui à la quatrième voire la cinquième saison. Tout sauf ce débat, se disait-on.

Et puis, un ado a voulu voir « le baston ». On a cherché à l’en dissuader mais devant son insistance, il a bien fallu s’installer avec lui devant le grand petit écran. Disons tout de suite que le boutonneux à la voix en perte d’octaves n’est pas resté assis plus d’une heure. Son écoute fut néanmoins attentive ponctuée parfois de questions pour mieux comprendre ce dont il s’agissait ou pour se faire préciser une notion agitée par l’une ou l’un des impétrants. A cela s’ajoutait quelques rires et applaudissements quand l’ineffable Jean-Luc faisait donner l’artillerie. Au final, avant de se lever pour rejoindre ses pénates, nous laissant accroché et incapable d’user de la télécommande pour regarder autre chose ou pour tout simplement s’endormir à une heure décente, il eut cette phrase en forme de couperet : « ‘Elle’ se comporte comme si elle avait déjà gagné. »

Et c’est effectivement cette même impression que nous avons retiré de ce premier débat pour l’élection présidentielle française. Bien sûr, se comporter comme si l’on avait déjà emporté la partie ne signifie pas qu’on va y arriver. Il est encore trop tôt pour avancer tel ou tel pronostic mais, c’est ainsi, il y a cette petite sensation désagréable, que disons-nous, ce malaise croissant qui incite à penser qu’avril prochain sera un remake de celui de 2002. On dira que c’est prévu depuis longtemps et que plus personne ne doute que la patronne du Front national sera qualifiée pour le second tour du scrutin. Précisons alors notre pensée. Cela risque bien d’être un autre « 21 avril » mais en pire.

Et ce pire pourra prendre plusieurs formes lesquelles pourront même se confondre car elles ne sont pas antagonistes. Il y a d’abord la possibilité d’un gros score, c’est-à-dire d’une avance bien plus importante que prévu. Une avance qui fera planer le doute sur le deuxième tour et qui empêchera la répétition du scénario 80%-20% de 2002. Le fumet putride qui se dégage actuellement du monde politique français contribuera à ce gros score. Pas un jour ne passe sans que des révélations ne tombent à propos du clientélisme et de l’affairisme ambiants. L’argent, les privilèges, le mépris du peuple et, surtout, cette certitude d’avoir le droit de ne pas respecter le droit, voilà ce dont il est question.

Quand les historiens se pencheront un jour sur cette période, ils relèveront à quel point la France ressemble désormais à ses post-colonies de la françafrique. Des margoulins qui paient des cadeaux à des hommes politiques – avec du cash dont on se doute qu’il vient d’Abidjan, de Libreville ou de Ndjamena en attendant que l’on apprenne qu’il pourrait aussi provenir d’Alger ou de Rabat… Des élus qui estiment que l’argent public leur appartient ainsi qu’à leur famille… Certes, l’Etat de droit fonctionne encore. La justice enquête. Corruption, abus de bien social, faux et usage de faux, escroquerie aggravée, recel,… Mazette, la belle liste que voilà ! Mais le mal est fait. En d’autres temps, la colère sourde et silencieuse, celle à propos de laquelle Jean-Paul Delevoye, alors médiateur de la République – c’était en février 2010 – avait tiré un signal d’alarme, se serait exprimée par le biais d’une jacquerie ou l’érection de barricades dans les rues de Paris. Aujourd’hui, le seul débouché pour cette rage multiforme est le vote pour le Front national.

Il y a ensuite cette vacuité que l’on a ressenti en entendant les autres candidats étaler des mesures et des promesses auxquelles ils semblent si peu croire. En l’état actuel des choses, deux adversaires semblent possibles face à la candidate frontiste : Emmanuel Macron ou François Fillon. D’un côté, la dynamique du vide, le « globish » à la sauce Molière, c’est-à-dire ce discours creux que l’on peut entendre dans les séminaires de motivation pour managers en quête d’avancement et de développement personnel. Du langage « HEC », si l’on préfère. De l’autre, le visage d’un Thénardier de notre temps, réactionnaire et partisan d’une thérapie de choc néolibérale dont on comprend tout l’intérêt qu’il a à se faire élire pour suspendre à son profit le temps de la justice.

Qu’il s’agisse de Macron, chouchou de la presse centre-gauche-caviar – qui a vu en lui le vainqueur d’un débat (!) – ou de Fillon visiblement heureux de ne pas avoir été malmené par deux « journalistes », au vrai des péagistes appelés à uniquement passer les plats, l’idée générale est que la candidate FN sera battue au final. Qu’entre les deux tours, la « mobilisation républicaine » battra son plein et que, comme 2002, des électeurs se rendront dans les bureaux de vote, les doigts pinçant leurs nez, afin de « faire barrage » en votant pour un candidat qui n’a pas forcément leurs faveurs. Attention à ce genre de certitudes… En tant qu’auteur de ces lignes, nous ne saurions prétendre au rôle d’échantillon représentatif mais qu’il soit dit, et la conviction est largement partagée, que ni Emmanuel Macron ni François Fillon ne méritent un bulletin de vote et cela même au nom d’un sauvetage républicain dont on ne peut oublier qu’il fit tant de cocus en 2002.
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samedi 9 janvier 2016

La chronique du blédard : Haro sur les binationaux

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 7 janvier 2016
Akram Belkaïd, Paris
 
Il est impossible, ces derniers temps, d’échapper au « débat » concernant les intentions du gouvernement français en matière de déchéance de nationalité pour les auteurs d’actes terroristes (débat polémique bien utile pour faire oublier le reste…). Dans un premier temps, le président François Hollande, marqué de près par son Premier ministre Manuel Valls, envisageait de restreindre cette mesure aux seuls binationaux au prétexte (fallacieux) que la France ne saurait créer des apatrides et cela eu égard à ses engagements internationaux.
 
On connaît le tollé que ce projet a déclenché au sein de la gauche ainsi que l’émotion qu’il a provoqué au sein des communautés d’origine étrangère et plus particulièrement maghrébine. Commençons d’ailleurs par une précision fondamentale. Etre contre le fait que cette mesure ne vise que les terroristes binationaux, comprendre les franco-maghrébins ou les franco-sahéliens car c’est bien de ces deux catégories qu’il s’agit, ne signifie en aucun cas que l’on fasse preuve de la moindre indulgence ou compréhension à l’égard du terrorisme. C’est simplement une question de principe. Car, de deux choses l’une, soit la France continue d’affirmer que ses citoyens sont tous égaux en droits et devoirs soit elle entérine l’idée qu’il existe au moins deux sinon plusieurs catégories de citoyenneté.
 
On sait que la bataille de l’intégration n’est pas simple à mener. Pour diverses raisons, la marginalisation sociale n’étant pas la moindre, des pans entiers de la population ont déjà du mal à se considérer comme français (et une récente enquête de l’Ined vient de montrer l’ampleur de la discrimination qu’ils subissent). Comment alors « faire nation » si l’on explique demain à un jeune franco-algérien que ses amis français « de souche » seraient moins punis que lui s’ils venaient à basculer dans le terrorisme puisqu’ils conserveraient leur nationalité ? Qu’est-ce donc que cet égalité entre citoyens si elle ne répond pas à l’exigence suivante : même devoirs, mêmes droits et, en cas de crime, même peine ? Comment faire en sorte que l’idée d’une différence de statut, laquelle serait institutionnalisée, ne soit pas intériorisée par une jeunesse en proie à de nombreux doutes identitaires ?
 
Il est des pays où la règle du jeu est claire. Dans les monarchies du Golfe, la naturalisation est un fait rare et la notion d’intégration de populations d’origine étrangère n’existe pas. Indiens, Pakistanais, Syriens, Egyptiens, Palestiniens ou Tunisiens savent qu’ils n’obtiendront jamais la nationalité du pays qu’ils bâtissent et dans lequel ils sont parfois installés depuis deux ou trois générations. Il arrive qu’elle soit tout de même accordée à quelques rares élus mais ces derniers n’ignorent pas qu’elle restera toujours en suspens, étant susceptible d’être retirée à tout moment notamment pour des raisons politiques. Naturalisé saoudien ou émirati, un syrien sait par exemple qu’il doit filer doux – comme ne pas se mêler de politique - pour ne pas être renvoyé dans son pays d’origine…
 
La France s’enorgueillit d’être aux antipodes de ces systèmes censitaires et ségrégationnistes. Mais concevoir une peine réservée à une partie bien précise de sa population, et cela quelle que soit la gravité du crime commis, n’est pas digne d’elle. C’est aussi créer un dangereux précédent. Aujourd’hui, c’est la déchéance de nationalité pour les binationaux auteurs d’un crime terroriste. Et demain ? La peine de mort ? Et puisque l’on est dans cette logique, pourquoi ne pas d’ores et déjà appliquer des peines différenciées selon les origines ?  
 
En réalité, ce projet d’exclusion en dit long sur un impensé post-colonial qui déshonore l’éthique républicaine. Car, ce qui le fonde, c’est qu’aux originaires du sud ou de l’est de la Méditerranée, il est implicitement signifié que la nationalité française est un privilège qui leur a été octroyé. Et que ce privilège doit se mériter d’une génération à l’autre comme si les compteurs étaient à chaque fois remis à zéro.  Il faut bien écouter les déclarations politiques des partisans de ce projet. Ce qui se dessine en arrière-plan de leurs discours, c’est une exigence d’exemplarité voire de reconnaissance et de gratitude. Ce n’est pas « vous êtes français, vous êtes comme tout le monde ». Non, c’est « vous êtes français, continuez à le mériter sinon… »
 
A cela s’ajoute un autre non-dit, très présent au sein de la droite mais que l’on retrouve aussi à gauche, notamment au sein du parti dit socialiste. Le point de départ, c’est le fait que cette population d’origine étrangère soit française, notamment grâce au droit du sol. Le présent chroniqueur peut en témoigner : rappeler que Merah ou les frères Kouachi étaient d’abord des ressortissants français et que, finalement, c’est la France et non pas l’Algérie (laquelle a refusé d’accueillir la sépulture du premier, une sorte de déchéance post-mortem), qui en a fait ce qu’ils sont devenus, fait grincer des dents et provoque parfois ce cri du cœur : « ils n’auraient jamais dû être français ». Que des musulmans, des arabes ou des noirs soient français, c’est finalement cela qui continue de poser problème. On croyait cette question dépassée, on ne fait qu’y revenir en raison notamment de l’actualité.
 
En 2017, le président François Hollande qui avait promis le droit de vote aux étrangers paiera certainement le prix électoral de cette concession (ou de cet emprunt) à la droite et à l’extrême-droite (pour le Front national, ce projet n’est qu’un premier pas vers d’autres motifs de déchéance de nationalité). Cela explique pourquoi quelques options ont été esquissées ici et là, notamment la généralisation du retrait de nationalité à tous les auteurs de crimes terroristes, qu’ils soient ou non binationaux. En effet, on a enfin demandé leur avis à des juristes qui ont rappelé que la France n’a ratifié aucun des textes qui l’empêcheraient de le faire (il est intéressant de noter que plusieurs voix se sont fait entendre à droite pour critiquer un projet qui leur paraissait acceptable tant qu’il ne concernait que les seuls binationaux…).
 
Une odeur d’œuf pourri règne actuellement au sein de la classe politique française. Les apprenti-sorciers s’en donnent à cœur joie et les expérimentations législatives qui se profilent – y compris en matière de sécurité – n’incitent guère à l’optimisme.
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mardi 5 janvier 2016

La chronique du blédard : Demain, la présidentielle de 2017

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 17 décembre 2015
Akram Belkaïd, Paris

Faisons un pari et imaginons ce que seront les titres de la presse française dans dix-sept mois, c’est à dire au printemps 2017. Ce genre d’exercice est toujours risqué et il est fort possible que l’on se couvre de ridicule (à condition, tout de même, qu’un lecteur impitoyable se souvienne de l’écrit et le diffuse en temps voulu sur les réseaux sociaux…).  Mais à dire vrai, il y a de fortes chances pour que le sujet principal des médias soit l’élection présidentielle. Et avec elle, le score, non, pardon, le gros score, non pardon encore, l’énorme score que peut réaliser Marine Le Pen au premier tour de ce scrutin. Car c’est là le seul enseignement à tirer du résultat des élections régionales de ces deux derniers dimanches.

Certes, on peut gloser sans fin sur la « réaction républicaine » des électeurs de gauche qui ont voté pour la droite afin de faire barrage au Front national (donner sa voix au « motocrate » Estrosi, vous imaginez ?). On peut aussi rappeler que Nicolas Sarkozy, fidèle à ce qu’il est, n’a eu que faire de ce « front républicain » et que la seule chose qui lui importe c’est de gagner en 2017. Et cela quitte à suivre la même stratégie qu’en 2007, c’est-à-dire s’extrême-droitiser pour piquer ses électeurs aux FN (il lui faudra trouver autre chose que la création d’un ministère de l’identité nationale...).

Mais, la vraie information de ce scrutin, celle que l’on tire de l’analyse des suffrages et de la manière dont ils évoluent depuis bientôt quinze ans, c’est que Marine Le Pen a désormais de fortes chance d’être non seulement qualifiée pour le second tour de l’élection présidentielle mais aussi d’arriver en tête des suffrages au premier round. En clair, elle ferait mieux que son père en 2002 (16,86% des voix contre 19,88% pour Jacques Chirac et 16,18% pour Lionel Jospin dont on est sans nouvelles depuis). La question est donc, qui sera l’heureux adversaire de la fille. Pourquoi heureux ? Tout simplement parce qu’il sera élu à coup sûr grâce au fameux « sursaut républicain ».

Marine Le Pen au second tour, ce sera encore « le choc », « la terrible sentence des urnes », la « nécessité de l’union face à la catastrophe », autant de phrases entendues au soir du premier tour des régionales et que l’on resservira à satiété à l’électeur désemparé. Le « sursaut républicain » donc… Comme en 2002, les électeurs de gauche voteront pour un candidat de droite au second tour s’il est face à Le Pen. Et si c’est un candidat de gauche qui est dans cette position, les électeurs de droite seront certainement moins nombreux à lui donner leur voix mais cela suffira à faire barrage au FN. Et tout le monde poussera un ouf de soulagement en attendant la prochaine catastrophe et en ne faisant pas grand-chose pour l’éviter.

Car il faut bien comprendre que l’unique préoccupation de la classe politique, toutes couleurs confondues, est désormais la présidentielle. Tout va tendre vers cet objectif. Les déclarations, les propositions, les contre-propositions, les initiatives, les déclarations, les petites phrases et autres bons mots (ou supposés tels), tout cela devra être décodé sous le prisme du premier tour. Les grandes manœuvres ont déjà commencé. Les Verts disent qu’ils veulent bien s’allier aux socialistes (pour quitter ensuite le pouvoir quand, une fois élus, ces mêmes socialistes leur montreront qu’ils sont les seuls maîtres à bord…). La droite et le centre jouent la partition du vieux couple qui en a vu d’autres et que rien ne saurait diviser… Quant à Nicolas Sarkozy, il veut flinguer ses opposants internes avant des primaires qui, dit-on, l’inquiètent beaucoup.

Si Marine Le Pen est quasiment assurée de passer le premier tour, c’est parce que le personnel politique français n’est guère à la hauteur des enjeux et que son horizon ne dépasse pas la réélection de François Hollande, pour les uns et la victoire de la droite pour les autres (on notera bien que ce n’est pas, ou que ce n’est plus, la revanche de Sarkozy qui compte). Comme l’ont montré les régionales, la hausse du Front national rend finalement service aux socialistes car cela affaiblit la droite dite modérée. Au-delà des déclarations et promesses bien gentilles à propos de la lutte contre le chômage (pourquoi avoir attendu autant de temps ?) c’est donc la préservation de ce cocktail instable qui va façonner (figer ?) la politique gouvernementale. Pas de vraies mesures de gauche, pas de relance budgétaire, pas de politique de la demande, pas de lutte réelle (et non déclamatoire) contre les inégalités sociales et les discriminations : pour Hollande et Valls (bien obligé de suivre même s’il pense déjà à 2022), il s’agit de laisser l’eau frémissante à la même température. On ne modifie pas une recette qui rapporte.

Le problème dans l’affaire, c’est que le plus important de tout ça ce n’est ni le premier ni le second tour de l’élection présidentielle de 2017. Le danger et ce qui demeure incertain, c’est le score que réaliseront les candidats frontistes aux législatives qui suivront quelques semaines plus tard. Voilà la vraie rupture. Combien seront-ils à entrer au Palais Bourbon ? Deux, comme en 2012 ? Ou bien alors une soixantaine comme l’avancent déjà certains commentateurs ou bien encore plus d’une centaine selon des projections qui circulent dans les salles de rédaction parisiennes ? Cent députés pour le FN, ce n’est certes pas le pouvoir mais c’est une minorité de blocage qui risque de faire beaucoup de dégâts et d’influer sur nombre de lois. Tic-tac, le compte à rebours pour 2017 a commencé…
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La chronique du blédard : Radiographie d’un pays qui doute

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 10 décembre 2015
Akram Belkaïd, Paris

Le score élevé du Front national (FN) au soir du premier tour des élections régionales françaises est tout sauf une surprise. Cela fait des semaines, pour ne pas dire des mois, qu’il est annoncé.  Les attentats du 13 novembre à Paris n’ont fait qu’amplifier la tendance, celle d’une montée en force irrésistible de la formation de Marine Le Pen. Comment pouvait-il en aller autrement dans une France minée par de nombreux malaises et de multiples peurs ? Désarrois et craintes auxquels ont répondu désinvolture, comportements irresponsables et incompétences des dirigeants politiques, de droite comme de « gauche » …

Sans nier l’existence d’autres raisons, il faut commencer par insister sur ce point fondamental. C’est l’échec social de l’actuel gouvernement qui explique l’essor actuel du Front national. Contrairement aux incantations et aux promesses récurrentes, la courbe du chômage ne s’est jamais, mais jamais, inversée. Promis aux électeurs du printemps 2012, « le changement » n’a pas eu lieu. Du moins, pas dans le sens espéré. A celles et ceux qui attendaient une politique de gauche il a été offert un mélange indéfinissable de mesurettes libérales saupoudrées de quelques réformes sociétales.

La prise en compte combinée du chômage, du travail précaire et des faibles rémunérations, montre l’étendue des dégâts. Au moins trois Français sur cinq sont en état de grande insatisfaction quand il ne s’agit pas de colère. Sondage après sondage, c’est la radiographie d’un pays en grande souffrance qui se confirme. A cela, le duo Hollande-Valls n’a pas apporté de réponse sérieuse contrairement à ce qui avait été le cas à l’époque du gouvernement Jospin (1997-2002). Dimanche soir, un électeur habituel du Parti socialiste a eu ces mots : « quand la gauche gouverne mal et qu’elle tient des propos de droite, il ne faut pas s’étonner qu’elle perde les élections. »

Peur du chômage et peur du déclassement ont caractérisé la dégradation sociale et politique que connaît la France depuis au moins dix ans. Une majorité d’électeurs vote-t-elle contre le projet de Traité constitutionnel (printemps 2005) ? Qu’importe, la classe politique trouve le moyen de contourner ce refus et d’imposer, sans débat populaire, sa volonté de passer outre. Et l’on ose ensuite s’étonner (et s’indigner) de la persistance d’une abstention importante ! (on notera à ce sujet que les médias principaux, qui étaient tous en faveur de ce Traité, évitent d’évoquer cet épisode pourtant fondateur de la défiance durable des électeurs).

De même, et cela a été abordé à plusieurs reprises dans cette rubrique, les émeutes urbaines de l’automne 2005 n’ont donné lieu à aucune réforme majeure et cela alors qu’elles avaient mis en évidence plusieurs fractures dans la société française dont une menace directe contre le « vivre-ensemble ». Dans la vie d’une société, comme celle d’un individu, rien ne s’obtient sans contrepartie. Faute d’action, de travail et de volonté de (bien) faire, le résultat est toujours une catastrophe à rebours. Aujourd’hui, cette dernière s’illustre dans la possibilité offerte au Front national à diriger plusieurs régions – et donc à disposer d’une structure logistique (et financière) d’importance à même de l’aider à préparer d’autres conquêtes électorales à commencer par les scrutins présidentiel et législatif du printemps 2017.

Bien entendu, la question sociale n’est pas la seule à prendre en compte. Nier le fait que la France connaît un malaise identitaire ne serait pas sérieux. Il y a d’abord l’Europe à qui ce pays a concédé une partie de sa souveraineté (notamment la monnaie…) ce qui est loin d’être indolore d’autant que le « projet européen » est de moins en moins lisible et qu’il est même absent des débats et des démarches pédagogiques. Le credo est simple : L’Europe, parce que l’Europe, pas de discussion et passons à un autre sujet… 

Ensuite, il y a tout ce qui entoure, de manière négative, la présence, pourtant en grande majorité tranquille et intégrée, d’une importante minorité d’origine étrangère et de confession – ou de culture – musulmane. Les points de friction ou déstabilisateurs sont nombreux : Voile, viande halal, immigration, fonctionnement et financement des mosquées, incivilités attribuées à tort ou à raison aux « minorités visibles », réfugiés du Proche-Orient, menace terroriste et existence de filières djihadistes au sein d’une partie de la jeunesse française. Autant d’éléments qui aggravent un racisme, déjà existant, mais de plus en plus assumé sans oublier qu’ils donnent une caution aux discours islamophobes, aux discriminations à l’embauche et pour le logement. Cela, et c’est trop rarement dit, dans un contexte de persistance d’un inconscient colonial qui fait que des milliers de jeunes français ont trop souvent du mal à se sentir acceptés dans leur propre pays.

Menée en deux temps, avant et après les attentats, une enquête du CSA a pourtant montré qu’une forte majorité de Français (72%) a envie de préserver le « vivre-ensemble » mais que, dans le même temps, une proportion comparable (70%) estime que l’identité de leur pays est menacée. Dans ce face-à-face contradictoire, la parade pour l’apaisement paraît des plus difficiles car il ne faut pas se faire d’illusions. Le Front national va continuer à souffler sur les braises de l’extrémisme, de l’exclusion et du discours xénophobe. Une partie de la droite dite républicaine, mais aussi de la gauche (celle qui, par exemple, envisage les déchéances de nationalité pour les djihadistes) vont courir derrière le FN et ses idées nauséabondes. Et les tensions identitaires sont telles que même une amélioration du climat social risque d’avoir peu d’effets.

Et c’est là que l’on réalise, comme cela avait été le cas après les attentats de janvier dernier, qu’il existe peu d’espaces de médiation et de dialogue destiné à apaiser ces tensions au sein de la société. C’est même à se demander s’il n’existe pas de volonté politique pour empêcher un dialogue nécessaire à la « dynamique civique » qu’exigent les circonstances. 
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