Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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dimanche 14 mai 2017

La chronique du blédard : Macron élu mais la lepénisation s’étend

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 11 mai 2017
Akram Belkaïd, Paris


Au demain de l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de sa république, la France ressemble à un étudiant très mal préparé à un examen à qui on vient d’annoncer à la fois le report de l’épreuve – ce qui, on s’en doute, le soulage – et son durcissement, ce qui, en théorie, devrait le pousser à mettre les bouchées doubles pour être prêt. Autrement dit, le quinquennat qui démarre dimanche 15 mai n’est, pour le moment, qu’un simple sursis et rien d’autre en attendant des jours plus difficiles. Certains, ils ne sont guère nombreux, sont persuadés que Macron et sa volonté de « corporate banker- start-uper and winner » feront des miracles. Le présent chroniqueur en doute mais n’insultons pas l’avenir et ne désespérons pas la jeunesse républicaine en marche.

On peut tirer de nombreuses conclusions de cette élection mais examinons la plus inquiétante de toutes. Le Front national, et sa candidate Marine Le Pen, ne l’ont pas emporté et c’est tant mieux. Mais, tout de même… Ce parti d’extrême-droite, raciste, xénophobe, islamophobe et antisémite – on ne le répétera jamais assez – totalise 10,6 millions de voix ! Un record absolu pour sa famille politique. On dira que ce n’est que la moitié de ce qu’a obtenu Macron mais cela ne devrait rassurer personne. En 1995, lors de la victoire de Jacques Chirac face à Lionel Jospin, Jean-Marie Le Pen obtenait 4,75 millions de voix. Il faut relire les éditoriaux et analyses de l’époque. Le choc fut rude et tous les discours convergeaient vers la nécessité de limiter d’urgence l’influence du Front national dans la vie politique française. « Réduire la fracture sociale », le fameux slogan de la campagne chiraquienne était alors brandi pour signifier cette urgence.

On connaît la suite. En 2002, tout en se qualifiant pour le second tour, Le Pen père obtenait 5,52 millions de voix. Lui succédant, sa fille réalisait un score de 6,41 millions de voix lors de la présidentielle de 2012. Dans cette progression constante, il n’y a guère que le scrutin présidentiel de 2007 qui fait exception, Jean-Marie Le Pen n’obtenant « que » 3,83 millions de voix. Un recul qui s’expliquait alors par la campagne ultra-droitière de Nicolas Sarkozy dont certains thèmes électoraux (l’identité nationale) ont contribué à faire sauter les digues et à renforcer la lepénisation des esprits. Résumons : en vingt-deux ans, le Front national a plus que doublé ses voix. Pire, son score cette année aurait pu être bien plus élevé sans la prestation « catastrophique » de sa candidate lors du débat télévisé de l’entre-deux tours. Tout en étant prudent sur ces estimations, cela signifie que Le Pen aurait pu enregistrer 11 à 12 millions de voix.

Nombre d’observateurs attendent maintenant les élections législatives pour jauger de la dynamique du FN même si ce dernier semble connaître une crise interne. Mais s’interroger sur le nombre de députés que va obtenir ce parti, qui n’en compte que deux actuellement, est certes important (on parle de cinquante à cent élus) mais ce n’est pas tout. Les médias et les élites françaises, ceux-là même qui ont appelé à voter Macron pour faire barrage à Le Pen, ont leur part de responsabilité dans la propagation, et l’appropriation, des idées portées par le Front national. Ne parlons pas ici d’économie (où le FN a allègrement puisé – pour le dévoyer - dans l’argumentaire altermondialiste) mais de relation à l’autre, qu’il soit étranger, minoritaire ou descendant d’immigrés. Et cela concerne d’abord les personnes de confession ou de culture musulmane. Des internautes ne s’y sont pas trompés en diffusant, par exemple, toutes ces unes mettant en cause l’islam à l’image de ce fameux « cet islam sans gêne » (31 octobre 2012) de ce torchon islamophobe qu’est devenu Le Point et ne parlons des écrits nauséabonds récurrents de l’hebdomadaire Valeurs actuelles qui semble décider à stigmatiser les musulmans.

La lepénisation des esprits ne concerne pas que la détestation de ces derniers ou des migrants. Durant la campagne électorale, Marine Le Pen a nié la responsabilité de l’Etat français dans la rafle du vélodrome d’hiver (vel d’hiv) des 16 et 17 juillet 1942. En d’autres temps, pareille sortie à propos de la plus grande rafle de Juifs en France durant la Seconde Guerre mondiale aurait mobilisé les médias et engendré des débats sans fin. Là, cette sortie est (presque) passée inaperçue. Quelques éditoriaux, des prises de positions d’autres candidats et l’affaire s’est tassée. Le tout dans un contexte où toute une jeune génération commence à s’intéresser à la politique. Rappeler à cette dernière d’où vient le FN et ce qui constitue son ADN aurait été bénéfique, non pas pour l’empêcher d’emporter la présidentielle, mais pour éviter que ses idées et discours ne se normalisent.

En France, le combat contre le racisme a deux adversaires. L’extrême-droite, bien sûr. Et tous ceux et toutes celles qui lui empruntent certaines de ses idées tout en se défendant de le faire. Cela fait des années que les digues sautent les unes après les autres. Dans quelques temps, normalisation oblige, l’héritier du FN va se confondre peu à peu avec le reste de l’échiquier politique. Il n’aura pas besoin d’opérer de révision déchirante puisque ses thèmes sont captés, relayés et admis partout : presse, intellectuels, partis dits républicains qu’ils soient de droite comme de gauche. Le contexte sécuritaire et la menace terroriste aident beaucoup à cette convergence annoncée.

Certains pensent qu’il suffit que l’économie aille mieux et que le chômage baisse pour que le Front national reflue. C’est une erreur. Avec ou sans croissance, les idées de Le Pen et compagnie imprègnent la société française au plus profond d’elle-même. Le reconnaître avant de commencer à réfléchir sur la meilleure manière de combattre son courant politique serait un premier acte salvateur.

vendredi 5 mai 2017

La chronique du blédard : Bergson, loi de Murphy et second tour

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 4 mai 2017
Akram Belkaïd, Paris

Tic, tac, tic, tac… Dans quelques jours, dans quelques heures, le second tour de l’élection présidentielle française va avoir lieu. A qui la victoire ? A Emmanuel Macron ou à Marine Le Pen ? Posons la question autrement. Le sursis ou la catastrophe ? J’ai pris position la semaine dernière pour un vote en faveur du premier, je n’y reviendrai donc pas si ce n’est pour dire qu’il me sera impossible d’oublier ce qui s’est déroulé cette semaine. J’ai bien pris note du « rien à foutre de vos peurs » adressé par une partie de la gauche à celles et ceux, notamment membres des minorités, qu’elles soient visibles ou non, pris par l’angoisse d’une victoire de la seconde. Quel que soit le résultat de dimanche, cette désinvolture égoïste et quelque peu méprisante, ce peu me chaut, laisseront des traces et pas simplement dans la perspective des élections législatives de juin prochain. No perdonamos

Parlons plutôt de la catastrophe qui menace. Certains balayent son imminence avec assurance et même suffisance. Impossible, est le terme qui revient en boucle. Impossible… Il était aussi impossible que Donald Trump l’emporte aux Etats Unis ou que le Titanic coule. En réalité, la certitude, surtout quand elle est affirmée haut et fort, que la catastrophe ne peut pas advenir est le premier pas vers sa réalisation. Oh, point d’alarmisme forcené ici, juste quelques lectures et quelques enseignements passés. Je pense notamment à un livre de Jean-Pierre Dupuy, un essai intitulé « Pour un catastrophisme éclairé, quand l’impossible est certain » (*). La catastrophe… On n’y croit pas, on se trouve mille et une raisons pour se dire qu’elle ne viendra jamais mais elle finit parfois, heureusement pas toujours, par survenir. Et le pire ennemi de l’être humain dans ce genre de circonstances, c’est son refus du doute.

Parlons aussi de la loi de Murphy. On la cite souvent, on lui fait dire beaucoup de choses à propos des choses qui tournent mal mais il convient ici d’en préciser les termes. On la doit à Edward A. Murphy, ingénieur américain dont un essai en laboratoire tourna mal en raison de mauvais branchements réalisés par un technicien. Il en tira la conclusion selon laquelle toute possibilité de mauvais fonctionnement débouche sur un mauvais fonctionnement. C’est l’une des premières leçons qu’un ingénieur de conception ou de maintenance aéronautiques apprend. Concevez une pièce de façon à ce qu’elle puisse être montée d’une bonne manière ou d’une mauvaise manière, il se trouvera toujours quelqu’un pour mal la monter et provoquer, au mieux, une panne. En clair, il faut que la conception s’arrange pour qu’il n’y ait qu’une seule possibilité de montage : la bonne.

Attention, il ne s’agit pas de confondre « The Murphy’s law » avec ladite loi de « l’emmerdement maximum » illustrée par la fameuse tartine beurrée qui tombe toujours du mauvais côté. On parle ici d’une évaluation rationnelle pas de fatalisme. Ne pas se dire systématiquement que le pire est toujours possible mais simplement se poser la question suivante : Y a-t-il, dans un système donné, un facteur de risque qui peut mener à ce que personne ne souhaite ? Contrairement à certaines certitudes qui s’expriment haut et fort depuis le dimanche 23 avril, le second tour n’est pas « Murphy-compatible ». Ce scrutin peut mal se finir parce qu’il existe nombre de raisons qui peuvent mener à cela. D’abord, le vote caché pour le Front national. C’est une donnée dont l’importance croit de concert avec l’essor de ce parti depuis sa création. Ensuite, il y a l’abstention « naturelle ». Organiser le second tour de la présidentielle durant un week-end avec un pont (celui du lundi 8 mai) va à l’encontre du respect de la loi de Murphy. Enfin, il y a l’abstention « volontaire », celle qui se revendique du « ni-ni » impérieux et sur laquelle nous n’allons pas nous attarder étant fatigués des vitupérations de nombre d’atrabilaires bien fidèles en cela à leur grand zaïm. Quelques milliers de voix perdues par-ci, quelques dizaines de milliers par-là, et le mauvais tour est joué.

Mais revenons à Jean-Pierre Dupuy dont l’ouvrage cité s’inspire, entre-autres, des travaux d’Henry Bergson (1859-1941). Avant le premier conflit mondial, ce dernier estimait qu’il était à la fois « probable et impossible ». Et voici ce qu’écrivait le philosophe français, après-coup, à propos du déclenchement de la guerre en 1914 et cela en ayant en tête l’idée que l’humanité forgeait son propre destin apocalyptique : « Malgré mon bouleversement, et bien qu'une guerre, même victorieuse, m'apparût comme une catastrophe, j'éprouvais [...] un sentiment d'admiration pour la facilité avec laquelle s'était effectué le passage de l'abstrait au concret : qui aurait cru qu'une éventualité aussi formidable pût faire son entrée dans le réel avec aussi peu d'embarras ? Cette impression de simplicité dominait tout. »  

Bien sûr, l’éventuelle élection de Marine Le Pen n’a rien à voir pour le déclenchement d’une boucherie planétaire. Mais que l’on réfléchisse un peu à son caractère (aléatoire) d’impossibilité et que l’on essaie, pour quelques secondes au moins si l’on fait partie des incrédules, d’imaginer le glissement de cette hypothèse jugée improbable vers le réel. De l’abstrait au concret


(*) Seuil, Paris, 2002.
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mardi 5 janvier 2016

La chronique du blédard : Demain, la présidentielle de 2017

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 17 décembre 2015
Akram Belkaïd, Paris

Faisons un pari et imaginons ce que seront les titres de la presse française dans dix-sept mois, c’est à dire au printemps 2017. Ce genre d’exercice est toujours risqué et il est fort possible que l’on se couvre de ridicule (à condition, tout de même, qu’un lecteur impitoyable se souvienne de l’écrit et le diffuse en temps voulu sur les réseaux sociaux…).  Mais à dire vrai, il y a de fortes chances pour que le sujet principal des médias soit l’élection présidentielle. Et avec elle, le score, non, pardon, le gros score, non pardon encore, l’énorme score que peut réaliser Marine Le Pen au premier tour de ce scrutin. Car c’est là le seul enseignement à tirer du résultat des élections régionales de ces deux derniers dimanches.

Certes, on peut gloser sans fin sur la « réaction républicaine » des électeurs de gauche qui ont voté pour la droite afin de faire barrage au Front national (donner sa voix au « motocrate » Estrosi, vous imaginez ?). On peut aussi rappeler que Nicolas Sarkozy, fidèle à ce qu’il est, n’a eu que faire de ce « front républicain » et que la seule chose qui lui importe c’est de gagner en 2017. Et cela quitte à suivre la même stratégie qu’en 2007, c’est-à-dire s’extrême-droitiser pour piquer ses électeurs aux FN (il lui faudra trouver autre chose que la création d’un ministère de l’identité nationale...).

Mais, la vraie information de ce scrutin, celle que l’on tire de l’analyse des suffrages et de la manière dont ils évoluent depuis bientôt quinze ans, c’est que Marine Le Pen a désormais de fortes chance d’être non seulement qualifiée pour le second tour de l’élection présidentielle mais aussi d’arriver en tête des suffrages au premier round. En clair, elle ferait mieux que son père en 2002 (16,86% des voix contre 19,88% pour Jacques Chirac et 16,18% pour Lionel Jospin dont on est sans nouvelles depuis). La question est donc, qui sera l’heureux adversaire de la fille. Pourquoi heureux ? Tout simplement parce qu’il sera élu à coup sûr grâce au fameux « sursaut républicain ».

Marine Le Pen au second tour, ce sera encore « le choc », « la terrible sentence des urnes », la « nécessité de l’union face à la catastrophe », autant de phrases entendues au soir du premier tour des régionales et que l’on resservira à satiété à l’électeur désemparé. Le « sursaut républicain » donc… Comme en 2002, les électeurs de gauche voteront pour un candidat de droite au second tour s’il est face à Le Pen. Et si c’est un candidat de gauche qui est dans cette position, les électeurs de droite seront certainement moins nombreux à lui donner leur voix mais cela suffira à faire barrage au FN. Et tout le monde poussera un ouf de soulagement en attendant la prochaine catastrophe et en ne faisant pas grand-chose pour l’éviter.

Car il faut bien comprendre que l’unique préoccupation de la classe politique, toutes couleurs confondues, est désormais la présidentielle. Tout va tendre vers cet objectif. Les déclarations, les propositions, les contre-propositions, les initiatives, les déclarations, les petites phrases et autres bons mots (ou supposés tels), tout cela devra être décodé sous le prisme du premier tour. Les grandes manœuvres ont déjà commencé. Les Verts disent qu’ils veulent bien s’allier aux socialistes (pour quitter ensuite le pouvoir quand, une fois élus, ces mêmes socialistes leur montreront qu’ils sont les seuls maîtres à bord…). La droite et le centre jouent la partition du vieux couple qui en a vu d’autres et que rien ne saurait diviser… Quant à Nicolas Sarkozy, il veut flinguer ses opposants internes avant des primaires qui, dit-on, l’inquiètent beaucoup.

Si Marine Le Pen est quasiment assurée de passer le premier tour, c’est parce que le personnel politique français n’est guère à la hauteur des enjeux et que son horizon ne dépasse pas la réélection de François Hollande, pour les uns et la victoire de la droite pour les autres (on notera bien que ce n’est pas, ou que ce n’est plus, la revanche de Sarkozy qui compte). Comme l’ont montré les régionales, la hausse du Front national rend finalement service aux socialistes car cela affaiblit la droite dite modérée. Au-delà des déclarations et promesses bien gentilles à propos de la lutte contre le chômage (pourquoi avoir attendu autant de temps ?) c’est donc la préservation de ce cocktail instable qui va façonner (figer ?) la politique gouvernementale. Pas de vraies mesures de gauche, pas de relance budgétaire, pas de politique de la demande, pas de lutte réelle (et non déclamatoire) contre les inégalités sociales et les discriminations : pour Hollande et Valls (bien obligé de suivre même s’il pense déjà à 2022), il s’agit de laisser l’eau frémissante à la même température. On ne modifie pas une recette qui rapporte.

Le problème dans l’affaire, c’est que le plus important de tout ça ce n’est ni le premier ni le second tour de l’élection présidentielle de 2017. Le danger et ce qui demeure incertain, c’est le score que réaliseront les candidats frontistes aux législatives qui suivront quelques semaines plus tard. Voilà la vraie rupture. Combien seront-ils à entrer au Palais Bourbon ? Deux, comme en 2012 ? Ou bien alors une soixantaine comme l’avancent déjà certains commentateurs ou bien encore plus d’une centaine selon des projections qui circulent dans les salles de rédaction parisiennes ? Cent députés pour le FN, ce n’est certes pas le pouvoir mais c’est une minorité de blocage qui risque de faire beaucoup de dégâts et d’influer sur nombre de lois. Tic-tac, le compte à rebours pour 2017 a commencé…
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