Lignes quotidiennes

Lignes quotidiennes
Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
Affichage des articles dont le libellé est Joe Biden. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Joe Biden. Afficher tous les articles

mercredi 31 mars 2021

La chronique économique : Inflation, le retour ?

 _

Le Quotidien d’Oran, mercredi 24 mars 2021

Akram Belkaïd, Paris 

 

 

Ou l’oublie quelques mois, voire même quelques années, et puis, soudain, elle refait son apparition dans les débats ce qui n’est pas sans incidence immédiate sur les marchés. « Elle », c’est l’inflation. Exception faite de certains pays isolés, ou de certains secteurs comme l’immobilier, la hausse des prix demeure modérée depuis près d’une décennie, certains experts allant même à évoquer une « ère de déflation ». Or, depuis quelques jours, l’inflation est de nouveau à la une de l’actualité notamment aux États-Unis.

 

Plan de relance

 

Quand on parle d’inflation, il est automatiquement question de taux d’intérêts, notamment ceux à long terme (on parle alors de « taux longs »). Or, les taux longs américains « se tendent », autrement dit ils augmentent ce qui n’est jamais une bonne nouvelle pour les marchés. Cela signifie qu’emprunter à long terme va être plus onéreux, que les entreprises qui ont besoin d’investissements longs, on pense notamment aux valeurs technologiques, seront pénalisées sans oublier les États qui s’endettent. Du coup, le souvenir du mini-krach de 2013 est revenu dans les esprits. A l’époque, la hausse des taux combinée à l’idée que la Réserve fédérale stopperait ses interventions sur le marché avaient provoqué un important coup de semonce sur les marchés boursiers et obligataires. La Fed avait alors rassuré tout le monde en réaffirmant son intention de poursuivre son « assouplissement quantitatif » (« quantitative easing » ou « QE »). En clair, elle continuerait sa politique non-orthodoxe de rachat d’actifs, plus ou moins sains, sur les marchés.

 

Cette fois, ce n’est pas vraiment la fin possible du QE – démentie par la Fed - qui est à l’origine des soubresauts des marchés. En proclamant sa volonté de mener une forte politique de relance, la nouvelle administration américaine a fait automatiquement renaître les craintes d’un retour de l’inflation. Chèques de 1400 dollars envoyés à 80% des ménages, dépenses volontaristes pour vacciner la population, relance des travaux d’infrastructures, etc. C’est une démarche clairement keynésienne pour laquelle a opté le président Joseph Biden. Et qui dit relance, dit hausse de l’activité et, in fine, surchauffe. On n’en est pas là mais, on le sait, les marchés ne sont qu’une somme d’anticipations plus ou moins fondées.

 

Tension sur les monnaies

 

Quoi qu’il en soit, la perspective d’une hausse des taux américains inquiète beaucoup notamment en Europe où les taux longs se sont eux aussi tendus. Dans les pays émergents, la question qui inquiète concerne les monnaies. En effet, quand les taux augmentent aux États-Unis, cela pousse les investisseurs à opter pour des actifs américains afin d’obtenir de meilleurs retours sur investissement. Du coup, les flux financiers quittent certaines places et provoquent le dévissage des monnaies locales aux rendements peu attrayants en comparaison du billet vert. C’est ce qui vient de se passer en Turquie où la Banque centrale a relevé ses taux pour défendre la livre et empêcher les sorties de capitaux. Une mesure qui n’a guère plu au président Erdogan qui a limogé le gouverneur Naci Agbal. Quand les taux longs américains se tendent, c’est toute la planète qui se contracte. 

_

_

jeudi 4 mars 2021

La chronique économique : Biden et les syndicats

 _

Le Quotidien d’Oran, mercredi 3 mars 2021

Akram Belkaïd, Paris

 

Serait-ce la révolution ? En début de semaine, le président américain Joseph Biden a publié un message vidéo sur Twitter pour apporter son soutien à six mille salariés du géant du commerce électronique Amazon qui souhaitent se syndiquer. Les intéressés qui travaillent dans un entrepôt de Bessemer, près de Birmingham dans l’État de l’Alabama doivent voter à ce sujet jusqu’au 29 mars. Selon les sondages, la majorité d’entre eux seraient décidés à être rattachés au syndicat Retail, Wholesale Department Store Union (RWDSU) et cela malgré les pressions de leur employeur pour les en empêcher

 

Manœuvres coercitives

 

Pour le locataire de la Maison-Blanche, « le choix d’adhérer à un syndicat appartient aux travailleurs, point final ». Le président américain a aussi rappelé qu’aucune entreprise ne devrait intimider ou menacer ses salariés « au sujet de ses préférences syndicales ». Or, Amazon n’a pas du tout l’intention d’autoriser ce qui constituerait une première. En effet, comme d’autres grands acteurs de la distribution, le groupe ne tolère aucun syndicat et n’hésite pas à employer des moyens expéditifs, comme le licenciement immédiat, pour tuer dans l’œuf toute tentative d’en créer un. Sa direction sait que, si d’aventure, les salariés de Bessemer réussissent, cela ouvrira la voie à d’autres travailleurs d’Amazon.

 

La loi aux Etats-Unis est claire : les travailleurs ont le droit de se syndiquer. Mais, dans le même temps, la législation offre aux entreprises de nombreux moyens dilatoires susceptibles d’empêcher la création de syndicats. Jadis, la chose se réglait par l’irruption de gros bras qui faisaient le ménage et la chasse aux syndicalistes, souvent accusés de communisme. Aujourd’hui, d’autres moyens sont employés. Ainsi le cas de la chaîne de supermarchés Walmart qui ne tolère pas les syndicats (sauf en Chine où ses employés peuvent adhérer au syndicat contrôlé par les autorités). Walmart n’hésite pas à fermer les magasins ou bien les rayons dont les salariés se syndiquent. Ce fut le cas avec son supermarché de Jonquière au Canada qui fut définitivement fermé moins d’un an après que ses salariés eurent réussi à imposer un syndicat. Une première qui ne s’est pas répétée ailleurs.

 

De manière traditionnelle, le parti démocrate était favorable aux syndicats lesquels le finançaient mais ces liens se sont largement distendus depuis les années 1990 et les deux mandats de Bill Clinton (1992-2000). Ce dernier, en favorisant l’essor de la mondialisation, du libre-échange et des marchés financiers a rompu le pacte qui liait son parti aux syndicats, notamment la confédération AFL-CIO. Le ressentiment de nombre de salariés à l’égard du parti démocrate explique en partie l’émergence d’un conservatisme populaire illustré récemment par l’émergence de Donald Trump et sa capacité à attirer à lui le vote d’anciens électeurs démocrates issus des classes populaires.

 

Manœuvre politique

 

La sortie de Joseph Biden est donc une tentative évidente de recoller les morceaux et de séduire un électorat potentiel constitué par ce nouveau prolétariat employé par les géants de la « nouvelle économie » (Amazon, Google) ou par leurs devanciers comme Walmart. L’aile gauche du parti démocrate milite pour aller plus loin et exige des lois criminalisant l’interdiction de fait des syndicats. A cela s’ajoutent les revendications sur l’instauration d’un salaire minimum national, vieille demande qui n’est toujours pas exaucée faute d’accord au Congrès. Avec son soutien aux salariés d’Amazon, c’est aussi sa gauche parlementaire que le président américain tente d’amadouer. 

_

 

 

 

 

   

 

 

jeudi 28 janvier 2021

La chronique du blédard : Trump et le réel

 _

Le Quotidien d’Oran, jeudi 14 janvier 2021

Akram Belkaïd, Paris

 

Des États-Unis nous vient une question d’ordre philosophique : qu’est-ce que la réalité ? C’est cette interrogation qui m’est venue très vite à l’esprit alors que je regardais jusqu’au petit matin les images en direct de l’invasion du Capitole par des sympathisants du président Donald Trump. Passée la première surprise, j’ai essayé de me concentrer sur les visages, les gestes et surtout les paroles des uns et des autres. 

 

Il est édifiant de noter que la majorité des personnes interviewées, qu’elles soient véhémentes ou calmes, en première ligne ou simplement suiveuses, étaient persuadées d’œuvrer pour la démocratie. Ces gens venus d’Alabama, du Kentucky ou d’improbables coins perdus du cœur de l’Amérique disaient presque tous la même chose. Le Capitole, c’est la maison du peuple, elle nous appartient. Nous voulons protéger la Constitution des États-Unis d’Amérique, les démocrates nous ont volé l’élection. Il y a eu des fraudes généralisées et les médias mentent. Il ne s’agissait pas de factieux décidés à changer de système ou à établir tel ou tel type de dictature. Non, ces gens croyaient sincèrement œuvrer pour le bien (je ne parle pas ici des extrémistes d’extrême-droite qui étaient à la manœuvre).

 

Devant le petit écran, un œil rivé sur les échanges via les réseaux sociaux, je me suis rendu compte que ces gens étaient dans leur propre réalité. Tout dialogue, à ce moment-là, était impossible avec ceux qui, comme moi, n’ont vu dans cette pitoyable affaire qu’une tentative plus ou moins planifiée de faire dérailler la certification des résultats de l’élection de novembre dernier et donc l’officialisation de la victoire de Joe Biden. Question simple, comment fait-on quand deux perceptions aussi antagonistes de la réalité existent ? 

 

Dans la horde, essentiellement masculine et blanche, qui a pris d’assaut le pseudo « cœur de la démocratie américaine » (je n’oublie pas que c’est ici qu’a été votée à la quasi-unanimité la guerre contre l’Irak), il y avait, bien sûr, des gens déterminés. Des hommes habillés en combinaisons tactiques, cagoulés, prêts à en découdre et sachant visiblement ce qu’ils faisaient. Ceux-là se réclament ouvertement d’une idéologie raciste et suprématiste. Ils sont d’extrême-droite et constituent un danger réel. Ils rêvent de feu, d’acier, de potences et de sang. Mais il y a les autres, ces cohortes de ravis, tous contents d’être au cœur de l’action, ouvrant des yeux ébahis, presqu’enfantins en découvrant les salles du capitole, prenant des photographies, appelant sûrement leur cousine d’Arkansas pour lui montrer les images de la « révolution ». 

 

Les premiers et les seconds ont en commun qu’ils croient fermement en des choses qu’une grande majorité de personne balaie d’un haussement d’épaules. Quand un manifestant, sans masque, hurle que les communistes chinois ont trafiqué à distance les machines à voter et que Cuba et le Venezuela sont aussi derrière la fraude électorale favorable à Biden et que les médias « mainstream », comprendre les principales chaînes de télévision ainsi que le Washington Post et le New York Times, obéissent à un ordre obscur, satanique et pédophile, on a le droit de hausser les épaules et de se dire « mais quelle bande de tarés ! ». Oui, c’est vrai, mais le problème, c’est qu’il s’agit de convictions et qu’elles semblent bien profondes. Des millions de personnes pensent ainsi. Elles n’envahiront pas pour autant le Capitole et il se peut même qu’elles réprouvent ce qui s’est passé la semaine dernière à Washington. Mais rien ne dit qu’elles ne suivront pas un mouvement factieux initié par plus déterminés qu’eux.

 

La réalité, disent certains philosophes est affaire d’imagination mais aussi de construction collective. Ce qui pourrait se résumer à de banales divagations pour quelques zélotes trumpistes isolés devient tout autre chose quand leur nombre est supérieur à la population du Portugal et de la Tunisie réunis. La réalité étant souvent l’argument d’autorité – ce que je vous dis est vrai car c’est ce qui s’est passé « réellement » – on réalise que l’on a affaire à des constructions inconciliables. La question est donc toujours la même : comment faire face à cette situation ? Observant deux camps s’étripant pour des questions religieuses, un esprit cartésien peut les renvoyer dos-à-dos. Mais, dans le cas présent, il ne s’agit pas de foi ou d’imaginaires mais du réel, d’événements tangibles que chacun voit à sa façon. 

 

Ces derniers jours, je n’ai pas été étonné d’apprendre que, déjà, des thèses contredisent avec force ce que mes yeux ont vu. Nombre d’Américains, suivis en cela par d’autres dénégateurs y compris en Algérie où la fascination pour l’homme fort pousse au culte de Trump, sont persuadés que le Capitole a été pris d’assaut par des anti-fa, des gens d’extrême-gauche téléguidés par la Chine (encore elle, on devine qu’elle sera « le » sujet de ces prochaines années chez les républicains). La boucle est bouclée. Un événement, des récits antagonistes qui surgissent instantanément et la grande victime est cet autre thème philosophique : la vérité.

 

On pourra gloser longtemps sur Donald Trump et ses incompétences, son narcissisme, peut-être même sa folie et ses excès en tous genre. Mais ce raciste qui qualifia un jour certains pays africains de « trous à merde » et dont l’une des premières mesures une fois élu fut d’interdire l’accès aux États-Unis à des musulmans (« muslim ban »), a réussi le tour de force d’entraîner avec lui des dizaines de millions de personnes. Et s’il y est arrivé, ce n’est pas juste parce que la faillite des démocrates séduits par le libéralisme lui a préparé le terrain. Ce n’est pas uniquement parce qu’il a multiplié les discours flattant les pires travers de son électorat. Sa réussite, impressionnante, est que par son charisme, il a réussi faire partager à ses troupes sa propre vision de la réalité. Qu’importent les événements, le président sortant arrivera toujours à convaincre ses ouailles que c’est lui qui détient la vérité. C’est tout simplement fascinant.

_

vendredi 13 novembre 2020

La chronique du blédard : Messmar Trump (le clou de Trump)

 _

Le Quotidien d’Oran, jeudi 12 novembre 2020

Akram Belkaïd, Paris

 

Joseph Robinette Biden Jr., dit Joe Biden, est donc le quarante-sixième président des États-Unis d’Amérique. C’est du moins ce que la majorité des grands médias et agences de presse ont établi quatre jours après l’élection. Pourtant, ce résultat n’est pas encore officiel. Le président sortant Donald John Trump ne veut pas admettre (merci de ne pas utiliser le terme impropre de « concéder ») sa défaite. Il clame en multipliant les tweets en lettres capitales qu’il a gagné haut la main et que les démocrates ont triché en manipulant le vote par correspondance. On attend toujours qu’il produise les preuves de ces fraudes qu’il ne cesse de dénoncer… Mais avec lui, comme c’est le cas depuis des années, la vérité n’est pas le plus important. Il suffit d’affirmer l’existence d’un fait pour qu’il soit.  L’affaire est certes risible mais la situation prend une tournure inquiétante, bien plus que « l’embarras » que Joe Biden évoque.

 

Ce scénario potentiel du pire, l’Afrique le connaît bien. Une élection présidentielle, deux candidats qui revendiquent la victoire. Le ton monte, les partisans de l’un et de l’autre se chauffent l’esprit et la violence qui a émaillé la campagne électorale repart de plus belle, menant parfois à la guerre civile. Bien entendu, les États-Unis n’en sont pas (encore) là. Pour le moment, les démocrates adoptent une attitude prudente, qu’ils aimeraient perçue comme « responsable », alors que le camp républicain multiplie les vociférations et les mises en cause. On relèvera au passage que les comportements serviles sont universels. En Algérie, des députés payés à ne rien faire obéissent aux ordres en votant à main levée n’importe quel texte et, aux États-Unis, les élus, sénateurs et représentants, du parti républicain n’osent pas féliciter Joe Biden par peur des représailles du clan Trump.

 

Plus d’une semaine après l’élection, plusieurs scénarios sont possibles d’ici le vote des grands électeurs le 14 décembre prochain puis la prestation de serment, la troisième semaine de janvier. On peut assister à une transition chaotique avec des tentatives multiples de la part du locataire de la Maison-Blanche d’entraver l’installation de Joe Biden dans ces mêmes locaux. Cela passera peut-être par des procédures judiciaires voire par un recours auprès de la Cour suprême. Pour le moment, la majorité des experts sollicités par les médias estiment que ces démarches n’ont quasiment aucune chance d’aboutir même si la « SCOTUS » (Supreme Court of the United States) est composée en majorité de juges conservateurs. Mais, sait-on jamais…

 

On peut aussi assister à une dégradation rapide du climat civil. A force de crier qu’on lui a volé sa victoire et d’appeler ses partisans à la rescousse, Trump est capable de provoquer une situation de grand désordre. Une marche à Washington, des manifestations localisées, des sit-in, c’est-à-dire tout ce que le président sortant envisage, représentent un jamais-vu dangereux qui peut facilement dégénérer en affrontements. Certes, certains médias américains affirment que des contacts discrets ont lieu avec l’équipe de transition démocrate mais cela reste à confirmer et, surtout, ce n’est pas encore officiel.

 

Depuis son élection en 2016, Trump a constamment brisé les conventions et remis en cause les normes en vigueur. Son comportement actuel s’inscrit en droite ligne de ses outrances et de sa capacité à toujours imposer son point de vue à son entourage. Pourquoi refuse-t-il la défaite ? Il est peu probable qu’il croit lui-même à ces histoires de fraude. Ce qu’il sait, par contre, c’est que se retrouver dans la peau d’un ex-président lui vaudra nombre de problèmes à commencer par la perte de son immunité face aux diverses enquêtes qui le concernent : fraude fiscale, favoritisme, etc. Il n’est donc pas exclu que sa surenchère actuelle accompagne des négociations dans l’ombre pour lui garantir sa tranquillité après janvier 2021.

 

On entend ici et là, y compris en Algérie, que Biden ou Trump, c’est du kif-kif, du « ki sidi, ki lalla ». Il y a un peu de vrai dans cela. Quel que soit le locataire de la Maison-Blanche, l’Amérique ne changera pas de politique extérieure, elle demeurera impérialiste, privilégiant toujours ses intérêts en premier. Les deux mandats de Barack Obama l’ont bien montré, lui dont la planète entière espérait une transformation radicale de l’Empire au prétexte qu’il appartient à la minorité noire. Pour autant, et c’est une situation récurrente pour ne pas dire désormais habituelle, entre deux maux, il faut choisir le moindre.

 

Donald Trump est un raciste décomplexé et un misogyne. Son élection à la Maison-Blanche a constitué un signal d’encouragement pour tout ce que la planète compte comme organisations réactionnaires et fascisantes. Il est l’homme du décret interdisant à certains musulmans d’entrer aux États-Unis (« muslim ban ») et du transfert de l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem en violation du droit international. Il suffit d’écouter quelques minutes, pas trop longtemps, le vacarme des marigots que constituent les chaînes françaises d’information en continu pour comprendre qu’il est l’idole de l’extrême-droite où qu’elle se trouve.

 

Tout le monde au Maghreb connaît l’histoire du clou (messmar) de Djha (Djoha). Ce dernier vend sa maison à condition de pouvoir rendre régulièrement visite à un clou porte-bonheur fiché dans l’un des murs. Au final, le nouveau propriétaire, lassé par les visites, finit par craquer et revendre la maison à Djha pour une bouchée de pain. Même expulsé de la Maison-Blanche, Trump, qui a récolté plus de soixante-dix millions de voix (plus que lors de sa victoire en 2016), laisse un clou planté dans le mur fêlé de la démocratie américaine. Cela signifie que rien n’est réglé mais le fait qu’il ne rempile pas pour un second mandat est déjà une bonne nouvelle à prendre.

 

 _

La chronique économique : Euphorie boursière

 _

Le Quotidien d’Oran, mercredi 11 novembre 2020

Akram Belkaïd, Paris

 

 

Champagne pour tout le monde ! La journée du lundi 9 novembre a été faste pour les grands marchés financiers européens et nord-américains. L’euphorie qui tranche avec la morosité de ces derniers mois s’est ensuite prolongée le mardi 11 novembre aux places asiatiques notamment à Tokyo. Partout, les indices ont été dans le vert, comprendre qu’ils ont progressé par rapport à la veille. Comprendre les raisons d’une telle progression permet d’évoquer quelques ressorts du fonctionnement des Bourses et des stratégies des investisseurs.

 

Biden et Pfizer

 

Dès leur ouverture, les marchés étaient orientés à la hausse ayant décidé que le suspense autour de l’élection présidentielle était clos. Même si le président sortant Donald Trump refuse de concéder sa défaite et d’ouvrir la voie à la passation de pouvoir entre ses équipes et celles du président-élu Joe Biden, la plupart des acteurs des marchés semblent convaincus que l’affaire est désormais jouée. Pour eux, le recomptage des voix – s’il se confirme - ne changera rien au résultat. De même, et cela concerne plus particulièrement Wall Street, le fait que la composition du Sénat ne devrait pas fondamentalement changer – équilibre entre démocrates et républicains avec petite avantage pour ces derniers – alors que l’on attendait une « vague bleue » (couleur des démocrates par opposition au rouge des républicains) ravit les opérateurs qui craignent que les démocrates n’augmentent la fiscalité sur les entreprises.

 

Le même jour, il y a eu l’effet Pfizer. En annonçant que ses résultats intermédiaires de la phase finale d’expérimentation de son vaccin contre le Covid-19 était prometteuse avec 90% d’efficacité, le groupe pharmaceutique a donné des ailes au marché, profitant lui-même de l’annonce pour prendre 7,69% par rapport à son cours de la veille. Dans la foulée, d’autres secteurs ont connu des hausses appréciables : le secteur aérien, la publicité, la location d’automobiles et la construction. Pourquoi ? Le raisonnement est simple : qui dit vaccin, dit fin de l’épidémie. Et qui dit fin de l’épidémie, dit reprise de l’activité économique et donc redémarrage des voyages, de la communication des entreprises et des déplacements de particuliers. 

 

Versatilité des marchés

 

Pour autant, il faut se garder de croire que ces raisonnements sont définitifs. Il n’y a rien de plus versatiles que les marchés financiers. Dans les prochains jours et semaines, il est probable qu’ils prennent un chemin inverse. Si la « guérilla » procédurière de Trump s’intensifie, si la transition présidentielle ne commence pas et si, d’aventure, les risques d’une longue période d’incertitude institutionnelle se concrétisent, alors la Bourse va paniquer. Certain que son homologue d’à-côté va vendre, l’investisseur en fera de même dans un réflexe moutonnier bien connu. Et si Pfizer annonce le moindre retard dans la mise sur le marché de son vaccin désormais attendu par tous, alors, les indices boursiers plongeront. En attendant que reviennent d’autres bonnes nouvelles…

_

La chronique du blédard : Une élection et ses premiers enseignements

 _

Le Quotidien d’Oran, jeudi 5 novembre 2020

Akram Belkaïd, Paris

 

A l’heure du bouclage de cette chronique, il n’était pas encore possible de savoir qui de Joe Biden ou Donald Trump a remporté l’élection présidentielle américaine. Mais au bout d’une soirée (et d’une nuit) de décompte serrés, il est d’ores et déjà possible de tirer plusieurs enseignements de ce scrutin à part. Le premier, le plus évident, est que contrairement à ce qu’annonçaient nombre de sondages mais aussi nombre de « spécialistes » des États-Unis, Donald Trump ne s’est absolument pas effondré. Bien au contraire. Il a sécurisé le vote en Floride et dans l’Ohio, deux États que les démocrates auraient aimé remporter pour gagner l’élection (cela vaut aussi, mais à un degré moindre pour les « chances » de Biden, pour le Texas et la Caroline du nord). Surtout, Trump n’a pas été stoppé par le fameux « mur bleu », ces États du nord, traditionnellement dévolus aux démocrates mais que le président américain avait déjà pu arracher, à la surprise générale, lors de l’élection de 2016 contre Hillary Clinton. Ce sont d’ailleurs les résultats du Wisconsin, du Michigan et de la Pennsylvanie qui devaient trancher. 

 

Le second enseignement, qui est aussi tout autant évident, c’est que la vision du monde de Trump, ses outrances, son racisme, sa misogynie, son « anti-science » trouvent un vrai soutien au sein d’une partie de la population américaine. Mais, contrairement aux analyses simplistes, cela n’explique pas tout. Ses électeurs ne sont pas que des « red-necks », ces ruraux si souvent pointés du doigt pour leur conservatisme et leur vision binaire du monde. Il ne s’agit pas ici que de ces fous furieux défenseurs du droit de porter une arme et prompts à célébrer les figures ségrégationnistes du Sud. Bien au contraire. Trump est présent partout, y compris dans les zones urbaines (même s’il n’y arrive pas toujours en tête). En clair, des électeurs l’ont choisi pour d’autres motivations. Certains, ont même caché leurs intentions lors des sondages, attitude que seuls de rares médias ont signalée. Qui sont ces électeurs ? Ils sont présents dans toutes les catégories de la société et ils n’ont voté pour Trump que pour une seule chose : leur intérêt financier et économique. Avec lui, de 2016 à ce jour, ils ont eu droit à des réductions d’impôts à de nombreux niveaux et ils comptent sur lui pour limiter les dépenses sociales dont ils pensent – souvent à tort – qu’elles se font à leur détriment. 

 

En clair, et pour reprendre l’explication d’une universitaire algérienne installée dans l’État du Maine, on peut très bien avoir affaire à un dentiste ou un architecte qui déplorera en public le discours raciste de Trump, qui se dira effrayé par son discours clivant et son comportement et ses « tweets » erratiques, mais qui, au final, vote pour lui en pensant à sa déclaration annuelle de revenus. Money, is the key my friend ! Il faudra aussi s’interroger sérieusement sur le fait que les électeurs originaires d’Amérique latine ou centrale, les « Latinos », ont voté pour Trump malgré ses discours racistes à leur encontre (il semble qu’en Floride, le matraquage présentant Biden comme socialiste a touché les électeurs d’origine cubaine et venezuelienne). Idem pour les « seniors » dont on disait qu’ils étaient ulcérés par la mauvaise gestion de la pandémie de Covid-19. Tout cela, à l’exception des retraités de l’Arizona, ne s’est pas vérifié dans les urnes. Quel que soit le résultat, Trump a créé la surprise.

 

Le troisième enseignement, est d’ailleurs lié aux sondages qui donnaient Joe Biden largement gagnant du scrutin. Aux États-Unis, le sondage est une véritable industrie. Cette dernière alimente en chiffres et pourcentages le monde politique mais aussi les médias, les acteurs culturels (maisons d’édition, cinéma, etc.). Elle est devenue tellement envahissante qu’elle tend à remplacer les vraies enquêtes, le porte-à-porte, le recours à de vraies études sociologiques menées au long cours. Ces dernières auraient peut-être alerté le parti démocrate que les « latinos » de Floride voteraient en masse pour Trump. Bref, le sondage n’est ni une vérité et certainement pas une prédiction en béton. Pour les journalistes, où qu’ils soient, cela permet de rappeler ces règles de prudence trop souvent oubliées : un sondage n’est pas un argument politique ou électoral, ce n’est pas une certitude et, surtout, ce n’est pas un matériau journalistique à favoriser surtout quand on n’a aucune idée de la manière avec laquelle il a été réalisé, aussi connu soit l’institut qui en est l’auteur.

 

Enfin, parmi d’autres enseignements à venir, on relèvera que les électeurs de Donald Trump n’ont pas hésité à aller voter malgré les risques sanitaires contrairement à la majorité des démocrates qui ont voté par correspondance. Cette conviction que le virus n’est pas dangereux ou qu’il faut vivre avec quels qu’en soient les dangers est sidérante. Elle prouve que Trump et ses discours niant la gravité de l’épidémie rencontrent une vraie adhésion populaire. Il est des absences de raison qui défient l’entendement.

_