Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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mercredi 31 mars 2021

La chronique économique : Inflation, le retour ?

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Le Quotidien d’Oran, mercredi 24 mars 2021

Akram Belkaïd, Paris 

 

 

Ou l’oublie quelques mois, voire même quelques années, et puis, soudain, elle refait son apparition dans les débats ce qui n’est pas sans incidence immédiate sur les marchés. « Elle », c’est l’inflation. Exception faite de certains pays isolés, ou de certains secteurs comme l’immobilier, la hausse des prix demeure modérée depuis près d’une décennie, certains experts allant même à évoquer une « ère de déflation ». Or, depuis quelques jours, l’inflation est de nouveau à la une de l’actualité notamment aux États-Unis.

 

Plan de relance

 

Quand on parle d’inflation, il est automatiquement question de taux d’intérêts, notamment ceux à long terme (on parle alors de « taux longs »). Or, les taux longs américains « se tendent », autrement dit ils augmentent ce qui n’est jamais une bonne nouvelle pour les marchés. Cela signifie qu’emprunter à long terme va être plus onéreux, que les entreprises qui ont besoin d’investissements longs, on pense notamment aux valeurs technologiques, seront pénalisées sans oublier les États qui s’endettent. Du coup, le souvenir du mini-krach de 2013 est revenu dans les esprits. A l’époque, la hausse des taux combinée à l’idée que la Réserve fédérale stopperait ses interventions sur le marché avaient provoqué un important coup de semonce sur les marchés boursiers et obligataires. La Fed avait alors rassuré tout le monde en réaffirmant son intention de poursuivre son « assouplissement quantitatif » (« quantitative easing » ou « QE »). En clair, elle continuerait sa politique non-orthodoxe de rachat d’actifs, plus ou moins sains, sur les marchés.

 

Cette fois, ce n’est pas vraiment la fin possible du QE – démentie par la Fed - qui est à l’origine des soubresauts des marchés. En proclamant sa volonté de mener une forte politique de relance, la nouvelle administration américaine a fait automatiquement renaître les craintes d’un retour de l’inflation. Chèques de 1400 dollars envoyés à 80% des ménages, dépenses volontaristes pour vacciner la population, relance des travaux d’infrastructures, etc. C’est une démarche clairement keynésienne pour laquelle a opté le président Joseph Biden. Et qui dit relance, dit hausse de l’activité et, in fine, surchauffe. On n’en est pas là mais, on le sait, les marchés ne sont qu’une somme d’anticipations plus ou moins fondées.

 

Tension sur les monnaies

 

Quoi qu’il en soit, la perspective d’une hausse des taux américains inquiète beaucoup notamment en Europe où les taux longs se sont eux aussi tendus. Dans les pays émergents, la question qui inquiète concerne les monnaies. En effet, quand les taux augmentent aux États-Unis, cela pousse les investisseurs à opter pour des actifs américains afin d’obtenir de meilleurs retours sur investissement. Du coup, les flux financiers quittent certaines places et provoquent le dévissage des monnaies locales aux rendements peu attrayants en comparaison du billet vert. C’est ce qui vient de se passer en Turquie où la Banque centrale a relevé ses taux pour défendre la livre et empêcher les sorties de capitaux. Une mesure qui n’a guère plu au président Erdogan qui a limogé le gouverneur Naci Agbal. Quand les taux longs américains se tendent, c’est toute la planète qui se contracte. 

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lundi 25 septembre 2017

La chronique économique : Inflation, importations et euros

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Le Quotidien d'Oran, Mercredi 20 septembre 2017
Akram Belkaïd, Paris

Partout dans le monde, l’inflation a mauvaise réputation et à juste titre. L’augmentation continue des prix, la dépréciation de la valeur des biens que cela engendre, les difficultés économiques que cela génère pour les ménages sans oublier le manque de confiance des investisseurs nationaux et étrangers sont autant de facteurs qui contribuent à faire de ce phénomène un épouvantail que toutes les banques centrales n’ont de cesse de combattre. A l’inverse, une conjoncture sans inflation n’est pas une bonne chose puisque cela signifie que les prix et la demande stagnent.

Un synonyme de déséquilibre

On dit souvent que la mondialisation a « tué » l’inflation en imposant ses prix bas partout. En favorisant l’essor du commerce mondial et les approvisionnements à partir des pays à faible coût du travail, la globalisation a effectivement contribué au tassement des prix mais aussi et surtout à celui des salaires. Peu de pays au monde peuvent se targuer, aujourd’hui, d’avoir enregistré de notables hausses des revenus du travail au cours des vingt dernières années. Cela a eu les conséquences que l’on sait. La victoire électorale de Donald Trump aux Etats-Unis est due à plusieurs facteurs mais la faiblesse du pouvoir d’achat des classes moyennes y est pour quelque chose.

Si l’on revient à l’inflation, on peut dire, sans forcer le trait, qu’elle existe aujourd’hui là où les économies sont totalement déstructurées voire archaïques (si l’on excepte les pays émergents à forte croissance où l’inflation est le corollaire d’une activité soutenue). Economies déstructurées donc et l’Algérie en fait partie. Dans une situation de pré-crise (le pays n’a encore rien vu), le recours à un jeu d’écriture où le Trésor pour emprunter auprès de la Banque centrale revient, in fine, à faire la même chose qu’actionner la planche à billets. Le caractère inflationniste de cette mesure est évident. L’Etat étant un acteur majeur de l’économie nationale, il est évident que le fait de vivre à crédit avec une Banque centrale qui lui prêtera sans compter (et sans rechigner) va nécessairement déboucher sur un affolement de l’indice des prix.

Contrairement à ce que racontent les autorités, ce n’est pas ainsi que les pays développés ont affronté la crise de 2008. Ils ont certes eu recours à des méthodes peu conventionnelles comme le fait de transformer leurs Banques centrales en quasi-fonds spéculatifs dédiés à racheter des créances privées et publiques sur les marchés. Cela a fonctionné, du moins pour l’instant, parce que cette stratégie a pu s’appuyer sur un environnement financier mature et développé (même s’il demeure miné par la spéculation). En Algérie, rien de tout cela. L’affaire sera menée par le gouvernement et lui seul. L’indépendance de la Banque centrale telle que voulue par (feue) la loi de la monnaie et du crédit n’est plus qu’un lointain souvenir.

L’euro à l’équilibre

Dans cette perspective, les Algériens vont devoir se préparer à encaisser le choc d’une possible hausse brutale et continue des prix. Le dinar, déjà malmené, risque de plonger encore plus. Des valeurs « refuge » comme l’euro, l’or ou la pierre vont augmenter elles aussi. Il sera alors important de garder un œil sur la politique gouvernementale en matière de commerce extérieur. Une restriction des importations dans un contexte inflationniste va aggraver la hausse des prix. Alors qu’un statu quo, autrement dit, un flux maintenu d’achats à l’étranger, devrait atténuer les pressions inflationnistes.


L’évolution du marché de la devise va constituer lui aussi un terrain d’observation intéressant. Pour l’heure, le cours de l’euro n’a pas flambé. Cela étonne beaucoup de gens car les perspectives étant peu encourageantes, cela devrait être le contraire. L’explication, prudente, est que nous avons là une illustration d’un mécanisme de marché qui n’est pas forcément détectable de prime abord mais qui illustre une certaine rationalité. Dans un contexte où l’inflation est annoncée, où la crise frappe à la porte du pays et où les liquidités en dinars commencent à manquer, les détenteurs de devises ne veulent pas transformer celles-ci en produit de luxe. Tant que l’inflation n’est pas constatée, et que le gouvernement ne lui court pas après en imprimant en masse de nouveaux billets, il est préférable pour le cambiste de proposer un taux de change, certes élevé, mais qui n’est pas rédhibitoire pour le client. Est-ce que cela va durer ? Impossible de répondre à cette question. Mais une injection massive de dinars dans l’économie algérienne provoquera certainement une flambée du cours de l’euro.
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lundi 5 décembre 2016

La chronique économique : Or et inflation, dollar et pétrole

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Le Quotidien d’Oran, mercredi 30 novembre 2016
Akram Belkaïd, Paris


Certains mécanismes de marché sont souvent automatiques ou, du moins, le plus souvent prévisibles. On sait, par exemple, qu’une annonce de baisse des taux va provoquer la hausse des cours obligataires. Or, ces derniers temps, certaines corrélations ne semblent plus fonctionner ou alors elles tardent à se réaliser. L’élection surprise de Donald Trump semble avoir semé une confusion extrême sur les places financières.

Quand l’inflation monte, l’or...

Un exemple, parmi tant d’autres, est celui de l’once d’or (près de 31,1 grammes). On sait que le président élu veut mettre en place un plan de relance budgétaire de grande ampleur et cela pour, notamment, financer de nouvelles infrastructures. Il veut aussi baisser les impôts de manière à relancer les dépenses de consommation. Dans les deux cas, il s’agit de mesures qui auront – normalement – pour conséquence une hausse de l’inflation. Dans ce genre de configuration, l’un des moyens de se prémunir contre les poussées inflationnistes est d’acheter des actifs tels que l’or. Relevons d’ailleurs que le métal précieux est aussi censé être un achat prioritaire en temps troublés. Or, loin d’augmenter, l’once d’or connaît actuellement une importante tendance baissière et a même cassé le plancher des 1200 dollars. Autrement dit, le métal jaune ne joue pas son rôle de valeur refuge.

Certes, l’once a bondit après l’annonce de la victoire de Trump mais cela n’a guère duré et le reflux est venu rapidement. On peut penser que la décision de l’Inde – grand acteur du marché – de geler ses importations jusqu’en mars 2017 a favorisé ce repli mais, dans un schéma normal, la perspective d’un retour à l’inflation (et donc à la hausse des taux d’intérêts) aurait du provoquer une hausse des prix de l’or. Si les explications manquent à propos de cette situation, de nombreux experts se demandent s’il n’est pas temps d’investir dans le métal précieux en pariant sur un retour aux comportements normaux de marché et donc de placements dans l’or.

Quand le dollar monte, le pétrole...

Un autre exemple concerne le pétrole. Tout nouveau venu dans une salle de marchés apprend deux choses : D’abord, que le prix des obligations varie en sens inverse des taux d’intérêts. Ensuite, que le dollar et les cours du pétrole évoluent le plus souvent en sens opposés. Actuellement, et c’est une conséquence de l’élection de Trump, le dollar est dans une tendance haussière. Cela aurait dû coïncider avec un repli du baril. Ce dernier pourtant continue de résister. L’explication, dans ce cas, est liée aux efforts de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) de s’entendre autour d’une réduction de l’offre (pour limiter la baisse des prix). Autrement dit, la résistance des cours du brut se maintiendra tant que le marché espérera que l’Opep trouve un accord. En cas d’échec, la baisse des prix du baril risque d’être violente : à la déception liée à l’absence d’un accord de réduction des pompages s’ajoutera l’effet mécanique relevant de la hausse du dollar.
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lundi 26 mai 2014

La chronique économique : L’euro trop fort

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 21 mai 2014
Akram Belkaïd, Paris
 
Jusqu’où l’euro va-t-il monter par rapport au dollar américain ? C’est la question récurrente que se posent nombre de responsables européens qui s’inquiètent de plus en plus de la vigueur de leur devise. Dans le détail, la monnaie unique est proche actuellement de la barre de 1,40 dollar ce qui la place à un plus haut depuis l’automne 2011. Du coup, le débat à propos d’un possible pic à 1,45 dollar voire 1,50 dollar est relancé sur fond de bataille électorale pour le scrutin du 25 mai prochain.
 
Peu de marges pour la BCE
 
Mais quel est le problème posé par un euro fort ? Plusieurs pays de l’Union européenne (UE) se plaignent d’abord que cela handicape leurs exportations par rapport à leurs concurrents américains ou asiatiques. Certes, cela ne concerne pas l’Allemagne dont la renommée planétaire du fameux « made in Germany » est un avantage précieux qui compense des prix plus élevés. Mais des pays comme la France, l’Italie, l’Espagne ou même les Pays-Bas sont pénalisés surtout en ce qui concerne leurs produits bas-de-gamme. La conséquence pour eux est connue, plusieurs de leurs entreprises étant poussées à délocaliser une partie de leurs activités en zone dollar et cela afin de diminuer leurs coûts de production.
 
Dans le même temps, la vigueur de l’euro pose problème dans un contexte où l’inflation est très faible et où l’économie a du mal à redémarrer. En soi, le fait qu’une monnaie soit un rempart contre la hausse des prix n’est pas une mauvaise chose. Mais, quand cela contribue à augmenter les menaces de déflation voire de stagflation, cela devient inquiétant. En effet, de nombreux économistes européens craignent que les économies du Vieux Continent ne tombent dans le piège de la stagnation (panne de l’activité économique) doublée d’une chute drastique des prix (causée par la faiblesse de l’inflation qui finit par conduire à la déflation). Dans ce genre de situation, les entreprises, faute de commandes et de revenus suffisants, font faillite et sont obligées de licencier.
 
Du coup, c’est la Banque centrale européenne (BCE) qui est priée de réagir puisque c’est à elle que revient de conduire les politiques liées à l’euro. Problème, l’institution monétaire basée à Francfort n’a que très peu de marges de manœuvres. Ses taux directeurs sont déjà très faibles (baisser les taux peut contribuer à déprécier une monnaie) et, de toutes les façons, l’Allemagne ne veut ni d’un euro faible ni d’un regain d’inflation ne serait-ce que pour préserver les avoirs de ses épargnants. Le 5 juin prochain, les gouverneurs de la BCE seront donc attendus au tournant lors de leur réunion mensuelle. Non seulement, ils devront rendre publiques leurs prévisions de croissance et d’inflation mais aussi, et surtout, clarifier leurs intentions vis-à-vis de la valeur de l’euro.
 
Le tabou de la dévaluation
 
Bien entendu, il est pratiquement exclu d’entendre un jour les dirigeants de la Banque centrale européenne évoquer la question d’une dévaluation pure et simple. Ce genre d’option n’est pas prévu, du moins pas de manière explicite, par les textes qui régissent l’Union monétaire européenne. Pourtant, les exportateurs du Vieux continent auraient bien besoin d’un petit coup de pouce monétaire. Ce dont ne veulent absolument pas les épargnants (l’Europe est la première zone d’épargne du monde) qui craignent une dépréciation de leurs avoirs. La BCE devra donc faire avec ce qu’elle a, c’est-à-dire pas grand-chose.
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lundi 11 juin 2012

La chronique du blédard : Le consommateur français, cette victime consentante

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 7 juin 2012
Akram Belkaïd, Paris
 
Paris, seize heures. Soleil radieux avec juste ce qu’il faut comme fraicheur printanière. Une brasserie et sa terrasse donnant sud-ouest. Un endroit autant convoité par le flâneur local que par les visiteurs de passage et les touristes qui ne sont pas les derniers à vouloir en être. Voici donc l’un des rites de la belle saison : conquérir sa place en terrasse, se battre s’il le faut (ou presque) et se tasser les uns contre les autres. Tout cela pour s’asseoir au milieu des fumeurs interdits d’intérieur et être au plus près des klaxons et des tuyaux d’échappement... Bronze, hume et fume, c’est bon pour ta santé, mon gars !

Placardées sur les vitres et les ardoises de l’établissement, des affichettes délivrent toutes le même avertissement que voici : « Après 15h, plus d’expresso en terrasse extérieure ». Etrange, n’est-ce pas ? Commençons par relever l’absence d’explication ou de regrets. Pas de café à l’extérieur, et c’est ainsi. Circulez si vous n’êtes pas content. Pourquoi une telle interdiction ? En fait, ce n’est qu’une simple question de business, un moyen comme un autre pour empêcher la consommation à minima dans un emplacement se devant de toujours rapporter plus et encore plus y compris lorsque la plage hautement rentable du repas (à au moins trente euros le menu du jour) est terminée.

Un expresso ? Quelques euros – ce qui est déjà beaucoup pour ce qui ne valait que quelques francs – avec lesquels on peut, en théorie, étirer le temps d’exposition au soleil, journal, livre ou tablette numérique à la main. La vie en terrasse, les rencontres, les regards, les rêveries… Du bon temps bon marché. Sauf que le garçon de café, aimable comme bon nombre de ses congénères parisiens, veille au grain. Et pour monsieur, ce sera ? (ton faussement enjoué). Un expresso (réponse un peu détachée de celui qui fait semblant de ne pas avoir lu l’affichette). Le couperet tombe. Ah non, vous devez prendre autre chose (comprendre de plus cher) ou rentrer à l’intérieur avec le reste des pâlichons.

Le plus étonnant dans l’affaire, c’est que personne ou presque ne proteste. L’habitude et la résignation. L’acceptation de la dégradation du service dû au payeur : c’est aussi cela l’air du temps hexagonal. Le client n’est plus roi et le consommateur ne cesse de se faire rabrouer. Il raque mais on le claque. On le dit râleur mais, fait déroutant, il se tient coi. Dans les boutiques, qu’elles soient de luxe ou non, dans les restaurants, gargotes ou de plusieurs étoiles, il lui faut subir mauvaise humeur, réflexions désagréables et autres attitudes désinvoltes. En clair, il paye mais c’est lui qui encaisse.

De retour du nord des Etats-Unis, une thésarde spécialiste de la confrontation musclée avec les vendeurs mauvais n’en revient pas et ses observations ont inspiré la présente chronique. Terminés pour elle les sourires et les comment allez-vous aujourd’hui, certes de commande et peu sincères, mais ô combien agréables. Entre une cordialité artificielle mais générale et une face de carême des moins avenantes, qui peut prétendre préférer la seconde ? Prenons un autre exemple. Toujours à Paris, un petit supermarché de quartier. Une cliente demande à être livrée. L’employé s’approche d’elle, ni bonjour ni sourire, et lance tout de go : « j’espère pour vous qu’il y a un ascenseur et puis, de toutes les façons, vous avez trop de bouteilles ». Sous d’autres latitudes, ce genre de réflexion vaudrait une remontrance voire un renvoi. Mais là… 

Est-ce à dire qu’il y aurait une spécificité française de la maltraitance du client ? Ce serait aller vite en besogne que de l’affirmer. Ceux qui ont connu l’Algérie des années souk-el-fellah et du makache systématique peuvent témoigner qu’eux aussi ont connu ces moments de solitudes où l’on a l’impression qu’il faut se mettre à genoux pour dépenser son propre argent. Il y a encore deux ou trois décennies, les choses étaient plutôt différentes. Considération, bonne humeur (que l’on retrouve encore sur les marchés ou dans les petits commerces de quartier) et cordialité n’étaient pas de vains mots. Alors, pourquoi une telle dégradation qui en dit long sur l’évolution de la société française ? Il ne s’agit pas de trouver toutes les réponses mais de dire simplement que quand les incivilités et le rapport de force pullulent, dans la rue comme à l’école ou dans l’entreprise, il ne faut pas s’étonner que cela se propage partout y compris dans les commerces et les services.

Reprenons l’exemple du livreur de mauvais poil. Pourquoi son homologue espagnol ou, exemple incontournable, américain, évite de se comporter ainsi ? La raison est simple, c’est parce que son renvoi peut se faire du jour au lendemain. Aux Etats-Unis, il aura même des conséquences terribles puisqu’il peut signifier la perte immédiate de toute couverture de santé. En France, même dans le pire des cas, le concerné sait qu’il continuera à bénéficier de ses droits sociaux. Que l’on se comprenne bien. Il ne s’agit pas de mettre en cause le système français de protection sociale mais juste de remarquer qu’il peut aboutir à des effets bien pervers.

Mais là n’est pas le plus important. En réalité, ce qu’endure le consommateur, ce sont les conséquences de l’âpreté au gain et des politiques salariales restrictives. Pourquoi cette jeune femme, vendeuse dans une enseigne dite culturelle, fait-elle la mine du matin au soir ? C’est tout simplement parce qu’elle est mal payée, parce que ses horaires sont totalement anarchiques et que, chômage oblige, elle n’a aucune marge de manœuvre pour faire jouer la concurrence entre employeurs. Alors, elle râle et elle remballe. Et que fait sa victime ? Elle saisit la première occasion pour se venger, notamment quand elle appelle un service après-vente. A ce sujet, et c’est déjà une autre histoire, il faut lire les témoignages des employés des centres d’appel. Il s’agit de lieux où l’insulte fuse très vite et où le possible enregistrement des conversations, annoncé dès le départ, est censé servir d’arme doublement dissuasive. L’employé à intérêt à être calme et cordial et le client se dit, qu’enregistré, il se doit de rester correct. Du moins, en théorie…

Tout ce qui précède montre que le pari du vivre ensemble ne concerne pas uniquement les grandes questions des inégalités, des discriminations ou des violences qui gangrènent la société. Cela commence par la lutte contre des comportements qui transforment le quotidien en jungle du chacun pour soi et dont l’effet de sape est bien réel. En attendant que les choses s’arrangent, le consommateur maltraité dispose encore d’une arme efficace. Celle du boycottage et c’est pourquoi le présent chroniqueur, même s’il n’est pas amateur d’expresso, ne met simplement plus les pieds dans cette brasserie à la belle terrasse orientée sud-ouest. 
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