Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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vendredi 18 septembre 2020

La chronique du blédard : Le Liban, Macron, le « système » et l’ingérence extérieure

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 3 septembre 2020

Akram Belkaïd, Paris

 

La visite du président français Emmanuel Macron au Liban, la deuxième en moins d’un mois, ne peut pas laisser indifférent tant elle fait naître des sentiments contradictoires. Il est certain que le peuple libanais a besoin d’aide pour faire face à une crise profonde. La situation sanitaire est dégradée, le nombre de cas de Covid-19 explose, les banques limitent les retraits de liquide (et clament qu’elles sont au bord du gouffre, mais on n’est pas obligé de les croire…) tandis que la pauvreté concerne désormais près des deux tiers de la population. Et ce qui est certain, c’est que ce n’est pas la classe politique libanaise – toutes tendances confondues, autrement dit Hezbollah compris - qui est capable de sortir le pays de l’ornière. 

 

La stratégie de ces politiciens est connue : attendre, gagner coûte que coûte du temps, faire le dos rond face à la contestation populaire et parier sur le fait que les pays occidentaux et ceux du Golfe finiront tôt ou tard par allonger l’argent. Cet attentisme ressemble d’ailleurs à ce qu’a toujours été la stratégie des dirigeants algériens qui, sur le long terme, préfèrent attendre une hausse des cours du pétrole et du gaz naturel plutôt que d’engager de vraies réformes et une diversification concrète de l’économie. L’inertie est l’une des pire calamités du monde arabe et elle n’existe que parce que ceux qui tiennent les pays n’ont pas envie que les choses changent. Il y a donc quelque chose de réjouissant à voir Emmanuel Macron sommer les politiciens libanais de se dépêcher de s’entendre autour du nom d’un premier ministre, lequel a finalement été nommé quelques heures avant son arrivée à Beyrouth. Au doigt et à l’œil... Et Macron veut plus ! Il exige, ou plutôt il attend fortement qu’un gouvernement « de mission fait de professionnels » et composant « une équipe la plus solide possible » soit constitué d’ici deux semaines. La feuille de route est claire.

 

Dans la capitale libanaise, le président français a rencontré tous les représentants des partis politiques, tous avertis dès son arrivée qu’il considérait cette période comme la « dernière chance » pour le système politique libanais. Et comme le ferait un répétiteur sévère et opiniâtre, il a promis de revenir à Beyrouth en décembre et d’organiser en octobre une conférence internationale d’aide au Liban à Paris. Le message délivré par le numéro un français est limpide : pas de réformes, pas d’aide financière. Au passage, on observera avec attention le ballet diplomatique qui va suivre cette visite. Si la France n’entend pas exclure le Hezbollah des discussions, les États-Unis, eux, vont tout faire pour rappeler aux Libanais que les sanctions contre leurs banques seront maintenues tant que ce parti demeurera intégré au gouvernement.

 

Mais revenons à Emmanuel Macron. Il se rend donc en visite à deux reprises au Liban. Il secoue le cèdre, réclame un gouvernement et des réformes, organise une conférence d’aide et annonce déjà son retour en décembre. Vu de loin, la question qu’on est tenté de lui poser est : au nom de quoi ? Autre variante : mais… t’es qui, toi ? Bien sûr, on lit en ce moment des kilomètres d’articles sur les liens « profonds » entre la France et le Liban. Le quotidien Le Figaropeut même titrer « il y a cent ans, la France créait l’État du Grand-Liban » (1erseptembre 2020) ce qui, en soi, est historiquement vrai même si ce genre de formulation nécessite quelques précisions et nuances. Mais tout de même ! Faut-il juste rappeler que ce qui se passe au Liban concerne avant tout les Libanais et que le temps des férules et des protectorats est révolu, du moins officiellement. 

 

Certains vont y trouver la preuve que l’ancienne puissance coloniale qu’est la France n’a pas perdu ses vieux réflexes d’interventionnisme. Il est effectivement très facile de crier à l’ingérence tout comme il est facile de fustiger la minorité d’excités qui, au lendemain de la double explosion du port de Beyrouth, ont réclamé que la France prenne en main les affaires libanaises. Mais le plus judicieux serait de s’interroger sur les raisons qui ont mené à cette situation. La France a certainement ses responsabilités, notamment dans la mise en place d’un système confessionnel que beaucoup aujourd’hui veulent voir disparaître au profit d’un État laïc (plus facile à dire qu’à faire). Mais le clientélisme, la corruption, les charges qui se transmettent de pères en fils, ces partis politiques tenus d’une main de fer par une famille, ces banques qui font ce qu’elles veulent, tout cela est d’abord le résultat de la faillite de classes dirigeantes et des élites libanaises qui n’ont que faire de l’État. Quelle que soit l’oligarchie, qu’elle soit sunnite, chiite, maronite ou druze, l’État est pour elle une commodité, un moyen qu’il s’agit de contrôler au mieux, voire de partager avec les rivaux, sans pour autant lui permettre de se substituer à cet ordre féodal qui perdure. Quitte à terme à faire sombrer le pays dans l’anarchie. Finalement, au Liban, comme ailleurs dans le monde arabe, Algérie comprise, c’est le « système » qui est le meilleur pour ouvrir la porte aux ingérences extérieures.

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vendredi 7 août 2020

La chronique du blédard : Une douleur nommée Liban

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 6 août 2020

Akram Belkaïd, Paris

 

C’est la chronique d’une interminable descente aux enfers. Celle d’un pays martyr qui ne compte plus ses drames et ses tragédies. Le Liban est, hélas, cela. Une tragédie récurrente, qui ne lâche pas prise, qui ne veut pas céder, qui refuse l’espoir définitif, qui s’oppose à la banale tranquillité d’un pays normal. La double explosion dans le port de Beyrouth, quelles qu’en soient les causes, n’est pas un événement isolé. C’est le maillon d’une longue chaîne de douleurs et d’accablements. En apprenant la terrible nouvelle, en visionnant, incrédules, les images du blast diffusées en boucle sur les réseaux sociaux, nous sommes nombreux à avoir pensé : Mon Dieu, ils n’avaient pas besoin de cela.

 

Où que l’on se tourne, le pays du Cèdre fait face à d’immenses problèmes. Sans parler de l’état sanitaire catastrophique dû à l’épidémie de Covid-19, il y a d’abord cette immense crise économique et financière. Un pays ruiné, lourdement endetté (92 milliards de dollars de dette extérieure) où sévit désormais une extrême pauvreté et même la famine, témoins ces faits divers relatés par la presse locale à propos de bagarres pour une miche de pain ou pour quelques morceaux de sucre. Dans ce contexte, les « discussions » avec le Fonds monétaire international (FMI) sont présentées comme l’une des rares perspectives de solution. Personne ne contestera que le Liban a besoin de réformes profondes mais il ne faut pas être naïf. C’est un traitement à la grecque qui attend ce pays.

 

Encore faut-il que le grand argentier obtienne satisfaction car l’opposition sourde à ses injonctions de réformes ne vient pas actuellement de la population, du moins pas encore. C’est le système politico-financier qui ne veut rien entendre mais pas pour les bonnes raisons. Il ne s’agit pas ici de sentiment nationaliste ou de vigilance en matière de souveraineté mais de volonté de perpétuer les choses telles qu’elles sont et telles qu’elles ont toujours été. Le jeu de dupe des banques le démontre bien. Promptes à geler l’épargne des Libanais, elles refusent de payer leur écot à la crise et ne veulent pas entendre d’une remise en cause de leur mode de fonctionnement peu conforme aux exigences internationales en matière de transparence.

 

La nature du système politique libanais est aussi à mettre en accusation. Il ne s’agit pas ici d’aborder la question du confessionnalisme qui est bien plus délicate à aborder qu’on ne le croit. Il est facile de réclamer un État civil quand on vit tranquillement dans un pays laïc où il n’existe pas une mosaïque de confessions au passé commun souvent marqué par la violence et les divisions sectaires. Par contre, confessionnalisme ou pas, on ne peut qu’être écoeuré par l’immobilisme, le clientélisme et la corruption qui caractérisent l’ensemble des acteurs politiques majeurs, et cela sans aucune exception. 



 

Tous sont persuadés que, tôt ou tard, les grandes puissances se décideront à allonger l’argent qui servira à gagner quelques répits sans pour autant régler les problèmes de fond. Mais l’environnement international change. Même s’il a une place à part dans la perception occidentale, le Liban est aussi confronté à la volonté américaine de mettre au pas l’Iran et ses alliés régionaux dont le Hezbollah. Cela est porteur de risques importants de déstabilisation car l’on sent bien que l’habituelle rengaine des « chiites contre les sunnites » est agitée ici et là comme si le pays glissait irrémédiablement vers un nouveau type de confrontation confessionnelle. Et là encore, on se demande bien quelle est la stratégie des dirigeants libanais.

 

Le jour même de la catastrophe du port, la plupart des agences de presse et des médias internationaux commentaient encore la démission de Nassif Hitti de son poste de ministre des Affaires étrangères. Qu’a dit ce dernier après avoir constaté ses désaccords avec le gouvernement ? Il a souhaité que son pays puisse voir apparaître « des esprits créatifs, une vision claire, des intentions sincères, une culture d’institutions et d’État de droit. »Les deux derniers termes sont fondamentaux. Ils concernent tout le monde arabe, y compris l’Algérie. 

 

Le drame du Liban est la faiblesse entretenue de l’État. Interrogez n’importe quel chaland de la rue Hamra, c’est ce qu’il vous dira. Et l’exemple concret qui sera le plus souvent cité concerne l’entreprise publique Électricité du Liban qui détient un quasi-monopole sur la production, le transport et la distribution d’électricité et dont l’incurie est responsable des longues heures de coupure de courant. C’est en 1990 que le pays est sorti de la guerre civile. Comment expliquer que, trente ans plus tard, le réseau électrique soit toujours délabré ? Posez la question aux Libanais et les réponses afflueront : incompétence des ministres, désinvolture des dirigeants, mauvais choix d’investissements publics (le béton plutôt que le cuivre) et, pour reprendre l’expression d’un ami de Tripoli, « l’habitude » de composer sans sourciller avec les trop nombreuses choses qui clochent. Néanmoins, depuis au moins quinze ans, la société civile libanaise est en mouvement. Comme l’a montré le Hirak d’octobre dernier, elle exprime régulièrement sa colère et son ras-le-bol. C’est d’elle dont dépend l’avenir d’un pays dont le sort nous importe tous.

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P.S. : Sans des femmes et des hommes engagés, l’édification d’institutions et le renforcement de l’État sont impossibles. L’Algérie vient de perdre un grand homme qui a fait beaucoup pour elle et pour son système de santé publique : le Professeur Jean-Paul Grangaud. A sa famille, et plus particulièrement à son fils Pierre-Yves, ami et camarade de révisions, je présente mes condoléances attristées.

 

 

jeudi 21 novembre 2019

La chronique du blédard : Esthétique du Hirak

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 7 novembre 2019
Akram Belkaïd, Paris

A Beyrouth, comme à Alger, comme il y a presque neuf ans à Tunis ou au Caire, il y a d’abord le peuple qui se compte et qui, soudain, compte. Dans des pays où règnent l’arbitraire, la hogra et l’incompétence, longtemps l’éclatement et l’isolement règnent. La solitude s’impose d’elle-même ; on ne compte que sur soi et les solidarités habituelles, traditionnelles, s’érodent au fil du temps d’où ce malaise qui s’aggrave, qui mine les familles, qui pousse à l’exil intérieur. Il y a aussi la peur qui oblige à se taire, à rester chez soi, à éviter les problèmes. On se dit à quoi bon protester contre un troisième mandat de Bouteflika, contre la énième prébende du clan Ben Ali – Trabelsi, contre la dernière culbute mirifique de Hariri et de ses amis.

Puis vient l’étincelle. Ce moment catalytique où apparaît un sentiment à part, fait de colère et d’indignations mêlées. Une taxe de trop, une privatisation qui se prépare, un nouveau mandat que l’on cherche à imposer et c’est le peuple qui prend la rue. Spontanément, on ne le dira jamais assez à l’heure où les théories du complot ont tant de succès. Le peuple… Ses rangs, ses cortèges, ses foules, ses paquets humains en mouvements hardis et désordonnés, tous trahissant d’abord la surprise – et très vite la fierté et la satisfaction – d’être soudain réunis. La fin du mutisme et de la résignation c’est aussi la fin de l’isolement, du prendre sur soi, du laisser faire et du laisser filer. Fin octobre, à Beyrouth, sur la place des Martyrs, c’est cette joie des retrouvailles qui sautait d’abord aux yeux.

Il y a quelque chose de paradoxal à associer l’expression de la colère à la joie. Mais c’est ainsi. On est heureux d’exprimer sa colère, son mépris à l’égard de dirigeants dont on ne dira jamais assez la nature déprédatrice. Avec eux, ce n’est pas simplement je vole et je détourne. C’est je vole, je prends tout ce que je peux et, surtout, je détruis et fais en sorte de rendre impossible la vie des gens. Même les miettes qui restent leur sont pratiquement interdites…

Le Hirak, à Alger comme à Beyrouth, c’est cette irruption de la créativité. Les slogans fusent. Bien sûr, on emprunte à des références connues. On détourne des phrases, on les réinvente. Mais, là aussi, on se dit que la bride a lâché, que son cuir s’est enfin déchiré. Certes, il y a parfois de la naïveté, du « méchants sont les méchants » mais qu’importe. On observe toutes ces adolescentes, tous ces adolescents, visages grimés, voix éraillées, et l’on se dit que tous « font œuvre », que ces mots d’ordre clamés, que ces injonctions adressées aux dirigeants sous le mode de l’humour ou de l’ironie, constituent une expérience irremplaçable que d’autres générations n’ont jamais connues.

Le rap, musique reine de ce début de siècle, est omniprésent même si les chants traditionnels résistent bien. Fairouz et DJ Madi Karimeh, désormais surnommé « Revolution DJ ». L’Internationale en arabe et Bella Ciao, ce chant réduit à une ritournelle de série télévisée. On chante donc. On danse. On scande, on saute. On agite ou on brandit les deux objets phares du Hirak : le drapeau (que de mauvaises langues disent avoir été fabriqué par dizaines de milliers en Chine…) et le téléphone portable (dont on est sûr que, lui, vient des ateliers d’Asie). Filmer les autres, se filmer. A la nuit tombée, faire comme si l’on était à un concert, en levant vers le ciel l’objet illuminé, donnant aux caméras sur les toits des immeubles et aux drones qui tournoient l’occasion d’immortaliser des images féériques. Les cyniques, les dubitatifs, les sceptiques diront que tout cela est trop beau, trop joyeux, trop festif, trop travées de stade de football un jour de derby. Ont-ils totalement tort ?

On déambule entre les tentes d’activistes, de représentants de ce que l’on nomme avec tant de facilité « la société civile », on tend l’oreille, on observe. Des journalistes locaux sortent leur micro. Les propos se ressemblent, se répètent. Pas d’État, pas de service public, trop de coupures d’électricité, vie chère, faiblesse de la livre vis-à-vis du dollar, corruption, népotisme… Le propos, plus rare, peut être aussi politique. Fin du confessionnalisme, une réforme électorale, de nouvelles élections, une nouvelle Constitution. On se dit que tout cela a besoin de discours plus élaborés, de textes fondateurs et d’accompagnement. Que la revendication à propos de la mise en place d’un « gouvernement de technocrates » est l’arbre qui cache la forêt d’un désarroi en matière de doctrine. Mais qu’importe, ceci n’est qu’un début.

Parce qu’il faut que les choses changent. Parce que cela n’est plus possible. Le statu quo n’est plus tenable, il est mortifère. On se dit cela quand, après avoir quitté la ville du Raouché, on tombe sur cette vidéo d’un petit algérien, Youssef de son prénom, dont la vie dépend d’une opération et de la générosité des gens (1). Autorités muettes et désinvoltes, hôpitaux en déshérence, s’il y a bien un exemple phare de l’échec algérien, c’est bien l’état de son système de santé.

(1) https://www.cotizup.com/sauver-youssef#news
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mercredi 30 octobre 2019

La chronique du blédard : Peuples en mouvements

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 24 octobre 2019
Akram Belkaïd, Paris


Slogans, chants, poings levées, injonctions à dégager, cortèges, défilés incessants : les peuples sont en colère. Il suffit de prêter une oreille, même distraite, à l’actualité pour s’en rendre compte. Depuis plusieurs mois, c’est bel et bien un mouvement planétaire qui secoue les pouvoirs établis et les oblige à réagir. La liste des pays et des régions concernés est longue. Algérie, Bolivie, Catalogne, Chili, Égypte, Équateur, France, Guinée, Haïti, Hongkong, Indonésie, Irak, Liban, Maroc, Royaume-Uni, Soudan, Venezuela… Chaque semaine ou presque, un nouveau foyer est ajouté à cette liste. Dans certains cas, les contestations populaires déclinent ou s’éteignent mais il arrive aussi qu’elles reprennent de manière soudaine, au gré des circonstances politiques.

Bien entendu, il serait aventureux de placer toute cette colère dans une catégorie unique. Les raisons des manifestations ne sont pas toujours les mêmes mais nombre d’entre elles se rejoignent. L’Algérie et le Liban sont deux pays différents mais, dans les deux cas, la finalité exigée est identique : un changement de système et la capacité du peuple à enfin dire son mot. En Guinée, pays qui n’en finit pas de se battre contre l’autoritarisme, c’est la perspective d’un troisième mandat du président Alpha Condé qui mobilise l’opposition. En 2010, on pensait que l’accession au pouvoir de cet opposant, jadis condamné à mort, allait ouvrir une nouvelle page, on se rend compte que l’histoire se répète. Les opposants d’hier deviennent les autocrates d’aujourd’hui. Ce qui se passe en Guinée rappellera bien des choses aux Algériennes et aux Algériens : Une Constitution que l’on amende pour ouvrir la voie à une présidence à vie, des opposants condamnés par une justice aux ordres, une communauté internationale qui ne dit pas grand-chose…

Mais le gourdin ne suffit plus à garantir la tranquillité des tyrans car la révolte des peuples est devenue contagieuse. Dans quelques jours, le 17 novembre, on célèbrera le premier anniversaire de la grande manifestation des gilets jaunes français. Multiple, protéiforme, parfois (très rarement, en fait) ambigu, ce mouvement a subi une vraie répression qui laisse songeur quant à la réalité de l’État de droit en France. Il est évident que les manifestations du samedi, qui se perpétuent même si la presse n’en parle presque plus, ont inspiré d’autres mouvements. En France, comme au Chili ou au Liban, il a fallu un catalyseur, une taxe, pour mettre le feu aux poudres. Le litre d’essence dans l’Hexagone, le ticket de métro à Santiago ou la communication WhatsApp à Beyrouth… Mais attention à ne pas résumer les mouvements à cela. Comme souvent, les médias à la recherche de clichés faciles, les résument par des appellations aussi lapidaires que douteuses. On avait l’imbécile « révolution du jasmin » pour la Tunisie, ou « révolution du sourire » pour l’Algérie, on a maintenant la « révolution WhatsApp » pour le Liban ou la « révolution du ticket » pour le Chili.

Dans la majorité des cas, et au-delà de la question des libertés qui vaut autant à Alger qu’à Hongkong, c’est la question d’un monde façonné par le libéralisme qui est posée. Nous vivons dans un contexte général où les États ont de plus en plus de mal à garantir le bon fonctionnement d’institutions et de mécanismes nécessaires à la redistribution et au bien-être social. Les privatisations, la dette, les plans d’austérité que le Fonds monétaire international (FMI) continue d’imposer, les traités de libre-échange qui tuent, le verbe n’est pas trop fort, les productions nationales, la généralisation des législations instaurant une précarité dans le monde du travail, c’est tout cela qui alimente le ras-le-bol.

Que l’on soit au Liban, en Algérie ou même à Hongkong, il y a une confusion qui est délibérément entretenue entre la démocratie et le marché. L’idée que l’une ne peut pas aller sans l’autre s’est tranquillement imposée depuis la chute du mur de Berlin, il y a exactement trente ans. Or, on constate chaque jour les dégâts provoqués par une libéralisation sans limite. Un pays comme la France en est l’illustration. D’un modèle social bâti sur la solidarité, notamment entre générations (ou entre travailleurs et chômeurs), on passe lentement mais sûrement au règne du chacun pour soi et selon ses moyens. Si les Chiliens sont dans la rue, c’est parce que la « réussite » des économistes qui servirent Pinochet ne fut en réalité que l’organisation méthodique de systèmes inégalitaires destinés à durer. Beaucoup pour une minorité, peu ou très peu pour le reste n’est pas un projet viable à long terme. En tous les cas, il n’est pas conforme à la démocratie car, dès lors qu’il est contesté, il oblige à l’usage de la force et restreint les libertés, notamment syndicales.

A un moment ou un autre, un mouvement de contestation populaire a besoin de carburant idéologique. Ce qui vient de se passer en Algérie à propos de la loi sur les hydrocarbures en est la preuve. Il ne s’agit pas simplement de dénoncer l’empressement et le manque de transparence dans l’adoption de ce texte. L’important est aussi de savoir quelle logique fonde cette loi. Que signifie la ressource nationale ? Que signifie la souveraineté économique ? Que signifie le concept même d’entreprise étatique ? Trop souvent, les lois visent à contourner des exigences de conservation du bien public au profit du marché. C’est cela aussi qui mérite d’être combattu.

vendredi 1 juin 2018

La chronique du blédard : Société civile et politique (dans le monde arabe...)

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 24 mai 2018
Akram Belkaïd, Paris


C’est un article particulièrement intéressant que vient de livrer le chercheur Nicolas Dot-Pouillard au site OrientXXI (*). Il s’agit d’une analyse tirant les diverses leçons des récentes élections législatives qui ont eu lieu au Liban. On sait que, vu d’Occident, le principal commentaire a été de relever avec insistance que le Hezbollah et ses alliés ont remporté le scrutin (25 sièges). De quoi sérieusement agacer les États Unis, Israël, l’Arabie Saoudite, Bahreïn et les Émirats arabes unis (écrire les monarchies du Golfe aurait été erroné car les trois autres – Koweït, Qatar et Oman - demeurent plus ou moins en retrait) qui n’ont de cesse de fustiger ce parti. Et de quoi alimenter aussi les spéculations sur de prochaines tentatives de déstabilisation menées par Washington contre cette formation alliée de l’Iran, mais ceci est une autre histoire.

L’article en question ne se contente pas d’aborder la victoire du Hezbollah. Il pointe aussi la montée en puissance des Forces libanaises de Samir Geagea au sein de la communauté chrétienne. Certes, le Courant patriotique libre (CPL) de Michel Aoun reste « la première formation chrétienne » mais les FL passent de 8 à 16 sièges quand les Kataeb (Phalanges) n’en détiennent plus que 3 (contre 5 auparavant). Les lignes bougent un peu entre les grandes formations politiques du pays du Cèdre comme en témoigne la percée du Hezbollah au sein de l’électorat sunnite, mais, là aussi, c’est une autre histoire.

Au-delà de ça, l’article relève que les listes électorales se revendiquant de la « société civile » ont eue du mal à s’imposer même si elles ont eu le mérite de poser des jalons pour l’avenir. L’auteur note ainsi qu’il n’y a pas eu de « percée significative de listes opposées au système confessionnel libanais ». Depuis plusieurs années, le Liban a pourtant vu naître de nombreux mouvements citoyens alimentés par la colère contre le système communautariste et l’inefficacité de l’État. On a d’ailleurs pensé que la crise des ordures de l’été 2015 allait être le catalyseur provoquant une dynamique d’envergure susceptible de « déconfessionnaliser » la vie politique locale. Il n’en a rien été.

Au Liban, comme dans bon nombre de pays arabes, le concept de « société civile » reste encore flou et à du mal à se traduire en tendances partisanes. C’est un fait, ici et là, des initiatives émergent, destinées à suppléer des appareils étatiques inopérants, corrompus ou autoritaristes. D’ailleurs, les grands donateurs internationaux, Banque mondiale en tête mais aussi les fondations américaines ou européennes, sont sans cesse en quête de cette société civile qui pourrait constituer un facteur de changement. On l’a bien vu après les printemps de 2011. A chacun son ONG locale… A chacun son projet à financer : droits des femmes, genre, liberté de la presse, vie associative, gestion municipale…

On connaît d’ailleurs l’effet pervers de cet empressement occidental à l’égard de ces initiatives que les plus optimistes qualifieront de briques nécessaires pour établir un État de droit. D’abord, certaines d’entre elles n’ont que peu d’ancrage dans le réel et leur naissance relève plus d’une démarche opportuniste. Ensuite, les pouvoirs en place ne tolèrent ces organisations que si elles n’empiètent pas sur le domaine politique. Au Liban, relève Dot-Pouillard, des candidats de listes citoyennes ont dû composer avec un verrouillage de la carte électorale et faire face à des intimidations sans oublier leur incapacité financière à assumer les importantes dépenses de campagnes, notamment les spots télévisés. La question des ressources est posée partout dans le monde arabe où des liens avec des donateurs étrangers exposent à des représailles. Ainsi, en Égypte, comme en Arabie saoudite ou même en Algérie, il quasiment interdit à toute démarche citoyenne d’agir avec l’appui – surtout financier – d’ONG étrangères aussi connues et honorables soient-elles.

Dans un contexte de reflux des libertés et des droits démocratiques dans un monde arabe en bien piteux état, reposer la question de la définition même de la société civile et de son rôle dans un éventuel changement est nécessaire à toute réflexion sur cette région du monde. L’idée, simpliste il faut bien en convenir, que cette société civile prendrait le pas sur des systèmes politiques défaillants mais accrochés au pouvoir a vécu. Non, les sociétés civiles n’ont pas réussi à transformer la tentative de 2011. L’exemple le plus frappant est celui de l’Égypte où la répression menée par le bikbachi Sissi est bien plus large (elle ne concerne pas que les Frères musulmans) et bien plus dévastatrices (car bien plus féroce que sous Moubarak) qu’on ne le croit.

Le cas libanais nous apprend aussi que les réseaux sociaux n’ont eu guère d’influence face aux télévisions. Là aussi, cela oblige à relativiser certaines idées reçues. Une campagne de mobilisation peut naître sur Internet. Elle peut pousser les citoyens à se réunir pour protester contre les montagnes d’immondices qui entourent Beyrouth ou pour lancer un mot d’ordre efficace de boycottage des consommateurs contre des produits jugés trop onéreux comme c’est le cas au Maroc. Mais comment faire pour transformer tout cela en mouvement politique cohérent et efficace ? On aura beau dire, beau faire, cela passera toujours par la création d’un parti politique aux orientations clairement définies. Ce qui renvoie à la case départ de l’inévitable confrontation avec le pouvoir en place.



(*) Les élections libanaises au prisme des conflits régionaux, orientxxi.info, 22 mai 2018.