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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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vendredi 18 septembre 2020

La chronique du blédard : Le Liban, Macron, le « système » et l’ingérence extérieure

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 3 septembre 2020

Akram Belkaïd, Paris

 

La visite du président français Emmanuel Macron au Liban, la deuxième en moins d’un mois, ne peut pas laisser indifférent tant elle fait naître des sentiments contradictoires. Il est certain que le peuple libanais a besoin d’aide pour faire face à une crise profonde. La situation sanitaire est dégradée, le nombre de cas de Covid-19 explose, les banques limitent les retraits de liquide (et clament qu’elles sont au bord du gouffre, mais on n’est pas obligé de les croire…) tandis que la pauvreté concerne désormais près des deux tiers de la population. Et ce qui est certain, c’est que ce n’est pas la classe politique libanaise – toutes tendances confondues, autrement dit Hezbollah compris - qui est capable de sortir le pays de l’ornière. 

 

La stratégie de ces politiciens est connue : attendre, gagner coûte que coûte du temps, faire le dos rond face à la contestation populaire et parier sur le fait que les pays occidentaux et ceux du Golfe finiront tôt ou tard par allonger l’argent. Cet attentisme ressemble d’ailleurs à ce qu’a toujours été la stratégie des dirigeants algériens qui, sur le long terme, préfèrent attendre une hausse des cours du pétrole et du gaz naturel plutôt que d’engager de vraies réformes et une diversification concrète de l’économie. L’inertie est l’une des pire calamités du monde arabe et elle n’existe que parce que ceux qui tiennent les pays n’ont pas envie que les choses changent. Il y a donc quelque chose de réjouissant à voir Emmanuel Macron sommer les politiciens libanais de se dépêcher de s’entendre autour du nom d’un premier ministre, lequel a finalement été nommé quelques heures avant son arrivée à Beyrouth. Au doigt et à l’œil... Et Macron veut plus ! Il exige, ou plutôt il attend fortement qu’un gouvernement « de mission fait de professionnels » et composant « une équipe la plus solide possible » soit constitué d’ici deux semaines. La feuille de route est claire.

 

Dans la capitale libanaise, le président français a rencontré tous les représentants des partis politiques, tous avertis dès son arrivée qu’il considérait cette période comme la « dernière chance » pour le système politique libanais. Et comme le ferait un répétiteur sévère et opiniâtre, il a promis de revenir à Beyrouth en décembre et d’organiser en octobre une conférence internationale d’aide au Liban à Paris. Le message délivré par le numéro un français est limpide : pas de réformes, pas d’aide financière. Au passage, on observera avec attention le ballet diplomatique qui va suivre cette visite. Si la France n’entend pas exclure le Hezbollah des discussions, les États-Unis, eux, vont tout faire pour rappeler aux Libanais que les sanctions contre leurs banques seront maintenues tant que ce parti demeurera intégré au gouvernement.

 

Mais revenons à Emmanuel Macron. Il se rend donc en visite à deux reprises au Liban. Il secoue le cèdre, réclame un gouvernement et des réformes, organise une conférence d’aide et annonce déjà son retour en décembre. Vu de loin, la question qu’on est tenté de lui poser est : au nom de quoi ? Autre variante : mais… t’es qui, toi ? Bien sûr, on lit en ce moment des kilomètres d’articles sur les liens « profonds » entre la France et le Liban. Le quotidien Le Figaropeut même titrer « il y a cent ans, la France créait l’État du Grand-Liban » (1erseptembre 2020) ce qui, en soi, est historiquement vrai même si ce genre de formulation nécessite quelques précisions et nuances. Mais tout de même ! Faut-il juste rappeler que ce qui se passe au Liban concerne avant tout les Libanais et que le temps des férules et des protectorats est révolu, du moins officiellement. 

 

Certains vont y trouver la preuve que l’ancienne puissance coloniale qu’est la France n’a pas perdu ses vieux réflexes d’interventionnisme. Il est effectivement très facile de crier à l’ingérence tout comme il est facile de fustiger la minorité d’excités qui, au lendemain de la double explosion du port de Beyrouth, ont réclamé que la France prenne en main les affaires libanaises. Mais le plus judicieux serait de s’interroger sur les raisons qui ont mené à cette situation. La France a certainement ses responsabilités, notamment dans la mise en place d’un système confessionnel que beaucoup aujourd’hui veulent voir disparaître au profit d’un État laïc (plus facile à dire qu’à faire). Mais le clientélisme, la corruption, les charges qui se transmettent de pères en fils, ces partis politiques tenus d’une main de fer par une famille, ces banques qui font ce qu’elles veulent, tout cela est d’abord le résultat de la faillite de classes dirigeantes et des élites libanaises qui n’ont que faire de l’État. Quelle que soit l’oligarchie, qu’elle soit sunnite, chiite, maronite ou druze, l’État est pour elle une commodité, un moyen qu’il s’agit de contrôler au mieux, voire de partager avec les rivaux, sans pour autant lui permettre de se substituer à cet ordre féodal qui perdure. Quitte à terme à faire sombrer le pays dans l’anarchie. Finalement, au Liban, comme ailleurs dans le monde arabe, Algérie comprise, c’est le « système » qui est le meilleur pour ouvrir la porte aux ingérences extérieures.

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mardi 31 juillet 2018

La chronique du blédard : Une affaire de « srabssi »

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 26 juillet 2018
Akram Belkaïd, Paris

Mi-juillet, sur un grand boulevard parisien où la circulation très dense est à sens unique. Une berline noire, à l’arrêt comme les autres véhicules, émet soudain une lueur bleue à travers sa calandre et sa sirène stridente, à l’américaine, fait sursauter les passants. La voiture aux vitres teintées s’engage alors dans un couloir réservé aux bus et poursuit sa route à vitesse visiblement supérieure aux cinquante kilomètres autorisés en agglomération. La police ? Un ministre ? Un député ? Allez savoir. Une urgence ? Peut-être que oui. Mais… peut-être que non.

Un pays comme l’Italie a déjà connu cela. Je parle de ce contexte qui suit une période de tension et de drames, comme la France en a subi ces dernières années et comme son voisin transalpin en a enduré durant les années 1970 et 1980. Quand la violence a sévi, quand elle menace encore, cela ouvre la voie à tous les excès y compris de la part des fonctionnaires et autres employés censés servir le bien public. En Italie, les berlines blindées fendant l’air à toute vitesse au mépris de la sécurité des piétons et des autres automobilistes ont longtemps fait jaser. Les restrictions budgétaires et le retour au calme ont peu à peu fait disparaître ce genre de comportement.

En France, à une situation déjà établie de privilèges florissants pour celles et ceux qui « en sont » s’ajoutent donc les inévitables petits arrangements avec l’exemplarité et le respect dû par tous à la loi. Car ce qui frappe dans l’affaire dite Benalla, du nom de ce proche collaborateur du président Emmanuel Macron, c’est que le point de départ est lié à des violences policières ou, du moins, à des violences que l’on pensait le fait de policiers en civil à l’encontre de deux jeunes manifestants le 1er mai dernier. Avant même de s’intéresser à celui dont le sort fait trembler la macronie, c’est cela qu’il faut avoir en tête.

Les habitants des quartiers ou les syndicalistes le savent depuis longtemps. Des violences policières, il y en a toujours eu et il y en a encore. Mais là, c’est tout le monde qui s’habitue peu à peu à l’idée que les forces de l’ordre ont « buffet ouvert » ou presque en raison du contexte particulier engendré par les attentats et les attaques terroristes. Question simple : combien de « bavures » médiatisées ces deux dernières années (pour ne parler que d’elles) et combien de poursuites effectives… Faire remarquer à des agents qu’ils font mal au vendeur (asiatique) de fruits à la sauvette qu’ils sont en train d’interpeller (à quatre), c’est s’entendre dire (expérience vécue par le présent chroniqueur) « vous voulez l’accompagner ? ». Ce n’était pas « laissez-nous faire notre ‘‘travail’’ » ou « de quoi vous mêlez-vous ? », c’était, pour résumer, si tu l’ouvres encore, on t’embarque aussi.

Revenons maintenant à Benalla. Les témoignages se multiplient et indiquent que ce « lieutenant-colonel de gendarmerie de réserve » était omniprésent dans tout ce qui touchait aux questions de la sécurité présidentielle et au-delà. Sans l’être vraiment, sans en avoir le statut officiel, sans avoir fait les études pour cela, sans avoir été entraîné, l’homme se comportait, c’est selon, comme un super-flic, un super-agent, un militaire d’élite ou un spécialiste de la protection rapprochée. Mieux, il en imposait à tous ces personnels (ce qui a vraisemblablement conduit à sa perte).

Ce genre de profil est assez fréquent sous des latitudes plus méridionales. En Algérie, la profession journalistique a vu apparaître des énergumènes inclassables au début des années 1990. Détenteurs d’un port d’arme, mettant en avant de hautes relations, ils, et parfois elles, étaient bien plus intéressées par le fait d’étoffer leur carnet d’adresse dans les sphères du pouvoir et de l’appareil sécuritaire que de pondre le même nombre de feuillets réclamés à leurs confrères. Des gens fascinés par le muscle, l’ordre et l’usage de la violence légitime (celle de l’État). Quand je pense à Benalla, à ses activités diverses et interlopes mais aussi à son agitation effrénée, c’est le terme algérien de « srabssi » qui me vient à l’esprit. Ce mot vient de « services » (de sécurité). Cela ne veut pas dire que celui qui est affublé d’une telle étiquette en fait partie. Non, c’est juste qu’il gravite autour d’eux, cherchant ou prétendant les servir sans qu’il ne soit possible de connaître la réalité exacte.

Pour qui a couvert, même de manière brève l’actualité élyséenne, l’honnêteté commande de dire que tout ce bruit n’est pas surprenant. Des Benalla, il y en a toujours eu. Certes, peut-être étaient-ils moins voyants, moins exubérants et, bien sûr car ce n’est pas négligeable non plus, moins typés. Des gars qui vous tutoyaient d’emblée, vous offrant quelques infos, vous assurant qu’ils en savaient bien plus que tel ou tel ministre, laissant entendre qu’ils étaient au cœur de l’action, qu’elle soit au grand jour ou qu’il s’agisse de celle de l’ombre, et se permettant très vite de vous mettre en garde contre cette idée d’article qui vous trottait dans la tête. Copinage, familiarité, petits services offerts, la nasse habituelle qui neutralise les journalistes…

La France n’est pas un pays scandinave où l’éthique du service dû à l’État et aux citoyens impose des règles de comportement implacables (ne soyons pas naïfs, il arrive aussi qu’elles soient violées en Suède ou, plus encore, en Norvège). Ce n’est pas non plus (pas encore ?) un pays du tiers-monde puisqu’il existe, vaille que vaille, des mécanismes de régulation, de contrôle et d’enquête. Mais l’affaire Benalla est un indicateur fort de l’existence d’une certaine confusion dans les rouages de l’État français. Une confusion que, pour ma part, je ferai remonter aux premiers temps de l’élection de Nicolas Sarkozy à la présidentielle de 2007, période haute en couleurs dont la France semble avoir du mal à se remettre.

On ne sait pas jusqu’où cette affaire va aller. Ce qui est certain, c’est que le bal des « éléments de langage » a commencé. Les fusibles sont prêts à sauter, les diversions se préparent ou sont déjà lancées. Et certains journalistes, aux ordres, car il n’y a pas d’autres mots, déploient moult efforts pour essayer de relativiser le scandale. L’un ne va pas sans l’autre. La confusion, c’est cela aussi.
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samedi 2 juin 2018

La chronique du blédard : Un héros qui l’était déjà

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 31 mai 2018
Akram Belkaïd, Paris

Commençons par le plus simple. L’homme est donc devenu un héros. Mamoudou Gassama, jeune malien de 22 ans, sans-papiers arrivé en France il y a six mois, a escaladé, au péril de sa vie, quatre étages d’un immeuble pour sauver un jeune bambin accroché à la balustrade d’un balcon. Les images ont fait le tour de la Toile et les commentaires se comptent par dizaines de milliers. Dans une actualité lourde et orageuse, de telles images font du bien. Elles redonnent confiance en l’humanité. Mais, bien entendu, tout ne pouvait être parfait et les polémiques ont rapidement pris le dessus.

Signalons d’abord la flambée des inévitables opinions complotistes. Quel que soit l’événement, il y aura toujours des plus intelligents que d’autres, des plus malins, plus « aware » qui sauront discerner « la » faille. Pourquoi les voisins qui observaient la scène n’ont rien fait, se demandent-ils. Et où étaient les pompiers et leurs échelles ? Et comment le gamin a-t-il pu résister autant de temps ? Et comment se fait-il qu’il soit déjà tombé (d’un étage, ndc) ? L’homme s’appelant Mamoudou, gageons aussi que certains spéléologues du net, habitués du fait, ont plongé dans les profondeurs putrides des réseaux pour chercher à en savoir plus sur l’intéressé, histoire éventuellement de dénicher quelques tweets ou messages gênants.

Venons-en au plus important. Le président Emmanuel Macron a décidé de régulariser Mamoudou Gassama. Mieux, il a déclaré l’avoir « invité à déposer une demande de naturalisation. Car la France est une volonté, et M. Gassama a démontré avec engagement qu’il l’avait. » On passera rapidement sur cette dernière phrase qui ne veut pas dire grand-chose et qui est emblématique de la com’ présidentielle techno-gloubiboulguesque. Et avant d’aller plus loin, signalons que le ministre de l’intérieur Gérard Collomb s’est dit prêt, quant à lui, à accélérer les procédures tandis que les sapeurs-pompiers de Paris, un corps d’élite s’il en est, ont d’ores et déjà accueilli Mamoudou Gassama, non pas comme recrue (il faut être militaire pour cela) mais pour un « service civique ». Un « stage », diront les mauvaises langues car il faut bien qu’il en existe. (On passera rapidement sur le propos d’un officier rappelant au héros que des militaires français sont morts pour le Mali…).

La récompense présidentielle - qui a tout de même rendu Rihanna heureuse (si, si, je vous l’assure, c’est la radio qui l’a annoncé) - a immédiatement déclenché des polémiques. « Récupération éhontée », « hypocrisie », « manœuvre politicienne » la liste des reproches est longue. Elle pointe du doigt un gouvernement qui ne fait pas grand-chose pour les migrants, qui réprime ceux qui leur viennent en aide et qui se donne ainsi bonne conscience avec la régularisation et la prochaine naturalisation de l’intéressé.

C’est vrai que ce gouvernement ne vaut guère mieux que ses prédécesseurs en matière de politique répressive à l’égard des réfugiés, des migrants et des sans-papiers. Par certains aspects, il est même pire quand on considère les dispositions relatives à la rétention de mineurs. Souvenons-nous aussi que la présidence française ne se distingue guère sur la question des réfugiés syriens ou de celle des drames qui se déroulent quotidiennement ou presque en Méditerranée. Pour autant, Macron n’avait pas le choix. Le moins qu’il pouvait faire était de régulariser le héros. Une carte de séjour pour faits exceptionnels. La Mairie de Paris aurait pu se joindre à la fête en faisant de Mamoudou Gassama un citoyen d’honneur et, qui sait, en lui attribuant un logement plus décent que celui qu’il occupe actuellement dans un foyer en banlieue. Imaginons juste une seconde que le gouvernement ne fasse rien. Ou que, pire, il renvoie le héros à Bamako au nom d’un respect absolu de la loi… Le tintamarre aurait été bien plus puissant. Va donc pour la régularisation.

Mais il a fallu qu’Emmanuel Macron évoque la naturalisation de Mamoudou Gassama. Peut-être que ce dernier souhaite devenir citoyen français. Peut-être même l’a-t-il expliqué lors de son entrevue avec le chef de l’Etat. Le problème c’est la manière paternaliste (néocoloniale ?) dont cela a été présenté. Accorder une naturalisation, est-ce une récompense ? Faut-il donc se conduire en héros pour être digne d’être citoyen français ou même de pouvoir vivre normalement dans ce pays ?


Macron aurait pu accorder la régularisation et simplement dire qu’il a encouragé le bénéficiaire à envisager de devenir citoyen français et cela au nom du fait que la politique d’accueil est destinée, in fine, à accorder la nationalité aux résidents étrangers en situation régulière. Mais là, le terrain aurait été trop glissant. De quoi réveiller les vigies maugréantes du grand remplacement. Pour Macron, mieux vaut présenter la naturalisation comme une espèce de récompense suprême, une exception, un graal réservé aux plus méritants. Aux héros. A ce sujet, on terminera par rappeler une idée souvent exprimée dans cette chronique. Mamoudou Gassama n’avait pas besoin de sauver un gamin au bord du vide pour être considéré comme un héros. Il l’était déjà. Quelqu’un qui traverse le Sahara, qui passe par la Libye et ses camps où les Subsahariens sont battus et rançonnés, qui s’embarque sur un rafiot pour gagner la rive nord de la Méditerranée sans rejoindre au fond les milliers de damnés qui s’y sont noyés, cet homme-là est déjà un héros. Il n’est pas le seul, et comme lui, ses pairs sans-papiers méritent d’être régularisés.
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dimanche 14 mai 2017

La chronique du blédard : Macron élu mais la lepénisation s’étend

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 11 mai 2017
Akram Belkaïd, Paris


Au demain de l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de sa république, la France ressemble à un étudiant très mal préparé à un examen à qui on vient d’annoncer à la fois le report de l’épreuve – ce qui, on s’en doute, le soulage – et son durcissement, ce qui, en théorie, devrait le pousser à mettre les bouchées doubles pour être prêt. Autrement dit, le quinquennat qui démarre dimanche 15 mai n’est, pour le moment, qu’un simple sursis et rien d’autre en attendant des jours plus difficiles. Certains, ils ne sont guère nombreux, sont persuadés que Macron et sa volonté de « corporate banker- start-uper and winner » feront des miracles. Le présent chroniqueur en doute mais n’insultons pas l’avenir et ne désespérons pas la jeunesse républicaine en marche.

On peut tirer de nombreuses conclusions de cette élection mais examinons la plus inquiétante de toutes. Le Front national, et sa candidate Marine Le Pen, ne l’ont pas emporté et c’est tant mieux. Mais, tout de même… Ce parti d’extrême-droite, raciste, xénophobe, islamophobe et antisémite – on ne le répétera jamais assez – totalise 10,6 millions de voix ! Un record absolu pour sa famille politique. On dira que ce n’est que la moitié de ce qu’a obtenu Macron mais cela ne devrait rassurer personne. En 1995, lors de la victoire de Jacques Chirac face à Lionel Jospin, Jean-Marie Le Pen obtenait 4,75 millions de voix. Il faut relire les éditoriaux et analyses de l’époque. Le choc fut rude et tous les discours convergeaient vers la nécessité de limiter d’urgence l’influence du Front national dans la vie politique française. « Réduire la fracture sociale », le fameux slogan de la campagne chiraquienne était alors brandi pour signifier cette urgence.

On connaît la suite. En 2002, tout en se qualifiant pour le second tour, Le Pen père obtenait 5,52 millions de voix. Lui succédant, sa fille réalisait un score de 6,41 millions de voix lors de la présidentielle de 2012. Dans cette progression constante, il n’y a guère que le scrutin présidentiel de 2007 qui fait exception, Jean-Marie Le Pen n’obtenant « que » 3,83 millions de voix. Un recul qui s’expliquait alors par la campagne ultra-droitière de Nicolas Sarkozy dont certains thèmes électoraux (l’identité nationale) ont contribué à faire sauter les digues et à renforcer la lepénisation des esprits. Résumons : en vingt-deux ans, le Front national a plus que doublé ses voix. Pire, son score cette année aurait pu être bien plus élevé sans la prestation « catastrophique » de sa candidate lors du débat télévisé de l’entre-deux tours. Tout en étant prudent sur ces estimations, cela signifie que Le Pen aurait pu enregistrer 11 à 12 millions de voix.

Nombre d’observateurs attendent maintenant les élections législatives pour jauger de la dynamique du FN même si ce dernier semble connaître une crise interne. Mais s’interroger sur le nombre de députés que va obtenir ce parti, qui n’en compte que deux actuellement, est certes important (on parle de cinquante à cent élus) mais ce n’est pas tout. Les médias et les élites françaises, ceux-là même qui ont appelé à voter Macron pour faire barrage à Le Pen, ont leur part de responsabilité dans la propagation, et l’appropriation, des idées portées par le Front national. Ne parlons pas ici d’économie (où le FN a allègrement puisé – pour le dévoyer - dans l’argumentaire altermondialiste) mais de relation à l’autre, qu’il soit étranger, minoritaire ou descendant d’immigrés. Et cela concerne d’abord les personnes de confession ou de culture musulmane. Des internautes ne s’y sont pas trompés en diffusant, par exemple, toutes ces unes mettant en cause l’islam à l’image de ce fameux « cet islam sans gêne » (31 octobre 2012) de ce torchon islamophobe qu’est devenu Le Point et ne parlons des écrits nauséabonds récurrents de l’hebdomadaire Valeurs actuelles qui semble décider à stigmatiser les musulmans.

La lepénisation des esprits ne concerne pas que la détestation de ces derniers ou des migrants. Durant la campagne électorale, Marine Le Pen a nié la responsabilité de l’Etat français dans la rafle du vélodrome d’hiver (vel d’hiv) des 16 et 17 juillet 1942. En d’autres temps, pareille sortie à propos de la plus grande rafle de Juifs en France durant la Seconde Guerre mondiale aurait mobilisé les médias et engendré des débats sans fin. Là, cette sortie est (presque) passée inaperçue. Quelques éditoriaux, des prises de positions d’autres candidats et l’affaire s’est tassée. Le tout dans un contexte où toute une jeune génération commence à s’intéresser à la politique. Rappeler à cette dernière d’où vient le FN et ce qui constitue son ADN aurait été bénéfique, non pas pour l’empêcher d’emporter la présidentielle, mais pour éviter que ses idées et discours ne se normalisent.

En France, le combat contre le racisme a deux adversaires. L’extrême-droite, bien sûr. Et tous ceux et toutes celles qui lui empruntent certaines de ses idées tout en se défendant de le faire. Cela fait des années que les digues sautent les unes après les autres. Dans quelques temps, normalisation oblige, l’héritier du FN va se confondre peu à peu avec le reste de l’échiquier politique. Il n’aura pas besoin d’opérer de révision déchirante puisque ses thèmes sont captés, relayés et admis partout : presse, intellectuels, partis dits républicains qu’ils soient de droite comme de gauche. Le contexte sécuritaire et la menace terroriste aident beaucoup à cette convergence annoncée.

Certains pensent qu’il suffit que l’économie aille mieux et que le chômage baisse pour que le Front national reflue. C’est une erreur. Avec ou sans croissance, les idées de Le Pen et compagnie imprègnent la société française au plus profond d’elle-même. Le reconnaître avant de commencer à réfléchir sur la meilleure manière de combattre son courant politique serait un premier acte salvateur.