Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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vendredi 24 juillet 2020

La chronique du blédard : Toudjine, le fringant pédagogue

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 23 juillet 2020
Akram Belkaïd, Paris

Il est des enseignants qu’il est impossible d’oublier. Certains, parce qu’ils vous ont dégoûté d’une matière, d’autres parce qu’ils étaient complètement fous mais rares sont ceux que l’on garde en mémoire parce qu’ils étaient tout simplement géniaux et entièrement habités par leur matière. La chronique qui suit est un hommage dédié à une personnalité inclassable, M. Merzouk Toudjine, que nous appelions « monsieur Toudjine », professeur de physique et chimie pour les élèves de Terminale au lycée El-Mokrani à Ben Aknoun, sur les hauteurs d’Alger.

Ma classe de « mathématiques bilingues une » (MB1) était arrivée en Terminale précédée d’une double réputation plutôt contradictoire. D’un côté, le chahut (l’année de Première fut un festival mémorable), de l’autre, la présence de plusieurs cracks, capables d’aligner durant toute l’année les vingt sur vingt en mathématiques et en physique-chimie. C’est d’ailleurs par l’un d’eux, celui que nous surnommions « Y le rouge » ou « Y errougi », que j’ai appris la triste nouvelle de la disparition de celui qui allait nous (très bien) préparer aux épreuves du baccalauréat.

D’emblée, M. Toudjine tint à nous signifier qu’il n’était pas du genre à se laisser impressionner par les réputations d’excellence. Les premières semaines furent normales. En classe, personne ne mouftait et les cours se passaient dans une fluidité stimulante. Avec lui, rien n’était difficile. Avant la formule à apprendre par cœur, il y avait surtout la méthode. Avant le calcul, il y avait la réflexion. La marque de fabrique Toudjine c’était : d’abord réfléchir, poser ensuite ses équations et résoudre le tout. Cette recette, je l’ai gardée et affinée par la suite au cours de mes études d’ingéniorat. Mais l’essentiel fut acquis en Terminale et peut servir pour tout exercice intellectuel, qu’il s’agisse de résoudre une série d’équations différentielles ou d’écrire sur le commerce mondial de telle ou telle matière première.

Au milieu de l’automne vint la fameuse séance de travaux pratiques, « le T.P » disions-nous, qu’aucun élève de la MB1 ne peut avoir oubliée. La séance précédente, consacrée à la cinématique, s’était déroulée sans accrocs. Nous avions juste à terminer chez nous un petit calcul. Une application numérique des plus simples, de celles que l’on peut même faire quelques minutes avant d’entrer en cours. Quinze jours plus tard vint donc « la » séance. Tout se passait bien jusqu’à ce qu’un élève ne signale sa difficulté à résoudre un exercice. M. Toudjine vint vers lui pour l’aider et, ce faisant, remarqua que l’application numérique de la séance passée n’avait pas été faite. Soufflante homérique sur l’élève puis vérification de tous les cahiers. Tous coupables ou presque. Une misérable ligne de calcul oubliée allait nous valoir un moment d’anthologie.

« Ha ! La MB1… La classe des petits génies et des cracks… Des petits merdeux, oui ! Vous êtes tous des petits merdeux ! ». Puis, pointant tour à tour du doigt chaque élève : « Toi, petit merdeux. Toi aussi, petit merdeux ! Toi, comme lui, petit merdeux ! Vous êtes tous de petits merdeux qui pensent que le bac est un examen facile. Un petit calcul oublié sur votre feuille d’examen et vous perdez des points précieux. Coefficient sept, bande de petits merdeux ! ». Inutile de vous dire que nous regardions tous notre cahier, exception faite de Nafissa, la seule courageuse qui osa lui tenir tête : « Je ne suis pas une petite merdeuse ! ». Mauvaise idée. « Quoi ? Mais si, mais si ! Tu es une petite merdeuse, comme les autres. Khra ! Zbel ! »

Au fil des semaines, nous avions appris à connaître l’homme et à anticiper ses humeurs. Élégant, rasé de frais, les cheveux tombant sur les épaules, c’était l’assurance d’un cours tranquille où aucun secret de la mécanique ondulatoire n’allait nous résister. Le visage fermé, une barbe de quelques jours, et c’était un avis de tempête à venir, l’obligation de faire profil bas et d’éviter les questions idiotes, de celles que le camarade que nous avions surnommé « jipakompré » dès la Seconde posait presque toujours. Un jour d’hiver, l’un de nous se mit en tête de contester ce qui était écrit au tableau. « Monsieur, vous avez fait une erreur !» lança-t-il triomphant et sans même lever le doigt, Silence soudain en classe. « Où ça ? »(ton agacé du prof mais contenance toute pédagogique). « L’équation numéro trois. »Bien entendu, il n’y avait pas d’erreur et M. Toudjine haussa les épaules et continua sa démonstration. Mais l’autre ne voulait pas en démordre : « Monsieur, je vous jure qu’il y a une erreur. Je vous défie (sic)de vous le prouver. »Toudjine se retourna et c’était parti pour un moment très rock’n’roll.

« Tu me défies ? Tu sais quoi, tu vas prendre tes affaires, tu vas sortir dans la cour et tu vas aborder le premier venu en lui disant que tu le défies. Allez, du vent, dehors ! Va défier le censeur ! Dis-lui que tu viens de ma part ». Je précise ici qu’il tombait à verse et que dans notre bâtiment, un vieux monastère, les classes donnaient immédiatement sur l’extérieur. Le défiant fut donc immédiatement trempé et quant à nous, nous eûmes droit à une sérieuse mise au point. « Il me défie ? Pourquoi ? Parce que son père est colonel ? Mais je n’ai peur de personne, moi ! Je n’ai pas peur des ministres »(allusion directe à l’un de nos camarades qu’il n’appréciait guère. « Moi, je fais mon boulot. Et rien que mon boulot. Je n’ai peur de personne, vous m’entendez ? Amenez-moi Chadli[le président de l’époque] et je me battrai avec lui s’il le faut ! »(il ne disait pas Chadli mais Tchadli).

Des souvenirs d’algarades et de colères, je peux vous en citer des dizaines, ayant eu droit en ce qui me concerne à des punitions – oui, oui, en classe de Terminale ( !) – pour avoir eu le défaut de mal écrire le H dans les formules chimiques (il ressemblait à un N inversé). Mais le plus beau souvenir, celui qui restera toujours, c’est la visite de M. Toudjine à ses élèves de MB1 à la fin de l’épreuve de physique-chimie, le jour du bac. C’était un mardi de juin, le temps était lourd dans le centre-ville d’Alger. La plupart d’entre-nous avions « éclaté » l’épreuve, « finger in the nose » dirait-on aujourd’hui. En sortant du centre d’examen, il était là, son habituel sourire ironique cachant mal son émotion. Nous savions déjà qu’il avait un supplément d’affection, voir un faible, pour les élèves de série mathématique. Sa présence nous le confirmait. Certains d’entre-nous ne pouvaient rentrer chez eux et revenir à temps pour l’épreuve d’anglais. Il nous invita donc au Cyrnos, restaurant de la rue Didouche Mourad. Il nous parla de physique, d’études supérieures, de l’Algérie, de la liberté et du droit à ne pas se laisser faire. On dit souvent que les épreuves du baccalauréat sont un rite de passage. Ce repas en fut un instant magique. 
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jeudi 21 novembre 2019

La chronique du blédard : Esthétique du Hirak

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 7 novembre 2019
Akram Belkaïd, Paris

A Beyrouth, comme à Alger, comme il y a presque neuf ans à Tunis ou au Caire, il y a d’abord le peuple qui se compte et qui, soudain, compte. Dans des pays où règnent l’arbitraire, la hogra et l’incompétence, longtemps l’éclatement et l’isolement règnent. La solitude s’impose d’elle-même ; on ne compte que sur soi et les solidarités habituelles, traditionnelles, s’érodent au fil du temps d’où ce malaise qui s’aggrave, qui mine les familles, qui pousse à l’exil intérieur. Il y a aussi la peur qui oblige à se taire, à rester chez soi, à éviter les problèmes. On se dit à quoi bon protester contre un troisième mandat de Bouteflika, contre la énième prébende du clan Ben Ali – Trabelsi, contre la dernière culbute mirifique de Hariri et de ses amis.

Puis vient l’étincelle. Ce moment catalytique où apparaît un sentiment à part, fait de colère et d’indignations mêlées. Une taxe de trop, une privatisation qui se prépare, un nouveau mandat que l’on cherche à imposer et c’est le peuple qui prend la rue. Spontanément, on ne le dira jamais assez à l’heure où les théories du complot ont tant de succès. Le peuple… Ses rangs, ses cortèges, ses foules, ses paquets humains en mouvements hardis et désordonnés, tous trahissant d’abord la surprise – et très vite la fierté et la satisfaction – d’être soudain réunis. La fin du mutisme et de la résignation c’est aussi la fin de l’isolement, du prendre sur soi, du laisser faire et du laisser filer. Fin octobre, à Beyrouth, sur la place des Martyrs, c’est cette joie des retrouvailles qui sautait d’abord aux yeux.

Il y a quelque chose de paradoxal à associer l’expression de la colère à la joie. Mais c’est ainsi. On est heureux d’exprimer sa colère, son mépris à l’égard de dirigeants dont on ne dira jamais assez la nature déprédatrice. Avec eux, ce n’est pas simplement je vole et je détourne. C’est je vole, je prends tout ce que je peux et, surtout, je détruis et fais en sorte de rendre impossible la vie des gens. Même les miettes qui restent leur sont pratiquement interdites…

Le Hirak, à Alger comme à Beyrouth, c’est cette irruption de la créativité. Les slogans fusent. Bien sûr, on emprunte à des références connues. On détourne des phrases, on les réinvente. Mais, là aussi, on se dit que la bride a lâché, que son cuir s’est enfin déchiré. Certes, il y a parfois de la naïveté, du « méchants sont les méchants » mais qu’importe. On observe toutes ces adolescentes, tous ces adolescents, visages grimés, voix éraillées, et l’on se dit que tous « font œuvre », que ces mots d’ordre clamés, que ces injonctions adressées aux dirigeants sous le mode de l’humour ou de l’ironie, constituent une expérience irremplaçable que d’autres générations n’ont jamais connues.

Le rap, musique reine de ce début de siècle, est omniprésent même si les chants traditionnels résistent bien. Fairouz et DJ Madi Karimeh, désormais surnommé « Revolution DJ ». L’Internationale en arabe et Bella Ciao, ce chant réduit à une ritournelle de série télévisée. On chante donc. On danse. On scande, on saute. On agite ou on brandit les deux objets phares du Hirak : le drapeau (que de mauvaises langues disent avoir été fabriqué par dizaines de milliers en Chine…) et le téléphone portable (dont on est sûr que, lui, vient des ateliers d’Asie). Filmer les autres, se filmer. A la nuit tombée, faire comme si l’on était à un concert, en levant vers le ciel l’objet illuminé, donnant aux caméras sur les toits des immeubles et aux drones qui tournoient l’occasion d’immortaliser des images féériques. Les cyniques, les dubitatifs, les sceptiques diront que tout cela est trop beau, trop joyeux, trop festif, trop travées de stade de football un jour de derby. Ont-ils totalement tort ?

On déambule entre les tentes d’activistes, de représentants de ce que l’on nomme avec tant de facilité « la société civile », on tend l’oreille, on observe. Des journalistes locaux sortent leur micro. Les propos se ressemblent, se répètent. Pas d’État, pas de service public, trop de coupures d’électricité, vie chère, faiblesse de la livre vis-à-vis du dollar, corruption, népotisme… Le propos, plus rare, peut être aussi politique. Fin du confessionnalisme, une réforme électorale, de nouvelles élections, une nouvelle Constitution. On se dit que tout cela a besoin de discours plus élaborés, de textes fondateurs et d’accompagnement. Que la revendication à propos de la mise en place d’un « gouvernement de technocrates » est l’arbre qui cache la forêt d’un désarroi en matière de doctrine. Mais qu’importe, ceci n’est qu’un début.

Parce qu’il faut que les choses changent. Parce que cela n’est plus possible. Le statu quo n’est plus tenable, il est mortifère. On se dit cela quand, après avoir quitté la ville du Raouché, on tombe sur cette vidéo d’un petit algérien, Youssef de son prénom, dont la vie dépend d’une opération et de la générosité des gens (1). Autorités muettes et désinvoltes, hôpitaux en déshérence, s’il y a bien un exemple phare de l’échec algérien, c’est bien l’état de son système de santé.

(1) https://www.cotizup.com/sauver-youssef#news
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vendredi 16 juin 2017

Pleine Lune sur Bagdad : Extrait n°8 : Alger

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« La nuit s’est installée sur l’hôpital Mohamed Seddik Benyahia, dans la banlieue est d’Alger, là où les terres agricoles glissent doucement dans la mer. Hafs, chirurgien et urgentiste, fume en scrutant le ciel. Indifférent au froid et à l’humidité, il est assis à même le gravier, le dos posé contre la façade borgne de la morgue. L’endroit et tous les bâtiments sont plongés dans l’obscurité depuis le début de la soirée. Une panne ou peut être un sabotage... Tout à l’heure, quand l’électricité est partie et que le groupe électrogène s’est déclenché dans un fracas de pétarades et de vapeurs de mazout, Hafs est monté sur le toit d’une ambulance pour regarder vers l’ouest. Là-bas, de l’autre côté de la baie, les scintillements de la capitale avaient disparu eux-aussi. Pourtant, la ville lui a paru plus blanche que d’habitude, comme si un projecteur était braqué sur elle depuis les cieux. A quoi bon tant de lumière, a-t-il pensé. Alger, fidèle à ses tristes habitudes nocturnes, devait déjà dormir, ses rues envahies par un calme sinistre. »
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vendredi 30 août 2013

Les arbres d’Alger et les Banou Hilal

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Cela s’est passé au milieu des années 1980. A l’époque, je suivais mes études d’ingénieur à l’Enita de Bordj-el-Bahri (ex-Cap Matifou). Un nouveau commandant d’école venait d’être nommé et l’une de ses toutes premières décisions fut d’ordonner l’abattage de plusieurs arbres dont un magnifique eucalyptus plus que centenaire au tronc noueux et imposant. Je me souviens bien de ce triste jour où scies, marteaux-piqueurs, bulldozer et forces djounouds entrèrent en action pour déraciner le vénérable végétal et cela au nom d’un improbable « plan de défense » de l’établissement. Partageant notre consternation, un enseignant, alors appelé du contingent, avait eu ces mots définitifs : « les Banou Hilal frappent encore… ». Je me suis souvenu de cette phrase quelques années plus tard quand, effectuant des recherches pour un article, je suis tombé sur une étude concernant la ville tunisienne de Sfax où, photographies satellites à l’appui, les auteurs mettaient en exergue l’existence passée de plusieurs milliers d’hectares de vergers et d’oliveraies vraisemblablement détruits lors de l’invasion hilalienne.

On sait que les Banou Hilal et les tribus qui leur étaient affiliées ont apporté chaos et dévastation au Maghreb même si plusieurs travaux historiques montrent que leurs méfaits ont été exagérés. Et il est logique de penser à eux et à leurs destructions chaque fois que des arbres sont abattus en Algérie. Il y a deux ans, ce fut la triste histoire du bois des pins sur les hauteurs d’Alger. Un espace vert rasé pour faire place à un parking et à centre commercial et cela malgré l’opposition des riverains et plusieurs affrontements entre eux et les forces de l’ordre. Aujourd’hui, c’est au tour d’arbres centenaires de la forêt de l’Atlas (que les Algérois continuent d’appeler Bois de Boulogne), à proximité d’Hydra (colonne Voirol) d’être rasés. Cette magnifique pinède qui longeait l’avenue Souidani Boudjemaâ a été éventrée en quelques jours pour laisser la place à une trémie (tunnel routier souterrain). Objectif de l’opération : désengorger un carrefour très encombrés aux heures de pointe alors qu’il se situe non loin d’emplacements stratégiques comme le siège de la présidence de la République algérienne ou le lieu de résidence de plusieurs personnalités politiques sans oublier l’ambassade des Etats-Unis d’Amérique.

Le massacre des espaces verts de la capitale algérienne et de ses environs se poursuit donc. Pourtant, il fut un temps où le reboisement du pays était considéré comme une priorité nationale. La terre d’Algérie n’avait-elle pas subi le napalm et autres bombes incendiaires ? Ne fallait-il pas, grâce au « barrage vert », stopper l’avancée des sables pour préserver les terres fertiles du nord ? Aujourd’hui, rien de tout cela n’est à l’ordre du jour. On rase et on coupe ce qui, finalement, est peut-être une manière non-avouée d’honorer les ancêtres hilaliens voire leurs prédécesseurs vandales. On rase et on coupe car, finalement, on n’est peut-être bon qu’à ça et certainement pas à permettre le développement harmonieux d’un pays et de sa population…

On peut rétorquer que le sort des arbres est bien moins important que celui de millions d’Algériens qui vivent en-dessous du seuil de pauvreté. C’est vrai mais cette Algérie verte que l’on défigure à coup de bêton et de parpaings mérite aussi que l’on se mobilise pour elle. A ce sujet, nombreux sont ceux qui ont fait le parallèle entre les événements du parc Taksim d’Istanbul et le sort de l’ex-Bois de Boulogne. D’un côté, la révolte et la mobilisation populaire contre une urbanisation effrénée non dénuée d’arrière-pensées politiques (en finir avec le caractère cosmopolite de la ville, réduire les espaces publics susceptibles d’abriter des manifestations géantes). De l’autre, une apathie que les chaleurs de l’été n’expliquent qu’en partie.  On peut effectivement relever qu’il reste encore beaucoup de chemin pour qu’émerge une vraie société civile en Algérie qui serait capable de croiser le fer avec les autorités pour défendre le patrimoine écologique du pays. Mais il faut tout de même émettre la réserve suivante : le Bois de Boulogne n’appartient pas aux Algérois. Certes, on peut le traverser et ses riverains profitent de sa fraîcheur mais son accès est réservé aux fonctionnaires de la Présidence. Peut-être que la situation aurait été différente si cette pinède avait été accessible à tous.
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mise à jour, le 31 août 2013 : selon des informations transmises par un ami algérien, c'est finalement la seule partie ouverte au public qui a été rasée. La forêt gérée par la Présidence n'a pas été touchée.

samedi 22 décembre 2012

Amis Marocains, la France vous aime aussi

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SlateAfrique, samedi 22 décembre 2012

François Hollande a certes choisi l'Algérie pour sa première halte maghrébine, mais le Maroc demeure le préféré.

Bain de foule de François Hollande à Alger le 20 décembre 2012. Philippe Wojazer / Reuters
l'auteur
                                           
Alors, on boude? On râle et on s’inquiète? Tout cela parce que François Hollande, président de la bonne vieille République française, jadis mère patrie pour nous et mère protectrice pour vous, s’en est venu faire un petit tour par chez nous?
C’est vrai, a priori, il y a de quoi être un peu vexé. L’Histoire retiendra que l’Algérie aura été la première sortie maghrébine du président français (ce qui, au passage, fait une belle jambe aux Algériens, mais passons). Cette prééminence, on vous l’agitera sous les yeux, une manière comme une autre de vous faire bisquer sans avoir à parler du Sahara… Vous savez, la fameuse smata algérienne…

Espoir d'une nouvelle dynamique franco-algérienne

Ajoutez à cela que l’on peut décemment considérer cette visite officielle comme une réussite prometteuse. Bien sûr, tout n’est pas réglé mais l’espoir existe de voir naître une nouvelle dynamique franco-algérienne. Bref, c’est nous les Algériens «qu’on a» les faveurs de la France en ce moment.
Enfin, c’est une (double) façon de parler. En réalité, nous n’avons que les faveurs de l’emballement médiatique. Dans quelques jours, que dis-je, dans quelques heures, tout sera oublié, mes confrères journalistes de l’Hexagone s’intéresseront à autre chose (comme l’imminence de la fin du monde, par exemple) et l’Algérie et la France se réinstalleront dans leur train-train habituel en attendant la prochaine polémique ou le prochain bras d’honneur.
Car, c’est ainsi, on ne peut s’empêcher de se chamailler et de continuer à vouloir régler des comptes vieux d’un demi-siècle et plus.

Le Maroc demeure le préféré


Amis Marocains, si parmi vous, certains craignent que la France officielle ne se détourne de votre pays au profit du notre, empressez-vous de les rassurer. Le Royaume restera el-moufadal (le préféré). Dites-leur d’abord qu’on aura du mal à nous défaire de notre vilaine image. Que nous avons encore beaucoup de chemin à faire avant qu’un homme politique français n’ose dire qu’il aime l’Algérie et les Algériens.

L’Algérie attend encore son Jean-René Fourtou, grand patron déterminé à faire augmenter les investissements français au Maroc. Nous n’avons pas non plus l’équivalent en France de ce cercle d’influence pro-marocain dont vous disposez à droite comme à gauche.
Les femmes et les hommes politiques français nés au Maroc sont nombreux, fiers de le dire, contents d’y revenir et prompts à le soutenir en toute occasion. Ceux qui sont nés ou qui ont vécu en Algérie, sont tout aussi nombreux mais ils préfèrent parler d’autre chose. On sent leur gêne, leur envie de se dire d’ailleurs, à l’image de Jean-François Copé à qui il faut parler d’Algérie si l’on cherche à plus que le taquiner…

Il faut dire aussi qu’on y met du notre. Il y a dix ou vingt ans, on aurait pu essayer d’user du passé commun, même s’il a été en grande partie douloureux, pour faire naître de nouvelles connivences. Au lieu de cela, on continue à se dresser sur nos ergots dès lors qu’il s’agit de la France…

Le Maroc, une Algérie rêvée

Vous avez d’excellents lobbyistes, nous avons des spécialistes du nif (fierté) mal placé et chauvin. Vous savez éluder, on prend tout au premier degré surtout quand c’est Fafa (la France) qui parle. Il se passera encore beaucoup de temps avant que nous puissions accueillir des charters entiers de parlementaires, de chefs d’entreprises, d’acteurs ou de journalistes à la recherche d’un douillet dépaysement.
Vous avez La Mamounia et d’autres palaces, des riads à vendre ou à louer, les tagines et la pastilla, bref, un tout-plein d’avantages que même la victoire électorale de vos barbus ne remettra pas en cause.
Nous, c’est différent. Nos hôtels Pouillon tombent en ruine faute d’entretien et de touristes, l’ombre des promoteurs immobiliers plane sur nos Casbah sinistrées et, plus les années passent, et plus l’art de faire un bon méchoui se perd.
A bien des égards, de nombreux Français, vous savez ces officiels et officieux un brin paternalistes, voient dans le Maroc une sorte d’Algérie rêvée et vous avez l’intelligence et l’habilité de ne pas les contredire…

Votre tour, c'est royal

Viendra donc le temps de la visite de François Hollande chez vous. Vous sortirez le grand jeu et l’apparat. A Paris, on se battra comme des chiffonniers pour faire partie de la délégation présidentielle.
Il y aura des patrons du CAC 40 -des vrais, par leurs chargés des affaires publiques ou quelques autres seconds rangs -, des artistes, des journalistes, des modistes, des stars de la chanson et du sport. En clair: la totale royale.
Arrivé chez vous, le président normal, mais impressionné, vous dira à quel point les relations franco-marocaines sont solides, intenses, durables, denses et tout le tintouin. Il tombera amoureux du Maroc comme Chirac et Sarkozy avant lui.
A Alger, quelques moustaches frémiront, des mâchoires se serreront et il s’y dira que, décidément, vous savez y faire…

Akram Belkaïd
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mardi 9 octobre 2012

La chronique du blédard : Le retour (à Paris...)

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 4 octobre 2012
Akram Belkaïd, Paris

C’est une règle immuable ou presque. Le retour de voyage, comme de reportage, équivaut à un atterrissage par vent de travers dans un aéroport bondé où les contrôleurs aériens sont en grève, où les douaniers font du zèle et où bagagistes, chariots et chauffeurs de taxi sont aux abonnés absents. A peine rentré chez soi, vite passés les retrouvailles, les embrassades et quelques récits et anecdotes, vient le temps où le réel et les cavalcades reprennent leurs droits. Pas de sas de compression et de mise en stress progressive, pas de chambre de préparation ; il faut tout de suite faire face car tel est le prix de l’absence et de l’éloignement, furent-ils en terres difficiles. Factures, problèmes en suspens, articles à livrer qui étaient déjà en retard avant le départ et qui sont devenus des urgences, appels insistants de fâcheux en tous genres, pile de journaux à découper déjà haute de plusieurs mètres et ayant encore pris quelques bons pouces : on se prend soudain à rêver de départ immédiat.

Tout va mal, surtout la France ; fuyez et ne revenez pas semblent d’ailleurs inciter les médias, leurs commentateurs appointés et leurs éditorialistes encore bronzés. François Hollande et ses reniements de faux-derche à propos de l’Europe et de l’austérité, les plans sociaux par dizaines et leurs licenciements par centaines pour ne pas dire par milliers, les agressions mortelles et les incivilités ici et là, l’argent des paris qui souille la renommée d’un sport que l’on croyait à l’abri des margoulins et, bien sûr, la crise économique toujours et, nous dit-on, pour longtemps : soudain, Alger, sa saleté, ses embouteillages infernaux, ses nouveaux habitants vulgaires et mal dégrossis, paraissent bien anodins, presque sympathiques ; en tous les cas bien moins toxiques.

Et il faut aussi se colleter avec les inévitables postures bruyantes des intellectuels omniprésents. Car si le voyage permet de distinguer l’essentiel de l’accessoire, le vrai du feint, il rend surtout insupportable l’agitation égotique soit disant dédiée à de grandes causes mais qui vise surtout à faire augmenter, à si peu de frais et de dangers, les ventes en kiosque et les droits d’auteur. Revenir d’un pays où des caricaturistes ploient sous les (vraies) menaces et les poursuites (au pénal !), permet ainsi de relativiser les diatribes enflammées à propos de la liberté d’expression. Ah, que l’islam et les musulmans ont bon dos ! Ah, qu’ils sont utiles et nécessaires pour se donner bonne conscience et pour renforcer les sentiments de supériorité à l’égard des gens du Sud. Sans l’islam et les musulmans, que deviendraient celles et ceux qui tentent de se glisser par effraction dans les habits, trop grands pour eux, d’un Zola, d’un Malraux voire d’un Sartre ou d’un Camus ? Ces polémistes, moralisateurs à deux sordis, sont une maladie de la France et contribuent par leur vacarme à occulter les vrais enjeux.

Un rapport rend public la dangerosité des OGM, un autre s’inquiète des défaillances de certaines centrales nucléaires, des associations mettent en garde contre les dégâts que risque de provoquer le prochain hiver parmi la population des sans-domiciles (et ne parlons même pas des grands dossiers internationaux), mais, sous la conduite d’animateurs-journalistes (ou l’inverse), on préfère soliloquer en groupes télévisuels à propos de l’existence d’un racisme anti-blanc ou de l’urgence ou pas à interdire la construction de nouvelles mosquées. Prenons les paris : dans les semaines qui viennent, nous auront de nouveau des débats fracassants sur le halal à l’école, le voile, le sacrifice rituel du mouton, la circoncision, le nombre de ressortissants français qui effectuent le pèlerinage à La Mecque…

Le voyage est silence (y compris dans un pays où tout le monde braille pour un oui, pour un non ou pour rien du tout). Il est intériorité, lenteur et réminiscences. Le retour est bruit, confrontations futiles, vitesse et craintes exagérées. C’est dans ces moments que se (re) forge la conviction que la comédie médiatique hexagonale est un affront aux intelligences et une insulte aux consciences. Alors, oui, la tentation est grande de rompre le combat. De s’éloigner de cette scène en toc en se bouchant les oreilles et en fermant les yeux. D’abandonner la place aux bateleurs et aux naïfs qui ne cessent de leur prêter attention. Et, soudain, l’on comprend pourquoi tel ou tel voisin, ami, parent, n’écoute plus la radio, ne lit plus la presse, ne regarde plus le journal télévisé. Ce n’est pas un manque de curiosité ou d’implication citoyenne mais juste une réaction d’autodéfense.

Mais tout cela ne dure pas longtemps. Une semaine, dix jours et voilà la réadaptation achevée. On se remet au découpage des journaux, on lit, on peste et on écrit. En un mot, on retrousse les manches et on réagit, quitte à se battre contre d’insaisissables moulins à vent. Oui, le retour est dur, parfois même insupportable mais c’est en l’appréhendant autrement qu’on arrive à y faire face. Tout ce bruit, toute cette mauvaise foi, ces crispations identitaires dans un pays qui cherche sa voie, tout cela signifie que le retour n’est rien d’autre que la continuation du seul voyage qui compte, celui des batailles au quotidien.
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lundi 15 août 2011

Alger : La bataille du bois du pins

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A lire sur Slate Afrique : http://www.slateafrique.com/26847/alger-%C3%A9cologie-bois-des-pins-cit%C3%A9-urbanisation
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samedi 30 juillet 2011

Le métro d'Alger, symbole du gâchis algérien

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Youyous, l'ben bien frais pour tout le monde et champagne pour les autres ! Cette fois c'est (presque) sûr, le métro d'Alger entrera officiellement en service le 31 octobre prochain, veille de la célébration du 1er novembre (déclenchement de la révolution pour nous, évènements de la Toussaint en outre-Méditerranée). Jeudi 28 juillet, la station du jardin d'essai a ainsi été ouverte au public comme le rapporte le site Algérie 360°.

"Le fonctionnement du métro d’Alger est prévu sept jours sur sept de 5h00 du matin à 23h00", rapporte le site qui cite les propos de Pascal Garret, directeur général de la RATP El-Djazaïr. Selon lui, ce métro "sera utilisé au maximum de ses capacités durant les heures de pointe et transportera une moyenne jusqu’à 22.000 voyageurs par heure".

"D’une longueur initiale de 9,5 km, précise encore Algérie360°, le métro d’Alger devra desservir dans une première phase sur dix stations, les communes de Bachdjarah, El Magharia, Hussein Dey, Sidi M’hamed et Alger-centre." Merci la RATP !

Alhamdoullah ! Enfin ! Yes ! Atss-iwa-iwa-iwa ! A-t-on envie de crier. Trois décennies d'attente ! Plus de trente ans de travaux plus ou moins continus, de reports, d'arrêts, de mise en sommeil, de disparition médiatique, de réapparition à la faveur d'un volontarisme ministériel aussi soudain que bref. Le métro d'Alger, a été l'un des serpent de mer des grands travaux d'infrastructures algériens. Ce fut le cas aussi du nouvel aéroport international dont la carcasse inutile s'est longtemps dressée aux environs de Dar-el-Beïda (DEB pour les locaux). Mais cet aéroport fonctionne désormais (je n'oublie pas la fameuse usine Fiat de Saïda qui, elle, semble avoir définitivement été remisée dans les cartons du "velléitarisme" algérien).

Le métro, on l'a attendu. On l'a espéré. Sans voiture, taxi trop chers ou trop capricieux, bus bondés et brinquebalants. Que d'énergie perdue, marche obligatoire, qu'il pleuve ou qu'il cagne dur. Aller d'El-Harrach à la Place des Martyrs à pied. Je l'ai fait. Aller à pied de Bal-el-Oued à la place Audin, je l'ai fait aussi. Métro, où étais-tu ?

L'histoire du métro algérois résume à elle seule le gâchis algérien. Argent dépensé sans compter. Incapacité à achever les travaux lancés. Incapacité à se doter d'infrastructures modernes. Mépris du peuple aussi. "Le métro, une urgence ? Mais non, le peuple n'a qu'à marcher et se taire". Et ainsi est allée la vie. Le Caire, ville bordélique et sale a son métro depuis longtemps. Alger va enfin avoir le sien. Il était plus que temps...
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