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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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mardi 21 décembre 2021

La chronique du blédard : « Foie gras et Tour de France » - Quatre questions pour la naturalisation de Deqqa El-Tkatki

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 16 décembre 2021
Akram Belkaïd, Paris

Quelques mois après l’élection de Valérie Pécresse à l’élection présidentielle (on ne précisera pas l’année), M. Deqqa El-Tkatki toucha enfin au bout de son parcours administratif pour obtenir la nationalité française. Une démarche qu’il tenait secrète vis-à-vis de son entourage amical habitué à le voir conspuer l’ancienne puissance coloniale à coups de posts rageurs et de gazouillis outranciers. Mais ce n’est pas là l’essentiel de notre histoire. Pour devenir le concitoyen du premier ministre Eric Zemmour, M. El-Tkatki n’avait plus qu’à passer l’entretien final et répondre aux fameuses quatre questions prévues par la loi « intégration, laïcité et lutte contre le séparatisme vicieux ».
Dans un bureau morne et poussiéreux de la préfecture de Lyon, il avait en face de lui un fonctionnaire à la moue désabusée, un signe que Deqqa ne put interpréter. Sans perdre de temps, son vis-à-vis lui posa la première question. « Avez-vous un sapin de Noël chez vous ? ». Deqqa se détendit. Aucun ordre n’était prévu pour les questions. Celle-ci, ne devait pas trop lui poser de problèmes. De plus, la rencontre se déroulait en juin. La vérification immédiate qui avait parfois lieu était donc hautement improbable. « En ce moment, non », répondit-il avec un large sourire. « Je veux dire, achetez-vous un sapin pour Noël ? » s’agaça le fonctionnaire sans lever la tête de ses papiers.
Deqqa laissa passer quelques secondes avant de porter ce qu’il jugeait être sa première estocade. « Écoutez, allons directement au fond des choses. Je sais que le conseil d’État vous interdit de me poser la vraie question mais je vais tout de même y répondre. Oui, dans ma famille, nous fêtons Noël ! ». Le bureaucrate lui lança un regard surpris. « Vraiment ? ». Deqqa se dandina sur sa chaise. « Vingt-cinq points sur cent » se dit-il (il en fallait un minimum de soixante, la future loi « laïcité, sécurité et loi contre le communautarisme sournois » qui portait l’exigence à quatre-vingt-points sur cent n’ayant pas encore été votée). Mais rien n’était encore joué. Le fonctionnaire ne lâchait pas prise facilement. « Avez-vous gardé les factures d’achat du sapin ? Avez-vous des photos du réveillon ? Que vous-a-t-on offert au dernier Noël ? », demanda-t-il en rafale. Ces questions étaient prévisibles mais elles mirent Deqqa en alerte. L’affaire serait peut-être plus difficile à régler.
Comme cadeau, il cita d’emblée « Ma capacité d’adaptation », le best-seller de Manuel Valls puis tira de sa chemise cartonnée quelques factures – obligeamment fournies par Hssissen, fleuriste à Saint-Etienne – et fit défiler quelques clichés sur son téléphone. On y voyait une famille réunie autour d’une table à la nappe blanche avec en arrière-plan un sapin et quelques guirlandes. L’aspect souffreteux de l’arbrisseau, les mines rigolardes des enfants et celle, figée, de son épouse, pouvaient donner lieu à diverses interprétations et à des vérifications supplémentaires mais l’autre opina du chef. « 25 points », dit-il. « Passons à la deuxième question. Qui sont les vainqueurs du Tour de France en 1950 et 1951 ? ».
Deqqa se mordit les lèvres. Il avait appris par cœur le palmarès du Tour de 1947 à 1998 – après, cela ne servait à rien en raison, dopage et tricheries obligent, de la dévaluation manifeste de l’épreuve. Mais dans ce classement, il retenait surtout les victoires françaises. Robic, Bobet, Walkowiak – oui, oui, il connaissait le nom de ce vainqueur inconnu et oublié -, Anquetil, Aimar, Pingeon, Thévenet, Hinault et Fignon. Il avait même en tête un laïus à propos de La Marseillaise qui n’avait plus retentit à l’arrivée finale depuis 1985. Une « hchouma, pardon, une honte, mon cher monsieur ! ».
Mais là, la question précise portait sur « les deux Suisses ». Il connaissait leur nom, un peu trop semblables ce qui ajoutait à son trouble car il ne savait jamais dans quel ordre les placer. Kübler puis Koblet ou Koblet avant Kübler ? Et ce maudit moyen mnémotechnique qu’il croyait infaillible et qu’il finissait toujours par oublier... Après le « k », fallait-il suivre l’ordre alphabétique : le « o » avant le « u » et donc Koblet en 1950 et Kübler en 1951. Ou était-ce l’inverse, le « u » avant le « o » ? A tout hasard, il lança « Kübler en 1950, Kobler en 1951, Coppi en 1952 et le très très grand Louison Bobet en 1953 ». Le fonctionnaire siffla d’admiration. « Cinquante points. J’en ajoute cinq grâce à mon pouvoir discrétionnaire car je suis breton et Bobet est un héros familial. Bon, je ne vais pas vous embêter avec le foie gras. Moi-même je déteste cette mélasse. Parlons des Miss. Regardez-vous le concours ? »
Deqqa fut partagé. La question sur le foie gras – il en mangeait volontiers – lui aurait permis de placer l’estocade finale. « Oui, j’adore ça mais moins que la choucroute garnie » aurait été sa réponse. Simple, précis, emportez, c’est pesé, par-ici le passeport et la carte d’identité, terminée l’attente à la préfecture pour la résidence, bienvenue aux voyages sans visas, bref, plus de galère. Mais là, il fallait parler des Miss. Rien de vraiment difficile. « Oui, j’aime beaucoup », dit-il. « Bien sûr, ma femme me surveille quand on regarde » ajouta-t-il avec un clin d’œil complice. « Mais ce que j’aime, c’est quand les candidates parlent de leur région. Ça donne envie de faire du tourisme en France, de mieux connaître le pays… ».
Le fonctionnaire eut un large geste de satisfaction. « Quatre-vingt points ! Bravo. Vous êtes même dans les cordes de la prochaine loi. Néanmoins, j’ai juste une petite vérification à faire. C’est nouveau. Il y a une semaine nous avons reçu une circulaire de la part de madame Schiappa, la garde des sceaux. Votre naturalisation est acquise mais c’est juste pour ne pas vous imposer une durée probatoire. Alors voilà : dites-moi sincèrement quelle serait votre réaction si une Miss se présentait voilée ? ».
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vendredi 12 octobre 2018

La chronique du blédard : Ce dont Valls est le nom…

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 4 octobre 2018
Akram Belkaïd, Paris

Il y a un an, une vague de « tourismophobie » s’est abattue sur la ville de Barcelone (mais aussi à Valence et aux Baléares). Enclenchée par un mouvement de jeunesse d’extrême-gauche, la protestation entendait mettre fin à la déferlante de touristes, un rush incessant favorisé par le développement du transport aérien à bas coût. L’une des actions parmi les plus spectaculaires fut « l’attaque » d’un bus touristique dont les pneus furent crevés et sur lequel des mains vengeresses inscrivirent « le tourisme tue les quartiers ». Cet été, le phénomène s’est renouvelé, les habitants de la ville catalane n’en pouvant plus de ces grappes humaines – souvent désargentées et très alcoolisées - qui déambulent sans fin sur la Rambla.

Et les malheurs de « Barna » (l’un des surnoms de la ville) ne sont pas terminés. En effet, un autre touriste y a débarqué avec pour objectif de devenir son maire au terme de l’élection municipale du 29 mai prochain. Il s’agit, on l’aura deviné, de Manuel Valls, ancien ministre français de l’intérieur, ancien premier ministre et ancien député de la première circonscription de l’Essonne (le neuf-un). D’homme d’Etat français, voici donc l’ancien maire d’Evry devenu homme politique espagnol. En théorie, c’est une belle histoire. Elle illustre le fait que l’Europe est une chose concrète et qu’il est possible, en 2018, d’avoir une identité multiple qui permet de traverser les frontières du vieux continent.

Bien entendu, concernant ce triste individu, l’affaire est tout autre. Il y a d’abord le fait le plus emblématique d’une certaine France, celle du copinage et des magouilles. Tout à son travail d’approche et de séduction à Barcelone – il y a même trouvé une nouvelle âme sœur, aussi riche qu’influente – le député n’a pratiquement jamais siégé à l’Assemblée française (quatre jours à peine, selon des statistiques officieuses). Autrement dit, l’homme a été payé à ne rien faire. Il n’a pas non plus été vu dans « sa » circonscription où, rappelons-le, son élection a été contestée par ses adversaires qui ont dénoncé des irrégularités. Tout ça pour ça… On pourrait résumer l’affaire ainsi : se faire élire par des pigeons, prendre le pognon et aller se refaire une carrière à la cité comtale, l’autre surnom de Barcelone.

Ce qui est frappant dans cette affaire, c’est que cette tentative de parachutage n’indigne qu’une partie de la classe politique. Un tel comportement devrait provoquer de sérieuses mises en cause, des blâmes. Comment, en agissant ainsi, ne pas convaincre des milliers d’électeurs que la politique a quelque chose de pourri ? Qu’elle est au service des intérêts personnels et certainement pas en faveur de la collectivité. On reste confondu par une telle vergogne, un tel toupet. Plus c’est gros, et plus ça passe. Se faire élire en promettant (cf. le programme électoral de l’intéressé) de défendre les intérêts de ses administrés et décamper à la première occasion… Belle morale. Et tout aussi choquante est la « standing ovation » dont a bénéficié Valls à l’Assemblée. Bien sûr, il y a eu quelques pancartes « bon débarras » de brandies mais les médias lourds ont plus insisté sur les applaudissements. Des images qui seront certainement exploitées lors de la campagne électorale.

Au-delà de cela, Manuel Valls restera comme l’homme qui a symbolisé jusqu’à la caricature la dérive droitière d’une partie de la « gauche » française dite « socialiste ». C’est avec lui, et comme jamais auparavant dans sa famille politique, que s’est libéré le propos stigmatisant les musulmans, de façon particulière, et les étrangers (venus du Sud) en général. Valls n’a eu de cesse de courir derrière les idées du Front national et de surfer sur l’air du temps sécuritaire. Dans un contexte marqué par le choc engendré par les multiples attentats de 2015 et 2016, il a essayé de camper la posture de l’homme fort et autoritaire, le Clemenceau qu’il n’a jamais été et qu’il ne pourra jamais être. Je n’oublie pas non plus qu’il est celui qui, se disant solidaire des Palestiniens, réclamait au milieu des années 2000 la suspension de l’accord d’association entre l’Union européenne et Israël. On connaît la suite, et ce soudain volte-face de celui qui s’est dit « éternellement » lié à l’Etat hébreu…

Une image s’impose : une femme, militante socialiste, qui lui dit, d’une voix respectueuse : « Monsieur Valls, on ne veut pas de la loi Khomri » (loi réformant la législation sur le travail). Et lui de répondre, sans même la regarder, serrant d’autres mains qui se tendaient : « Hé ben, vous l’aurez quand même ». Et comment l’ont-ils eue ? Par le fameux 49-3, disposition permettant au gouvernement d’imposer des lois sans passer par l’Assemblée. Démocratie ? Lâchez quelques Valls dans la nature en temps de crise et vous aurez un 18 Brumaire…

Autre souvenir. Ce propos tenu en Tunisie à l’été 2013 où il encouragea les Tunisiens à faire barrage coûte que coûte à Ennahda sans même réfléchir aux conséquences de sa déclaration dans un pays au bord de l’affrontement civil entre islamistes et « laïcs ». Et que dire du jour où, en 2016 et toujours en Tunisie, il fit rire l’assistance avec ces mots : « je viens de rencontrer le président de la République, BCE comme on dit ici : Béji… Caied… Ezzibi [au lieu de Essebsi] ». Le manque de respect, le mépris implicite de celui qui ne prend même pas la peine, quelques minutes avant, de bien mémoriser le nom de son interlocuteur… Tout est dit, ou presque avec cette anecdote où le patronyme d’un président n’est pas simplement mal prononcé mais où il est, aussi et surtout, écorché de manière à désigner un phallus…

Rien ne dit que Manuel Valls sera élu maire de Barcelone. L’éthique et la morale dicteraient qu’il soit battu à plate-couture (on attendra alors avec intérêt l’annonce de son futur point de chute). Si tel n’est pas le cas, s’il devient alcalde, alors on pourra dire que Barcelone est vraiment la ville des prodiges, pour reprendre le titre du roman d’Eduardo Mendoza.


Addenda : Voici, à ce propos, un extrait d’un livre de David Mc Neil (Angie ou les douze mesures d’un blues, Gallimard, 2007).

« Carpetbagger »

« Avant 1900, le mot ‘‘carpetbagger’’ voulait dire ‘‘vagabond’’, ça désignant les types qui comme moi aujourd’hui trimbalaient leurs affaires dans des sacs en tapis. Par la suite, aux États-Unis, on a nommé ainsi tous les aventuriers qui venaient du Nord pendant la période de la ‘‘Reconstruction’’, c’est-à-dire juste après la guerre de Sécession, ils venaient acheter ou louer à bas prix des terres dans le Sud ruiné par la défaite. Maintenant, ce mot est toujours employé, mais plus de façon aussi péjorative : qu’un politicien change de ville ou d’État pour se faire élire ailleurs que chez lui, c’est un ‘‘carpetbagger’’ »

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dimanche 3 décembre 2017

La chronique du blédard : Islam par-ci, islam par-là

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 23 novembre 2017
Akram Belkaïd, Paris


Ah, la France et ses grands débats intellectuels… Bien sûr, je vous l’accorde, l’actualité morose et inquiétante oblige à s’interroger sur l’avenir. A Washington ou Londres, on parle ainsi de la menace récurrente d’un grand krach financier plus puissant que celui de 2008. A Beyrouth ou au Caire, on ne doute plus de l’imminence d’une guerre, encore une, au Proche-Orient et la seule interrogation concerne le lieu et la raison immédiate (officielle) de son déclenchement. Il y a quelques jours, à Copenhague, des scientifiques ont de nouveau tiré le signal d’alarme à propos de l’état de la planète et de l’absence de préparation sérieuse aux conséquences du réchauffement climatique.

Mais en France, pendant ce temps-là, il n’est question, ou presque, que des musulmans. Absent pendant quinze jours et parti en reportage sur des fronts proche-orientaux bien tourmentés, j’ai malgré tout apprécié ces deux semaines de déconnexion vis-à-vis de cet opprobre. Un bruit permanent engendré par la combinaison démoniaque entre les réseaux sociaux, les chaines d’information en continu et quelques spécialistes de tout et de rien qui ne perdent aucune occasion pour ouvrir un clapet qui mériterait pourtant quelques repos. A dire vrai, le retour est rude… Islam par-ci, islam par-là : impossible d’y échapper. Prenons l’exemple de Manuel Valls, cet ancien premier ministre qui a bien changé depuis l’époque, c’était en 2006, où il plantait « un olivier pour la paix » en exigeant des sanctions internationales contre Israël.

Invité par le quotidien espagnol El Pais, le naufragé de la vraie fausse gauche française a livré ce commentaire à propos des quêtes identitaires qui affecteraient l’Europe : « Tous les pays souffrent d’une crise d’identité culturelle, parce qu’il y a la mondialisation, la crise politique, les réseaux sociaux, le problème des réfugiés. Surgissent dans nos sociétés, par exemple dans la société française, le problème de l’islam, des musulmans. Tout cela nous interroge sur ce que nous sommes. » Voilà qui est clair, qui est dit et qui tranche avec les circonvolutions habituelles. Le musulman, pas l’islamiste, pas le radicalisé, par le djihadiste, (même pas la salafiste…), non, le musulman est « le » problème. Marine, voilà pour toi une nouvelle recrue !

Dans le tintamarre actuel, il s’agit de garder son sang-froid et de ne pas ajouter du bruit aux vociférations. La classe politique française est en déshérence. Elle n’a pas tiré la moindre leçon de la victoire d’un quasi-inconnu à la présidence de 2016. De nombreuses personnalités sont dans l’incapacité de comprendre ce qui se passe et donc de se renouveler, d’imaginer un autre discours, d’autres formes de pensée et d’action politiques. La confusion est totale, dogmes et principes volent en éclat. Il n’est pas étonnant alors que des ambitieux se raccrochent à la première branche venue, celle du populisme et de la mise en cause des minorités. C’est vieux comme le monde. Aujourd’hui, les opinions publiques européennes penchent de plus en plus à droite et le racisme anti-musulman se camoufle encore derrière les oripeaux de la liberté d’expression. Alors, les quêteurs de mandat, les recalés qui rêvent encore d’Elysée (ou juste d’un poste ministériel voire d’un siège au Sénat) s’engouffrent dans cette brèche quitte à attiser l’islamophobie.

Pourquoi s’en priveraient-ils ? Les médias et leurs intellocrates appointés s’en donnent eux aussi à cœur joie. Prenez Finkielkraut, « penseur » dont la logorrhée anti-musulmane (et anti-Palestinienne) est omniprésente (y compris sur le service public). Pour lui, l’initiative « balance ton porc », qui fait référence aux dénonciations de salopards coupables d’agressions sexuelles ou de harcèlement contre les femmes serait une sorte de complot pour détourner l’attention des vrais problèmes. Lesquels ? L’islam bien entendu. Qu’un tel individu puisse continuer à occuper comme il le fait l’espace médiatique sans jamais que ses outrages et outrances ne le décrédibilisent est pour moi un mystère. Mais bon, dans un pays où une étrange coutume fait que même les plagiaires ou les botulo-affabulateurs sont parés de prestige (médiatique), il ne faut guère s’étonner qu’un tel imprécateur dispose d’une telle audience.


Que faire ? Attendre que cela passe ? C’est une option même si elle peut se révéler hasardeuse car on se demande bien comment ces aboyeurs vont se calmer. On se dit même qu’un pire non encore imaginé se prépare pour dans quelques années. Qu’un chemin de souffrances se pave, polémique après polémique. En attendant d’y être confronté, on peut, bien sûr, se prémunir en coupant le son de manière régulière. Rien n’est plus oppressant que le vacarme des réseaux sociaux, leurs appels incessants à s’indigner pour tout et pour rien (alors que l’indignation comme le mépris doivent être dépensés avec parcimonie). Il y a tout un débat pour savoir si ces réseaux sont le reflet de la « vraie vie » ou s’ils ne sont que des espaces virtuels sans règles ni liens avec le réel. Sans avoir à trancher, on peut juste se dire que l’on ne perd rien à s’en éloigner de temps à autre. Cela ne dispense pas d’appréhender le danger qui guette. Et de s’y préparer.
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vendredi 11 mars 2016

La chronique du blédard : En défense de BDS

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 10 mars 2016
Akram Belkaïd, Paris

C’est une question de liberté d’opinion, de droit à l’expression et de droit à l’engagement citoyen. C’est aussi l’illustration de la médiocrité pour ne pas dire plus qui caractérise le discours politique officiel dans l’Hexagone. Depuis plusieurs mois, le Premier ministre français Manuel Valls ne cesse de fustiger celles et ceux qui s’opposent à la politique coloniale de l’Etat israélien. Tel une girouette, celui qui, il y a quelques années encore, réclamait avec vigueur une remise en cause des accords entre l’Union européenne et Israël afin de protester contre le sort fait aux Palestiniens, a donc changé totalement de registre… Pour lui désormais, se revendiquer antisioniste revient à faire preuve d’antisémitisme.

Ce genre de propos n’est pas neutre. Il vise d’abord à empêcher toute critique de l’Etat israélien. La ficelle est grosse et ancienne. Cela fait des décennies qu’elle est utilisée par la propagande de l’état hébreu et par ses nombreux soutiens dans les pays occidentaux. Faire peser le soupçon d’antisémitisme sur les voix pro-palestiniennes vise à disqualifier une solidarité dont la vigueur ne se dément pas. Dans un pays où les fantômes de la Seconde Guerre mondiale et du régime de Vichy continuent de hanter la vie politique, cela contribue à placer les amis des Palestiniens dans une position défensive, obligés qu’ils sont à toujours se justifier et à expliquer qu’ils ne sont ni antisémites ni judéophobes mais qu’ils mènent un combat honorable. Un combat qui consiste à revendiquer pour les Palestiniens, toujours privés d’Etat, les droits que leur dénie Israël.

Ensuite, il faut bien relever que la déclaration de Manuel Valls intervient dans un contexte de contre-offensive menée par le gouvernement israélien et ses soutiens à l’égard du mouvement BDS. Ce dernier qui prône le boycott, le désinvestissement et des sanctions contre Israël est très actif en Occident et il ne se passe pas une semaine sans que l’on apprenne que telle ou telle université ou universitaire américains a décidé de le soutenir si ce n’est de le rejoindre. Même si elles sont niées ou minorées, les pertes financières subies par l’économie israélienne en raison de l’essor de BDS inquiètent le gouvernement de Benjamin Netanyahou.

Dès lors, on comprend ce qui est en train de se jouer en France. Pour Manuel Valls, il ne s’agit pas simplement de faire en sorte que la critique d’Israël soit de plus en plus difficile et malaisée. Il veut passer à la vitesse supérieure et empêcher définitivement que ne s’expriment les appels au boycottage de ce pays et de ses colonies de Jérusalem et de Cisjordanie. Ce dernier point est le plus important. Fondamental même. Au regard de la justice internationale, les colonies qui ne cessent de s’étendre, sont illégales. Cela, Manuel Valls feint de l’oublier. Ni les Etats-Unis et encore moins l’Europe ne sont capables d’imposer à Netanyahou la fin de la colonisation et, encore plus, le démantèlement des colonies existantes.

Le mouvement BDS est donc légitime dans son action et ses objectifs. Contrairement aux divagations que l’on peut entendre et lire ici et là, il ne vise pas à délégitimer l’Etat d’Israël et encore moins le détruire. Son but est de l’obliger à revenir sur la politique coloniale du fait établi. Ce sont le boycott et les sanctions internationales qui ont obligé l’Afrique du sud raciste et ségrégationniste à remettre en cause l’apartheid. C’est ce que veut le mouvement BDS dont certains militants sont encore poursuivis en France. Des poursuites que Christiane Taubira, alors ministre de la Justice, s’est bien gardée d’annuler...

Appeler au boycottage d’un produit, d’une entreprise ou d’un pays est un droit. Cela relève de cette liberté d’expression dont on parle tant depuis plusieurs mois. Cela relève aussi de la conviction et de l’engagement politiques. Nier ce droit et, à l’inverse, l’assimiler à un délit est une démarche dangereuse. Non seulement, elle risque de radicaliser les positions mais, surtout, elle va renforcer l’idée que l’actuel gouvernement français est aux ordres de Benjamin Netanyahou. Bien sûr, on peut ergoter sur le fait qu’il serait plus judicieux, voire plus stratégique, de limiter le boycottage aux colonies mais ce serait ignorer que ces implantations, illégales on ne le répétera jamais assez, ne sont rien d’autre que le prolongement de la politique du gouvernement israélien. Ce dernier ne fait pas que les tolérer. Il les encourage et il les protège.

Il y a quelques années, feu Stéphane Hessel publiait son fameux « Indignez-vous » où il expliquait – à la grande fureur de nombre d’éditorialistes parisiens – que le motif principal de son indignation était le sort fait aux Palestiniens. Rien n’a changé depuis, bien au contraire. On peut effectivement continuer de s’indigner. Mais on peut aussi agir. C’est ce que propose BDS et de la manière la plus pacifique et la plus citoyenne qui soit. Et c’est cela que Manuel Valls entend contrecarrer. 
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dimanche 15 novembre 2015

La guerre d’Hollande

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Lignes quotidiennes, 15 novembre 2015
Akram Belkaïd, Paris

La guerre… Ce mot est dans toutes les déclarations officielles, martelé en boucle par le président François Hollande et son Premier ministre Manuel Valls, repris à l’unisson, et avec une certain jubilation malsaine, par les médias et leurs inévitables panels de spécialistes habiles à combler d’interminables temps d’antenne. La guerre donc. Admettons. Mais encore faut-il préciser quel genre de guerre. La patrie française n’est pas envahie, occupée, son sol n’est pas souillé par une offensive, massive et éclair, menée par des cavaliers ou des chars ennemis. Si guerre, il y a, elle est asymétrique et, en apparence, déterritorialisée. Elle oppose un pays qui possède son armée, ses institutions, ses frontières bien établies à une organisation opaque régnant sur un territoire proclamé califat et dont les contours demeurent incertains. En France, c’est donc une guerre sans front mais avec une menace permanente, une peur diffuse et une incapacité des pouvoirs publics à garantir que les tueries du vendredi 13 novembre ne se répèteront pas. En Irak et en Syrie, c’est une guerre plus classique avec une aviation qui bombarde sans relâche des positions ennemies.

Cette guerre, c’est la France qui l’a commencée. C’est le président François Hollande et son gouvernement qui l’ont décidée en intervenant militairement en Irak contre l’Organisation de l’Etat islamique (EI) après le chute de la ville de Mossoul à la fin de l’été 2014. Cette guerre n’a pas fait l’objet d’un débat national. Le Parlement n’a pas eu à donner de feu vert puisque la Constitution permet au Chef de l’Etat français de décider seul. En théorie, la décision française d’intervenir peut paraître louable quand on connaît la sauvagerie et la violence inouïe dont sont capables les troupes de l’EI. Mais était-ce vraiment l’affaire de la France ? Etait-ce à elle de s’immiscer dans un conflit vis-à-vis duquel même les Etats-Unis – responsable direct du chaos irakien depuis l’invasion de 2003 – font preuve d’une extrême prudence ? Intervention au nom des droits de l’homme ? D’accord, et pourquoi alors ne pas aller bombarder Boko Haram au Nigeria ou alors les Farc en Colombie ?

Cette guerre, la France s’y est encore plus engagée depuis peu en bombardant Daech en Syrie (et en rendant donc un service indirect au régime de Bachar al-Assad). L’attaque du vendredi 13 novembre est donc le dernier épisode en date de ce conflit entre la France et l’EI. Les tueries étaient la réplique de cette organisation terroriste. Et, comme dans tout conflit, ce ne sera pas la dernière. En clair, François Hollande doit s’expliquer sur les raisons qui ont fondé l’intervention française en Irak et en Syrie et convaincre que cet aventurisme militaire n’était pas fondé sur des considérations de politique intérieure (pensons à tous ces articles obséquieux vantant « Hollande le guerrier »…). Il doit aussi s’expliquer sur le fait que la population française n’a pas été suffisamment informée sur les risques, réels et importants, engendrés par cette guerre qu’on a voulu lui faire croire lointaine et sans conséquences. C’est avant le 13 novembre qu’il aurait fallu dire aux Français que leur pays était engagé dans une guerre qui, tôt ou tard, allait faire des dégâts humains sur le territoire national. L’Histoire retiendra donc cette double faute : un aventurisme militaire intéressé et désinvolte, d’autant plus dangereux que la France n’a guère les moyens de mener durablement cette guerre (et de se protéger efficacement), et un silence coupable à l’égard de l’opinion publique.

La guerre donc… Une guerre se gagne ou se perd. Ou bien alors elle devient, comme dans le 1984 d’Orwell, lointaine et permanente. Comment gagner cette guerre ? En « exterminant » Daech exige l’ancien président de la République française Nicolas Sarkozy. D’accord. Les raisons de l’engagement français ont beau être controversées, il est impossible de ne rien faire et de tendre l’autre joue. Il faut donc que l’EI paie pour ses crimes. Mais comment le vaincre ? Comment l’exterminer ? Comment faire en sorte d’éviter qu’un monstre pire encore n’émerge de ses décombres ? Et qui peut croire qu’on peut vaincre, exterminer, une armée de plus de 30.000 soldats, uniquement par le biais de bombardements aériens dont le moins que l’on puisse est que leur efficacité reste à prouver ? A ces questions, Hollande et Valls n’apportent aucune réponse, n’esquissent aucune réponse tangible.

« Votre guerre, nos morts » est un slogan qui a beaucoup circulé sur les réseaux sociaux dès vendredi soir. Un slogan que les principaux médias se sont bien gardés de citer ou de chercher à analyser. Pourtant, il résume bien la situation. Voilà la France et les Français embarqués dans une guerre voulue par une poignée d’hommes politiques irresponsables en mal de popularité. Cette guerre, il faudra bien la mener jusqu’au bout mais une chose est certaine, ceux qui l’ont déclenchée n’ont pas l’étoffe pour la terminer.
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samedi 20 septembre 2014

La chronique du blédard : La France et son patronat

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 18 septembre 2014
Akram Belkaïd, Paris

Le culot et l’arrogance, peut-être même l’outrance de celui qui s’estime être en position de force... C’est ce qui vient à l’esprit quand on entend les propos du patron des patrons français Pierre Gattaz. « Le modèle social (français) a vécu. Il n’est plus d’actualité » a-t-il ainsi déclaré en formulant plusieurs propositions-revendications censées provoquer le redémarrage d’une économie atone. Autorisation du travail le dimanche ou la nuit, suppression de deux jours fériés, salaires inférieurs au smic, fin de la semaine des trente-cinq heures, modération salariale : c’est ce que le Medef vient de poser sur la table après avoir déjà obtenu du gouvernement 41 milliards d’euros de réduction d’impôts et de cotisations sociales.

Pour Gattaz, il serait temps de casser « les tabous » et de remettre en cause un modèle social dont les bases remontent aux acquis arrachés par le Front populaire en 1936. Certes, il n’a pas proposé de réintroduire le travail des enfants mais à l’entendre énumérer ses exigences on se dit que ce n’est qu’une question de temps… Dans un contexte de morosité générale avec un chômage qui continue de battre des records et un gouvernement de plus en plus impopulaire, le président du Medef semble donc persuadé que c’est le moment où jamais d’en finir avec un modèle jugé trop coûteux.

Pour résumer la situation, on pourrait dire que le patronat n’a désormais plus peur de rien. En multipliant les cadeaux fiscaux (lesquels sont tout de même appelés à être compensés par les ménages des classes moyennes) en faveur des entreprises et cela sans exiger formellement des contreparties, le gouvernement Valls s’est mis dans une position de faiblesse dont il lui sera difficile de sortir. Quant aux syndicats, ils sont aux abonnés absents, incapables de prendre la mesure d’une conjoncture potentiellement explosive où la relative quiétude sociale n’est préservée que parce les amortisseurs de l’Etat providence fonctionnent encore. Enfin, car il faut bien le rappeler, la « menace » rouge n’existe plus, le capitalisme ayant triomphé de l’ « espérance » communiste tandis que la gauche socio-démocrate s’est rangée docilement aux dogmes néo-libéraux comme en témoigne le maintien d’une politique d’austérité qui ne donne pourtant aucun résultat. Pas même celui de réduire les déficits pour faire respectivement plaisir à la Commission européenne, à Berlin et aux agences de notation.

Il faut replacer les propos de Gattaz dans une perspective historique et se rappeler que le patronat français n’a jamais accepté les acquis sociaux majeurs de manière spontanée. Ces derniers ont toujours été obtenus à la faveur d’une confrontation avec les syndicats suivie, au final, par une intervention de l’Etat. Pour dire les choses autrement, c’est le triple legs du Front populaire, du programme du gouvernement de la Libération et de mai 1968 que le Medef veut faire disparaître aujourd’hui. Camarade réveille-toi, ils sont en train de prendre leur revanche… Faut-il rappeler que le patronat était violemment opposé à l’instauration des congés payés en 1936, arguant notamment que cela engendrerait l’oisiveté et la paresse chez les salariés ? Faut-il rappeler, en remontant plus loin dans le temps, que ce même patronat a défendu jusqu’au début du XXème siècle le travail des enfants au nom de la compétitivité par rapport à la concurrence européenne ? On dira que les mentalités et les idées ont évolué. Peut-être mais le vieux fond hostile aux « porteurs de casquettes » n’a jamais disparu.

Il est évident que la France a besoin de réforme notamment une modernisation de sa fonction publique et un meilleur emploi de l’argent du contribuable. Mais faire porter la responsabilité de la stagnation aux acquis sociaux – la prochaine cible de la revendication patronale étant la sécurité sociale mise en place en 1945 ainsi que le contrat de travail indéterminée ou CDI – n’est pas juste. Car s’il est une chose dont le Medef ne veut jamais parler c’est de sa propre responsabilité dans la situation économique actuelle. Indécence des salaires pour de grands patrons dont certains ont pourtant mené leurs entreprises dans le précipice sans jamais rendre de comptes pour cela. Logique financiaro-boursière omniprésente et dividendes versés aux actionnaires qui ne cessent d’augmenter d’une année sur l’autre ce qui, au final, prive l’entreprise de moyens d’investir et de se développer sur le long terme. Incompétence de dirigeants dont la morgue (ah, l’université d’été du Medef et ses mines satisfaites) le dispute à l’ignorance d’un monde qui évolue et où les pré-carrés n’existent plus. Incapacité à innover pour doper les ventes du « made in France ». Voilà aussi pourquoi l’économie française tourne mal.

Et il n’y a pas que cela. Quand le Premier ministre Manuel Valls affirme qu’il aime les entreprises, on a envie de lui demander lesquelles ? Les grandes ? Celles dont les conseils d’administration sont tenus par une poignée d’hommes, copains-coquins ? Ou les petites ? Ces PME qui souffrent, qui se font écraser par leurs gros donneurs d’ordre, qui sont incapables d’accéder aux marchés publics autrement que par le biais de la sous-traitance ? De manière régulière, des rapports sont publiés pour critiquer la dureté des rapports entre grandes et petites entreprises, notamment en ce qui concerne les délais de paiement ou les pratiques interdites (usage des marges arrière par exemple). De cela, le Medef ne parle guère, préférant diffuser l’idée selon laquelle le responsable, c’est le salarié, ce privilégié qui ose défendre ses droits…

On aurait tort de penser qu’il ne s’agit-là que d’une affaire franco-française. La généralisation dans le monde, certes inégale, des acquis sociaux du vingtième-siècle doivent beaucoup au progrès social qu’a connu la France au XXème siècle. Ce qui s’y passe actuellement n’est donc pas anodin. Cela dessine ce que sera le monde de demain à l’heure où des expressions comme Etat-providence ou droits sociaux passent pour obsolètes.
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