Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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jeudi 11 juillet 2019

La chronique du blédard : Palestine, que faire ?

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 27 juin 2019
Akram Belkaïd, Paris

Un peuple et ses droits s’achètent-ils comme une vulgaire marchandise ? Le président américain Donald Trump, ses alliés israéliens et ses vassaux du Golfe semblent le penser. En proposant 50 milliards de dollars (sur dix ans) aux Palestiniens, le locataire de la Maison-Blanche vient d’agiter une carotte censée les faire renoncer à leurs revendications politiques. Le sommet de Manama à Bahrein intitulé « de la paix à la prospérité » n’est pas simplement un jeu de dupes où le plus faible (les Palestiniens) est censé accepter cette énième offre « généreuse » dont, d’ailleurs, il reste à cerner les contours. C’est aussi un chantage obscène et une stratégie de communication conçue par Jared Kushner, gendre et conseiller du président Trump mais aussi grand ami d’Israël.

Car on devine déjà le discours des milieux pro-sionistes. Quoi ? Comment ? On leur offre 50 milliards de dollars et ils refusent de capituler ? C’est d’ailleurs le sens d’une tribune de Danny Danon, l’ambassadeur israélien à l’ONU publiée lundi par le New York Times. « Quel est le problème pour les Palestiniens de capituler ? » s’est-il interrogé avant d’ajouter : « Capituler c'est reconnaître que, dans une lutte, continuer se révèlera plus coûteux que se rendre ». Les Palestiniens sont donc sommés de se rendre. Au passage, on notera que l’ambassadeur reconnaît implicitement qu’Israël mène une guerre au peuple palestinien.

En réalité, personne ne croit aux chances de réussite de ce plan. La preuve, aucun grand dirigeant arabe n’était présent à Manama. Mais l’administration Trump s’en moque. Ce qui l’intéresse, c’est de pouvoir disposer d’un argument à l’automne prochain quand sera révélé le volet « politique » du plan Kushner. C’est là que les cartes seront abattues. C’est là que Washington va confirmer ce qui n’est plus un secret pour personne, c’est-à-dire son alignement total sur la position israélienne et la fin des rares lignes rouges que les Américains s’imposaient de ne jamais franchir. L’une d’elles l’a d’ailleurs déjà été avec le transfert de l’ambassade américaine de Tel Aviv à Jérusalem.

A quoi faut-il s’attendre d’autre ? Tout simplement à l’abandon de l’idée d’un État palestinien. Une idée, rappelons-le d’ores et déjà impossible à envisager quand on connaît les conséquences de la colonisation de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est. Pas d’État palestinien, donc. Et quoi d’autre ? Tout est possible y compris l’annexion pure et simple d’une partie ou de toute la Cisjordanie. Selon des informations ayant fuité du plan Kushner, les principales villes palestiniennes bénéficieraient alors d’un vague autonomie. On comprend bien que tout cela oblige à poser de nombreuses questions. Quel sera le statut des Palestiniens ? Comment Israël justifiera l’apartheid qui existe déjà mais qui sera clairement entériné ? Et comment ne pas s’interroger sur les risques d’une nouvelle Nakba car, disons-le clairement, une expulsion massive de Palestiniens n’est plus du tout impossible. Et si on en doute, il suffit de se poser la question suivante : qui l’empêchera ?

Les Etats-Unis ? Certainement pas. La Chine ou la Russie ? Ces deux pays ne semblent guère concernés par les Palestiniens et tiennent aux bonnes affaires qu’ils réalisent avec Israël. L’Union européenne (UE) qui ne cesse de se faire humilier par Donald Trump et dont le silence est assourdissant ? Comment compter sur cette pauvre Europe qui ne sait plus où elle en est et qui, de toutes les façons, voit grandir en son sein des forces à la fois réactionnaires, néo-facistes mais, dans le même temps, pro-israéliennes ? Qui s’opposera à une réduction à zéro des espérances et revendications Palestiniennes ? Les pays arabes ? Ne rions pas. Les monarchies du Golfe qui sont à la manœuvre au sein de la Ligue arabe sont pressées de normaliser leurs relations avec Israël. Quand on entend certains discours de responsables saoudiens ou émiratis, on réalise à quel point la question palestinienne constitue pour eux un problème bien plus qu’une cause à soutenir. Entre s’allier avec Israël pour combattre l’Iran et défendre les Palestiniens, les chouyoukhs ont déjà choisi…

Bien sûr, il y a encore des ilots de résistance. Les pays scandinaves, d’autres d’Amérique latine (l’Afrique subsaharienne, elle, penche de plus en plus pour Israël). De même, on peut penser que le détachement progressif d’une grande partie des juifs américains vis-à-vis d’Israël pourra permettre à terme un rééquilibrage de la diplomatie étasunienne. Mais, en attendant, il y a urgence à aider les Palestiniens.

Que peuvent faire les Algériens ? La réponse est simple. Continuer de faire du soutien à la cause palestinienne un élément important de leur éthique personnelle. C’est d’autant plus important à l’heure où les chants de la propagande israélienne se font entendre un peu partout, étant relayés en Algérie comme au sein des communautés maghrébines de France (il en est ainsi de « l’imam » Chalghoumi qui organise des voyages à la rencontre de responsables israéliens dont des militaires…). En ces temps de hirak et de contestation du système, il s’agit aussi de continuer à regarder hors de chez soi et de peser sur ce dossier. Il n’est pas normal que des entreprises présentes dans les colonies soient accueillies à bras ouverts en Algérie. Il n’est pas normal que des pays qui ne condamnent pas la colonisation de la Cisjordanie ou les tueries de Gaza soient traités comme si de rien n’était par l’Algérie et sa diplomatie. Brandir des drapeaux palestiniens durant les marches du vendredi, c’est bien, d’autant que cela déplait à l’Arabie saoudite, à Bahreïn, aux Émirats arabes unis et à leur clientèle algérienne. Mais agir sur le plan économique, le seul qui offre des marges de manœuvres, c’est bien mieux. Et c’est même urgent.
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dimanche 23 juillet 2017

La chronique du blédard : Radiohead, BDS, le monde arabe et la Palestine

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Le Quotidien d’Algérie, jeudi 20 juillet 2017
Akram Belkaïd, Paris


Mercredi soir, bien après le bouclage de cette chronique, le grand groupe britannique de rock Radiohead devait se produire à Tel-Aviv.  De nombreux artistes et personnalités ont pourtant appelé Thom Yorke et sa bande à renoncer à un tel concert dans la ville israélienne que la communauté internationale considère comme la seule capitale de l’état hébreu. Parmi eux, les réalisateurs Mike Leigh et Ken Loach ainsi que le chanteur et musicien Roger Waters, fondateur de Pink Floyd. Leurs appels sont restés vains et il s’agit d’une défaite symbolique pour celles et ceux qui prônent le boycottage culturel d’Israël pour mettre fin à la situation d’apartheid subie par le peuple palestinien et à l’occupation coloniale de la Cisjordanie. Dans un raisonnement des plus spécieux, Thom Yorke a expliqué que son groupe joue aussi aux Etats-Unis et que cela ne signifie pas qu’il soutient Donald Trump. La question n’est pas là car, chanter en Israël, même en se faisant accompagner par des musiciens arabes ou arabophones, ce n’est pas soutenir Netanyahou (quoique…). C’est surtout cautionner l’existence d’un système ségrégationniste et injuste. C’est refuser d’interpeller une population israélienne qui a beau dire et beau faire mais qui, in fine, semble très bien s’accommoder de la situation.

Certes, d’autres artistes se produisent dans ce pays. Mais, comparé au fossile chevrotant qu’est devenu Elton John, à la greluche fêlée qu’est Britney Spears ou à l’imposture musicale qu’a toujours été Guns N'Roses, la présence de Radiohead à Tel Aviv est d’une toute autre dimension quand on sait l’impact majeur de ce groupe sur la scène rock depuis vingt ans, date de la sortie de leur album désormais culte OK Computer. Les combats politiques sont fait de victoires et de défaites et ce concert est bien un revers pour le mouvement Boycott Désinvestissement Sanctions (BDS) lancé par la société civile palestinienne en 2005 et mené par de nombreux militants à travers le monde. Un revers oui, mais pas une défaite définitive comme l’affirme Guy Beser, l’un des organisateurs du concert de Radiohead. Pour lui, « BDS a perdu la guerre ». C’est aller vite en besogne et prendre sa propagande pour une réalité.

Le bras de fer ne va pas cesser. Le fait est que jamais la mobilisation de BDS n’a été aussi importante qu’au cours de ces dernières années. Le mouvement se fait connaître dans le monde entier et ne cesse de progresser en audience. Il ne s’agit pas uniquement de boycottage dans le secteur culturel mais dans toutes les dimensions à commencer par l’économie. C’est ce qui inquiète au plus haut point les autorités israéliennes car on touche-là au nerf de la guerre. A titre d’exemple, en juin dernier, la Haute Cour de Londres, instance judiciaire suprême, a donné raison aux militants pro-palestiniens (Palestine Solidarity Campaign) qui l’avaient saisie pour contester la décision du gouvernement britannique de ne plus accorder de financements aux municipalités ayant décidé de boycotter les firmes qui participent à l’occupation de la Palestine. En de nombreux endroits du monde occidental, une grosse bataille se déroule autour du droit légitime à boycotter un Etat qui ne respecte pas nombre de résolutions de l’ONU et qui continue de coloniser la Cisjordanie au mépris des lois internationales.

Les arguments israéliens sont connus. Souvent, ils consistent à disqualifier les pro-Palestiniens en les traitant d’antisémites. Procédé facile mais qui ne trompe guère. Pour les autorités israéliennes, il faut aussi montrer que le boycottage n’a pas d’effets. Du coup, on comprend pourquoi le champ culturel prend tant d’importance. Sur le plan de la propagande, un show de Radiohead à Tel-Aviv est une précieuse réclame. Cela permet de dire, « regardez, de grands groupes se produisent chez nous, c’est bien que la situation n’est pas celle que nos adversaires décrivent. » On devine derrière tout cela un lobbying intense où intérêts économiques des organisateurs de concerts vont de pair avec la stratégie gouvernementale pour contrer BDS.

Tout cela intervient dans un contexte paradoxal. D’un côté, des militants et sympathisants pro-palestiniens toujours plus actifs et nombreux dans le monde occidental. De l’autre, un « ventre mou » arabe parfois enclin à se taire ou à regarder ailleurs. Certes, la question palestinienne y demeure centrale – et il faut saluer la mobilisation de nombreux acteurs de la société civile - mais l’attention des opinions publiques, confrontées à d’immenses problèmes intérieurs, tend à se relâcher. Dans le même temps, des régimes, et non des moindres, on pense à ceux de l’Arabie saoudite et de ses vassaux, semblent ne rêver que d’une seule chose : normaliser leurs relations avec Israël voire lui faire allégeance pour s’assurer un nouveau statut international ou une protection (contre l’Iran, dans le cas du royaume wahhabite). Tout cela brouille les analyses et les perceptions.


Depuis 2011 et les révoltes populaires, le sort des Palestiniens semble parfois passer au second plan. Plus terrible encore, le monde arabe connaît désormais deux drames majeurs. Le sort des Palestiniens mais aussi, et c’est plus récent, celui des Syriens (sans oubliers les pauvres Yéménites dont personne ne parle). Le camp « progressiste » pro-palestinien est même divisé entre pro et anti Bachar. A cela s’ajoutent les errements de l’Autorité palestinienne qui inflige, elle aussi, des souffrances à la population de Gaza pour mater le Hamas. En forçant volontairement le trait, on peut donc dire que c’est la mobilisation en Occident qui fait office de locomotive pour la cause palestinienne. Cela signifie que la défense de la cause palestinienne a besoin d’un nouvel élan fédérateur dans le monde arabe. D’une dynamique renouvelée qui transcende à la fois les clivages nés du drame syrien et la lassitude d’opinions publiques accablées par des échecs politiques et des drames à répétition. La question étant de savoir quel courant politique ou de la société civile est capable aujourd’hui d’œuvrer à ce renouveau...
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vendredi 11 mars 2016

La chronique du blédard : En défense de BDS

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 10 mars 2016
Akram Belkaïd, Paris

C’est une question de liberté d’opinion, de droit à l’expression et de droit à l’engagement citoyen. C’est aussi l’illustration de la médiocrité pour ne pas dire plus qui caractérise le discours politique officiel dans l’Hexagone. Depuis plusieurs mois, le Premier ministre français Manuel Valls ne cesse de fustiger celles et ceux qui s’opposent à la politique coloniale de l’Etat israélien. Tel une girouette, celui qui, il y a quelques années encore, réclamait avec vigueur une remise en cause des accords entre l’Union européenne et Israël afin de protester contre le sort fait aux Palestiniens, a donc changé totalement de registre… Pour lui désormais, se revendiquer antisioniste revient à faire preuve d’antisémitisme.

Ce genre de propos n’est pas neutre. Il vise d’abord à empêcher toute critique de l’Etat israélien. La ficelle est grosse et ancienne. Cela fait des décennies qu’elle est utilisée par la propagande de l’état hébreu et par ses nombreux soutiens dans les pays occidentaux. Faire peser le soupçon d’antisémitisme sur les voix pro-palestiniennes vise à disqualifier une solidarité dont la vigueur ne se dément pas. Dans un pays où les fantômes de la Seconde Guerre mondiale et du régime de Vichy continuent de hanter la vie politique, cela contribue à placer les amis des Palestiniens dans une position défensive, obligés qu’ils sont à toujours se justifier et à expliquer qu’ils ne sont ni antisémites ni judéophobes mais qu’ils mènent un combat honorable. Un combat qui consiste à revendiquer pour les Palestiniens, toujours privés d’Etat, les droits que leur dénie Israël.

Ensuite, il faut bien relever que la déclaration de Manuel Valls intervient dans un contexte de contre-offensive menée par le gouvernement israélien et ses soutiens à l’égard du mouvement BDS. Ce dernier qui prône le boycott, le désinvestissement et des sanctions contre Israël est très actif en Occident et il ne se passe pas une semaine sans que l’on apprenne que telle ou telle université ou universitaire américains a décidé de le soutenir si ce n’est de le rejoindre. Même si elles sont niées ou minorées, les pertes financières subies par l’économie israélienne en raison de l’essor de BDS inquiètent le gouvernement de Benjamin Netanyahou.

Dès lors, on comprend ce qui est en train de se jouer en France. Pour Manuel Valls, il ne s’agit pas simplement de faire en sorte que la critique d’Israël soit de plus en plus difficile et malaisée. Il veut passer à la vitesse supérieure et empêcher définitivement que ne s’expriment les appels au boycottage de ce pays et de ses colonies de Jérusalem et de Cisjordanie. Ce dernier point est le plus important. Fondamental même. Au regard de la justice internationale, les colonies qui ne cessent de s’étendre, sont illégales. Cela, Manuel Valls feint de l’oublier. Ni les Etats-Unis et encore moins l’Europe ne sont capables d’imposer à Netanyahou la fin de la colonisation et, encore plus, le démantèlement des colonies existantes.

Le mouvement BDS est donc légitime dans son action et ses objectifs. Contrairement aux divagations que l’on peut entendre et lire ici et là, il ne vise pas à délégitimer l’Etat d’Israël et encore moins le détruire. Son but est de l’obliger à revenir sur la politique coloniale du fait établi. Ce sont le boycott et les sanctions internationales qui ont obligé l’Afrique du sud raciste et ségrégationniste à remettre en cause l’apartheid. C’est ce que veut le mouvement BDS dont certains militants sont encore poursuivis en France. Des poursuites que Christiane Taubira, alors ministre de la Justice, s’est bien gardée d’annuler...

Appeler au boycottage d’un produit, d’une entreprise ou d’un pays est un droit. Cela relève de cette liberté d’expression dont on parle tant depuis plusieurs mois. Cela relève aussi de la conviction et de l’engagement politiques. Nier ce droit et, à l’inverse, l’assimiler à un délit est une démarche dangereuse. Non seulement, elle risque de radicaliser les positions mais, surtout, elle va renforcer l’idée que l’actuel gouvernement français est aux ordres de Benjamin Netanyahou. Bien sûr, on peut ergoter sur le fait qu’il serait plus judicieux, voire plus stratégique, de limiter le boycottage aux colonies mais ce serait ignorer que ces implantations, illégales on ne le répétera jamais assez, ne sont rien d’autre que le prolongement de la politique du gouvernement israélien. Ce dernier ne fait pas que les tolérer. Il les encourage et il les protège.

Il y a quelques années, feu Stéphane Hessel publiait son fameux « Indignez-vous » où il expliquait – à la grande fureur de nombre d’éditorialistes parisiens – que le motif principal de son indignation était le sort fait aux Palestiniens. Rien n’a changé depuis, bien au contraire. On peut effectivement continuer de s’indigner. Mais on peut aussi agir. C’est ce que propose BDS et de la manière la plus pacifique et la plus citoyenne qui soit. Et c’est cela que Manuel Valls entend contrecarrer. 
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