Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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dimanche 17 juin 2018

Au fil du mondial (3) : Joie par procuration

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On dit souvent, et à raison, que le football peut être le vecteur des pires sentiments chauvins et nationalistes. C’est aussi une belle diversion pour tous les pouvoirs politiques, autocratiques ou pas. Mais il y a aussi des choses plus positives et plus surprenantes. L’extraordinaire victoire du Mexique contre l’Allemagne a ravi des millions de spectateurs. On peut comprendre la joie incandescente des Mexicains qui espèrent que cette année sera la bonne pour que la « Tri » aille au-delà des huitièmes de finale. Mais attardons-nous aussi sur la joie des « autres », de celles et ceux qui n’ont rien à voir avec le Mexique mais qui ont hurlé après le but mexicain. Celles et ceux qui ont jugé que les minutes défilaient trop lentement jusqu’à la fin de la rencontre. Une joie par procuration. Intense. L’espace d’une rencontre, on « est » mexicain comme certains ont pu être islandais (1-1 contre l’Argentine). On vibre aussi fort. Bien sûr, au coup de sifflet final, les choses reviennent à la normale. Alors que la folie s’empare des rues de Mexico, on souffle, on éprouve un vague contentement et on passe au match suivant. Mais il n’empêche : l’émotion fut intense.

Dire que cette joie par procuration est due au fait que l’on prend naturellement parti pour le plus faible est vrai mais réducteur. On peut aussi soutenir une équipe parce que l’on n’aime guère celle qui joue contre elle (exemple : l’Allemagne ou la rancune tenace envers elle de millions d’Algériens… cf. 1982), ou parce que l’on aime guère le régime du pays que cet adversaire représente (ah, cette satisfaction devant la « yedouilla » – 5 buts à zéro, soit autant que les cinq doigts de la main – des joueurs russes face aux saoudo-wahhabites…). On peut aussi soutenir telle ou telle équipe étrangère parce que l’on n’a rien à se mettre sous la dent chez soi. Tout cela est vrai, mais la magie du football, c’est qu’elle permet d’oublier, l’espace d’un match, qui on est et d’où on vient. Les frontières sont abrogées, les distances raccourcies.


Akram Belkaïd, dimanche 17 juin 2018

mercredi 3 juin 2015

La chronique du blédard : Monologue de l’américano-guatémaltèque

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 28 mai 2015
Akram Belkaïd, Washington D.C. 

J’ai vingt ans et j’ai toujours vécu dans la banlieue de Washington D.C. Je suis du Guatemala. Enfin, ce sont mes parents qui en viennent. Mon père est arrivé le premier, il y a plus de trente ans. Je ne connais pas bien son histoire. Il en parle un peu mais pas souvent. Ce que je sais, c’est qu’il était jeune et que mon grand-père l’a encouragé à quitter le pays. A l’époque, c’était la guerre civile. Ma famille paternelle vivait dans un petit village au pied des montagnes. Des gens pauvres, très pauvres. Des cultivateurs. La terre n’était pas très fertile, rien à voir avec celle des grandes compagnies bananières. Pour contrer la guérilla, l’armée enrôlait de force les jeunes paysans. J’ai un oncle à qui c’est arrivé et  il a tout simplement disparu. Mon père n’avait pas envie de porter les armes. Il s’est d’abord caché dans la montagne. Ensuite, il s’est enfui au Mexique. Il a fait tout le chemin à pied ! Je ne sais pas combien de temps il y est resté. Un ou deux ans, je crois. Le temps de ramasser un peu d’argent pour passer le Rio Grande. Oui… Il a payé des coyotes pour entrer clandestinement aux Etats-Unis. J’ai plein d’amis qui peuvent vous raconter la même histoire à propos de leurs pères.

Ma mère aussi s’est exilée. Son village a été brûlé par l’armée pour affamer la guérilla. Sa famille s’est réfugiée dans un bidonville de Guatemala-Ciudad. C’est là qu’elle a connu son premier mari. Ils ont eu un enfant mais la vie était trop dure. Ma mère faisait des ménages, lui, il trafiquait plus ou moins. Pas dans un gang, non. A l’époque, ça n’existait pas vraiment. Mais juste des petites combines pour survivre. Au bout du compte, eux aussi ont décidé de partir. Je crois qu’ils ont voyagé en train, dans des wagons de marchandises. Comme mon père, ils ont d’abord vécu au Mexique. C’était leur première Amérique… Une petite Amérique, une étape avant la grande. Ils ont fini par passer la frontière. Ils ont vécu en Arizona, au Texas et en Californie. Et puis le premier mari de ma mère a été obligé de rentrer au pays. Je ne sais pas ce qui s’est passé exactement. Une histoire de dette de famille à payer, de gens pas très recommandables à rembourser. C’est là qu’il a été tué. Ma mère est restée seule avec mon hermanastro, mon demi-frère. Elle avait une cousine installée pas loin de Herndon. Elle lui a trouvé un emploi dans un hôtel du coin. C’est là qu’elle a rencontré mon père qui s’occupait de l’entretien. Je suis né un an plus tard et mes deux sœurs ensuite.

Quand ma mère ou mon père parlent du Mexique, ce n’est jamais avec colère. Ils ont eu des soucis là-bas, la police les a brutalisés mais c’est un peu comme s’ils étaient encore chez eux mais dans de meilleures conditions. Aujourd’hui, c’est différent. J’ai des parents qui continuent de quitter le Guatemala pour nous rejoindre. Le plus grand danger pour eux, ce n’est pas quand ils passent la frontière américaine ou qu’ils prennent le risque de se perdre dans le désert de l’Arizona. Non, le pire, c’est la traversée du Mexique. L’immigrant, qu’il vienne du Guatemala, du Honduras ou d’ailleurs, est une proie facile. Il y a beaucoup de violence au Mexique. Plus même qu’aux Etats-Unis. Même ici, nos rapports avec les Mexicains ont changé. Bien sûr, pour les Américains, je veux dire les blancs, on est tous les mêmes. On se ressemble, on parle espagnol entre nous mais il y a de la tension. De toutes les façons, il se trouve toujours un Mexicain pour nous expliquer que le Guatemala fait partie du grand Mexique… Moi, ça me fait sourire. Dans ma tête, je suis Américain. Ces histoires ne me concernent pas. Je suis né ici et j’ai un passeport américain. Je sais d’où je viens mais je n’ai pas de papiers guatémaltèques. Pourquoi en aurais-je ? Je ne suis jamais allé là-bas. Ma mère et mon père me l’ont interdit. Ils ne veulent pas que je prenne de risque. La guerre est terminée mais les Maras, les gangs, ont pris le relais. Je pourrais aller visiter ma famille qui vit encore dans la campagne. Là-bas, la situation est bien plus calme, tranquille même, mais il faudra tout de même que je passe par la ville et c’est trop dangereux. A mon âge, si je vais au Guatemala, je serai suspecté par tout le monde à commencer par la police d’ici qui voit des trafiquants de drogue partout.

Je me sens américain, il n’y a aucun doute là-dessus. Mon pays, c’est les Etats-Unis d’Amérique. Mais je sais qu’il y a des choses qu’on ne peut pas oublier. La violence qui a chassé mes parents de chez eux, c’était aussi la faute de l’Amérique. De la CIA… Là-bas, les compagnies fruitières font toujours la loi. Elles sont très puissantes et personne ne peut rien contre elles parce que chaque famille a quelqu’un qui travaille pour elles. Et puis, il y a tous ces gens qui ont été renvoyés au pays. C’est ici qu’ils ont appris la violence et toutes leurs règles de gangs. Les tatouages… Tout le monde sait que ça n’existait pas au pays avant. Enfin, il y a les armes. Ce n’est pas au Guatemala ou ailleurs en Amérique latine qu’on les fabrique…

Je n’ai pas pu aller à l’université. Je n’ai pas été suffisamment bon à l’école. De toutes les façons, mes parents n’ont pas les moyens. Mais j’ai un métier. Je conduis la navette qui fait l’aller-retour entre l’hôtel et Dulles aéroport, six jours sur sept. Je suis payé quatre dollars de l’heure et j’ai souvent de bons pourboires. Ça me permet d’aider mes parents. L’une des mes sœurs est douées pour les études. On veut tous qu’elle aille à l’université. Elle va réussir et ce sera à son tour de nous aider.
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jeudi 10 octobre 2013

La chronique économique : Pemex, l’autre Sonatrach

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 9 octobre 2013 
Akram Belkaïd, Paris

Voilà une situation qui devrait « parler » aux Algériens, du moins leur paraître familière. Au Mexique, pays producteur de pétrole, la compagnie nationale Petroleos Mexicanos (Pemex), la « Sonatrach » mexicaine, est en proie aux doutes et aux polémiques. Certes, il n’y a pas d’affaires judiciaires de type Pemex 1, 2 ou autre, mais l’avenir de cette compagnie, la septième mondiale et véritable symbole de la souveraineté nationale, fait l'objet de discussions récurrentes et passionnées.
 
Une compagnie en déclin
 
Récemment élu, le président Enrique Pena Nieto veut réformer le secteur des hydrocarbures en ouvrant aux investisseurs privés le monopole public sur le pétrole, le gaz naturel et l’électricité. Un projet qui fait hurler de colère l’opposition laquelle dénonce une « privatisation » inacceptable. Il faut dire que, depuis la nationalisation de 1938, le monopole de Pemex est inscrit dans deux articles de la Constitution. Ainsi, le Mexique est-il le pays le plus protectionniste en matière d’exploitation des hydrocarbures. Bien plus que l’Arabie Saoudite, l’Algérie ou même le Venezuela.
 
Pour autant, les arguments avancés par Nieto ne manquent pas de pertinence car Pemex est une compagnie à bout de souffle. Vampirisée par l’Etat qui prélève 67% de ses bénéfices (soit le tiers du budget mexicain), elle a enregistré des pertes cumulées de 30 milliards de dollars depuis 2008. Un comble pour une entreprise dont le chiffre d’affaires est de 100 milliards de dollars et dont les réserves sont estimées à 115 milliards de barils. Plus grave encore, faute d’investissements pour la moderniser et lui permettre de faire de nouvelles découvertes, Pemex voit sa production décliner, étant passée de 3,4 millions de barils par jour (mbj) en 2004 à 2,5 mbj en 2012.
 
Confronté à des difficultés budgétaires récurrentes, l’Etat mexicain cherche donc le moyen d’augmenter la production pétrolière et gazière en faisant appel aux entreprises étrangères qui attendent cela depuis des décennies à commencer par celles du grand voisin étasunien. Mais il s’agira toutefois d’une ouverture a minima puisque Mexico n’envisage pas des partages de production (cas où les compagnies étrangères peuvent commercialiser en direct les hydrocarbures qu’elles exploitent) mais des partages de bénéfice ce qui implique que Pemex gardera la main sur la commercialisation. Enrique Pena Nieto est donc en droit d’affirmer qu’il n’y aura pas de privatisation proprement dite du pétrole mexicain mais cela ne convainc personne et son projet de révision de la Constitution risque fort d’être remisé tant les esprits s’échauffent sur cette question.

« Reforma si, privatizacion no »

 Un autre élément qui intéressera les Algériens concerne l’opinion des Mexicains sur cette affaire. En effet, les sondages réalisés sur la question de l’avenir de Pemex sont pour le moins étonnants. Les Mexicains considèrent ainsi que la compagnie pétrolière publique est corrompue, inefficace et qu’elle emploie une armada de privilégiés défendus par des syndicats égoïstes. 53% des Mexicains sont donc pour une réforme profonde de Pemex mais, dans le même temps, 61% d’entre eux sont contre la moindre ouverture au secteur privé. « Reforma si, privatizacion no » : en clair, les Mexicains ne veulent pas du « moins d’Etat » dans le pétrole, ils exigent du « mieux d’Etat ». Un souhait que les Algériens, toujours très pointilleux sur les questions de souveraineté nationale et de contrôle des richesses du pays, doivent certainement comprendre et partager…
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lundi 10 décembre 2012

La chronique économique : Les défis du Mexique

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 5 décembre 2012
Akram Belkaïd, Paris 

Le 1er décembre dernier a donc vu au Mexique le retour aux affaires présidentielles du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), au pouvoir de 1929 à 2000 (!). Lors de son investiture, le président Enrique Peña Nieto, élu le 1er juillet dernier, a promis que son parti -longtemps accusé d'avoir inventé la "dictature parfaite" tant il paraissait indéboulonnable- avait changé. Le numéro un mexicain a même déclaré que "le moment du Mexique est venu", promettant à ses concitoyens de s'occuper en priorité des questions de prospérité.

PAUVRETÉ, CORRUPTION ET INSÉCURITÉ
Il faut dire que le Mexique, pays exportateur de pétrole, n'échappe pas à la malédiction des producteurs d'hydrocarbures. En 2012, près de 46% de la population vit sous le seuil de pauvreté avec moins de 100 dollars par jour contre 43% en 2006. Une situation délicate et inégalitaire quand on sait, par exemple, que c'est au Mexique que vit Carlos Slim, l'homme le plus riche du monde. Certes, selon les grandes institutions internationales, ce pays est l'un des plus prometteurs en matière de croissance et de développement et cela ne serait-ce qu'en raison de son potentiel industriel. Mais encore faudrait-il que les réformes réclamées, notamment par le Fonds monétaire international (FMI), soient mises en œuvre.

Si la privatisation du secteur pétrolier n'est pas à l'ordre du jour, il se pourrait que Nieto s'attaque à une administration étatique pléthorique et inefficace. Bien sûr, en arrière-plan, c'est la question de la corruption qui est urgente à traiter. Clientélisme, marchés truqués, postes mis aux enchères, rackets divers auxquels sont soumis les acteurs économiques: la corruption est un fléau majeur qui ronge la société mexicaine déjà minée par les inégalités et la violence. Pour le président Nieto, la croissance et la création d'emplois devraient réduire les pratiques illégales mais cela ne suffira pas à remettre de l'ordre dans un pays régulièrement épinglé par les instances internationales de lutte contre la corruption.

L'une des conséquences de cette dernière est bien sûr l'insécurité et la violence exercée par les cartels de drogue. En six ans, la guerre contre ce type de criminalité a fait plus de 60.000 morts et des régions entières, notamment celles du nord du pays, échappent peu à peu au contrôle de l'Etat fédéral mexicain. Initiée par son prédécesseur Felipe Calderon, la lutte armée à outrance contre les cartels est loin d'avoir atteint ses objectifs. Plus grave encore, les réseaux de drogue sont de mieux en mieux organisés et une grande partie de leurs revenus irrigue désormais les circuits économiques légaux (tourisme, banques…). A cela s'ajoute le fait que les services de sécurité sont eux-mêmes gangrenés par le banditisme à grande échelle.

DE LA RESPONSABILITÉ DES ETATS-UNIS
Contrairement à une idée reçue, ce n'est pas le Proche-Orient ou même la Chine qui inquiètent le plus les Etats-Unis. Pour l'administration Obama, comme pour ses devancières, le Mexique est un véritable cas de sécurité nationale car, sans le proclamer haut et fort, Washington craint l'effondrement de cet Etat. C'est à l'aune de cette analyse qu'il faut interpréter les promesses du président Nieto de mieux sécuriser la frontière avec son grand voisin du Nord. Un voisin riche et puissant dont la responsabilité dans l'évolution récente du Mexique est loin d'être négligeable. En effet, les Etats-Unis sont le principal débouché pour la drogue en provenance d'Amérique du Sud. C'est aussi dans ce pays que les cartels de drogue s'approvisionnent en armes puisque ces dernières y sont pratiquement en vente libre. On le voit, l'équation mexicaine dépend aussi de la variable étasunienne…
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