Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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vendredi 20 septembre 2019

La chronique du blédard : Trump, guerre ou paix ?

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 12 septembre 2019
Akram Belkaïd, Paris

Nombre de spécialistes des États-Unis l’affirment : l’administration Trump est complètement imprévisible et il est très difficile d’anticiper ses positions à venir. Pour bien étayer leur propos, ces experts rappellent que, dans le passé, les locataires de la Maison-Blanche tenaient compte des grandes orientations voulues par l’appareil étatiquo-administratif américain, ce que certains désigneraient par l’expression valise d’État profond. De Bush père à Barack Obama en passant par Clinton, il y a eu certes des différences, notamment en matière de politique sociale, mais tous ont respecté, entre autres, un grand principe : assurer et conforter le leadership américain sur la planète tout en feignant de respecter les formes de la diplomatie internationale et les règles d’un monde censé être multipolaire.

Donald Trump, lui, s’affranchit de toute contrainte y compris formelle. L’un de ses passe-temps préférés est d’ailleurs de contourner le Département d’État (le ministère des Affaires étrangères) en annonçant directement ses décisions par le biais du réseau social Twitter. Du jamais-vu. C’est à l’aune de cette réflexion qu’il faut examiner le récent limogeage de John Bolton de son poste de conseiller à la sécurité nationale du président américain. Certes, Bolton, nommé en mars 2018, prétend avoir démissionné de son propre chef mais là n’est pas le plus important. Ce qui compte le plus, c’est que Trump finit toujours par se débarrasser de tout possible contradicteur voire de tout contre-pouvoir. Et le « moustachu belliciste » en était un au sens de sa volonté de croiser le fer avec tous les « ennemis » des États-Unis : Afghanistan, Chine, Corée du nord, Iran, Russie et Venezuela pour ne citer que le premier cercle des cibles de l’Empire.

On sait que Bolton, soutenu par une grande partie des néoconservateurs, est un partisan de la manière forte. Il n’y a qu’à lire les lamentations des ultra-droitiers éditorialistes du Wall Street Journal après son départ pour comprendre qu’il était l’homme de la guerre à venir, ou plutôt des guerres à venir, au sein de l’administration Trump. Lui parti, la pression retombe un peu, les risques de conflit diminuent et même les marchés financiers saluent l’événement. Il est désormais possible, à moins d’un tweet rageur surprise, que le dialogue reprenne avec la Corée du nord, la Russie ou l’Iran. Cela vaut aussi pour l’Afghanistan même si, là aussi, Trump a surprit tout le monde en rompant les négociations « secrètes » (la planète entière était au courant…) avec les Talibans. Ouvrons ici une parenthèse pour relever que dix-huit ans après les attentats du 11 septembre et l’intervention occidentale en Afghanistan, rien n’est réglé dans ce pays où les armes et les explosifs dictent toujours leur sanglante loi. Les soldats américains sont toujours sur place et la seule perspective qui se dessine, c’est un retour au pouvoir des Talibans chassés en 2001… Tout ça pour ça. Fin de la parenthèse.

Revenons à Trump. Le voici donc débarrassé de tout avis divergent. Mais, au-delà de ses slogans chauvins et de ses tweets égotiques, que veut-il exactement en matière d’affaires étrangères ? La seule certitude concerne Israël. Le locataire de la Maison-Blanche soutiendra tout ou presque de ce qui viendra de Tel Aviv y compris l’annexion de la Cisjordanie que prépare Benjamin Netanyahou (les deux hommes auront néanmoins une divergence concernant l’Iran). Pour le reste, c’est le flou le plus total. La Corée du nord ? Beaucoup de blabla, une rencontre avec Kim Jong-un, certes historique, mais surtout destinées aux caméras et aux photographes mais dans le fond, rien n’est réglé. Au Venezuela, le régime de Maduro n’est pas tombé et Washington se voit contraint de renouer tôt ou tard le dialogue. L’Iran ? L’objectif de Trump est de rencontrer Hassan Rohani, son homologue iranien mais Washington n’a émis aucune proposition concrète susceptible de relancer les négociations sur le sujet du nucléaire et des sanctions imposées à Téhéran.

On sait que les néoconservateurs et le lobby pro-israélien veulent une guerre contre l’Iran. Trump, de son côté, pense d’abord à sa réélection en 2020. A en croire la presse américaine, il serait obsédé par ce rendez-vous où son orgueil démesuré lui dicte de faire aussi bien que ses trois prédécesseurs. Or, une grande partie de son électorat l’a élu pour qu’il mette fin aux interventions militaires américaines à l’étranger. C’est ce qui explique les négociations avec les Talibans et les appels répétés pour un dialogue direct avec Téhéran. Quelques heures après le départ de Bolton, Donald Trump s’est ainsi dit prêt à une « rencontre sans préalable » avec Hassan Rohani. Pour l’heure, les Iraniens ne sont guère pressés et on les comprend puisque c’est ce même Trump qui a torpillé l’accord sur le nucléaire conclu en juillet 2015.

Il y a un an, le tout Washington affirmait que Donald Trump voulait « sa » guerre. Aujourd’hui, échéance électorale oblige, la donne a changé. Pour autant, le monde est-il plus sûr ? Avec un homme aussi imprévisible à la tête de l’armée la plus puissante du monde, ce n’est guère certain.
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mardi 26 décembre 2017

La chronique du blédard : Star Wars again…

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 21 décembre 2017
Akram Belkaïd, Paris

Oui poto, l’histoire des gars (et maintenant des femmes !) qui se battent à coup de néons continue encore. Huitième épisode mon frère ! Donc, pour bien caler les choses, je reprends depuis la fin du dernier opus. Le sept, oui, celui qui suivait le six qui était en fait le trois dans l’ordre de diffusion. Tu n’as toujours rien compris ? Ce n’est pas grave. On reprend. Souviens-toi, c’était à la fin du septième épisode, il y a longtemps, dans une galaxie far far away... En trois dimensions, lunettes spéciales à un euro sur le nez parce qu’on a perdu celles de la dernière fois (attention aux allergies), on voit un type, de dos, au sommet d’une montagne qui surplombe l’océan. Au début du numéro huit, une fille, dont on devine qu’elle est aussi douée que lui, vient lui rendre visite. Salut monsieur Jedi, tu es tout seul ? Pourquoi te caches-tu ? Tiens, voilà, je t’ai ramené ton néon comme ça tu pourras aller te battre contre les vilains. Tu sais, les méchants qui craignent le grand remplacement et adorent écouter Alain Finkielkraut (non, elle ne dit pas ça, c’est le chroniqueur qui rajoute cette « mésidonce » -copyright l’imam vous savez qui-, à propos du philosophe désormais biker).

Bon, le problème, c’est que le gars en question (le Jedi au sommet de la montagne, pas Finkie) ne veut plus se battre. Dans sa tête, à force de regarder les dauphins et le niveau de l’eau monter à cause du réchauffement climatique, il a compris plein de choses – que le spectateur, avouons-le, a du mal à saisir, mais ce n’est pas grave – et ça l’a bien changé notre ami Luc. Il préfère rester sur l’ile pour surfer sur internet quand il y a du réseau. Et c’est normal, car il ne peut que s’inspirer d’un autre Luc, le saint, qui dit un jour « paix sur la galaxie aux hommes de bonne volonté ». Veut plus de baston le Jedi… Pas grave, la jeune fille connaît son destin, c’est à elle d’aller défier les méchants, surtout celui qui lui parle en télépathie et qui n’a pas résolu son problème d’oreilles décollées. Pendant ce temps-là, un monstre poilu, pilote à ses heures, mange des oiseaux rôtis. Leurs congénères encore vivants lui en veulent. Il a un peu de remords mais, au final, s’en moque. Oh, Aymeric ! Choubaka ne veut pas être Vegan… C’est l’un des messages principaux du huitième opus de Star Wars. Ajoutons à cela un autre fait d’importance : l’Algérie tient un petit rôle dans le film puisque des Fennecs de glace sauvent la mise aux gentils.

Soyons un peu sérieux et cessons de divulgâcher. Ces dernières années, Hollywood a un vrai problème avec ces films dits de grand spectacle. Ça cause trop et ça cogne peu. Pas assez de duels, pas assez de batailles spatiales, pas de combats interstellaires qui durent vingt minutes. Par contre, ça philosophe à tout va. Ça se prend la tête. Suis-je bon ou méchant ? La force ou le côté obscur ? Barça ou Madrid ? Et ça papote, ça s’interroge, ça introspecte (je sais, forme incorrecte mais pourquoi ne pas innover ?), ça vaticine (oui, oui, aux dernières nouvelles, ticine va bien !) et ça carbure sec du plafonnard. Bref, on se dit que les scénaristes ont lu et relu La Philo (ci di filous) pour les nuls et qu’ils ont décidé de truffer le film de références plus ou moins cachées qui feront le bonheur d’une armée de thésards désargentés.

Ceci étant, il y a tout de même un peu d’action. Des courses-poursuite galactique, des créatures venues d’ailleurs ou de nulle part et une ou deux belles scènes de combats avec des néons dont on aurait aimé qu’elles durent tout le film, surtout celle où un méchant armé d’un marteau et d’un piolet… Non ! N’insistez pas, je ne divulgâcherai pas.

Le problème, c’est qu’à chaque fois le bla-bla revient vite ou alors, pire encore, la prise de tête à propos du défi technique. Dans Star Wars, comme dans tous les Marvell ou les autres films de super-héros aux super-pouvoirs, il y a sans cesse un charabia technologique dont le spectateur – qui commence à avoir mal aux genoux, c’est mauvais signe – ne pige que pouic. Mais là aussi, c’est une évolution intéressante. Dans ces films, le héros n’est rien par lui-même. Il lui faut aussi faire face à un problème technologique (du genre, « attention, la subconnectivité met en danger le superphaseur à trinitrons ! ») qu’il ne peut résoudre seul.

Plus intéressant encore, le ou les héros sont intrinsèquement plus faibles que l’ennemi. Ils ne peuvent pas vaincre grâce à leurs seuls néons, leur seule force ou à leurs pouvoirs. Il leur faut plus. Il leur faut ce que l’adversaire n’a pas : une conscience, une fierté, une solidarité humaine, de l’espoir ou un esprit de sacrifice. Et tout cela ne les fait l’emporter que de justesse. On dirait ainsi que Hollywood prend acte de la faiblesse (relative, n’exagérons rien) des Etats Unis. Les ennemis dans les films, autrement dit, dans le monde réel, la Chine, la Corée du Nord ou même la Russie, sont perçus comme des pays plus puissants que l’Amérique et capables donc de la mettre à terre. Alors, pour gagner les guerres qui s’annoncent – pardon, je corrige pour ne pas être accusé de verser dans un pessimisme inutile : pour gagner les guerres qui pourraient venir, l’Amérique est invitée par le cinéma à puiser dans les ressources de l’âme pour dompter le feu technologique. Darth Vader – que des zozos monolingues ont, hélas, traduit en Dark Vador – n’est plus là depuis longtemps mais d’autres forces l’ont remplacé. Et Star Wars numéro huit nous dit que la victoire passe par un retour aux sources. Make the force great again…






mercredi 3 juin 2015

La chronique du blédard : Monologue de l’américano-guatémaltèque

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 28 mai 2015
Akram Belkaïd, Washington D.C. 

J’ai vingt ans et j’ai toujours vécu dans la banlieue de Washington D.C. Je suis du Guatemala. Enfin, ce sont mes parents qui en viennent. Mon père est arrivé le premier, il y a plus de trente ans. Je ne connais pas bien son histoire. Il en parle un peu mais pas souvent. Ce que je sais, c’est qu’il était jeune et que mon grand-père l’a encouragé à quitter le pays. A l’époque, c’était la guerre civile. Ma famille paternelle vivait dans un petit village au pied des montagnes. Des gens pauvres, très pauvres. Des cultivateurs. La terre n’était pas très fertile, rien à voir avec celle des grandes compagnies bananières. Pour contrer la guérilla, l’armée enrôlait de force les jeunes paysans. J’ai un oncle à qui c’est arrivé et  il a tout simplement disparu. Mon père n’avait pas envie de porter les armes. Il s’est d’abord caché dans la montagne. Ensuite, il s’est enfui au Mexique. Il a fait tout le chemin à pied ! Je ne sais pas combien de temps il y est resté. Un ou deux ans, je crois. Le temps de ramasser un peu d’argent pour passer le Rio Grande. Oui… Il a payé des coyotes pour entrer clandestinement aux Etats-Unis. J’ai plein d’amis qui peuvent vous raconter la même histoire à propos de leurs pères.

Ma mère aussi s’est exilée. Son village a été brûlé par l’armée pour affamer la guérilla. Sa famille s’est réfugiée dans un bidonville de Guatemala-Ciudad. C’est là qu’elle a connu son premier mari. Ils ont eu un enfant mais la vie était trop dure. Ma mère faisait des ménages, lui, il trafiquait plus ou moins. Pas dans un gang, non. A l’époque, ça n’existait pas vraiment. Mais juste des petites combines pour survivre. Au bout du compte, eux aussi ont décidé de partir. Je crois qu’ils ont voyagé en train, dans des wagons de marchandises. Comme mon père, ils ont d’abord vécu au Mexique. C’était leur première Amérique… Une petite Amérique, une étape avant la grande. Ils ont fini par passer la frontière. Ils ont vécu en Arizona, au Texas et en Californie. Et puis le premier mari de ma mère a été obligé de rentrer au pays. Je ne sais pas ce qui s’est passé exactement. Une histoire de dette de famille à payer, de gens pas très recommandables à rembourser. C’est là qu’il a été tué. Ma mère est restée seule avec mon hermanastro, mon demi-frère. Elle avait une cousine installée pas loin de Herndon. Elle lui a trouvé un emploi dans un hôtel du coin. C’est là qu’elle a rencontré mon père qui s’occupait de l’entretien. Je suis né un an plus tard et mes deux sœurs ensuite.

Quand ma mère ou mon père parlent du Mexique, ce n’est jamais avec colère. Ils ont eu des soucis là-bas, la police les a brutalisés mais c’est un peu comme s’ils étaient encore chez eux mais dans de meilleures conditions. Aujourd’hui, c’est différent. J’ai des parents qui continuent de quitter le Guatemala pour nous rejoindre. Le plus grand danger pour eux, ce n’est pas quand ils passent la frontière américaine ou qu’ils prennent le risque de se perdre dans le désert de l’Arizona. Non, le pire, c’est la traversée du Mexique. L’immigrant, qu’il vienne du Guatemala, du Honduras ou d’ailleurs, est une proie facile. Il y a beaucoup de violence au Mexique. Plus même qu’aux Etats-Unis. Même ici, nos rapports avec les Mexicains ont changé. Bien sûr, pour les Américains, je veux dire les blancs, on est tous les mêmes. On se ressemble, on parle espagnol entre nous mais il y a de la tension. De toutes les façons, il se trouve toujours un Mexicain pour nous expliquer que le Guatemala fait partie du grand Mexique… Moi, ça me fait sourire. Dans ma tête, je suis Américain. Ces histoires ne me concernent pas. Je suis né ici et j’ai un passeport américain. Je sais d’où je viens mais je n’ai pas de papiers guatémaltèques. Pourquoi en aurais-je ? Je ne suis jamais allé là-bas. Ma mère et mon père me l’ont interdit. Ils ne veulent pas que je prenne de risque. La guerre est terminée mais les Maras, les gangs, ont pris le relais. Je pourrais aller visiter ma famille qui vit encore dans la campagne. Là-bas, la situation est bien plus calme, tranquille même, mais il faudra tout de même que je passe par la ville et c’est trop dangereux. A mon âge, si je vais au Guatemala, je serai suspecté par tout le monde à commencer par la police d’ici qui voit des trafiquants de drogue partout.

Je me sens américain, il n’y a aucun doute là-dessus. Mon pays, c’est les Etats-Unis d’Amérique. Mais je sais qu’il y a des choses qu’on ne peut pas oublier. La violence qui a chassé mes parents de chez eux, c’était aussi la faute de l’Amérique. De la CIA… Là-bas, les compagnies fruitières font toujours la loi. Elles sont très puissantes et personne ne peut rien contre elles parce que chaque famille a quelqu’un qui travaille pour elles. Et puis, il y a tous ces gens qui ont été renvoyés au pays. C’est ici qu’ils ont appris la violence et toutes leurs règles de gangs. Les tatouages… Tout le monde sait que ça n’existait pas au pays avant. Enfin, il y a les armes. Ce n’est pas au Guatemala ou ailleurs en Amérique latine qu’on les fabrique…

Je n’ai pas pu aller à l’université. Je n’ai pas été suffisamment bon à l’école. De toutes les façons, mes parents n’ont pas les moyens. Mais j’ai un métier. Je conduis la navette qui fait l’aller-retour entre l’hôtel et Dulles aéroport, six jours sur sept. Je suis payé quatre dollars de l’heure et j’ai souvent de bons pourboires. Ça me permet d’aider mes parents. L’une des mes sœurs est douées pour les études. On veut tous qu’elle aille à l’université. Elle va réussir et ce sera à son tour de nous aider.
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mardi 19 mai 2015

La chronique du blédard : Etats-Unis et Arabie Saoudite : feu, le pacte du Quincy ?

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 14 mai 2015
Akram Belkaïd, Paris

En matière de traitement journalistique des relations internationales, il existe des références que l’on se doit toujours de mentionner pour donner une perspective historique. Dans le cas des rapports entre les Etats-Unis et l’Arabie saoudite, il est impossible de ne pas citer le pacte du Quincy, du nom du navire de guerre américain où le président Franklin Delano Roosevelt – de retour de la conférence de Yalta – et le roi Ibn Seoud se sont rencontrés le 14 février 1945. L’accord qui fut conclu alors a structuré depuis les relations entre les deux pays et a façonné la politique américaine dans le Golfe. 
 
On connaît les grandes lignes de ce document signé pour soixante ans et qui a été renouvelé pour une durée similaire en 2005 sous la présidence de George W. Bush. Washington s’est engagé à assurer la protection de la famille Saoud et du royaume wahhabite, ce dernier ainsi que son leadership régional étant considérés comme faisant partie des « intérêts vitaux » des Etats-Unis. La contrepartie de ce « deal » est que l’Arabie Saoudite se doit de garantir l’approvisionnement énergétique (pétrole et, éventuellement gaz naturel) de son protecteur. Enfin, ce dernier est tenu de ne pas s’ingérer dans les affaires internes de son « partenaire ».
 
Depuis quelques temps, l’un des thèmes récurrents des analyses géopolitiques relatives à la région du Golfe consiste à s’interroger sur la fin du fameux pacte. La raison d’un tel bouleversement ? Les mauvaises relations actuelles entre le royaume et l’administration Obama. Dernier épisode en date, la décision du roi Salman (à 79 ans, il règne depuis janvier dernier après le décès du roi Abdallah) de ne pas participer à une réunion à Washington entre les Etats-Unis et les six monarchies membres du Conseil de coopération du Golfe (CCG : Arabie Saoudite, Bahreïn, Emirats arabes unis, Koweït, Qatar, Oman). Le nouveau souverain a aussi décliné l’invitation qui lui a été faite de se rendre à la résidence de Camp David pour rencontrer Barack Obama dans un cadre plus intime (outre la nécessité de mentionner la mauvaise santé du roi, on notera tout de même la présence de deux hommes fort du royaume, le prince héritier Mohammed ben Nayef – 55 ans et premier petit-fils du roi Saoud à accéder à un tel rang – et Mohammed ben Salman, 35 ans – environ -, et futur prince héritier).
 
Les raisons de la mauvaise humeur saoudienne sont connues. Riyad s’oppose à la normalisation en cours des relations entre Washington et Téhéran. Engagé dans une véritable guerre froide avec son adversaire chiite, le royaume wahhabite craint que les Etats-Unis n’aient décidé de réviser leur stratégie dans le Golfe, un recentrage qui pourrait à terme déboucher sur un bouleversement d’alliances dans la région. De fait, les dirigeants saoudiens n’ont pas la mémoire courte. Ils se souviennent de la manière dont l’Amérique a respectivement abandonné à leurs sorts, le Chah d’Iran – qui était l’un de ses plus fidèles alliés – et, plus récemment encore, le président égyptien Hosni Moubarak. Et c’est d’ailleurs pour rassurer les membres du CCG, pour leur dire qu’ils ne seront jamais abandonnés aux griffes de l’ennemi perse, que l’administration Obama a organisé la rencontre de Washington (mais il n’est pas question pour l’Amérique de signer un quelconque accord de défense avec le CCG et cela au nom du lien stratégique qui la lie à Israël).
 
Disons-le tout de suite, il est très peu probable que le pacte du Quincy soit remisé aux oubliettes. Certes, les Etats-Unis ont moins besoin de l’Arabie saoudite sur le plan énergétique et cela grâce au développement de l’exploitation des hydrocarbures de schiste. De même, une évaluation dépassionnée des perspectives de développement dans la région du Golfe persique montre que l’Amérique a tout intérêt à se rapprocher de l’Iran, un « vrai » pays à la fois héritier d’une civilisation pluri-millénaire et potentiel allié dans la rivalité croissante entre Washington et Pékin. 
 
Pour autant, les Etats-Unis ont encore besoin de l’Arabie Saoudite (et de ses voisins du CCG). D’abord, le royaume des Saoud reste un acteur de poids sur le marché pétrolier, ayant la capacité d’influer sur les prix et de dicter sa stratégie aux membres de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep). Même si les Etats-Unis n’achètent pratiquement plus d’hydrocarbures saoudiens, ils ne peuvent se mettre à dos un partenaire qui possède les plus grandes réserves du monde et qui a la capacité de semer la panique sur les marchés pétroliers de Londres et de New York. On notera aussi que trois pétrodollars sur cinq engrangés par les pays du Golfe finissent, d’une manière ou d’une autre, par revenir dans les caisses de l’économie américaine…
 
Ensuite, il convient de relativiser la mauvaise humeur saoudienne. Oui, Riyad semble pris actuellement par un irrésistible sentiment de puissance. C’est un peu comme si les dignitaires saoudiens entendaient signifier à leur protecteur que leur pays et ses forces armées sont capables de se débrouiller seuls en faisant régner l’ordre dans la région. L’intervention pour mater la révolte à Bahreïn en mars 2011 et la mise en place d’une coalition arabe pour lutter militairement contre la rébellion houtiste au Yémen témoignent effectivement d’une certaine volonté d’émancipation. Comme le faisait remarquer un chroniqueur de CNN, en modifiant l’habituelle politique américaine dans le Golfe, Barack Obama a peut être obligé les Saoudiens à « grandir un peu » et à cesser de penser que l’Amérique sera toujours là pour faire les choses à leur place et, surtout, à leur sauver la mise.
 
Pour autant, le principe de réalité s’impose. Aucun pays, pas même la France de François Hollande qui se voit déjà en parrain de la région, ne peut remplacer les 15.000 soldats américains stationnés dans le Golfe. Avec leur impressionnant arsenal, ils sont la vraie force de dissuasion qui empêche l’Iran, ou même l’Irak, de faire main basse sur les formidables ressources énergétiques de la péninsule arabique. De même, il faut suivre avec attention ce qui se passe au Yémen. Pour l’heure, l’intervention de la coalition menée par les Saoudiens ne s’avère guère efficace sur le plan militaire. Que se passera-t-il en cas d’enlisement de cette guerre par procuration que Riyad livre à l’Iran ? Que se passera-t-il en cas de revers majeur pour les forces saoudiennes si elles venaient à intervenir au sol ? A un moment ou un autre, Washington risque fort d’être appelé à la rescousse ce qui lui permettra d’asséner aux Saoudiens cette réplique hollywoodienne fort connue: « who’s your daddy now ? ». A bien des égards, la mauvaise humeur de Riyad risque donc de n’être que passagère. Le temps, peut-être qu’un nouveau locataire, moins conciliant avec l’Iran, ne s’installe à la Maison-Blanche en janvier 2017…
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mercredi 10 décembre 2014

La chronique économique : Chine vs. USA : suite (et c’est loin d’être terminé)

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 10 décembre 2014
Akram Belkaïd, Paris

On attendait cela pour 2020, mais c’est finalement cette année que cela intervient. En 2014, le Produit intérieur brut (PIB) chinois exprimé en parité de pouvoir d’achat (ppa) devrait devancer celui des Etats-Unis avec 17 632 milliards de dollars contre 17 416 milliards de dollars. Ces calculs proviennent du site d’informations financières MarketWatch qui a exploité les données récentes publiées par le Fonds monétaire international (FMI). Pour mémoire, la Chine avait déjà dépassé les Etats-Unis dans la catégorie du PIB exprimé à prix constants (c'est-à-dire hors des effets de l’inflation) en 2011.

Une première place à relativiser

Quelle importance faut-il accorder à ce classement qui fait donc de la Chine la première puissance économique du monde ? La réponse est simple : pas grand-chose sauf à chercher un beau prétexte à manchettes de presse ou bien de la matière pour alimenter la sinophobie à laquelle on assiste en Europe (pas une semaine sans que des magazines ne tirent l’alarme sur la Chine qui veut dominer le monde…). Bien sûr, cela reste un symbole puissant que de dépasser les Etats-Unis. Mais il faut savoir de quoi l’on parle. Certes, le PIB exprimé en ppa est un assez bon indicateur car il cherche à comparer de la création de richesse rapportée à ce qui serait un même pouvoir d’achat (un peu comme le fameux indice « big mac » qui compare le prix du hamburger dans chacun des pays où la fameuse marque de restauration rapide est implantée). Mais on peut objecter qu’il est aussi utile de comparer les PIB par tête d’habitant, les Etats-Unis demeurant alors largement la tête et la Chine, avec son milliard et demi d’âmes, ne pointant qu’à la 89ème place…

De fait, ce genre de classement est aussi l’occasion de pointer du doigt les insuffisances qui concernent le PIB. Pour faire vite et trouver un synonyme, cet acronyme est souvent remplacé par l’expression « création de richesses ». Or, le PIB n’est pas toute la richesse. D’abord, il rend imparfaitement compte de l’activité non-marchande tandis qu’il inclut, on ne le répétera jamais assez, des « richesses » qui résultent de la destruction irrémédiable de l’environnement. Dans le cas du duel entre les Etats-Unis et la Chine, il est aussi nécessaire de prendre en compte d’autres indicateurs. Le niveau de pauvreté et d’inégalités, l’illettrisme, les différents niveaux d’éducation et le nombre de diplômés, les statistiques sanitaires, le nombre de brevets déposés par an, tout cela doit aussi contribuer à déterminer qui est la vraie première puissance économique, ce que restent les Etats-Unis et de loin. Enfin, on relèvera que la puissance économique ne vaut parfois que par sa possibilité de s’adosser à une puissance militaire. Et pour l’heure, l’Amérique demeure championne en la matière même si le budget de la défense en Chine progresse à des taux annuels parfois supérieurs à 10%.

Le match du XXIème siècle

Une chose est certaine, la rivalité est partie pour durer. Où en seront les deux compétiteurs en 2050 ? Personne aujourd’hui n’est capable de le prédire même si avec une démographie sans cesse vivifiée par l’apport des migrants, les Etats-Unis se sont donnés les moyens de continuer à rivaliser avec une Chine en plein essor. Certains experts estiment que c’est sur le plan des budgets militaires que la bataille va être la plus âpre, d’autres parient sur une course à l’excellence technologique (Pékin vient de décider de s’engager encore plus dans la conquête spatiale) tandis que les économistes comptent les coups dans la lutte encore balbutiante entre le dollar et le yuan. Le match ne fait que commencer…
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jeudi 27 novembre 2014

Les Etats-Unis, les Noirs et la présomption de culpabilité

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Dans son édition du 27 octobre dernier, le magazine Time a interviewé l’avocat et activiste Bryan Stevenson, auteur du livre « Just Mercy ». Stevenson est aussi le fondateur de l’ONG Equal Justice Initiative.
Trois statistiques qu’il fournit dans cet entretien méritent d’être signalées :

- Dans la population noire, un homme sur trois de moins de 30 ans est en prison ou en liberté surveillée ou conditionnelle.
- Pour les Noirs nés en 2001, 1 sur 3 ira en prison au moins une fois dans sa vie.
- Les jeunes Noirs représentent seulement 18% des arrestations liées à la possession de drogues. Mais ces 18% représentent 36% du total des condamnations et 55% des emprisonnements.

Extraits

Time.- You say that 1 in 3 black men in the U.S. under 30 is in jail, on probation or on parole. Is this the scariest stat ?
Bryan Stevenson.- I think the newer statistic that 1 in 3 black males born in 2001 is expected to go to jail or prison during their lifetimes is more astonishing because it’s about the future. And 1 in 6 Latino boys. That wasn’t true in the 20th century.

What do you say to people who say, “it’s easy to not go to jail – don’t commit a crime”?
I say it’s very naïve. In this country we have a presumption of guilt that follows young kids of color so that even when they haven’t done anything, they get stopped, and if they don’t manage those confrontations, they get arrested. Also, they’re more likely to go to prison for doing something lots of kids do. Black kids make up 18% of the people arrested [on drug-possession cherges], 36% of the people convicted and 55% of the people sent to prison.

 

lundi 27 octobre 2014

La chronique économique : L’Arabie Saoudite et son jeu pétrolier

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 22 octobre 2014
Akram Belkaïd, Paris
 
Quelle est la stratégie de l’Arabie Saoudite ? C’est l’incontournable question qui rythme l’évolution du marché pétrolier. De fait, et alors que le baril de Brent a perdu près de 25% de sa valeur depuis le mois de juin dernier, les intentions prêtées au premier producteur mondial d’or noir font régulièrement la une. Selon la version la plus répandue, Ryad aurait décidé de s’engager dans une guerre des prix afin d’affaiblir ses concurrents. Une thèse qui a la faveur des médias et qui contribue à renforcer une certaine défiance à l’égard d’un Royaume wahhabite accusé de tous les maux.

TROIS ADVERSAIRES A FAIRE PLIER ?

En refusant de baisser sa production alors que la demande de brut est faible et que l’on assiste au retour des pétroles irakien et libyen sur le marché, l’Arabie Saoudite accélèrerait ainsi la décrue des cours. Ce serait là une manière de mettre au pas plusieurs de ses adversaires politiques. Le premier d’entre eux est l’Iran. Dans un contexte régional des plus explosifs, marqué notamment par des affrontements entre sunnites et chiites en Irak mais aussi en Syrie et au Yémen, Ryad chercherait à faire plier Téhéran comme ce fut déjà le cas durant la deuxième moitié des années 1980. Déjà affaibli par les sanctions occidentales, le régime des mollahs a effectivement beaucoup à perdre d’une chute éventuelle de ses revenus pétroliers.

L’autre adversaire que l’Arabie Saoudite chercherait à punir est la Russie. Là aussi, les considérations seraient bien plus politiques qu’économiques. On sait que Moscou est l’un des principaux soutiens des régimes syrien et iranien. A cela s’ajoute le fait que les hydrocarbures russes sont en compétition avec le pétrole et le gaz saoudiens sur les débouchés d’Asie. Du coup, là aussi, la baisse des prix de l’or noir serait un message envoyé par le Royaume à un Vladimir Poutine déjà confronté à la crise ukrainienne et à la volonté européenne de diversifier ses approvisionnements en gaz naturel.

Enfin, la troisième cible de Ryad serait l’industrie du pétrole et gaz de schiste aux Etats-Unis. Longtemps marginale, cette dernière est désormais un vrai concurrent du brut saoudien. En laissant les prix baisser, l’Arabie Saoudite étrangle ainsi financièrement une activité qui a besoin d’un prix du baril supérieur à 80 dollars, voire à 100 dollars, pour être rentable. Avec cette baisse des prix, le pétrole de schiste qui a exigé d’importants investissements aux Etats-Unis risque donc de connaître une vraie crise de l’endettement et de petits producteurs pourraient disparaître. De quoi permettre à Ryad de regagner de nouvelles parts de marché. On le voit, ici, la motivation de l’Arabie Saoudite serait strictement économique. Mais il faut noter qu’il s’agit aussi d’un acte de défiance à l’égard de l’administration Obama avec laquelle le courant ne passe plus depuis la chute du régime de Hosni Moubarak en février 2011. Ainsi, les Saoudiens puniraient-ils Washington d’avoir abandonné le raïs égyptien à son sort en affectant sa très jeune industrie d’hydrocarbures de schiste. Cette activité qui a, rappelons-le, permis aux Etats-Unis d’améliorer leur indépendance énergétique.

UN ROLE EXAGERE ?

Mais faut-il vraiment prendre cette analyse pour argent comptant. Certes, Ryad n’est pas fâché de mettre l’Iran dans une position délicate mais il ne faut pas non plus croire que l’Arabie Saoudite a de telles capacités de contrôle du marché pétrolier. En réalité, si le Royaume ne baisse pas sa production, c’est tout simplement parce qu’il ne veut pas perdre des parts de marché au profit d’autres acteurs. A la fin des années 1980, la guerre des prix contre Téhéran n’avait guère donné de résultats si ce n’est de permettre à des producteurs hors Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) de prendre des parts de marché à Ryad. En clair, ce qui compte avant tout pour l’Arabie Saoudite, ce sont les volumes et non, du moins jusqu’à un certain stade, les prix. Et jusqu’à 70 dollars le baril, Ryad semble donc estimer qu’il n’y a pas d’urgence à agir.
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samedi 13 septembre 2014

La chronique du blédard : Treize ans après…

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 11 septembre 2014
Akram Belkaïd, Paris

Il y a treize ans, jour pour jour, les attentats perpétrés à New York et Washington ont ouvert une séquence historique qui encore loin d’être achevée. Ainsi, depuis cette date, chaque événement concernant, de manière directe ou indirecte, le monde arabe peut être lu à l’aune des conséquences de ces attaques menées par Al Qaeda contre les Etats-Unis. Mais avant de poursuivre, on rappellera d’abord à quel point le legs du « nine-eleven » est difficile à accepter pour les défenseurs des droits de la personne humaine. En Amérique du nord comme ailleurs, notamment en Europe occidentale, ces droits ont été rognés au nom de la sécurité. Torture de suspects, emprisonnement sans jugement dans le camp de Guantanamo, fichage de masse, prisons secrètes, écoutes téléphoniques planétaires, juridiction d’exception qui deviennent la norme, intrusion des gouvernements dans la vie privée, voyages aériens compliqués par des mesures de sécurité de plus en plus draconiennes : tout cela est justifiée par la toujours sacro-sainte « lutte contre le terrorisme ». En cela, les instigateurs des attentats du 11 septembre ont atteint un objectif qu’ils ne visaient peut-être pas à savoir une limitation profonde et durable des libertés individuelles. Une atteinte dont la mise en place, ici et là, d’un passeport biométrique n’est que l’un des exemples parmi tant d’autres.

Concernant le monde arabo-musulman, les attentats du 11 septembre 2001 ont eu pour suite une guerre sans fin en Afghanistan, une invasion de l’Irak avec la chute du régime dictatorial de Saddam Hussein cela sans oublier la propagation d’une onde de choc qui a eu une influence certaine sur les révoltes de 2011. Cela, alors que l’on a longtemps pensé que les dictateurs arabes en avaient largement profité pour conforter leur pouvoir à l’image de l’ex-président Ben Ali (rappelons au passage le titre de cet éditorial de l’hebdomadaire L’Express publié le 8 novembre 2001 par le journaliste Denis Jeambar : Ben Ali contre Ben Laden...). La destruction des tours jumelles peut donc être considérée comme le point de départ d’un grand désordre dont nous enregistrons quotidiennement les péripéties. Cela vaut surtout pour la situation au Moyen-Orient. Le démantèlement de l’Etat irakien, la dissolution de son armée menée par les autorités américaines d’occupation et l’encouragement d’un retour au confessionnalisme peuvent expliquer pourquoi les troupes de l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL) n’ont pas été loin de prendre Bagdad au mois d’août. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si cette organisation, que l’on désigne aussi par l’acronyme Daech (dawla islamiya fil ‘iraq wal cham) et que l’on a vu soudainement surgir sur les devants de l’actualité, est née en 2006. C'est-à-dire à un moment où la revanche des chiites irakiens – longtemps relégués au second plan y compris durant la domination anglaise – a pris une tournure des plus violentes (c’est d’ailleurs en décembre de cette année que Saddam Hussein a été pendu).

Aujourd’hui, la situation en Irak laisse deviner que c’est un nouveau conflit de grande intensité qui se profile au Moyen-Orient et cela alors que la situation reste tendue à Gaza – toujours sous l’emprise de l’implacable blocus israélien – et que commencent à circuler des rumeurs sur une possible nouvelle guerre entre l’Etat hébreu et le Hezbollah libanais. Ce qui est certain, c’est que les Etats-Unis veulent entraîner leurs alliés européens - et leurs vassaux arabes dont ceux du Golfe – dans une action armée contre Daech. La nouvelle est accueillie favorablement par les opinions publiques, y compris arabes, car cette organisation n’a eu de cesse depuis plusieurs mois de multiplier les actes de sauvagerie à un point tel qu’il est difficile de ne pas s’interroger sur sa stratégie. Engagé avant tout contre le régime de Bachar al-Assad en Syrie et contre le pouvoir central irakien, Daech et son chef, le « calife » Abou Bakr Al Baghdadi, ont semblé absolument rechercher la confrontation avec les Etats-Unis et d’autres pays sunnites de la région dont l’Arabie saoudite. Une démarche pour le moins erratique – surtout quand on veut fonder un nouveau « pays » et que l’on a besoin d’alliés - et qui alimente les théories conspirationnistes selon lesquels Daech ne serait rien d’autre qu’une organisation manipulée par les services secrets américains, voire israéliens, pour maintenir la division entre musulmans dans la région.

En tout état de cause, la montée en puissance de l’EIIL interpelle. Comment une telle organisation a pu se procurer autant d’armes pour pouvoir annexer une bonne partie du nord irakien et s’emparer d’une partie de ses richesses pétrolières ? De même, on ne peut s’empêcher de relever que les Etats-Unis vont, certes d’une manière indirecte, rendre service au régime d’Assad en s’en prenant militairement – par des frappes aériennes – aux troupes et installations de Daech. Assistons-nous, au nom de la lutte contre l’Etat islamique, à un bouleversement général des alliances avec, entre autre, un rapprochement qui ne dit pas son nom entre Washington et Téhéran (principal allié du régime de Damas dans la région) ? Est-il temps de se souvenir que pour certains néoconservateurs américains – ceux qui ont poussé l’administration Bush à déclencher l’invasion de l’Irak – l’allié souhaitable pour les Etats-Unis – et Israël – dans la région est l’Iran ?
 
Une chose est certaine, cette énième intervention militaire américaine, si elle se confirme, ne règlera rien sur le plan politique. Les troupes de l’Etat islamique seront peut-être défaites mais des milliers de ses soldats vont s’égayer dans la nature, certains parmi eux s’en retournant dans leurs pays d’origine avec les conséquences que l’on imagine… De même, les tensions entre sunnites et chiites ne disparaîtront pas et cela d’autant que les prédicateurs du Golfe continuent de jeter de l’huile sur le feu en appelant à châtier les « hérétiques ». On le voit, la situation est des plus troubles. Les ennemis des uns pouvant soudainement devenir leurs alliés et cela dans un contexte où deux dossiers majeurs sont loin d’être réglés. D’abord, la question palestinienne qui n’en finit pas de s’enliser. Ensuite, le nucléaire iranien dont, étrangement, plus personne ou presque ne parle…
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dimanche 12 janvier 2014

La chronique économique : Une femme à la tête de la Fed

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 9 janvier 2014
Akram Belkaïd, Paris
 
Comme prévu, le Sénat des Etats-Unis a donné, lundi 6 janvier, son feu vert (56 voix pour et 26 contre) à la nomination de Janet Yellen à la présidence de la Réserve fédérale américaine. Elle remplacera ainsi Ben Bernanke dont le second mandat s’achève à la fin du mois de janvier. Agée de 67 ans, celle est qui est déjà vice-présidente de la Banque centrale américaine (que l’on appelle aussi « Fed »), va donc faire son entrée dans le cercle des dirigeants les plus puissants et influents de la planète.
 
Une action dans la continuité de Bernanke
 
Certes, les décisions au sein de la Fed se prennent de manière consensuelle et, le plus souvent, à la faveur d’un vote au sein du Comité de politique monétaire (Fomc). Mais la personnalité du président compte énormément car c’est lui qui oriente cette politique selon ses convictions et ses analyses. Les deux prédécesseurs de Janet Yellen l’ont bien montré. Alan Greenspan a été l’architecte de l’expansion financière aux Etats-Unis tandis que Ben Bernanke restera dans l’histoire comme ayant été celui qui n’a pas hésité à recourir à des politiques peu orthodoxes pour faire face à la crise des subprimes. En rachetant de la dette publique étasunienne, la Fed a vu ses actifs passer de 813,2 milliards de dollars en 2006 à 3747,4 milliards de dollars en octobre 2013. Un bond de 361% qui a fait dire au financier et milliardaire Warren Buffet que « la Fed est devenue le plus gros fonds spéculatif de l’histoire ».
 
Et c’est justement la gestion de la politique monétaire non-conventionnelle qui sera le dossier le plus urgent à traiter pour Janet Yellen. Pour faciliter la tâche de sa successeuse, Ben Bernanke a déjà initié la réduction des achats mensuels d’actifs puisque ces derniers sont passés en décembre dernier de 85 milliards de dollars à 75 milliards de dollars. Du coup, Yellen pourra expliquer qu’elle s’inscrit dans la voie tracée par son prédécesseur et elle n’aura pas de mal à justifier d’autres réductions. Il lui faudra tout de même rassurer les marchés et faire en sorte que ce retrait progressif du soutien à l’économie ne débouche pas sur une crise de confiance et un ralentissement de la croissance.
 
Dans les mois qui viennent, il sera d’ailleurs intéressant de voir comment la Présidente de la Fed va gérer le couple croissance du Produit intérieur brut (PIB) et inflation. A diverses reprises, cette économiste a fait savoir que, pour elle, il était possible de tolérer une inflation élevée de manière temporaire si jamais cela devait permettre de maintenir une croissance forte. On le voit, comme ses prédécesseurs, Yellen continuera de faire de la création d’emplois (conséquence directe de la croissance), le pilier de l’action de la Fed et cela contrairement à la politique de la Banque centrale européenne (BCE) qui reste focalisée sur l’inflation fusse au prix de la destructions de postes.
 
Une nomination à la portée plus que symbolique
 
Par ailleurs, on relèvera que c’est la première fois qu’une femme accède au plus haut poste de la Réserve fédérale. Pour mémoire, Yellen n’était pas le premier choix de Barack Obama qui aurait préféré désigner Larry Summers avant de se raviser après la menace de plusieurs sénateurs démocrates de ne pas voter pour cet économiste controversé et jugé trop favorable à Wall Street. Aujourd’hui, Obama peut tout de même s’enorgueillir d’avoir contribué à la lutte contre les discriminations au travail dont sont victimes les femmes. Avec Yellen à la tête de la Fed, c’est tout le leadership de la finance qui devra tôt ou tard cesser d’être un domaine réservé aux hommes.
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jeudi 26 décembre 2013

La chronique économique : Un baril à 80 dollars ?

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 25 décembre 2013
Akram Belkaïd, Paris
 
L’année 2014 verra-t-elle une inflexion majeure dans l’évolution du marché pétrolier telle qu’on la connaît depuis le début des années 2000 ? Alors que le baril de Brent reste accroché à un niveau proche de 110 dollars, quelques experts commencent à évoquer la piste d’un retour à une fourchette comprise entre 90 et 100 dollars. Certains, plus minoritaires, avancent même le seuil de 80 dollars. On le voit, ces prévisions vont à l’inverse de ce qui est communément admis, à savoir que l’or noir est destiné à atteindre 120 voire 130 dollars le baril en raison de la raréfaction des ressources pétrolières et du déclin continu des gisements existants.
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IRAK, IRAN, LIBYE ET… ETATS-UNIS
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En 2014, ce qui devrait pousser le marché à la baisse est la combinaison de plusieurs facteurs. Il y a d’abord le fait que la demande mondiale progresse lentement en raison de la faible croissance économique des principaux pays industrialisés. A l’inverse, la production globale risque fort d’augmenter du fait de la montée en puissance de plusieurs exportateurs.

Le premier d’entre eux est l’Iran qui ambitionne de retrouver au plus vite un niveau de pompage de l’ordre de 4 millions de barils par jour (mbj) maintenant que l’embargo sur ses ventes de pétrole a été levé. En effet, la perspective d’une suspension, même provisoire, des sanctions occidentales infligées à Téhéran dans le cadre du dossier sur le nucléaire est considérée par les opérateurs de marché comme susceptible de modifier l’équilibre pétrolier mondial.

Avec l’Iran, l’Irak pourrait être l’autre grand revenant sur le marché. Depuis plusieurs mois, Bagdad multiplie les efforts pour sécuriser ses champs pétroliers et convaincre les compagnies occidentales de reprendre leurs investissements hors du Kurdistan, seule zone de production considérée comme sûre. Dans le même temps, il est possible que l’or noir libyen soit aussi plus abondant sur le marché. On le sait, depuis la chute du régime de Kadhafi et la multiplication des milices, les exportations libyennes sont tombées à moins de 160.000 barils par jour contre 1,7 mbj précédemment. Enfin, il y a aussi le fait que les Etats-Unis sont plus que jamais des acteurs centraux du jeu pétrolier grâce à leurs réserves d’hydrocarbures de schiste. En 2013, l’Amérique a ainsi produit l’équivalent de 8 mbj et cela devrait être plus en 2014. Du coup, Washington devrait réduire ses importations, ce qui, mécaniquement, poussera les prix mondiaux à la baisse.

Bien entendu, et c’est là l’un des aspects caractéristiques du marché pétrolier, un scénario inverse à ce qui précède est tout aussi possible. Il suffirait pour cela que la Libye plonge encore plus dans le chaos ou que les sanctions contre l’Iran soient maintenues ou encore que l’Irak échoue à relancer sa production.

Autre possibilité : que l’industrie américaine du pétrole de schiste connaisse sa première crise avec l’éclatement de la bulle financière qui s’est constituée autour de ce secteur. En effet, de nombreux gisements sont encore loin d’être rentables et cela fait peser la menace d’une faillite sur de nombreux petits producteurs. Dès lors, les cartes du marché pétrolier seraient rebattues avec une diminution, même temporaire, de l’offre et d’un baril susceptible de revenir à 120 dollars.
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L’OPEP SUR LA DEFENSIVE
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Quoi qu’il en soit, l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) ne peut ignorer le risque d’une forte baisse des prix. Début décembre, lors de sa réunion ministérielle, le Cartel a pourtant maintenu son plafond de production à 30 millions de barils/jour. Or, pour limiter l’impact de la hausse attendue de l’offre mondiale de brut, il faudra tôt ou tard que l’Organisation décide de réduire ses exportations, ce qui, pour être plus précis, signifiera que l’Arabie saoudite accepte de diminuer ses propres ventes d’or noir. Une perspective qui est loin d’être garantie. Il est possible alors que l’on reparle de la cohésion interne de l’Opep.
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dimanche 21 juillet 2013

La chronique du blédard : Des Palestiniens et du Printemps arabe

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 18 juillet 2013
Akram Belkaïd, Paris

 
C’est une vidéo qui a fait le tour du web en provoquant l’indignation y compris en Israël. On y voit des soldats israéliens embarquer un Palestinien de cinq ans et son père, l’enfant étant soupçonné d’avoir jeté des pierres contre une voiture à Hébron en Cisjordanie (le père et le fils seront brièvement détenus avant d’être remis à la police palestinienne puis relâchés). Ces images poignantes – l’enfant est pris de panique totale face aux uniformes - ont été tournées par B’Tselem, une organisation israélienne de défense des droits de l’homme. D’une certaine manière, elles montrent, pour qui l’aurait oublié, que la situation des Territoires palestiniens n’a guère changé et que, quelque part, heureusement qu’il existe des ONG israéliennes pour en témoigner...
 
Un rappel utile à l’heure où les turbulences du monde arabe font l’essentiel de l’actualité. Tragédie syrienne, pagaille libyenne, incertitude tunisienne et coup d’Etat « démocratique » égyptien, tout cela éclipse la question palestinienne y compris au sein des opinions publiques arabes directement confrontées à des bouleversements politiques incessants et dont il est impossible de prédire la conclusion à court ou long terme. C’est un fait, le Printemps arabe, événement positif s’il en est malgré les interrogations et défis qu’il génère, n’est finalement pas une bonne nouvelle pour les Palestiniens au sens où il relègue leur combat au second plan quand il ne le marginalise pas.
 
Car qui se soucie d’eux ? Certes, il existe encore un semblant de processus diplomatique géré par les Etats-Unis pour arriver à un accord de paix définitif entre Israéliens et Palestiniens. Mais qui y croit ? Personne ou presque. John Kerry, le chef de la diplomatie étasunienne va et vient entre Washington et le Machreq, se fait photographier à Jérusalem-est, se fend de quelques déclarations où l’optimisme de façade cache mal une certaine impatience mais même lui ne donne guère l’impression d’être convaincu par sa propre démarche. En attendant, la colonisation illégale de Jérusalem-est et de la Cisjordanie se poursuit tandis que Gaza demeure la plus grande prison à ciel ouvert du monde.
 
Dès les premières révoltes populaires de janvier 2011, de nombreux intellectuels palestiniens ont deviné que les événements qui allaient suivre ne seraient certainement pas favorables à leur cause. Ce constat n’était pas accompagné de dépit ou d’hostilité à la revendication démocratique des peuples arabes mais il relevait tout simplement d’une lecture objective de la situation. Confrontés à des bouleversements sans précédents, ces peuples sont désormais submergés par un agenda politique national qui les éloigne des grandes mobilisations de jadis pour la Palestine. On remarquera au passage que le Printemps arabe n’a eu, par ailleurs, guère d’impact durable sur les Palestiniens. Certes, ces derniers sont sortis dans les rues de Gaza et de Cisjordanie pour dénoncer l’incompétence de leurs dirigeants et aussi et surtout pour exiger une réconciliation entre le Fatah et le Hamas mais cela n’a pas modifié la donne politique palestinienne.
 
Aujourd’hui, aucun pays arabe n’est capable de peser sur l’échiquier mondial pour défendre les Palestiniens. Les pays du Golfe, dont les avoirs financiers servent à soutenir une économie mondiale vacillante, sont terrorisés par le programme nucléaire iranien. Au final, ils font, à l’égard d’Israël, ce que leur protecteur américain leur impose quand ils ne devancent pas eux-mêmes ses souhaits de normalisation, notamment économique, avec l’Etat hébreu. Les émirs peuvent bien ensuite parader à Gaza en promettant des milliards de dollars, cela ne change rien au fond du problème qui est celui qu’un peuple entier reste privé de son pays et de ses droits.
 
Par ailleurs, les pays engagés dans une transition depuis la chute de dictateurs n’ont pas vraiment de marge de manœuvre. En effet, et quelle que soit la couleur politique de ces gouvernements, tous sont persuadés que la réussite de leur action voire leur longévité dépend beaucoup du bon vouloir de cet arbitre absolu que sont les Etats-Unis. En Egypte, l’ex-président Morsi a bel et bien donné des gages à Washington et Tel-Aviv (on pense notamment à la fermeture des tunnels clandestins entre le Sinaï et Gaza) mais cela n’a pas suffi à lui sauver la mise. Et l’on voit mal son successeur provisoire adopter une autre position.
 
C’est d’ailleurs l’une des caractéristiques les moins évoquées du Printemps arabe. Terminé le temps de la Révolution iranienne. Aujourd’hui, les pouvoirs qui émergent ou se profilent dans les pays arabes en transition ne s’opposent pas à l’Amérique même si, ici et là, on a entendu quelques discours virulents ou assisté à des actions de force contre les intérêts étasuniens (on pense notamment à l’attaque de l’ambassade des Etats-Unis par des salafistes tunisiens). La raison en est simple. Dans un monde unipolaire, personne n’a envie de se joindre au camp des « méchants », c’est-à-dire celui qui regroupe la Syrie et l’Iran. Et s’attirer les bonnes grâces de Washington a un prix. Cela n’implique pas de « trahir » les Palestiniens – cela, les opinions publiques ne l’accepteraient pas – mais de mettre en sourdine ses revendications et ses propositions en faveur de la Palestine. C'est à l’image des plus qu’oubliés « plan Fahd » et « plan Abdallah », du nom des deux rois saoudiens qui proposaient la paix en échange de la restitution des terres occupées depuis 1967 et 1973.
 
Finalement, et comme c’est le cas depuis plusieurs décennies, le meilleur allié des Palestiniens demeure l’Union européenne (UE) et cela malgré le fait – on le signalera jamais assez – que la Commission et le Parlement sont assiégés (le mot n’est pas trop fort) par des lobbyistes défendant les intérêts israéliens. Il y a quelques jours, l’UE a adopté un texte prévoyant d’exclure à partir de 2014 les Territoires occupés de sa coopération, notamment financière, avec Israël. C’est une décision plus que symbolique puisque l’Europe fait une claire distinction entre, d’un côté, le territoire israélien, et, de l’autre, les colonies en Cisjordanie, à Jérusalem-Est cela oublier la bande de Gaza et le plateau du Golan. Ce n’est pas rien. Cela signifie à l’actuel gouvernement israélien que la politique du fait accompli ne provoquera pas forcément la normalisation. Plus qu’une consolation, c’est un acquis pour les Palestiniens dans leur long chemin vers un Etat. Mais c’est malheureusement bien leur seule satisfaction en ces temps de grande agitation du monde arabe.
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lundi 10 décembre 2012

La chronique économique : Les défis du Mexique

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 5 décembre 2012
Akram Belkaïd, Paris 

Le 1er décembre dernier a donc vu au Mexique le retour aux affaires présidentielles du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), au pouvoir de 1929 à 2000 (!). Lors de son investiture, le président Enrique Peña Nieto, élu le 1er juillet dernier, a promis que son parti -longtemps accusé d'avoir inventé la "dictature parfaite" tant il paraissait indéboulonnable- avait changé. Le numéro un mexicain a même déclaré que "le moment du Mexique est venu", promettant à ses concitoyens de s'occuper en priorité des questions de prospérité.

PAUVRETÉ, CORRUPTION ET INSÉCURITÉ
Il faut dire que le Mexique, pays exportateur de pétrole, n'échappe pas à la malédiction des producteurs d'hydrocarbures. En 2012, près de 46% de la population vit sous le seuil de pauvreté avec moins de 100 dollars par jour contre 43% en 2006. Une situation délicate et inégalitaire quand on sait, par exemple, que c'est au Mexique que vit Carlos Slim, l'homme le plus riche du monde. Certes, selon les grandes institutions internationales, ce pays est l'un des plus prometteurs en matière de croissance et de développement et cela ne serait-ce qu'en raison de son potentiel industriel. Mais encore faudrait-il que les réformes réclamées, notamment par le Fonds monétaire international (FMI), soient mises en œuvre.

Si la privatisation du secteur pétrolier n'est pas à l'ordre du jour, il se pourrait que Nieto s'attaque à une administration étatique pléthorique et inefficace. Bien sûr, en arrière-plan, c'est la question de la corruption qui est urgente à traiter. Clientélisme, marchés truqués, postes mis aux enchères, rackets divers auxquels sont soumis les acteurs économiques: la corruption est un fléau majeur qui ronge la société mexicaine déjà minée par les inégalités et la violence. Pour le président Nieto, la croissance et la création d'emplois devraient réduire les pratiques illégales mais cela ne suffira pas à remettre de l'ordre dans un pays régulièrement épinglé par les instances internationales de lutte contre la corruption.

L'une des conséquences de cette dernière est bien sûr l'insécurité et la violence exercée par les cartels de drogue. En six ans, la guerre contre ce type de criminalité a fait plus de 60.000 morts et des régions entières, notamment celles du nord du pays, échappent peu à peu au contrôle de l'Etat fédéral mexicain. Initiée par son prédécesseur Felipe Calderon, la lutte armée à outrance contre les cartels est loin d'avoir atteint ses objectifs. Plus grave encore, les réseaux de drogue sont de mieux en mieux organisés et une grande partie de leurs revenus irrigue désormais les circuits économiques légaux (tourisme, banques…). A cela s'ajoute le fait que les services de sécurité sont eux-mêmes gangrenés par le banditisme à grande échelle.

DE LA RESPONSABILITÉ DES ETATS-UNIS
Contrairement à une idée reçue, ce n'est pas le Proche-Orient ou même la Chine qui inquiètent le plus les Etats-Unis. Pour l'administration Obama, comme pour ses devancières, le Mexique est un véritable cas de sécurité nationale car, sans le proclamer haut et fort, Washington craint l'effondrement de cet Etat. C'est à l'aune de cette analyse qu'il faut interpréter les promesses du président Nieto de mieux sécuriser la frontière avec son grand voisin du Nord. Un voisin riche et puissant dont la responsabilité dans l'évolution récente du Mexique est loin d'être négligeable. En effet, les Etats-Unis sont le principal débouché pour la drogue en provenance d'Amérique du Sud. C'est aussi dans ce pays que les cartels de drogue s'approvisionnent en armes puisque ces dernières y sont pratiquement en vente libre. On le voit, l'équation mexicaine dépend aussi de la variable étasunienne…
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