Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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mardi 5 avril 2016

La chronique du blédard : Une guerre hybride appelée à durer

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 24 mars 2016
Akram Belkaïd, Paris

Les attentats de Bruxelles viennent de rappeler plusieurs vérités qu’il ne sert à rien d’éluder. Ces événements dramatiques nous disent que le terrorisme qui endeuille régulièrement le monde, et pas simplement l’Europe, ne va pas disparaître du jour au lendemain. Malgré les promesses et les déclarations martiales des politiciens, malgré les lois liberticides, malgré le « toujours plus » en matière de législation d’exception, ces tueries qui tétanisent les opinions publiques vont continuer.

Elles vont se répéter tant que la situation restera ce qu’elle est au Proche-Orient et notamment en Syrie et en Irak. Dans son ranch du Texas où il peint à ses heures perdues, l’ancien président américain George W. Bush doit être satisfait de son œuvre magistrale. L’invasion de l’Irak en 2003 continue de tuer. Ses conséquences directes et indirectes tuent en Irak mais aussi en Syrie et ailleurs en Europe. A Londres il y a plus de dix ans, à Paris en novembre et à Bruxelles il y a quelques jours. Dans un monde idéal, cet homme devrait être poursuivi par la justice internationale. Mais passons.

Le terrorisme va perdurer parce que, contrairement à ce que racontent des hommes politiques aux affaires – responsables dont il est désormais aisé de constater l’incompétence -, ce n’est pas par « haine de la liberté et de la démocratie » que les terroristes de Daech tuent. Ce n’est pas par « haine de ce qu’est la société occidentale » qu’ils font exploser des bombes. Ces gens-là rendent coup pour coup. Ils sont inscrits dans un projet de création d’une entité politique et religieuse qui a trouvé les forces occidentales sur son chemin. Autrement dit, le terrorisme durera et continuera de frapper l’Europe tant que la Syrie et l’Irak seront confrontés aux ambitions territoriales et religieuses de l’Organisation de l’Etat islamique (OEI).

Ce qui se déroule actuellement en Europe sur ce front invisible et mouvant où des cellules plus ou moins dormantes tentent de prendre de vitesse les services de sécurité n’est pas une guerre classique. Mais ce n’est pas non plus « que » du terrorisme. C’est une guerre hybride. La projection d’un conflit qui se déroule à des milliers de kilomètres de Bruxelles ou de Paris et où des armées européennes sont impliquées. Il y a une dimension politique dans cette bataille qu’il serait dangereux d’éluder. Là-bas, des civils meurent aussi, tous les jours, sous les bombes qu’elles soient russes, syriennes ou occidentales. Pour ceux qui veulent embraser l’Europe, ces victimes sont le symétrique des morts de Bruxelles ou de Paris. C’est une pensée qui peut paraître irrationnelle ou illogique mais c’est ainsi et il faut en tenir compte. Pour sortir de cette nasse mortifère, les Européens doivent absolument peser pour que la paix revienne en Syrie et en Irak. Cela signifie faire pression sur des puissances régionales au jeu plus que trouble parmi lesquelles l’Arabie Saoudite et la Turquie. Cela signifie, on peut toujours rêver, l’urgence de décréter un embargo général sur les armes pour cette région.

Ce terrorisme, ce bruit continu des sirènes, cette peur diffuse qui s’installe avant que la vie ne reprenne ses droits jusqu’au prochain attentat, ce terrorisme donc ne va pas disparaître parce qu’il peut se développer sur le double terreau de la misère sociale et du désarroi identitaire. La lecture attentive des profils et des itinéraires des individus responsables de cette actualité sanglante depuis plusieurs années est édifiante. Elle met en exergue non pas l’échec de l’intégration des populations d’origine maghrébine ou subsaharienne mais, en réalité, l’abandon, délibéré ou non, et l’absence de volonté de les intégrer. Que peut-on attendre de bon quand des populations entières sont oubliées, ghettoïsées durant plusieurs décennies et livrées au premier prêcheur venu ?

Les attentats continueront tant qu’il subsistera aussi une certaine indulgence à l’égard des criminels qui en sont les auteurs. Il suffit de relever les réactions des uns et des autres pour découvrir, effaré, que les théories du complot n’ont jamais été aussi populaires. Par classes entières, des adolescents sont convaincus que les attentats de Paris ou de Bruxelles ne sont pas l’œuvre de Daech. Leurs aînés sont encore plus virulents dans la dénonciation de ce qui ne serait qu’une immense manipulation américano-sioniste. Tant que la réalité sera niée par les populations de confession ou de cultures musulmanes, les brèches dans la raison commune persisteront et il se trouvera toujours des gens pour attenter sans aucun remord à la vie d’autrui.

L’Europe de l’ouest va au-devant de jours difficiles. La cohésion de ce continent, le « vivre ensemble » de ses multiples composantes humaines, son modèle social, tout cela est menacé. La réponse sécuritaire est nécessaire. On notera d’ailleurs qu’elle est minée par un manque de moyens qui résulte de décennies de politiques économiques bâtie autour du culte de la réduction des dépenses publiques et de la nécessaire rémunération des actionnaires (sinon comment expliquer que des aéroports et des gares rechignent à installer des portiques et des scanners et cela contrairement à ce qui existe en Asie ou en Afrique ?).

Mais la force seule ne suffira pas. On attend encore la révolution que constituerait une remise en cause rigoureuse des politiques d’intervention des Européens au Proche-Orient. Cela, en attendant aussi un règlement de la question palestinienne qui demeure la mère de toutes les frustrations dans le monde arabe et au sein des communautés européennes d’origine maghrébine ou proche-orientale.
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vendredi 27 novembre 2015

La chronique du blédard : Après l'attentat

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 26 novembre 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
Avant l’attentat, il y a parfois l’insouciance, la joie, un ciel au bleu profond ou alors une nuit étoilée, une fête, de la musique, à boire et à manger. Il peut y avoir aussi le sentiment fragile d’un répit, l’illusion d’un retour à la normale quand d’autres violences ont précédé, quand des crimes ont été maintes fois commis, maintes fois annoncés. Avant, l’attentat, il y a le plus souvent l’écoulement du quotidien, éprouvant pour les uns, confortable pour les autres, banal pour la majorité. Avant l’attentat, il y a toujours le souci tranquille, l’espérance, fut-elle fugace, d’un monde meilleur qui finira toujours par venir.
 
Après l’attentat, il y a le silence des morts, les plaintes, les cris et les pleurs des survivants, des blessés ou des condamnés. Il y l’effroi, la douleur, la fuite des anges et le rire satisfait des démons. Il y l’horreur, toujours elle, encore elle. L’horreur qui règne et guide ce monde en train de devenir fou. Après l’attentat, juste après l’attentat, avant que ne résonnent les hurlements stridents des sirènes, il y a une suspension du temps, quelques secondes, quelques minutes, où rien ne se passe si ce n’est qu’une nouvelle brèche vient de déchirer l’humanité. Enfin, il y a aussi les sonneries ou les vibrations répétées mais désormais inutiles des téléphones portables.
 
Après l’attentat. Il y a la peur et l’inquiétude. La sensation d’être dans un long tunnel obscur où des lames affutées peuvent frapper à tout instant. Il y le cœur qui s’emballe, la main droite qui tremble, les souvenirs, mauvais, très mauvais, qui affluent, le sommeil qui s’en va. La peur, oui, la peur pour les siens, pour les amis, pour les proches. Pour les autres. Pas pour soi. Rarement pour soi. Après l’attentat, il faut appeler, rassurer, se rassurer, échanger. Il faut essayer de savoir pour ne pas céder à la panique que véhicule déjà la toile et ses multiples réseaux, ses gazouillis qui transmettent de sombres paroles et prédictions. Après l’attentat, se répéter, toujours et encore la même devise, ne pas céder aux pulsions premières et savoir raison garder.
 
Après l’attentat, vient la rage et colère. Mais raison garder... Très vite, déferlent les déclarations martiales, les discours et les promesses. On les écoute à peine, on sait qu’elles ne servent qu’à donner le change, qu’elles s’inscrivent dans le protocole nécessaire, celui qui entend combler le vide et chasser la sidération. Sidération… Ce mot, que nous ne cessons d’employer. Sidérations successives, hélas de plus en plus fréquentes. Après l’attentat, viennent donc les politiques et leurs sillages. Il faut trouver les coupables, désigner les fautifs, débusquer les erreurs et les incompétences, les complicités réelles ou objectives, les traîtres et les défaitistes. Il faut de la vengeance et des représailles. Raison garder...
 
Après l’attentat, viennent les moments d’humanité, simples et gratuits. Un partage du fardeau induit par le mal. L’instant où la force de la destruction a été telle que plus rien ne compte si ce n’est le fait de donner et de recevoir. Le fait de commencer à reconstruire même si cela n’est que symbolique même si c’est à partir de rien. Un rien précieux parce qu’il existe. Il faut tendre la main pour oublier ceux qui veulent la couper. Après l’attentat, il y a la vie, la volonté de continuer. Une sève qui remonte. Mais cela ne dure pas. Les jours qui suivent sont ceux de la chute ou de la rechute. Dans le monde, d’autres attentats, d’autres horreurs. Une folie chasse le souvenir de l’autre. Une farandole démoniaque. Après l’attentat, il y a la pluie et le froid glacial ou alors la canicule et l’air irrespirable. Après l’attentat, il y a une tristesse qui mine, il y a une ville qui pleure. Des villes qui pleurent…
 
Après l’attentat, il y a les hyènes qui accourent. Les vendeurs de mensonges, les faiseurs, les analyseurs à deux centimes et les experts qui valent autant. Remplir la béance avec de l’inconsistance, donner à manger à la machine télévisuelle, exister de longues heures en contribuant à tuer la quête de sens. Après l’attentat, il y a les opportunistes qui n’ont en tête que leurs objectifs – ils disent leur agenda – qu’ils soient politiques (« plus de sécurité, moins de liberté »), éditorial (« comme je l’ai écris dans mon livre ») ou tout simplement égotique (« je me sens tellement mal, rendez-vous compte, j’aurais pu y être » ou bien encore, « je connais quelqu’un qui connaît une victime… »). Après l’attentat, il y a la mise en scène habituelle d’un monde médiatique profondément malade, arrogant et nombriliste. Il faut trouver la formule et le concept qui feront date, en clamer immédiatement la paternité et se construire une légitimité posée sur des cadavres. Génération ceci, Je suis cela
 
Après l’attentat, il y a le déferlement de la bêtise, méchante et, peut être, incurable. Les racistes et les haineux qui s’en donnent à cœur joie, qui trouvent matière idéale à amalgame. Mais aussi les tarés qui justifient l’injustifiable, qui excusent ou qui, parfois, hélas, jubilent ou s’amusent du malheur ambiant. Des irrécupérables qui relativisent l’horreur en évoquant le contexte ou qui relayent les rumeurs et la bouillie complotiste. Après l’attentat, il y la nécessité de lutter contre la confusion des sentiments, de démêler le faux du vrai, de ne pas céder aux colères faciles, aux provocations évidentes ou sournoises. Raison garder, encore et encore.
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vendredi 16 janvier 2015

La chronique du blédard : France, et maintenant ?

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 15 janvier 2015
Akram Belkaïd, Paris

C’était beau. Oui, il faut le dire et s’y arrêter quelques lignes. Les marches du 11 janvier, à Paris et dans d’autres villes, étaient belles, impressionnantes. C’est beau un peuple qui se découvre, qui réalise, répète et clame que l’amour et la paix devraient être plus forts que la haine et la violence. C’est beau des gens qui fraternisent, des inconnus qui se parlent, des visages qui rient après les pleurs et l’angoisse, des mains qui se serrent, des baisers qui s’échangent. Une telle communion est si rare. Oui, c’était beau, malgré les risques, malgré la présence de ces chefs d’Etat ou de gouvernement, ministres, responsables et anciens dirigeants qui, hypocrites et calculateurs, ont marché alors que l’on connaît leurs crimes contre la liberté d’expression…

Mais ensuite ? Que restera-t-il de toute cette fraternité, de ce qui a été très (trop ?) vite  proclamé « esprit du 11 janvier » ? La réponse va dépendre de la manière dont sera résolue ou non cette équation à plusieurs inconnues qui caractérise depuis longtemps la France. Il était déjà peu aisé d’imaginer comment ce pays allait évoluer avant les attentats des 7 et 9 janvier, cela sera encore plus difficile car cette équation s’est compliquée.  Dans ces colonnes, il a déjà été question il y a quelques années du philosophe Nassim Nicholas Taleb, le « penseur de l’improbable », qui a développé la fameuse théorie du cygne noir selon laquelle un événement rare – ou jugé peu probable - peut avoir d’importantes conséquences sur le long terme (*). C’est bien cela qui vient d’arriver.

Pour faire face à l’avenir, il faudrait que les causes structurelles de ces actes criminels soient clairement identifiées et analysées. Il ne s’agit pas de ressasser à l’envi des thèmes qui fâchent mais il est impossible d’imaginer que l’on puisse faire l’économie d’un tel questionnement, le mieux étant qu’il soit collectif et, surtout, qu’il ne soit pas abandonné aux seuls politiques. Pourquoi donc la France a-t-elle subi ces attentats menés par des enfants qui sont nés sur son sol, qui y ont grandi, qui y ont été « éduqués » ? Bien entendu, il n’y a pas qu’une seule explication, ce dernier mot, rappelons-le ne signifiant aucunement excuse.

Commençons par le contexte international. Malgré ce qui s’est passé les 7 et 9 janvier, de nombreux Français n’ont pas encore pris conscience que leur pays est en guerre. Non pas une guerre interne contre je ne sais quel ennemi caché ou autre cinquième colonne mais un conflit au-delà des frontières de l’Hexagone. Ou plutôt, des conflits. Aujourd’hui le Sahel et l’Irak, hier l’Afghanistan et la Libye, demain peut-être la Syrie et, de nouveau, la Libye. Il s’agit bien de guerres qu’elles soient ou non lointaines. Et, d’ailleurs, le concept de guerre lointaine n’existe plus dans un contexte de mondialisation où les images des « dégâts collatéraux » d’un drone peuvent être mises presque instantanément en ligne. La France est en guerre et, de cela, beaucoup trop de gens ne sont pas conscients pensant, naïvement, que leur pays est un havre inattaquable et étanche. On pourra discuter longuement si ces interventions à l’étranger sont légitimes ou non. Le fait est qu’elles exposent l’Hexagone à des attaques et à des représailles. Commentant les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, le général Giap, figure emblématique du combat vietnamien contre l’armée américaine, avait eu cette réflexion : « Ces gens (comprendre Al-Qaida) ont porté leur combat sur le sol de l’ennemi ce que nous ne pouvions réaliser ou envisager ».  Contrairement au Vietminh qui était conscient de la nécessité de ne pas s’aliéner l’opinion publique américaine, ceux que la France combat au Sahel et en Orient entendent rendre coup pour coup quelles que soient les conséquences. En ce sens, la question des caricatures publiées par Charlie Hebdo n’est qu’un prétexte et les dirigeants français semblent réticents à expliquer cela à leur peuple.

L’autre élément est bien entendu d’ordre interne. Combien de fois nous faudra-t-il encore nous lamenter sur les échecs des différentes politiques d’intégration ? En 2005 puis en 2007, après les émeutes de banlieue, un concert de voix unanimes avait décrété le « plus jamais ça ». Depuis, rien ou presque n’a été fait. Des quartiers en entiers restent à l’abandon, livrés aux caïds de la drogue, mal desservis par les transports, oubliés par le service public. Les minorités visibles demeurent cantonnées aux marges et ne sont sollicitées qu’en cas de problème. L’islam est devenu un thème permanent de débats négatifs, tranchés, souvent en l’absence même des concernés. Plus grave encore, même les phénomènes positifs, c'est-à-dire l’intégration silencieuse et réussie d’une bonne partie des communautés musulmanes, sont niés et occultés. En 2005, après les émeutes, j’avais écrit que l’intégration devrait figurer au rang des grandes causes nationales, peut-être même la seule cause nationale. Habitat, déségrégation spatiale, accès à une bonne éducation, emploi : cela devrait être la priorité des priorités. Cela reste le parent pauvre des programmes gouvernementaux obnubilés par la réduction des déficits. Ces assassins ne sont pas sortis de nulle part. Ils sont le produit de la société française. Là aussi, il serait aventureux d’ignorer cela et de ne pas réfléchir sérieusement à cette question.

La France est un pays en panne de projets nationaux. Ses élites monochromes, bouffies de certitudes, de préjugés et de paternalisme à l’égard des minorités, refusent de prendre la mesure de l’incroyable réajustement du monde que cela soit sur le plan économique mais aussi religieux et spirituel. Empêtrées dans des débats à la petite semaine, elles ne veulent pas avoir le courage d’admettre que leur pays est en perte de vitesse parce qu’il est incapable de se redéfinir, de couper ses branches mortes et de laisser d’autres bourgeons éclore. Parce qu’il est incapable d’admettre que son identité a changé avec la présence de 5 millions de musulmans sur son sol. Pendant des années, au lieu d’en tirer de la force, il a fait mine, par simples soucis électoraux, d’en faire un problème. A force de tergiversations, de fausses promesses et de renoncements quant à une vraie politique d’égalité des chances, ce problème est devenu réalité. Et, tandis que l’heure tourne, que l’échéance présidentielle de 2017 est déjà dans toutes les têtes, que le discours musulmanophobe reprend de la vigueur et que, hélas, d’autres nervis rêvent certainement à de nouvelles attaques, il y a fort à craindre que l’élan unificateur de la marche du 11 janvier ne se perde dans les brumes de l’hiver.

(*) Lire, Cygne noir ou le monde de l’Extremistan, 7 février 2008.

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