Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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mardi 30 mai 2017

La chronique du blédard : Faire société pour prévenir le pire

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 25 mai 2017
Akram Belkaïd, Paris


Personne ne sait jusqu’où la barbarie peut aller. L’attentat de Manchester est une abomination qui provoque répulsion et colère. Comment peut-on commettre un tel crime ? Au nom de quelle cause ? Quelle logique mortifère peut guider de tels actes ? On sait ce que cherche l’Organisation de l’Etat islamique (OEI – souvent désigné par son acronyme arabe Daech). Son objectif n’est pas d’amener les gouvernements européens à abdiquer ni de les vaincre militairement. Le but est évident : provoquer des réactions et des violences en retour pour créer et creuser la fracture entre la majorité de la population et les minorités musulmanes.

Le rêve de Daech, c’est qu’après un attentat, des représailles aveugles suivent. Des ratonnades, des attaques de mosquées voire, ensuite, des tueries contre des personnalités de confession ou de culture musulmane. Le piège est là, évident. Depuis les attaques contre l’hebdomadaire Charlie Hebdo puis celles du funeste 13 novembre 2015 (Bataclan, stade de France et rues de Paris), c’est cette logique morbide qui est à l’œuvre car elle relève de la vision eschatologique de cette organisation.

Pour l’heure, cette stratégie est loin d’atteindre son but. Bien sûr, après chaque attentat, les réseaux sociaux s’enflamment et des internautes, le plus souvent anonymes, donnent libre cours à leur colère et à l’expression de leur haine à l’égard de tout ce qui a trait à l’islam ou au monde arabe. Bien sûr, l’aubaine est aussi exploitée par la fachosphère qui ne perd aucune occasion pour diffuser ses messages xénophobes et islamophobes. Mais les réseaux sociaux sont ce qu’ils sont : des défouloirs et des champs d’expression pour minorités bruyantes. Dans le monde réel, dans la vie de tous les jours, la cohésion des sociétés demeure. Le bon sens et le raison-garder des communautés nationales l’emportent sur les velléités individuelles de répondre à la violence par la violence.

La question qui se pose est évidemment de savoir si tout cela peut durer. Contrairement à ce que pensent les nervis de l’OEI et ceux qui les défendent ou leur trouvent des circonstances atténuantes, la capacité de résistance des sociétés européennes est immense. Bien sûr, on pourrait croire que des décennies de consumérisme et de paix ont ramolli ces populations. Ce serait se tromper. Les mémoires collectives ne sont pas un concept fumeux. Une ville comme Manchester a connu les bombardements de la Seconde Guerre mondiale. On y a gardé le souvenir du « Christmas Blitz », d’avant le Noël de 1940 : Près de 500 tonnes d’explosifs et 37 000 bombes incendiaires déversées par l’aviation allemande. Les gens de Manchester ne viennent pas de nulle part. Ils ont une histoire, un vécu commun. Les recrues de Daech, comme les chefs de cette organisation, sont des ignares qui pensent que leurs attentats sont suffisants pour ébranler des peuples et des sociétés qui appartiennent à un continent qui fut, jusqu’à il n’y a pas longtemps, celui des guerres perpétuelles.

On répliquera que c’est bien l’Europe, et les Etats Unis, qui portent aujourd’hui ces guerres ailleurs et notamment dans le monde musulman. Certes. Mais il ne s’agit pas ici de revenir sur la responsabilité écrasante de l’Occident dans les dérèglements du monde actuel. Disons simplement que les crimes commis par Daech altèrent et souillent la supériorité morale des victimes (Irakiens, Libyens, Palestiniens, la liste est longue…) des agissements des intérêts occidentaux. Tuer des enfants… Des enfants ! Tuer des enfants, c’est tremper dans la même fange que celles et ceux qui ont imposé et assumé un embargo meurtrier contre l’Irak dans les années 1990. C’est se mettre au même niveau des colons israéliens qui mettent le feu à maison d’une famille palestinienne pour y tuer ses occupants, bébés compris. Quelle que soit la colère et défiance que l’on peut éprouver à l’égard de l’Occident, rien ne justifie l’horreur de Manchester. Absolument rien.

Mais revenons à la question précédemment posée. Existe-t-il un risque pour que les attentats de l’OEI, car il y en aura d’autres - c’est une certitude - créent l’irréparable ? Assistera-t-on dans un futur plus ou moins proche ou éloigné à une « grande expulsion » ? Il faut s’abstenir de hausser les épaules en balayant une telle hypothèse. Nous savons que l’Histoire est pleine de tragédies qui furent longtemps inenvisageables. En la matière, le « tout est possible » n’est pas juste une manière pessimiste de voir le monde. C’est une prudence nécessaire par les temps qui courent.

Autrement dit, il est absolument fondamental de travailler à défendre la cohésion des sociétés visées par le terrorisme. Dans les communautés de cultures musulmanes qui vivent en Europe, il y a une évidente tentation de repli sur soi ou de détachement. Dire « je n’ai rien à voir avec ces fous, je ne vois pas pourquoi je me sentirai concerné » est fondé et il ne faut certainement pas éprouver une culpabilité qui n’a pas lieu d’être. Néanmoins, l’heure est plus que jamais au dialogue et à la démarche vers l’autre. Il s’agit d’affirmer son appartenance à ces communautés nationales (et cela même si un déni de cette appartenance est souvent enduré). Il ne s’agit pas non plus de ramper à terre ou, comme le font certains intellectuels maghrébins, de s’agiter en levant le doigt tout en hurlant « moi m’ssieu, moi m’ssieu j’suis différent, n’ayez pas peur de moi ! » Il faut juste avoir conscience qu’une communauté nationale, ça se construit et consolide en permanence. Les sociétés européennes ont bien des défauts mais elles montrent depuis plusieurs années leur discernement, leur tolérance, et même leur intelligence. C’est la préservation de tout cela qui est en jeu.

jeudi 21 juillet 2016

La chronique du blédard : Après Nice, la dynamique du pire, l’intégration et un certain zeste d’anti-France

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 21 juillet 2016
Akram Belkaïd, Paris

La dynamique du pire est un enchaînement d’événements où chacun crée à la suite de l’autre une situation plus grave que la précédente. C’est une glissade continue, irrémédiable, vers un contexte incontrôlable où les scénarios les plus noirs finissent par se réaliser. Après le carnage de Nice, il convient donc d’être réaliste et de ne pas se leurrer : La France est bel et bien prise dans une séquence infernale dont on se demande avec angoisse quel sera le prochain épisode.

L’assassin a-t-il perpétré son crime au nom de l’Organisation de l’Etat islamique (OEI, souvent désignée par l’acronyme Daech) ? Etait-il mû par d’autres raisons, la « franchise universelle », que l’OEI a lancé pour frapper les pays occidentaux, lui ayant donné la possibilité d’accomplir son geste démoniaque sous le label bien pratique du djihad ? Même si des responsables politiques français se sont couverts de ridicule en évoquant une « radicalisation rapide », un peu comme s’il s’agissait d’une maladie foudroyante, je pense que ce débat n’est pas le plus important.

Car, ce qui prime, c’est l’effet produit au sein de l’opinion publique française. Au-delà de l’horreur et de la sidération (notons au passage l’usage intensif de ce dernier terme par les médias), il y a la colère et la certitude que tout cela a été accompli au nom de l’islam par un membre des communautés d’origine maghrébine. Les discours qui entendent mettre en garde contre tout amalgame, les critiques légitimes formulées vis-à-vis de la politique française au Machrek et les rappels sur le fait qu’un tiers de victimes étaient de confession, ou de culture, musulmanes n’y changeront rien ou presque. Petit à petit, des digues de raison se fissurent et s’installe l’idée que ces communautés abritent en leur sein de dangereux criminels susceptibles de passer à l’action à n’importe quel moment et par n’importe quel moyen, y compris le plus inattendu.

La suspicion généralisée à l’égard des musulmans d’Occident, fussent-ils pas ou peu pratiquants, est l’un des objectifs de Daech. Le calcul est simple : plus les concernés seront mis à l’index et plus certains d’entre eux seront enclin à passer à l’action violente ou, du moins, à ne pas s’en désolidariser. Mais là n’est pas l’objectif final de l’OEI dont le but est aussi de répliquer aux bombardements dont ses troupes font l’objet en Syrie, en Irak mais aussi en Libye. Ce que veut cette organisation, c’est une aggravation de la situation et une division plus nette entre les uns et les autres. Autrement dit, ce qu’elle espère c’est que les musulmans de France fassent l’objet de représailles. On dira que c’est déjà le cas puisque des mosquées ont été vandalisées et que des croyants ont été molestés. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit. La tuerie de Nice et la colère engendrée ouvrent la voie à d’autres scénarios, dont celui d’une « vengeance » qui serait l’œuvre, par exemple, de réseaux d’extrême-droite. Un « œil pour œil » dramatique qui envenimerait la situation et créerait des divisions là où elles n’existent pas (encore). On imagine aisément le cycle de violences sans fin que cela pourrait induire.

La seule manière d’empêcher ce scénario du pire est de renforcer la cohésion de la société française. Cela passe par un dialogue entre citoyens. Un dialogue dont, j’en suis désormais persuadé, la classe politique ne veut pas parce que cela affecterait son pouvoir, son influence et ses calculs. Il faudrait donc se passer de politiciens obnubilés par les prochains rendez-vous électoraux. Surtout, il faudrait aussi entendre les vérités des uns et des autres et les admettre. En premier lieu, nombre de Français ont encore du mal à accepter l’idée que leur société est inégalitaire et qu’elle ne cesse de discriminer selon l’origine, la religion, le sexe, l’orientation sexuelle et l’appartenance aux classes les plus défavorisées.

En 1995, quand Khaled Kelkal, un jeune de la banlieue lyonnaise, a participé à une vague d’attentats avant d’être tué, de nombreuses voix se sont faite entendre pour demander une vraie politique d’intégration et de réduction des inégalités. Elles n’ont pas été entendues. Dix ans plus tard, en 2005, après les émeutes des banlieues, les mêmes demandes ont été formulées. En vain. Plus de vingt ans après, nous en sommes à un moment charnière où des enfants nés au milieu des années 1990 rejoignent les rangs de Daech et n’ont aucune hésitation à frapper leur pays natal. Et si rien de sérieux n’est accompli dans l’immédiat, on peut se demander ce qu’il en sera en 2025… Hollande a aussi été élu pour qu’il s’occupe « des quartiers ». On sait ce qu’il est advenu de cet espoir…

En second lieu, l’honnêteté commande de ne pas se focaliser sur les seuls efforts à faire en matière d’intégration. Il est temps aussi pour les communautés d’origine maghrébine qui vivent en France de regarder la situation en face et de procéder à un nécessaire aggiornamento. Je ne parle pas ici de questions religieuses et du débat à propos du renouvellement de la pensée musulmane mais de la manière dont on façonne le lien et le rapport entre les nouvelles générations et la France. Disons-le franchement, trop de gens font en sorte, ou acceptent, que leurs enfants se complaisent dans une sorte de défiance à l’égard de ce pays qui, quelles que soient ses insuffisances, les éduque, les soigne et leur donne les chances, aussi minimes soient-elles, qu’ils ne trouveront jamais dans la terre de leurs parents.

Oui, il existe bien un sentiment anti-français chez nombre de Maghrébins de France. Il est plus ou moins assumé et l’on pourrait même le dire « structurel » sans pour autant le qualifier de « haine » ou de « racisme » comme on peut le lire ou l’entendre dans des productions de droite ou d’extrême-droite. Bien sûr, cela ne signifie pas que ce sentiment va alimenter une vague d’attentats. Mais cela crée les conditions pour une atmosphère délétère où les condamnations ne sont pas aussi fermes qu’elles devraient l’être, où des excuses sont toujours émises pour relativiser les abjections commises par certains et où l’opinion publique attend en vain des manifestations, ou plutôt des expressions, de loyauté qui auraient l’avantage de rassurer (et de raisonner) nombre de gens pris par la panique.

Par exemple, il est temps de dire que les petits plaisantins qui plantent de temps à autre un drapeau algérien sur le fronton d’une mairie française méritent un rappel à l’ordre et un long discours moralisateur sur le mal qu’ils font à leurs concitoyens musulmans mais aussi à l’image du pays de leurs ancêtres (où, d’ailleurs, ils ne veulent absolument pas vivre…). Il est temps de dire aussi à cette jeunesse qu’elle ne devrait éprouver aucune réticence à dire qu’elle aime (malgré tout) la France parce qu’elle y est née. Et cela malgré toutes les difficultés qu’elle y rencontre et malgré le passé colonial dont ses parents et grands-parents ont été les victimes.

Il y a quelques semaines, c’était pendant l’euro de football, un ami d’origine algérienne m’a raconté qu’il avait corrigé son fils de dix ans, « zoudj sqali ou kef » (deux claques et un soufflet…) parce qu’il avait arboré le maillot des Bleus pendant le match entre la France et l’Albanie. On jugera cet exemple anecdotique mais il est pourtant emblématique. Cet ami est arrivé en France au début des années 2000. Il a aujourd’hui une situation matérielle enviable dont il concède qu’elle n’aurait jamais été possible au bled. Ses enfants sont nés en France et n’ont même pas de passeport algérien. Mais voilà, ils sont élevés avec l’interdiction d’éprouver un quelconque attachement à leur pays. Bien sûr, ce n’est pas cela qui les poussera vers la violence mais c’est bien cela qui, entre autre, mine la cohésion d’une France qui en a pourtant un besoin vital.
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mardi 5 avril 2016

La chronique du blédard : Une guerre hybride appelée à durer

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 24 mars 2016
Akram Belkaïd, Paris

Les attentats de Bruxelles viennent de rappeler plusieurs vérités qu’il ne sert à rien d’éluder. Ces événements dramatiques nous disent que le terrorisme qui endeuille régulièrement le monde, et pas simplement l’Europe, ne va pas disparaître du jour au lendemain. Malgré les promesses et les déclarations martiales des politiciens, malgré les lois liberticides, malgré le « toujours plus » en matière de législation d’exception, ces tueries qui tétanisent les opinions publiques vont continuer.

Elles vont se répéter tant que la situation restera ce qu’elle est au Proche-Orient et notamment en Syrie et en Irak. Dans son ranch du Texas où il peint à ses heures perdues, l’ancien président américain George W. Bush doit être satisfait de son œuvre magistrale. L’invasion de l’Irak en 2003 continue de tuer. Ses conséquences directes et indirectes tuent en Irak mais aussi en Syrie et ailleurs en Europe. A Londres il y a plus de dix ans, à Paris en novembre et à Bruxelles il y a quelques jours. Dans un monde idéal, cet homme devrait être poursuivi par la justice internationale. Mais passons.

Le terrorisme va perdurer parce que, contrairement à ce que racontent des hommes politiques aux affaires – responsables dont il est désormais aisé de constater l’incompétence -, ce n’est pas par « haine de la liberté et de la démocratie » que les terroristes de Daech tuent. Ce n’est pas par « haine de ce qu’est la société occidentale » qu’ils font exploser des bombes. Ces gens-là rendent coup pour coup. Ils sont inscrits dans un projet de création d’une entité politique et religieuse qui a trouvé les forces occidentales sur son chemin. Autrement dit, le terrorisme durera et continuera de frapper l’Europe tant que la Syrie et l’Irak seront confrontés aux ambitions territoriales et religieuses de l’Organisation de l’Etat islamique (OEI).

Ce qui se déroule actuellement en Europe sur ce front invisible et mouvant où des cellules plus ou moins dormantes tentent de prendre de vitesse les services de sécurité n’est pas une guerre classique. Mais ce n’est pas non plus « que » du terrorisme. C’est une guerre hybride. La projection d’un conflit qui se déroule à des milliers de kilomètres de Bruxelles ou de Paris et où des armées européennes sont impliquées. Il y a une dimension politique dans cette bataille qu’il serait dangereux d’éluder. Là-bas, des civils meurent aussi, tous les jours, sous les bombes qu’elles soient russes, syriennes ou occidentales. Pour ceux qui veulent embraser l’Europe, ces victimes sont le symétrique des morts de Bruxelles ou de Paris. C’est une pensée qui peut paraître irrationnelle ou illogique mais c’est ainsi et il faut en tenir compte. Pour sortir de cette nasse mortifère, les Européens doivent absolument peser pour que la paix revienne en Syrie et en Irak. Cela signifie faire pression sur des puissances régionales au jeu plus que trouble parmi lesquelles l’Arabie Saoudite et la Turquie. Cela signifie, on peut toujours rêver, l’urgence de décréter un embargo général sur les armes pour cette région.

Ce terrorisme, ce bruit continu des sirènes, cette peur diffuse qui s’installe avant que la vie ne reprenne ses droits jusqu’au prochain attentat, ce terrorisme donc ne va pas disparaître parce qu’il peut se développer sur le double terreau de la misère sociale et du désarroi identitaire. La lecture attentive des profils et des itinéraires des individus responsables de cette actualité sanglante depuis plusieurs années est édifiante. Elle met en exergue non pas l’échec de l’intégration des populations d’origine maghrébine ou subsaharienne mais, en réalité, l’abandon, délibéré ou non, et l’absence de volonté de les intégrer. Que peut-on attendre de bon quand des populations entières sont oubliées, ghettoïsées durant plusieurs décennies et livrées au premier prêcheur venu ?

Les attentats continueront tant qu’il subsistera aussi une certaine indulgence à l’égard des criminels qui en sont les auteurs. Il suffit de relever les réactions des uns et des autres pour découvrir, effaré, que les théories du complot n’ont jamais été aussi populaires. Par classes entières, des adolescents sont convaincus que les attentats de Paris ou de Bruxelles ne sont pas l’œuvre de Daech. Leurs aînés sont encore plus virulents dans la dénonciation de ce qui ne serait qu’une immense manipulation américano-sioniste. Tant que la réalité sera niée par les populations de confession ou de cultures musulmanes, les brèches dans la raison commune persisteront et il se trouvera toujours des gens pour attenter sans aucun remord à la vie d’autrui.

L’Europe de l’ouest va au-devant de jours difficiles. La cohésion de ce continent, le « vivre ensemble » de ses multiples composantes humaines, son modèle social, tout cela est menacé. La réponse sécuritaire est nécessaire. On notera d’ailleurs qu’elle est minée par un manque de moyens qui résulte de décennies de politiques économiques bâtie autour du culte de la réduction des dépenses publiques et de la nécessaire rémunération des actionnaires (sinon comment expliquer que des aéroports et des gares rechignent à installer des portiques et des scanners et cela contrairement à ce qui existe en Asie ou en Afrique ?).

Mais la force seule ne suffira pas. On attend encore la révolution que constituerait une remise en cause rigoureuse des politiques d’intervention des Européens au Proche-Orient. Cela, en attendant aussi un règlement de la question palestinienne qui demeure la mère de toutes les frustrations dans le monde arabe et au sein des communautés européennes d’origine maghrébine ou proche-orientale.
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vendredi 31 juillet 2015

La chronique du blédard : Les dérives d’Erdogan

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 30 juillet 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
En 2002, la victoire électorale du Parti de la justice et du développement (AKP ou, Adalet ve Kalkinma Partisi) a ouvert un nouveau chapitre dans l’histoire moderne de la Turquie. Dans un contexte économique et financier difficile, les réformes mises en place par la formation islamiste, ou islamo-conservatrice, ont contribué à doper la croissance et à améliorer le niveau de vie général au point qu’elles sont devenues une référence à suivre pour d’autres pays émergents. Dans le même temps, cette prospérité a été accompagnée par d’importants changements, l’un d’entre eux étant le retrait progressif de l’armée du champ politique. Les dirigeants de l’AKP ont ainsi tiré profit des négociations, certes difficiles et incertaines, en vue de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne (UE) pour moderniser une partie des structures politiques et économiques de leur pays. Enfin, forte d’un prestige retrouvé, Ankara renouait de manière spectaculaire avec le monde arabe, Recep Tayyip Erdogan, alors Premier ministre, évoquant alors un retour de « l’Histoire à son cours normal ».
 
Treize ans plus tard, la donne a complètement changé. Le « modèle turc » - peut-être trop vite consacré comme source d’inspiration possible pour les pays arabo-musulmans – est en train de battre de l’aile miné par un autoritarisme de plus en plus inquiétant. En décidant de mettre fin au processus de paix avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK ou Partiya Karkerên Kurdistan) et en étendant aussi la répression contre de multiples forces politiques turques, pourtant légales, le président Recep Erdogan vient de démontrer qu’il ne reculera devant rien pour renforcer son pouvoir personnel. En effet, la principale grille de lecture des récents événements en Turquie concerne avant tout la politique intérieure de ce pays. Pour mémoire, le 7 juin dernier, l’AKP, bien que vainqueur du scrutin législatif, n’a pu obtenir la majorité absolue à la Grande Assemblée nationale de Turquie. Un revers de taille pour Erdogan dont l’un des objectifs est d’étendre ses prérogatives en tant que président de la république. Un changement qui passe par une révision constitutionnelle que l’AKP ne peut mettre en place qu’en disposant du contrôle des deux tiers du Parlement.
 
Le 7 juin, l’ambition ultra-présidentielle d’Erdogan a été contrée par deux faits majeurs. Le premier est la montée en puissance du parti d’action nationaliste (MHP ou Milliyetçi Hareket Partisi) fondamentalement opposé au processus de paix entamé en 2012 entre Ankara et le PKK via des négociations avec le leader kurde emprisonné Abdullah Öcalan. Le second est l’émergence du Parti démocratique des peuples (HDP ou Halkların Demokratik Partisi) qui a fait son entrée pour la première fois au Parlement. A l’origine pro-kurde, cette formation progressiste, très populaire au sein de la jeunesse turque, entend représenter toute la société y compris ses minorités qu’elles soient ethniques, religieuses voire sexuelles. S’inscrivant dans la foulée du mouvement protestataire de l’été 2013, cette coalition de plusieurs partis et association de gauche est souvent qualifiée de « Syriza turque ».
 
En s’en prenant au PKK mais aussi au HDP, Reccep Erdogan entend donc faire coup double. D’abord, il envoie un message de séduction aux nationalistes en leur assurant qu’il n’y aura jamais d’Etat kurde et que même une autonomie du sud-est du pays dans le cadre d’une décentralisation telle que souhaitée par le PKK n’aura pas lieu.  Ensuite, il se débarrasse d’une formation politique, en l’occurrence le HDP, qui lui a coûté de précieuses voix.  Car le scénario qui est en train de se dérouler est clair comme de l’eau de roche. Assuré de l’inertie complice de ses alliés occidentaux – lesquels ont besoin de la Turquie dans la lutte contre l’Organisation de l’Etat islamique (EI) et contre le régime de Bachar al-Assad -, Erdogan entend faire interdire le HDP et ses composantes et les empêcher ainsi de se présenter aux législatives anticipées qui vont certainement avoir lieu à l’automne prochain. Des législatives qui, si elles donnent la majorité absolue à l’AKP, ouvriront donc la voie à la mise en place d’un régime présidentiel… Selahettin Demirtas, président du HDP ne s’y est d’ailleurs pas trompé en déclarant  que le seul délit de son parti « c’est d’avoir fait 13% [des suffrages] aux dernières élections ».
 
La répression, car c’en est une, contre le HDP s’explique aussi par le fait que ce parti représente tout ce qu’Erdogan déteste en terme de valeurs et d’orientations politiques. Idées de gauche, engagement écologique (comme lors de la défense du Parc Gazi à Istanbul en 2013), défense des minorités, et opposition à l’alliance avec l’Organisation du Traité atlantique (Otan) et les Etats-Unis : tout cela ne correspond pas à la vision conservatrice et religieuse d’Erdogan. Pendant longtemps, le leader de l’AKP a donné l’impression d’être partisan du pluralisme et de la démocratie même si, à propos de cette dernière, il a déclaré un jour qu’elle était « comparable à un bus qui finit toujours par s’arrêter quelque part ». Aujourd’hui, il reste tout de même à savoir si cette dérive autoritariste est soutenue par les membres de l’AKP ou si elle est le résultat d’une ambition personnelle dévorante.
 
Cette mise en perspective en matière de politique interne turque permet donc de mieux appréhender l’autre « virage » récent de la Turquie autrement dit sa décision de s’attaquer (enfin) à l’organisation de l’Etat islamique. Bombardements aériens et création annoncée d’une « zone protégée » avec le concours des Etats-Unis ont donné à penser qu’Ankara considère désormais que la priorité n’est plus la chute du régime d’Assad mais bien la lutte contre l’EI. Autant le dire, la réalité de ce recentrage reste à prouver. Jusqu’à présent, la stratégie turque a surtout consisté à empêcher que les Kurdes de Syrie, alliés au PKK, ne contrôlent de trop grands territoires cela quitte à « ménager » l’EI jugé, il y a encore quelques jours, comme indispensable pour l’affaiblissement d’Assad. Officiellement, c’est l’attentat suicide dans la ville de Suruç qui, le 20 juillet dernier, a coûté la vie à 32 personnes (dont de nombreux jeunes de gauche engagés dans un mouvement de solidarité avec la population de Kobané ou Ayn el-Arab), a changé la donne et mis fin à l’indulgence (coupable) de la Turquie à l’égard de l’EI. Mais seul le temps confirmera ce changement. En attendant, la Turquie s’en retourne à pas rapide vers les périodes de fer, celles où la gauche et les mouvements kurdes étaient impitoyablement persécutés.
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