Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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vendredi 18 avril 2014

La chronique du blédard : De la difficulté de se guérir d’un pays bien malade

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 17 avril 2014
Akram Belkaïd, Paris
 
J’aimerais me lever le matin sans avoir à y penser, sans en entendre parler à la radio ou au zinc du quartier, le plus souvent en mal ou avec catastrophisme. J’aimerais être un auto-exilé indifférent, peu concerné, de plus en plus éloigné, gagné par le cosmopolitisme et la conviction que la frontière est un mal anachronique, et la nation, une passion finalement bien relative pour ne pas dire inutile. J’aimerais regarder cette mascarade électorale avec de la désinvolture, un brin de compassion et quelques zestes d’amusement.
 
En rire… Oui rire de ces flagorneurs, ces chiyattines, ces qazabines, qui ont porté la photo, retouchée et encadrée, de leur invalide de maître aux quatre coins de l’Algérie (et de la France) lors d’une campagne électorale grotesque qui fera date dans les annales de la comédie humaine. Même les Monty Python n’ont pas imaginé pareil délire... Oui, j’aimerais en rire sans ressentir cette bouffée de colère qui obscurcit la vue et incite à égrener, mâchoires serrées un chapelet d’injures et d’obscénités.  Sans avoir envie de cogner et de cracher sur ces chancres heureux de leur bêtise, assumant sans vergogne leur incompétence et si fiers de la domination quasi-coloniale qu’ils font subir à leur propre peuple.
 
Pendant les années 1990, l’Algérie du fer et du sang faisait peur ou pitié, parfois les deux en même temps. Aujourd’hui, elle fait rire aux éclats. Dans le monde, les Algériens si susceptibles et si fiers, seront désormais moqués car connus comme ceux à qui l’on a demandé d’élire un vieil homme qui, dans tout autre pays, serait à la retraite depuis bien longtemps, entouré de soins et des siens. Les railleries à l’égard d’autrui finissent toujours par rattraper leur auteur. On s’est gaussé de Bourguiba et de sa sénilité précoce, on a plaisanté avec un mépris teinté de racisme à propos des tyranneaux d’Afrique noire, les Bokassa, Idi Amin Dada et autres Mobutu. Maintenant, c’est ce Continent qui bouge et s’éveille qui s’esclaffe à notre sujet. Mais parions que l’on continuera à monter sur nos grands, grands, très grands chevaux à la prochaine blagounette à notre sujet. Ah, toutes ces moustaches frémissantes…
 
Un confrère brésilien, de gauche, me parle souvent de son pays. Ses parents ont connu la période noire, celle de la dictature, des disparitions et des escadrons de la mort. C’est peut-être pour cela qu’il ne se laisse pas griser par les grands discours à propos des économies émergentes. Il sait que les choses peuvent basculer, qu’il y a toujours chez lui des généraux prêts à imposer leur conception bien particulière de la démocratie et que la prospérité n’est pas encore totale puisque les inégalités y demeurent importantes. Mais, il y a dans sa manière d’appréhender notre monde en mutation, quelque chose que je lui envie. Son pays bouge, s’anime, se cherche et innove y compris en matière de mobilisations sociales. Il se projette vers l’avant sans grandes craintes mais conscient des défis énormes qui l’attendent. En 2050, le Brésil sera une grande puissance ou pas, me dit-il. Ce n’est pas ce qui lui importe le plus. Ce qui compte, c’est le mouvement. L’idée d’être pleinement dans ce nouveau siècle et de ne pas reculer. De ne pas s’accrocher à un passé qui ne peut rien apporter.
 
L’Algérie, et ces dernières semaines l’ont bien montré, est minée par l’obsolescence. Les idées, les actes, les discours, tout cela sent le renfermé. C’est une vieille ruine en devenir, une terre qui se met en retrait de l’histoire immédiate et qui, comme cela a déjà été le cas au Moyen-Âge – va regarder, immobile et sans réaction, passer le train de la modernité et du changement. Et ce ne sont pas les clowns et les mauvais génies qui empêcheront cela. Leurs discours grandiloquents, leurs promesses de dernière minute n’y changeront rien. Cinquante ans après l’indépendance, le déclin et la régression sont bien là. Certains compatriotes qui vivent à l’étranger, d’autres qui vivent en exil à l’intérieur même du pays, y trouvent une raison pour se détacher de l’Algérie. Au lien douloureux et aliénant, ils préfèrent l’amputation. Choix radical mais est-il vraiment efficace ?
 
Où aller pour ne plus entendre parler de ce pays désespérant, de ses dirigeants inconséquents ? me demande un ami parti de son Oranie au début des années 1980 et qui peine à s’en détacher. Dans le nord du Québec ? En Sibérie ? A l’extrême-sud du Chili ? Au cœur de l’Afrique des grands lacs ? Qu’importe le choix, l’actualité, plus souvent tragique que comique mais jamais agréablement surprenante, agira toujours comme une constante force de rappel. Et puis, il y a les réseaux sociaux. En un clic, et c’est toute l’Algérie, ses drames, ses espérances et ses colères qui vous rattrapent et vous accablent. Même les parodies qui fleurissent sur le net participent à cet enchaînement. Où aller et que faire pour s’en défaire ? Je connais des gens qui sont rentrés au pays uniquement pour échapper à cette étrange captivité. Revenir au bled pour ne plus avoir à y penser de manière plus ou moins continuelle, un peu comme un toxicomane replonge dans l’enfer de la drogue pour ne plus avoir à lutter contre la tentation. Ah, qu’il est difficile de se guérir de ce pays si malade…
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dimanche 9 décembre 2012

La chronique du blédard : Monologue du mathématicien devenu quincaillier

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 6 décembre 2012
Akram Belkaïd, Paris

Moi, j’ai été professeur dans un lycée proche d’Alger. C’était dans les années 1980. Ça vous étonne, hein ? Vous me regardez-là, au milieu de toute cette quincaillerie et vous vous dites que ce n’est pas possible. Que je suis sûrement en train de vous raconter des histoires. Mais, si, croyez-moi. J’enseignais les mathématiques et j’avais les classes de Terminale. Des séries maths et des scientifiques. Franchement, pour dire la vérité, j’étais un très bon professeur. J’aimais ce métier. On comptait sur moi pour préparer les gamins au bac. Les parents d’élèves faisaient pression sur le proviseur pour que leurs gosses soient dans mes classes. Tout ça pour ça…

Les années 1980, c’était une période particulière. Déjà, à l’époque je voulais partir. Ça n’allait plus, on sentait que les choses allaient déraper. Comment je l’ai su ? Oh, il y a eu mille et une choses. Tiens, prenez le bac. C’était l'une des rares choses qui fonctionnait bien. On était sérieux, personne ne pouvait magouiller. Dans les années 1970, des fils de ministres ou de colonels étaient recalés. Impossible de faire jouer le piston. Et là, on a commencé à voir des choses bizarres pendant les délibérations. On nous disait que telle ou telle copie devait absolument être recorrigée. Des gens qui n’avaient rien à faire dans le centre de correction entraient et sortaient avec des airs supérieurs. Je me souviens bien de l’un d’eux. Il avait le costume FLN, vous savez la saharienne à manche courtes et des lunettes de soleil. Il se pavanait, lisait les relevés de notes et personne n’osait le remettre en place. Ensuite, on a eu les fuites et là j’ai compris que tout fichait le camp…

C’est à cette époque aussi que j’ai vu des gens perdre la boule à cause de l’argent. Tout le monde voulait faire des affaires. Bien sûr, ça n’a rien à voir avec ce qui se passe maintenant. Mais, on était encore un peu innocents. Personne ne croyait au socialisme, mais on se disait qu’il y avait des moyens d’améliorer la situation de tout le monde. Je suis plus âgé que vous. Moi, j’ai fait les campagnes de volontariat. J’ai planté des arbres pendant mon service militaire et j’ai cru à la révolution agraire mais sans être un coco. Je me suis toujours méfié d’eux et maintenant quand j’apprends que certains d’entre eux sont des milliardaires et qu’ils défendent l’économie de marché, ça me fait bien rigoler.

Autour de mon lycée, il y avait toute une zone en friche. On a vu les terrains être vendus les uns après les autres. Tout le monde parlait des trafics, des millions qu’il fallait payer, de quelles personnes il fallait arroser. Moi, dès que j’avais un peu d’argent de côté, je le changeais en devises. Dans ma tête, c’était le départ tôt ou tard. Avant de me marier, j’ai pas menti à ma femme – elle était enseignante comme moi. Je lui ai dit, je t’avertis, un jour ou l’autre, on va partir. Ne compte pas sur moi pour te construire une villa ou t’acheter des bijoux. Et quand viendra le moment du ftiss (la fuite), ne vient pas me dire que tu ne peux pas abandonner ta famille.

On est d’abord allés au Canada. Comme beaucoup de gens. On aurait préféré la France mais le Canada, c’était plus simple et les règles étaient claires. J’avais pas envie de jouer au clandestin. Bien sûr, à un moment en France, si tu tiens le coup, tu finis par être régularisé mais il faut d’abord vivre la galère. Au Canada, c’était différent. Tu arrives dans un pays qui reconnaît officiellement qu’il a besoin de toi. Tu peux garder la tête haute. Comme bien des Algériens, je n’ai pas retrouvé un poste équivalent à ce que j’avais au pays parce que les Canadiens sont très protectionnistes. Mais j’ai pu enseigner dans une école privée. Je donnais des cours particuliers aussi. Un jour, à Montréal, je suis tombé sur l’un de mes anciens élèves. Il était chercheur dans une grande université. Grâce à lui, j’ai pu avoir quelques vacations et travailler avec une équipe de recherche spécialisée dans les logiciels du web.

Finalement, on a eu envie de se rapprocher du bled. On s’est installé en France. Avec l’épargne, j’ai acheté ce commerce. Des mathématiques à la quincaillerie... Je sais, c’est tout sauf logique mais ça aurait pu être pire. J’ai toujours adoré bricoler. Donc, là je continue à évoluer dans quelque chose que j’aime. Les maths, c’est le soir, pour me détendre. Si le monde avait tourné comme il faut, j’aurais pu faire de la recherche. A l’époque, je ne savais même pas qu’on pouvait être payé pour ça ! Ça fait presque cinq ans qu’on est à Paris. On va bientôt devenir Français. J’aurais trois nationalités. Oui, oui, je suis canadien. Mes enfants sont majeurs. Ils se sentent Canadiens et sont restés là-bas. Pour eux, la France, ça veut rien dire, ce n’est pas comme pour leur mère et moi

Il y a des moments où je me dis que je suis en train de boucler une boucle. Alger, Montréal, Paris… Peut-être que c’est écrit quelque part que je vais revenir à Alger. J’en ai pas envie mais il m’arrive d’y penser. Mon commerce marche moins bien. La crise est là, les gens dépensent moins. Je suis obligé de faire attention aux vols aussi. C’est un signe. Mais, de là à rentrer au bled… Là-bas, c’est la jungle et j’ai perdu mes anticorps. J’y vais de temps en temps. Je ne reconnais plus rien. Je me suis même perdu avec toutes ces routes autour d’Alger. Au final, je suis un étranger partout. Ça peut choquer, mais ça m’est égal. Mes enfants sont Canadiens. L’un d’eux vit aux Etats-Unis. Dans deux ou trois générations, l’Algérie ne voudra plus rien dire pour les enfants de mes enfants. Quand je vois comment évolue le bled, je me dis que c’est peut-être mieux comme ça...
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mercredi 12 janvier 2011

Un message

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Je reçois un sms à l'heure où la nuit tombe sur la ville. Celui qui me l'a envoyé n'est pas un ami. Ce n'est pas non plus un confrère mais il a lu l'un de mes livres.
Voici ce qu'il me dit : "Je pense à vous, imaginant vos pensées et vos inquiétudes... Amicalement".
Ce message me fait chaud au coeur. Ils ne sont pas nombreux à s'être manifestés de la sorte. Je me dis que, au moins, quelqu'un, quelque part, devine à quel point ces derniers jours ont été éprouvants. Oh oui, bien sûr, je suis loin et bien mieux loti que celles et ceux qui vivent "là-bas". Mais nous tous qui avons le regard rivé vers le pays et l'oreille tendue en permanence à l'affût d'une nouvelle information, nous savons combien cette attention est précieuse. Elle tranche avec l'habituelle indifférence, l'égoïsme somme toute naturel ou, plus insupportable encore, l'intérêt bref et à peine poli.

vendredi 7 janvier 2011

Emeutes en Algérie

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Emeutes en Algérie… Voilà donc, revenue, cette sensation d’éloignement, que l’on croyait remisée. Bien sûr, et heureusement, il y a internet, Facebook, les blogs et autres sites. Mais c’est soudain loin d’être suffisant.
Exil...
Insupportable sentiment d’être à mille lieues de l’info. Pendant ce temps-là, le téléphone sonne. Des confrères qui veulent comprendre, qui demandent le numéro de quelqu’un vivant à Bab el Oued. Que leur dire, sinon qu’il faut aller là-bas. Problème de visa, répondent-ils. N’eut été la situation, on en rirait presque…