Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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mardi 25 août 2015

La fille et le Moudjahidine (lecture)

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C’est un témoignage qui fait écho à une actualité européenne presque quotidienne que livre la journaliste Prune Antoine (*). Installée en Allemagne, elle se lie d’amitié à Djahar, un jeune migrant musulman originaire du Caucase du nord. Elle vit à Berlin et a plutôt l’habitude de vivre dans les milieux « schickimicki », autrement dit bobos. Lui, installé dans une (triste) petite ville de l’ex-RDA est à la fois boxeur, combinard, délinquant et chef de famille. Petit à petit, il va s’ouvrir à elle, lui faire découvrir son quotidien heurté, interlope, symbole d’un « multikulti », le modèle multiculturel allemand, qui ne fonctionne pas ou, plutôt, qui ne semble plus adapté à la situation actuelle. Stages bidons, Integrationskurs (cours d’intégration) suivis uniquement parce qu’il s’agit d’une obligation, Djahar rêve de devenir professionnel, expliquant, signe d’une première fêlure, que sa passion pour les sports de combats – domaine où il semble en imposer aux autres, s’explique par « son départ forcé » de son pays et parce qu’il ne veut plus se « sentir vulnérable ».





Au fil des discussions entre Slivka (prune en russe, car c’est ainsi qu’il la surnomme) et Djahar, le discours de ce dernier évolue peu à peu, passant d’un certain conservatisme machiste à un propos ouvertement religieux, de plus en plus salafiste. C’est ainsi qu’un jour, lui qui a eu des petites amies allemandes (ce qui exclut l’explication trop facile de la radicalisation induite par la frustration sexuelle), il finit par clamer qu’il veut « vivre selon la charia » et qu’il reconnaît être de plus en plus connecté aux sites djihadistes. Au point d’envisager de prendre le « one way ticket trip », autrement dit le voyage aller pour la Turquie afin de rejoindre ensuite les djihadistes qui combattent le régime de Bachar al-Assad.

            Cette inquiétante évolution est racontée de manière précise, sans jugement de valeurs, et l’auteure a l’honnêteté d’avouer son incompréhension car, pour elle, la dérive salafiste, on pourrait écrire pré-djihadiste, de Djahar, demeure incompréhensible. « En silence, écrit-elle en décrivant un moment où elle marche en compagnie de Djahar, je réalise que je n’ai aucune réponse, seulement des questions. Pourquoi la seule manière pour Djahar de devenir un homme est-elle de partir à la guerre ? Pourquoi a-t-il tant besoin de reconnaissance ? Comment quelqu’un qui a grandi dans la violence peut-il retomber dans cette même violence ? Partir faire le djihad est-il le seul moyen d’échapper à ses responsabilités ? De fuir son passé criminel ? De repartir à zéro ? De masquer son impuissance à devenir un Européen comme les autres ? ». Des questions fondamentales qui se posent aussi dans d’autres pays européens, à commencer par la France confrontée aux départs de nombreux candidats au djihad et issus de milieux différents.

            On terminera cette recension par deux remarques. La première concerne ce dialogue entre la journaliste et Djahar qui mérite réflexion car il laisse entrevoir des calculs sordides qui, il y a quelques années, peut-être moins aujourd’hui, ont facilité l’afflux de djihadistes européens vers la Syrie :

« Ça m’étonnerait que tu puisses voyager aussi facilement.
- Il n’y a pas autant de contrôles qu’ils le disent dans les aéroports. Et puis, ça arrange les flics de laisser filer des mecs de mon genre, ça leur fait moins de problèmes.
- Tu veux dire, parce que tu es un délinquant ?
- Non, parce que je suis un étranger. »

Quant au second point, il s’agit d’un petit regret d’ordre sémantique, qui n’enlève rien à la qualité et à l’intérêt du récit. En effet, il est dommage que Djahar soit qualifié de « moudjahidine », abus d’emploi que l’on commet trop souvent en France, car ce terme, en langue arabe, est un pluriel (un moudjahid, des moudjahidine).

Akram Belkaïd

(*) La fille et le moudjahidine, de Prune Antoine, carnetsnord, 125 pages, 12 euros.
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jeudi 19 juillet 2012

La chronique du blédard : Un roman égyptien

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 Le Quotidien d'Oran, jeudi 19 juillet 2012
Akram Belkaïd, Paris


Est-il possible de parler du monde arabe sans tomber dans le piège du néo-orientalisme triomphant ? Peut-on appréhender l’avenir immédiat de cette région sans être influencé par les propos et les écrits d’une foule des politologues toujours prompts à essentialiser des peuples pourtant uniquement mus par la quête universelle du droit aux droits ? En clair, comment peut-on faire pour échapper au diktat de l’actualité vue par les médias, leur grille de lecture et leurs experts appointés ?

« C’est terrible. On ne parle plus que de salafistes et d’islamistes comme s’il n’y avait rien d’autre. Comme si les gens n’existaient pas, comme si les sociétés arabes ne devaient être réduites qu’à cette dualité » m’a ainsi fait remarquer l’universitaire tunisienne Kmar Bendana alors que nous participions tous deux à l’Université libre de la Méditerranée à Bruxelles. Ouvrons une parenthèse pour expliquer qu’il s’agit-là d’une manifestation annuelle qui rassemble de jeunes étudiants venus des quatre coins de l’espace méditerranéen et qui, signalons-le au passage, mériterait bien plus de financements et d’attention que les trop nombreuses fumisteries organisées autour du thème de l’euro-méditerranée. Fin de la parenthèse.

J’ai repensé aux propos de Kmar Bendana en terminant La faim, un roman de l’écrivain égyptien Mohamed el-Bisatie, publié en 2008 et traduit en langue française par Edwige Lambert (*). Dans un contexte où les médias imposent leur manière de voir et leurs raccourcis (expliquez-nous la situation en Syrie en deux minutes svp…), la littérature est d’un précieux secours. C’est elle qui est capable de raconter les choses autrement et de rendre compte avec nuance de l’état des sociétés arabes. C’est elle qui précède et annonce les mutations et les révolutions. C’est elle qui peut dire ce que nous autres journalistes sommes incapables de restituer avec finesse. Mais encore faut-il que cette littérature soit à la hauteur de ce que l’on attend d’elle, c'est-à-dire qu’elle soit indépendante du prêt à penser, voire du prêt à consommer. Quand ils ne sont pas de commande, le roman ou la nouvelle sont précieux parce qu’ils ne sont jamais binaires ou conformes aux schémas simplistes.

Dans les milieux francophones, où l’on regarde plus vers Paris que vers Beyrouth ou Le Caire (oublions Damas), la littérature d’expression arabe, souffre souvent d’un manque de considération quand elle n’est pas tout simplement dénigrée. Dans les classements plus ou moins officiels, elle est placée en seconde position derrière celle qui s’écrit en langue française ou parfois en langue anglaise. Certes, il y a quelques exceptions – comme celle de l’égyptien Alaa Aswany- mais, en règle générale, il est fréquent de voir cette production balayée de la main puisque ses auteurs écrivent dans une langue accusée d’archaïsme, comme si elle était responsable à elle seule des malheurs du monde arabe.

En réalité, comme le montre bien le roman d’El-Bisatie, cette littérature est d’une richesse insoupçonnée. Outre le talent de nombreux écrivains qui la façonnent et la font sans cesse évoluer, elle a pour attrait de s’adresser d’abord aux lecteurs du crû tout en prenant garde à ne jamais rompre les ponts avec l’universel (ce qui n’est pas le moindre des exploits). Et parce qu’elle n’est pas d’exportation, ou parce qu’elle n’ambitionne pas l’exportation, notamment vers l’Occident, cette littérature est, à bien y regarder, finalement plus libre et bien moins contrainte dans son expression (et cela malgré les diverses formes de censure et d’autocensure).

Lire Mohammed El-Bisatie est ainsi une autre manière de « comprendre » une Egypte intemporelle, qu’il s’agisse de celle d’avant la chute de Moubarak ou même de celle d’aujourd’hui. Dans La Faim, trois tableaux évoquent, sans emphase ni exotisme de pacotille, le quotidien d’une famille pauvre – presque misérable – d’un village égyptien. Il y a Zaghloul, le père, homme à l’esprit curieux mais incapable de travailler longtemps pour subvenir aux besoins de sa famille. Il y a aussi Sakina, sa femme, obsédée au quotidien par la nécessité de trouver de la nourriture. Enfin, il y a Zahir, le fils, au ventre vide lui aussi, qui erre dans le village en compagnie d’enfants bien mieux lotis que lui. Chacun d’eux va rencontrer un bienfaiteur qui leur permettra d’échapper à la faim mais pour quelques temps seulement. Car ainsi va la vie de cette famille égyptienne, incapable d’échapper à sa condition et toujours ramenée à l’impératif de survie.

Dans l’écrit d’El-Bisatie, il n’y a ni pathos, ni grandiloquence. Le roman est sec, d’une grande sobriété ce qui ne l’empêche pas d’être teinté d’humour. Sans grands discours ni grandes démonstrations, il aborde sans l’air d’y toucher des thèmes d’une actualité brûlante comme lorsque Zaghloul s’adresse à un cheikh, notable respecté du village, pour qu’il l’éclaire. Extrait : « Dieu a créé le monde et les gens et tout, et Il leur a ordonné de L’adorer. Et moi je me dis : puisqu’Il a créé tout ça, qu’est-ce qu’Il en a à faire d’être adoré ? Mais si les gens ne L’adorent pas, Il se met en colère et les menace des pires châtiments (…) Si le Tout-Puissant  veut qu’ils L’adorent, Il devrait apparaître sous n’importe quelle forme et leur dire : ‘c’est moi qui vous ai créés, alors adorez-moi !’ Et personne pourrait dire non ! ». Des propos qui vaudront à Zaghloul d’échapper de peu à un lynchage…

La Faim, est un roman qu’on ne lâche pas avant la dernière page. Il n’y est question ni de Frères musulmans (du moins pas de manière évidente), ni de salafistes mais, dans le même temps, tout y est sans que l’on puisse savoir comment, sans que l’on puisse séparer précisément ce qui nous parle de l’Egypte et ce qui nous parle de la famille de Zaghloul. C’est là, la puissance de la littérature. De la bonne littérature.

(*) Actes Sud, 125 pages, 17 euros.


N.B : Mohamed El-Bisatie est décédé le samedi 14 juillet 2012. Pour en savoir plus sur cet écrivain : Al-Ahram Hebdo
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vendredi 27 janvier 2012

La chronique du blédard : Menaces sur la Tunisie

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 26 janvier 2012
Akram Belkaïd, Paris


Il est plus que temps de s'inquiéter de ce qui se passe en Tunisie. Jour après jour, des violences et des provocations sont commises par des groupes on parle déjà de milices - se réclamant du salafisme et ayant pour victimes des démocrates, des modernistes, des intellectuels ou de simples citoyens qui refusent de se laisser dicter leur conduite et leur mode de vie par des extrémistes de plus en plus actifs. Qu'il s'agisse du blocage de l'université de la Manouba par des étudiants (qui exigent que l'on autorise les étudiantes à se présenter voilées aux examens), des menaces contre des libraires ou de l'agression dont ont été victimes le journaliste Zied Krichen et le politologue Hamadi Rdissi, on se rend bien compte que la situation se tend et que la paix civile est menacée.

Attardons-nous sur ce qui est arrivé à Krichen et Rdissi. Les images de leur agression devant le palais de justice de Tunis (ils étaient venus témoigner dans l'affaire de la diffusion du film Persépolis par Nesma TV) ont fait le tour du web. Pour les Algériens qui les visionneront, cela ne manquera pas de leur rappeler de très mauvais souvenirs. On y voit deux hommes, dignes mais blêmes, frappés par derrière comme seuls savent le faire les lâches, entourés par une foule d'excités et de barbus vociférant des menaces à l'encontre des « ennemis de Dieu ». Oui, c'est bien cette expression qui a été utilisée à plusieurs reprises et, là aussi, les Algériens savent à quelles actes sanglants ce genre d'accusation peut mener. « Ennemis de Dieu » C'est aussi l'argument que l'on retrouve dans les tracts de soutien à Ennahdha ou dans le propos de certains députés nahdaouis qui proposent de couper la main et une jambe (!) à celles et ceux qui occupent aujourd'hui la rue pour manifester leur mécontentement sur le plan social et économique.

Il y a donc quelque chose de très inquiétant dans cette aggravation des tensions en Tunisie. Concernant les salafistes dont certains veulent créer une police des mœurs -, on ne peut qu'être étonné et scandalisé par l'impunité dont ils semblent bénéficier. Pourquoi les nouvelles autorités ne mettent-elles pas au pas ces groupuscules qui commencent à terroriser une bonne partie de la population ? Est-ce une stratégie de pourrissement qui ne dit pas son nom ? Faut-il en conclure que les forces de police sont soit complètement dépassées soit infiltrées de l'intérieur par des personnes qui seraient proches du salafisme ou bien, hypothèse plus plausible, par des personnes qui ont intérêt à ce que la situation dégénère et que l'on en arrive à regretter l'ancien régime ?

Il faut dire que le comportement des salafistes ressemble beaucoup à celui de l'aile radicale de l'ex-FIS qui, en son temps, avait fini par croire que tout lui était permis, encouragée en cela par l'indifférence voire l'indulgence des forces de police. On connaît la suite et on sait aujourd'hui que ce radicalisme a beaucoup compté dans la justification de l'arrêt du processus électoral en janvier 1992. En clair, on voudrait aujourd'hui en Tunisie préparer le chemin pour une remise au pas musclée que l'on ne s'y prendrait pas autrement. Les salafistes, leurs actes de violences et l'atonie de la police sont-ils les éléments d'un scénario destiné à favoriser la restauration d'un régime dur ? Un régime autoritaire qui, pour sauver les apparences, se réclamerait de la révolution du 17 décembre (ou du 14 janvier) pour suspendre, un temps (indéfini), la démocratie ? On est en droit de se poser la question d'autant que la soudaine multiplication de protestations sociales, de grèves et de sit-in déconcerte plus d'un observateur. Qui tire les ficelles en Tunisie ?

Dans cette affaire, la direction d'Ennahdha est très loin d'être exempte de reproches. Certes, ses dirigeants condamnent certains actes de violence mais ils prennent soin d'en ignorer d'autres. A Tunis, on explique cette prudence comme étant le signe de la divergence croissante entre une direction obligée de donner des gages de démocratie et de respect du pluralisme politique et une base dont la majorité se demande pourquoi la mise en place d'une république islamique prend autant de temps. A titre d'exemple, dans l'affaire Persépolis, la direction du parti religieux se dit respectueuse de la liberté d'expression, ce qui n'est manifestement pas le cas de nombreux de ses militants dont les positions n'ont rien à envier aux salafistes.

On peut aussi se demander si l'agitation salafiste ne sert pas d'abord Ennahdha qui, du coup, apparaît comme plus modérée et donc plus apte à rassembler les indécis. 
Dans une situation d'extrême tension, marquée par les surenchères et les revendications outrancières des extrémistes, Ennahdha va pouvoir jouer sur deux tableaux. D'une part, apparaître comme une force modératrice et protectrice, et, d'autre part, en profiter pour continuer la politique des trois pas en avant, un pas en arrière (ce qui revient pour elle à imposer ses réformes à un bon rythme). Mais c'est une stratégie bien dangereuse dans laquelle sont engagés les dirigeants de ce parti. Peut-être sont-ils persuadés qu'ils peuvent manipuler et contrôler à l'envi les salafistes. A ce jeu-là, ils seraient bien les premiers car, l'Histoire l'a bien montré, les ailes radicales finissent toujours par imposer leurs vues De leur côté, les forces démocratiques ne doivent pas se tromper d'adversaire.

Certes, les salafistes sont les vecteurs de l'agitation et des menaces sur la paix civile, mais les démocrates ne doivent pas oublier que leur premier adversaire reste Ennahdha dont le projet de transformation lente, mais sûre, des institutions et de la société est déjà en branle. Bousculés, inquiets, entraînés dans des polémiques sans fin sur l'identité, le voile, la langue française et le travail des femmes, les partis d'opposition vont devoir combattre sur deux fronts au risque de perdre de leur sang-froid et de leur vigilance. Ce qui ne manquera pas de favoriser une reprise en main musclée de la Tunisie. 
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