Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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jeudi 6 novembre 2014

La chronique du blédard : BHL, une tchaqlala tunisienne

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 6 novembre 2014
Akram Belkaïd, Paris

Voilà-ti que l’on reparle de Bernard-Henri Lévy alias BHL. Son déplacement en Tunisie pour y rencontrer des personnalités politiques libyennes a fait couler beaucoup d’encre puisqu’il a provoqué quelques gros remous sur place. Le moins que l’on puisse dire, c’est que de nombreux Tunisiens n’ont guère apprécié la présence chez eux du philosophe à la chemise blanche. Alertés par les passagers de l’avion où il se trouvait, certains d’entre eux se sont regroupés à l’aéroport de Tunis-Carthage pour reprendre en cœur l’ordre-clé de la révolution de 2011 à savoir « dégage ! ». D’autres se sont déchaînés sur internet, relayant les informations les plus invraisemblables et exigeant une réaction vigoureuse des autorités. Lesquelles autorités ont sévèrement rappelé à l’ordre les Libyens présents sur le sol tunisien en leur rappelant qu’ils devaient s’abstenir de toute activité politique. Bref, ça a chauffé…

Fidèle à sa défense habituelle dès lors que fuse une critique à l’encontre de sa petite personne, BHL a crié à l’antisémitisme. Il est vrai que de nombreux internautes, n’hésitons pas à les qualifier d’abrutis, se sont attaqués au « juif » BHL, confondant comme c’est trop souvent le cas antisémitisme et antisionisme, ou, pour être encore plus précis, critique de la politique israélienne à l’encontre des Palestiniens. Il est vrai aussi que cette tchaqlala paraissait quelque peu irréelle sachant qu’un ressortissant français, même s’il s’appelle BHL, a tout à fait le droit d’entrer en Tunisie et d’y rencontrer qui il souhaite. Précisons que la Tunisie, pour des raisons économiques évidentes (notamment le tourisme) n’applique pas à la France le principe de réciprocité en matière de visa.

Pour autant, ce n’est pas le fait que l’éminence de Saint-Germain-des-Prés soit un partisan résolu d’Israël qui a généré toute cette agitation. C’est d’abord son rôle supposé dans la chute de Mouammar Kadhafi qui a pesé. Et cela nous apprend beaucoup de choses sur la manière dont on peut percevoir les événements au sud de la Méditerranée. Pour nombre de Maghrébins, BHL est en effet celui qui a eu la peau de Kadhafi et qui a été le moteur essentiel dans l’intervention de l’Otan. Plusieurs journalistes qui ont suivi cette affaire, contestent pourtant cette version et jugent qu’il n’a fait qu’accompagner le mouvement pour ensuite se donner le beau rôle.

Mais ce discours ne convainc pas. Grâce aux efforts d’autopromotion de l’intéressé dans les médias français, hélas très suivis et pris pour argent comptant au sud de la Méditerranée, BHL est perçu comme l’agent actif de ce qui a été un complot contre la Libye en particulier et le monde arabe en général. Du coup, sa présence en Tunisie, dans un contexte post-électoral très tendu où rien n’est encore réglé sur le plan politique, a fait naître de réelles inquiétudes. En clair, nombre de Tunisiennes et de Tunisiens, quelles que soient leurs convictions politiques, se sont dit – avec sincérité, il faut insister là-dessus - : « Après la Libye, ce type est venu semer le chaos et la m… chez nous ». On ne peut jurer de rien, mais il est fort probable qu’un déplacement de l’intéressé en Algérie provoquerait le même ramdam et pour les mêmes raisons. Rappelons au passage qu’il avait été accueilli à bras ouverts par le régime algérien au milieu des années 1990. C’était pour un « reportage » publié dans le quotidien Le Monde et dont Nicolas Beau, alors journaliste au Canard Enchaîné, avait listé les incohérences et les erreurs factuelles (à l’époque, internet n’était pas aussi développé qu’aujourd’hui et peu d’Algériens ont eu connaissance de ces écrits).

Mais la tchaqlala en question nous fournit aussi quelques indications sur le climat politique tunisien. Sur les réseaux sociaux, certains opposants au parti Ennahdha ont cherché à faire croire, parfois avec succès, que BHL était l’invité des islamistes ( !). L’objectif de tout cela ? Défendre coûte que coûte l’idée que les événements de décembre 2010 et janvier 2011 ont été le fruit d’un « complot » organisé par l’Occident et les islamistes pour déloger Ben Ali. Ne rions pas, car dans un contexte de désenchantement après l’espoir fou généré par la fuite du dictateur, ce genre de thèse ressemble à une eau qui s’infiltre en silence. On voit ainsi quelle est la stratégie adoptée par d’anciens courtisans benalistes pour faire oublier leurs turpitudes : en agitant le spectre du complot islamiste – auquel participerait un BHL téléguidé par le Mossad (si, si…) – on évite de répondre de ses actes et de ses égarements quand la moindre parole libre menait au cachot.

Mais revenons à BHL, non pas pour le défendre, de cela quelques « native informant », vous savez ces khorotos que l’on actionne à souhait pour dire du mal de leur peuple ou des Palestiniens, s’en sont prestement chargés. Non, le fait est qu’il y a vraiment un « mystère BHL ». Tant de vacuité, tant d’esbroufe, tant de festi et de khorti, auraient déjà dû contraindre le concerné à plus de discrétion. Il n’en est rien. En son temps, le grand Pierre Vidal-Naquet s’était d’ailleurs déjà étonné que l’individu soit toujours pris au sérieux après la publication de son ouvrage le Testament de Dieu (1979), le grand helléniste ayant qualifié le jeune mais déjà très remuant nouveau-philosophe – tel fut son premier titre auto-revendiqué - de « médiocre candidat au baccalauréat » (1).

De manière régulière, les écrits et les actes de BHL débouchent sur des flops retentissants et cela malgré d’impressionnantes campagnes de promotion (ah, le bon sens du public…). Il y a quatre ans, l’homme s’était ridiculisé en publiant un ouvrage (De la guerre en philosophie) où il prétendait régler son compte à Emmanuel Kant (excusez du peu…) en prenant notamment appui sur les écrits d’un certain Jean-Baptiste Botul. Problème, very big problème, ce Botul n’a jamais existé et n’est rien d’autre qu’un canular imaginé par  Frédéric Pagès, agrégé de philosophie et journaliste au Canard Enchaîné. Dans un monde fonctionnant normalement avec une vraie éthique intellectuelle, une telle fumisterie aurait dû déboucher sur un discrédit définitif du philosophe à deux millimes. Ce ne fut pas le cas. Grâce à son carnet d’adresse, sa fortune et son influence sur le monde de l’édition, le BHL court et s’agite toujours. Et, loin de le desservir, ce qui s’est passé à Tunis va encore lui permettre de rebondir. On attend donc son prochain livre : « Ommi Traki, les islamistes très méchants et moi ».

Post-scriptum qui n’a rien à voir : Cette chronique a été bouclée avant l’annonce du Prix Goncourt 2014. Si c’est le confrère et collègue Kamel Daoud qui l’a obtenu, poussons ensemble des hourrahs de triomphe. Kamel : Mabrouk alik wa3lina ! A l’inverse, si le jury a décidé de nous priver de cette joie, que cela ne nous empêche pas de féliciter Kamel Daoud pour être arrivé au round final et pour avoir aussi bien servi la cause de la littérature algérienne.

(1) Le Nouvel Observateur, 18 juin 1979 (texte disponible sur internet).   

Petit glossaire :
- tchaqlala : vacarme, raffut, dispute, beaucoup de bruit pour pas grand-chose.
- khoroto : pacoulin, péquenot. S'utilise souvent en Algérie pour désigner les Arabes, ou les Maghrébins, de manière auto-dépréciative.
- festi : du vent, des fadaises.
- khorti : mensonges, affabulations.
- Ommi Traki : Personnage féminin d'un célèbre feuilleton tunisien des années 1970.
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mercredi 3 juillet 2013

Hollande à Tunis : une visite politiquement délicate d’un partenaire économique majeur

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  • Maghreb Emergent, mardi 2 juillet 2013,
  • Akram Belkaïd, à Tunis                   
  •                                                                                                                                  
    Il n’y aura pas de grandes surprises à attendre en matière économique lors de la visite du président français, François Hollande, en Tunisie. C’est davantage un moment politique où le chef d’Etat français aura à gérer des attentes contradictoires chez les politiques tunisiens.
     

     Les retrouvailles, enfin… Après quelques incertitudes et un report au mois de mai dernier, le président français François Hollande va effectuer sa première visite officielle en Tunisie à la fin de cette semaine. L’occasion pour le locataire de l’Elysée de réaffirmer l’engagement de son pays en faveur de la transition tunisienne mais aussi de se faire pardonner le fait que son déplacement à Tunis vient bien après celui d’Alger et de Rabat. Cela sans oublier celui de Doha au Qatar qui a quelque peu irrité nombre de Tunisiens, ces derniers n’ayant pas admis, proximité historique avec la France oblige, que l’émirat qui fait tant parler de lui sur la scène mondiale ait précédé leur pays sur le carnet de voyage de François Hollande. « C’est vrai que c’est un peu vexant surtout quand on sait à quel point le Qatar divise les Tunisiens », confie un homme d’affaires tunisois. « Mais il faut aussi comprendre François Hollande. Ce n’est pas facile de se déplacer dans un pays tel que le nôtre en proie à tant de turbulences politiques. Heureusement que l’affaire des trois Femen emprisonnées a été réglées avant sa venue ».
     
     1300 PME françaises en Tunisie
     
     De fait, François Hollande va arriver dans un pays où nombreux sont les avis qui ont tendance à exagérer le rôle et l’influence de la France et cela de manière parfois contradictoire. Certes, et de manière incontestable, ce pays est le premier partenaire économique et politique de la Tunisie. Qu’il s’agisse des échanges commerciaux (7,6 milliards d’euros en 2011) ou d’investissements directs, la France est en tête. Et de loin puisqu’elle détient une part de marché commerciale qui oscille selon les années de 18% à 20% (16% pour l’Italie, 7,4% pour l’Allemagne et 6% pour la Chine). De même, le marché français est le premier client de la Tunisie puisqu’il absorbe 30% ( !) de ses exportations (21% pour l’Italie et 9% pour l’Allemagne). En outre, les entreprises françaises, essentiellement des PME, sont présentes en force sur le sol tunisien. Elles sont au nombre de 1.300 et elles emploient 115.000 personnes (la France est le premier employeur étranger en Tunisie). Enfin, la France est aussi le premier bailleur de fonds bilatéral de la Tunisie qu’il s’agisse de l’aide financière directe ou par le biais de l’Agence française de développement (AFD).
     
     Sur le plan économique, François Hollande va donc jouer sur du billard. Bien sûr, il pourra promettre plus d’aide, plus d’engagement de son pays via le Partenariat de Deauville et plus d’efforts pour la création d’emplois et le développement de l’intérieur du pays. Mais, à dire vrai, les Tunisiens savent déjà que la France est à leurs côtés sur ce plan. Tout comme elle semble décidée à aider leur pays dans ses discussions avec l’Union européenne (UE) pour obtenir le statut de partenaire privilégié à l’image de ce qui existe déjà pour le Maroc. Ces négociations devaient s’ouvrir en 2011 mais elles ont été repoussées après la chute du régime de Ben Ali. Peut-être que François Hollande fera quelques annonces économiques en promettant une remise en matière de dette ou l’augmentation du nombre de bourses pour les étudiants tunisiens qui souhaitent se rendre en France ou, enfin, le soutien de son gouvernement aux initiatives de partenariats industriels que tentent de lancer le Medef et l’Utica, les deux patronats français et tunisien.
     
     Les aspects politiques de « l’offre française »
     
     En réalité, le président Hollande est attendu sur les deux autres aspects de « l’offre française » à destination de la Tunisie post-Ben Ali. Il s’agit du « soutien à la société civile » et du « renforcement de l’Etat de droit ». Les dénominations sont suffisamment générales pour que chaque courant politique tunisien y voie ce qu’il souhaite y trouver. Pour être plus précis, François Hollande va arriver dans un pays où il va lui falloir à la fois rassurer et… décevoir et cela doublement ! Ainsi, le président français devra trouver le ton juste et les arguments pour convaincre le parti Ennahdha que la France ne travaille pas à la défaite – d’une manière ou d’une autre – de ce parti et cela au nom d’un principe régulièrement clamé de « non-ingérence ». Jusqu’à présent, le report de la visite présidentielle mais aussi les déclarations intempestives et hostiles à Ennahdha de ministres français – dont celui de l’intérieur Manuel Valls - ont donné des arguments à celles et ceux qui pensent que Paris souhaite que le parti islamiste soit défait lors des prochaines élections. C’est donc cela que François Hollande va essayer d’effacer, quitte à décevoir les courants politiques non-islamistes qui voient la France comme l’arbitre suprême du bras de fer politique entre Ennahdha et eux. Pour ce journaliste tunisien, « une partie de la bonne société tunisienne mais aussi des partis de gauche sont persuadés que la France est le dernier recours et qu’elle saura comment intervenir contre Ennahdha le moment venu. Or, depuis plusieurs mois, la France montre qu’elle refuse ce rôle et qu’elle entend respecter le choix des Tunisiens. Cela en déroute et agace plus d’un du côté des quartiers chic de Tunis ou de sa banlieue nord ».
     
    Mais, dans le même temps, François Hollande devra signifier que son pays ne restera pas les bras croisés en cas de dérives en matière de non-respect des droits de l’homme ou des droits de l’opposition et cela au nom du principe de « non-indifférence ». Au risque, là encore, de conforter les militants islamistes dans leur certitude que la France travaille de concert avec l’opposition démocratique pour les empêcher d’aller plus loin dans leur conquête du pouvoir. Ainsi, la marge de manœuvre de François Hollande est-elle étroite. Même si, atout majeur pour lui, on ne peut lui reprocher d’avoir été complaisant avec Ben Ali il reste que le double-principe de non-ingérence et de non-indifférence pourrait très vite le mettre à mal avec l’un des protagonistes du bras de fer politique tunisien.
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    vendredi 7 septembre 2012

    S'il y avait des élections demain en Tunisie, Ennahdha serait battu

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    SlateAfrique, 6 septembre 2012

    La prégnance du religieux dans l’actualité politique et sociale tunisienne est peut-être le signe annonciateur d’une radicalisation à venir du parti au pouvoir Ennahdha.


    Manifestation en faveur du parti Ennahdah à Tunis, le 31 août 2012. REUTERS/Zoubeir Souissi
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    Loin du chaos syrien (guerre civile de plus en plus meurtrière) et de l’imbroglio égyptien (personne n’est en mesure de dire qui gouverne réellement ce pays), la Tunisiecontinue vaille que vaille de tracer sa route post-dictature. Mais pour aller où? C’est la question que se posent avec angoisse de nombreux Tunisiens.
    Il faut dire que le pire comme le meilleur restent encore possible pour le pionnier du printemps arabe. Dans un entretien récent accordé au quotidien La Presse, l’intellectuel Yadh Ben Achour a ainsi mis en garde contre la possibilité d’une dérive vers «une dictature pire que celle de Ben Ali».
    L’intéressé n’est pas le premier venu. Universitaire, il a été le président de la Haute instance pour la réalisation des objectifs de la révolution et a largement contribué à la réussite de la période de transition qui a séparé la chute du pouvoir de Ben Ali de l’élection d’une Assemblée constituante le 23 octobre 2011.
    Et ce qui inquiète ce juriste, c’est bel et bien l’omniprésence du religieux dans la vie des Tunisiens. Activisme radical de groupes salafistes (ou supposés tels), violences contre des intellectuels et des artistes, prêches incendiaires dans certaines mosquées, manifestations diverses d’intimidation à l’égard de ce que la Tunisie peut compter comme esprits ouverts et tolérants, manœuvres pour donner une connotation religieuse à la nouvelle Constitution: voilà autant de motifs d’inquiétude qui interpellent à propos de l’expérience démocratique tunisienne.

    Tolérance pour les exactions commises par les groupes salafistes

    «Depuis les premières réunions de l’Assemblée constituante, il ne se passe  plus un seul jour sans que l’on soit assailli par les évènements ou les thématiques religieuses, déplore ainsi Yadh Ben Achour. Un jour ce sont les propos de certains constituants revendiquant l’application des peines coraniques, comme l’amputation ou la crucifixion, un autre jour ce sont les munaqibat (femmes entièrement voilées) qui investissent La Manouba (université en banlieue de Tunis), un autre jour encore les agressions terroristes indûment appelées "salafistes" contre les artistes, les intellectuels, (…), le lendemain des proclamations fracassantes et des appels au meurtre de la part d’un certain nombre d’imams-voyous, le surlendemain des violences à l’égard d’un groupe chiite, la veille, un procès inique contre de jeunes caricaturistes, l’avant-veille, un procès moyenâgeux contre la diffusion de Persepolis, sans compter les débats incessants autour de la charia, de l’adoption, du Code du statut personnel, de la polygamie, du niqab (…)
    Cette prégnance du religieux dans l’actualité politique et sociale tunisienne est peut-être le signe annonciateur d’une radicalisation à venir du parti au pouvoir Ennahdha.
    Après avoir donné des gages de respect du jeu démocratique et du pluralisme des opinions (Ennahdha a accepté que la charia ne soit pas explicitement mentionnée dans la future Constitution), la formation de Rached Ghannouchi est peut-être en train de réaliser que le temps joue contre elle.
    A force de tolérer les exactions commises par les groupes salafistes, à force aussi de se polariser sur les questions religieuses au détriment de l’économie et du social, Ennahdha a déçu de nombreux Tunisiens. Sans que l’on sache qui en est l’auteur et s’il a été vraiment réalisé, un sondage est sur toutes les lèvres à Tunis, puisqu’il indique que l’audience du parti religieux aurait baissé de 30%.
    Des personnalités tunisiennes du monde des affaires affirment même, toujours sans élément matériel concret, qu’Ennahdha perdrait l’élection présidentielle si elle était organisée au cours des prochaines semaines.
    De fait, de nombreux Tunisiens, et pas simplement les intellectuels, les artistes ou les classes aisées, en ont plus qu’assez de l’indigence du discours politique d’Ennadha. Ce dernier a  finalement montré ses limites

    Bataille pour l’adoption d’une nouvelle Constitution

    Incapable de s’attaquer de front aux questions fondamentales telles que le choix d’un nouveau modèle de développement économique ou la politique de lutte contre le chômage, le parti religieux n’a pas d’autre choix que de cadenasser les institutions dans la perspective de futures élections.
    D’où, notamment, le recours à certaines lois et dispositions datant de Ben Ali comme le fameux «trouble à l’ordre public», qui permet de poursuivre n’importe quel démocrate, artiste ou intellectuel.
    C’est en cela que la bataille pour l’adoption d’une nouvelle Constitution est fondamentale. De ce texte, dont on attend encore la version finale, dépendra la marge de manœuvre à venir des forces politiques non-islamistes.
    Car, ce qui est désormais en jeu, c’est la possibilité d’une alternance. C’est à cette aune qu’il faut donc analyser les mouvements d’Ennahdha, et ses alliés islamistes, sur l’échiquier politique tunisien.
    Et, là aussi, rien n’est encore joué et les Tunisiens ont encore (pour le moment, diront les pessimistes) la possibilité de crier «dégage!» au vainqueur (relatif) du scrutin du 23 octobre 2011.

    Akram Belkaïd
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    samedi 28 juillet 2012

    La chronique du blédard : Une conversation à La Marsa

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    Le Quotidien d'Oran, jeudi 26 juillet 2012
    Akram Belkaïd, Paris

    Le soleil va bientôt se coucher sur La Marsa et une belle lumière rouge peigne la banlieue nord de Tunis. C’est l’instant magique où les derniers baigneurs s’en retournent chez eux non sans effectuer une petite halte chez Salem, célèbre glacier de la place. Dans quelques jours, ce sera une autre ambiance, celle des journées sans fin, le plus souvent sans plage (pour cause de barbus sourcilleux) où l’on vit et respire, le ventre vide, dans l’attente des agapes et autres bâfritudes ramadanesques. Mais, pour l’heure, c’est encore le temps des joies et des plaisirs de l’été.

    Une  pizzeria du coin est prise d’assaut. On commande au comptoir et on compte les minutes avant que son numéro ne soit appelé. Un couple fait son entrée. Ils font la tête. Peut-être est-ce le monde déjà présent qui les contrarie. Peut-être se sont-ils disputés. Allez savoir. Il porte un long bermuda fleuri et un débardeur mouillé par l’eau de mer. Elle, une robe d’été blanche et des sabots en caoutchouc qui crissent à chaque pas. Ils ont la même taille, moyenne et ronde, et illustrent à bien des égards la déroute de la diète méditerranéenne en Tunisie et au Maghreb. Autrement dit, l’huile d’olive battue à plate couture par le sucre, les frites et la mayonnaise… 

    « Je commande, toi, tu nous trouves une place », ordonne le mari. La dame fait un petit signe de tête mais ne répond pas. « Qu’est-ce que tu veux comme pizza ? » lui demande-t-il encore. « Quatre fromages » est la réponse. « Normale ou large ? » est l’interrogation qui suit. Mouvement d’impatience de l’épouse. « Ti ch'nouwa ? Tu as décidé de me faire raconter ma vie devant tout le monde ? » crie-t-elle. « Tu sais bien que c’est large ! ». Il encaisse mais n’oublie pas sa dernière question : « et tu bois quoi ? ». Elle hausse les épaules. « Hadja zirou » lance-t-elle en montant à l’étage.

    Le mari passe commande en ignorant le regard narquois du caissier. Autour de lui, les conversations un temps suspendues, reprennent. Deux hommes, la quarantaine pour l’un, vingt de plus pour l’autre, recommencent à se chamailler, prenant à témoin ceux qui les entourent et interpellant de temps à autre le pizzaiolo pour qu’il donne son avis. « Moi, je te dis que ces gens-là ne sont pas sérieux ! », insiste le plus jeune. « Ils gagnent les élections après avoir promis la lune et au bout de quelques mois les voilà qui parlent de remaniement et d’un gouvernement de technocrates. C’est la preuve qu’ils sont incapables de gouverner. Si ça continue, la Tunisie ne sera plus du tout gérée ».

    L’autre, casquette sur la tête, l’interrompt avec de grands éclats de rire. « Mais arrête ! C’est quoi ce catastrophisme ? Ne sois pas mauvais perdant… Ils ont gagné, vous avez perdu. C’est tout. Vous avez du mal à digérer ça. Dans le monde entier on fait appel à des technocrates quand c’est la crise. Tu devrais être content. Ça veut dire qu’ils ne veulent pas tout contrôler. Qu’est-ce t’en penses-toi ? ». Le pizzaiolo fait mine de ne rien avoir entendu. Quant au caissier, il hoche la tête sans que l’on sache si c’est parce qu’il n’a pas d’avis sur la question ou si c’est parce qu’il n’a pas envie de parler politique en ces temps incertains où le moindre propos de travers peut provoquer un attroupement et des protestations avec force « dégage ! ».

    « Il faut leur donner le temps de faire leur preuve », insiste l’aîné. « Je n’ai pas voté pour eux, je ne les aime pas mais ce n’est pas une raison pour être hystérique comme ça ou pour les provoquer à la moindre occasion. On vit des temps difficiles, ce n’est pas le moment d’en rajouter. Tiens, les artistes. Pendant des années ils se tiennent tranquilles avec Ben Ali, et là, ils veulent tout, tout de suite ! Et ça passe son temps à crier au loup, à faire peur aux gens. C’est normal que les touristes ne viennent pas. Il faudrait penser à se calmer ».

    Le plus jeune va pour répondre mais la dame en robe d’été refait son apparition. « Alors ? » crie-t-elle à l’adresse de son mari qui n’a rien perdu de l’échange. « Quoi, alors ? Tu vois bien qu’il y a du monde !» répond-il avec humeur. « Un peu de patience madame, ici la pizza se mérite et elle n’en sera que meilleure » intervient l’homme à la casquette avec un large sourire. Lequel ne dure guère… « De quoi tu te mêles, toi ? Attend ton tour comme tout le monde et occupe-toi de tes affaires ! » La réplique a fusé comme un missile. Tout le monde ou presque regarde ses pieds, sentant qu’un méchant orage risque d’éclater. Le caissier aligne des chiffres sur un bout de nappe en papier et le pizzaiolo est plus que jamais occupé à pétrir la pâte. « Et puis, pourquoi est-ce que ce n’est pas un serveur qui ne nous apporte nos pizzas ? Puisque c’est comme ça, je n’ai plus faim ! » s’emporte l’épouse en quittant l’endroit. Son mari ordonne au caissier de ne pas annuler la commande et la suit à l’extérieur en grommelant.

    « Ce que je leur reproche, c’est de semer la division et de ne pas avoir de discours fédérateur » reprend le jeune comme si de rien n’était. « Ça fait des mois qu’ils nous opposent les uns aux autres. Tiens, tu sais ce qu’a raconté l’un de leurs ministres ? Il a dit que nous autres, gens de La Marsa, passons notre temps à nous moquer des ceux des quartiers sud. Comme si on se sentait supérieurs à eux. Tu te rends compte ! Voilà comment on crée la haine entre Tunisiens. » 

    Son compère n’a pas le temps de répliquer car le couple est de retour, faisant toujours la mine. Mais, cette fois, c’est le mari qui part à la recherche d’une table tandis que l’épouse attend la quatre-fromage et la napolitaine, toutes deux « large », et les sodas à l’aspartame. Ses yeux lancent des éclairs et elle ne cesse de regarder autour d’elle, cherchant visiblement à passer sa mauvaise humeur sur le premier venu. Ce que comprennent les clients, y compris le duo qui a cessé de parler politique. « J’en ai marre de ce pays et de ses bons à rien » souffle-t-elle. Personne ne réagit. La fatigue, la faim, peut-être. A l’extérieur, la nuit tombe en douceur sur La Marsa.
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    vendredi 27 janvier 2012

    La chronique du blédard : Menaces sur la Tunisie

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    Le Quotidien d'Oran, jeudi 26 janvier 2012
    Akram Belkaïd, Paris


    Il est plus que temps de s'inquiéter de ce qui se passe en Tunisie. Jour après jour, des violences et des provocations sont commises par des groupes on parle déjà de milices - se réclamant du salafisme et ayant pour victimes des démocrates, des modernistes, des intellectuels ou de simples citoyens qui refusent de se laisser dicter leur conduite et leur mode de vie par des extrémistes de plus en plus actifs. Qu'il s'agisse du blocage de l'université de la Manouba par des étudiants (qui exigent que l'on autorise les étudiantes à se présenter voilées aux examens), des menaces contre des libraires ou de l'agression dont ont été victimes le journaliste Zied Krichen et le politologue Hamadi Rdissi, on se rend bien compte que la situation se tend et que la paix civile est menacée.

    Attardons-nous sur ce qui est arrivé à Krichen et Rdissi. Les images de leur agression devant le palais de justice de Tunis (ils étaient venus témoigner dans l'affaire de la diffusion du film Persépolis par Nesma TV) ont fait le tour du web. Pour les Algériens qui les visionneront, cela ne manquera pas de leur rappeler de très mauvais souvenirs. On y voit deux hommes, dignes mais blêmes, frappés par derrière comme seuls savent le faire les lâches, entourés par une foule d'excités et de barbus vociférant des menaces à l'encontre des « ennemis de Dieu ». Oui, c'est bien cette expression qui a été utilisée à plusieurs reprises et, là aussi, les Algériens savent à quelles actes sanglants ce genre d'accusation peut mener. « Ennemis de Dieu » C'est aussi l'argument que l'on retrouve dans les tracts de soutien à Ennahdha ou dans le propos de certains députés nahdaouis qui proposent de couper la main et une jambe (!) à celles et ceux qui occupent aujourd'hui la rue pour manifester leur mécontentement sur le plan social et économique.

    Il y a donc quelque chose de très inquiétant dans cette aggravation des tensions en Tunisie. Concernant les salafistes dont certains veulent créer une police des mœurs -, on ne peut qu'être étonné et scandalisé par l'impunité dont ils semblent bénéficier. Pourquoi les nouvelles autorités ne mettent-elles pas au pas ces groupuscules qui commencent à terroriser une bonne partie de la population ? Est-ce une stratégie de pourrissement qui ne dit pas son nom ? Faut-il en conclure que les forces de police sont soit complètement dépassées soit infiltrées de l'intérieur par des personnes qui seraient proches du salafisme ou bien, hypothèse plus plausible, par des personnes qui ont intérêt à ce que la situation dégénère et que l'on en arrive à regretter l'ancien régime ?

    Il faut dire que le comportement des salafistes ressemble beaucoup à celui de l'aile radicale de l'ex-FIS qui, en son temps, avait fini par croire que tout lui était permis, encouragée en cela par l'indifférence voire l'indulgence des forces de police. On connaît la suite et on sait aujourd'hui que ce radicalisme a beaucoup compté dans la justification de l'arrêt du processus électoral en janvier 1992. En clair, on voudrait aujourd'hui en Tunisie préparer le chemin pour une remise au pas musclée que l'on ne s'y prendrait pas autrement. Les salafistes, leurs actes de violences et l'atonie de la police sont-ils les éléments d'un scénario destiné à favoriser la restauration d'un régime dur ? Un régime autoritaire qui, pour sauver les apparences, se réclamerait de la révolution du 17 décembre (ou du 14 janvier) pour suspendre, un temps (indéfini), la démocratie ? On est en droit de se poser la question d'autant que la soudaine multiplication de protestations sociales, de grèves et de sit-in déconcerte plus d'un observateur. Qui tire les ficelles en Tunisie ?

    Dans cette affaire, la direction d'Ennahdha est très loin d'être exempte de reproches. Certes, ses dirigeants condamnent certains actes de violence mais ils prennent soin d'en ignorer d'autres. A Tunis, on explique cette prudence comme étant le signe de la divergence croissante entre une direction obligée de donner des gages de démocratie et de respect du pluralisme politique et une base dont la majorité se demande pourquoi la mise en place d'une république islamique prend autant de temps. A titre d'exemple, dans l'affaire Persépolis, la direction du parti religieux se dit respectueuse de la liberté d'expression, ce qui n'est manifestement pas le cas de nombreux de ses militants dont les positions n'ont rien à envier aux salafistes.

    On peut aussi se demander si l'agitation salafiste ne sert pas d'abord Ennahdha qui, du coup, apparaît comme plus modérée et donc plus apte à rassembler les indécis. 
    Dans une situation d'extrême tension, marquée par les surenchères et les revendications outrancières des extrémistes, Ennahdha va pouvoir jouer sur deux tableaux. D'une part, apparaître comme une force modératrice et protectrice, et, d'autre part, en profiter pour continuer la politique des trois pas en avant, un pas en arrière (ce qui revient pour elle à imposer ses réformes à un bon rythme). Mais c'est une stratégie bien dangereuse dans laquelle sont engagés les dirigeants de ce parti. Peut-être sont-ils persuadés qu'ils peuvent manipuler et contrôler à l'envi les salafistes. A ce jeu-là, ils seraient bien les premiers car, l'Histoire l'a bien montré, les ailes radicales finissent toujours par imposer leurs vues De leur côté, les forces démocratiques ne doivent pas se tromper d'adversaire.

    Certes, les salafistes sont les vecteurs de l'agitation et des menaces sur la paix civile, mais les démocrates ne doivent pas oublier que leur premier adversaire reste Ennahdha dont le projet de transformation lente, mais sûre, des institutions et de la société est déjà en branle. Bousculés, inquiets, entraînés dans des polémiques sans fin sur l'identité, le voile, la langue française et le travail des femmes, les partis d'opposition vont devoir combattre sur deux fronts au risque de perdre de leur sang-froid et de leur vigilance. Ce qui ne manquera pas de favoriser une reprise en main musclée de la Tunisie. 
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    samedi 26 novembre 2011

    La chronique du blédard : Histoires de cahouètes

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    Première histoire. Très récente. Mon train file dans la nuit. A l'intérieur de la rame, l'éclairage est au minimum et seules quelques loupiotes empêchent l'obscurité totale de s'installer. Il est tard, c'est le moment de s'assoupir, le regard attiré par les ombres lointaines du Massif central. Sur la vitre, des gouttes de pluie roulent, s'accrochent et se désagrègent, balayées par la très grande vitesse. Dormir. Récupérer un peu en repensant à la conférence du matin, à ses nouveaux amis de Montpellier et aux anciens enfin retrouvés. 


    Soudain, une voix masculine tonne dans les haut-parleurs. Madame, monsieur, dit-elle. Nous vous rappelons que pour tout achat d'une boisson alcoolisée au bar, voiture numéro quatre, le paquet de chips ou de cacahuètes est de un euro au lieu de deux euros. Nous vous remercions pour votre attention et nous sommes à votre disposition pour vous servir. Ladize and gentlemen, woui rimaynede you zat for one alcoholic bévérège, chips or pineutes are fore one euro instade of two. Tanke you fore yore attention.

    Envolée la sensation d'apesanteur. Terminée l'espérance du sommeil. Tout cela pour des chips et des cahouètes. La belle affaire, un euro au lieu de deux... A condition de picoler. Et pourquoi une telle discrimination envers les buveurs d'eau minérale ou de soda ? Etrange pratique commerciale qui provoque maints commentaires dans la rame. Certains se lèvent, se disant peut-être que c'est une occasion à ne pas rater. Pensez, des cacahouètes et des chips bon marché par un samedi soir sur les rails... Quelques minutes plus tard, ça croque, ça craque et tout ce croustillis m'éveille de manière définitive. Furieux, je rédige mentalement une lettre pour protester contre ces ventes au bar qui empêchent les honnêtes et sobres voyageurs de dormir.

    Deuxième histoire. Il y a moins d'un mois. Tunis. Fin de journée. Le bar d'un grand hôtel. Je suis en avance au rendez-vous. Toutes les tables ou presque sont prises par des confrères. Les uns sont venus couvrir les élections. Les autres rentrent de Libye. Les premiers ont la mine préoccupée, de celle que l'on arbore quand l'article n'a pas encore été écrit et encore moins envoyé à un red-chef lointain qui doit fulminer. Les seconds sont détendus. Ils ont vu la guerre. Ils en sont revenus. Ce qui passe en Tunisie ne les intéresse pas. Leurs jambes bien déployées, leur manière de parler haut et fort, tout cela montre qu'ils sont en récupération ou déjà en vacances.

    Je commande un soda et souhaite des fruits secs avec. Impossible me dit le garçon, sans autre précision. J'en demande. Les amandes, les cacahuètes et les pois-chiches grillées, c'est pour les consommations d'alcool, me dit-il avec dédain. J'ai envie de m'amuser et de rejouer à ma manière les croissants de Fernand Reynaud. Alors donne-moi des olives et des cacahuètes, lui dis-je. Impossible, répète-t-il, il faut au moins commander une bière. J'ai toujours envie de rire, alors je lui lance d'un air grave : c'est parce qu'Ennahdha a gagné les élections que tu veux me forcer à boire de l'alcool ? Il s'éloigne sans rien dire puis s'en revient avec mon soda et des biscuits salés. Je ne cherche pas à comprendre, je bois et je mange.

    A une table proche, un trio de journalistes baroudeurs s'installe. Des anglo-saxons qui ne cessent de répéter le nom de Misrata. Deux bières et un whisky sans glaçons, telle est leur commande. In english, ils demandent aussi des peanuts. Le garçon, pas celui qui m'a servi mais un autre, ne comprend pas. Kawkaw, lui dis-je. Explique-leur que c'est trop tard et qu'il n'y en a plus, me répond-il avec un brin de mauvaise humeur. Je traduis. Ils s'étonnent. Comment-ça trop tard ? Je retraduis. Tout a été mangé, il ne reste plus rien, me dit-il. Grand seigneur, je décide alors de partager ma petite assiette de biscuits salés sous le regard goguenard du serveur (Lequel, me demandez-vous ? Celui qui m'a servi, pardi! Voilà une bonne question qui prouve que vous suivez. J'en tiendrai compte.).

    Troisième histoire. Il y a longtemps. Je n'ose même plus compter les années. Un zinc, en périphérie de Paris. A terre, il y a de la sciure dans laquelle nagent des mégots et des billets de loto ou de tiercé. C'est bientôt l'heure du déjeuner, c'est-à-dire le moment où il se commande moins de petits noirs et plus de liquides corsés censés ouvrir la voie à un bon appétit. Au comptoir, il y a un petit distributeur de cacahuètes. Base en métal, couvercle en plastique transparent. On y glisse un franc, et la machine laisse s'échapper une poignée d'arachides. C'est ce que fait un gros gabarit, cheveux noués par un catogan. Problème, la pièce a bien été avalée mais les pois-de-terre ne viennent pas.

    L'homme s'énerve, assène des tapes puis des coups de plus en plus forts. Rien n'y fait. Il interpelle le patron, la patronne un ou deux serveurs, prend à témoin d'autres consommateurs, mais tout le monde rit de sa mésaventure. Je vais te le rendre ton franc, lui dit même le maître des lieux. J'veux pas d'argent, j'veux des cahouètes, répond l'autre en élevant le ton en rudoyant encore une fois le maudit distributeur. Lequel finit par céder complètement. A terre, dans la sciure, se répandent pièces grises et graines rouges. C'est malin ! On devrait t'le faire payer, grogne la patronne. L'autre n'entend pas. Il se baisse et ramasse ce qui est à ses pieds, soufflant sur les arachides pour les nettoyer.

    On lui explique que cela ne se fait pas. On le chapitre. On lui dit qu'il y a plein de microbes à terre. Que ce n'est pas raisonnable. Il s'en moque. Pour ma part, je ne dis rien. Je suis à côté de lui et je le regarde croquer ses cacahuètes avec délectation tandis que le patron s'échine pour retrouver les pièces de monnaie. Dans cet endroit cradingue, empestant le graillon et la mauvaise bière, le spectacle est comme décalé car il s'agit bien de plaisir et de ravissement. Sous les dents de l'homme au catogan, ça crisse, ça concasse, ça croustille même, et, pour lui, rien d'autre ne semble pouvoir exister que ces graines qu'il tient à pleine poignée, les secouant de temps à autre et, tête inclinée vers l'arrière, les faisant tomber une à une dans sa bouche.

    Akram Belkaïd, Paris
    Le Quotidien d'Oran, jeudi 24 novembre 2011
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