Lignes quotidiennes

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mardi 25 août 2015

La fille et le Moudjahidine (lecture)

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C’est un témoignage qui fait écho à une actualité européenne presque quotidienne que livre la journaliste Prune Antoine (*). Installée en Allemagne, elle se lie d’amitié à Djahar, un jeune migrant musulman originaire du Caucase du nord. Elle vit à Berlin et a plutôt l’habitude de vivre dans les milieux « schickimicki », autrement dit bobos. Lui, installé dans une (triste) petite ville de l’ex-RDA est à la fois boxeur, combinard, délinquant et chef de famille. Petit à petit, il va s’ouvrir à elle, lui faire découvrir son quotidien heurté, interlope, symbole d’un « multikulti », le modèle multiculturel allemand, qui ne fonctionne pas ou, plutôt, qui ne semble plus adapté à la situation actuelle. Stages bidons, Integrationskurs (cours d’intégration) suivis uniquement parce qu’il s’agit d’une obligation, Djahar rêve de devenir professionnel, expliquant, signe d’une première fêlure, que sa passion pour les sports de combats – domaine où il semble en imposer aux autres, s’explique par « son départ forcé » de son pays et parce qu’il ne veut plus se « sentir vulnérable ».





Au fil des discussions entre Slivka (prune en russe, car c’est ainsi qu’il la surnomme) et Djahar, le discours de ce dernier évolue peu à peu, passant d’un certain conservatisme machiste à un propos ouvertement religieux, de plus en plus salafiste. C’est ainsi qu’un jour, lui qui a eu des petites amies allemandes (ce qui exclut l’explication trop facile de la radicalisation induite par la frustration sexuelle), il finit par clamer qu’il veut « vivre selon la charia » et qu’il reconnaît être de plus en plus connecté aux sites djihadistes. Au point d’envisager de prendre le « one way ticket trip », autrement dit le voyage aller pour la Turquie afin de rejoindre ensuite les djihadistes qui combattent le régime de Bachar al-Assad.

            Cette inquiétante évolution est racontée de manière précise, sans jugement de valeurs, et l’auteure a l’honnêteté d’avouer son incompréhension car, pour elle, la dérive salafiste, on pourrait écrire pré-djihadiste, de Djahar, demeure incompréhensible. « En silence, écrit-elle en décrivant un moment où elle marche en compagnie de Djahar, je réalise que je n’ai aucune réponse, seulement des questions. Pourquoi la seule manière pour Djahar de devenir un homme est-elle de partir à la guerre ? Pourquoi a-t-il tant besoin de reconnaissance ? Comment quelqu’un qui a grandi dans la violence peut-il retomber dans cette même violence ? Partir faire le djihad est-il le seul moyen d’échapper à ses responsabilités ? De fuir son passé criminel ? De repartir à zéro ? De masquer son impuissance à devenir un Européen comme les autres ? ». Des questions fondamentales qui se posent aussi dans d’autres pays européens, à commencer par la France confrontée aux départs de nombreux candidats au djihad et issus de milieux différents.

            On terminera cette recension par deux remarques. La première concerne ce dialogue entre la journaliste et Djahar qui mérite réflexion car il laisse entrevoir des calculs sordides qui, il y a quelques années, peut-être moins aujourd’hui, ont facilité l’afflux de djihadistes européens vers la Syrie :

« Ça m’étonnerait que tu puisses voyager aussi facilement.
- Il n’y a pas autant de contrôles qu’ils le disent dans les aéroports. Et puis, ça arrange les flics de laisser filer des mecs de mon genre, ça leur fait moins de problèmes.
- Tu veux dire, parce que tu es un délinquant ?
- Non, parce que je suis un étranger. »

Quant au second point, il s’agit d’un petit regret d’ordre sémantique, qui n’enlève rien à la qualité et à l’intérêt du récit. En effet, il est dommage que Djahar soit qualifié de « moudjahidine », abus d’emploi que l’on commet trop souvent en France, car ce terme, en langue arabe, est un pluriel (un moudjahid, des moudjahidine).

Akram Belkaïd

(*) La fille et le moudjahidine, de Prune Antoine, carnetsnord, 125 pages, 12 euros.
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