Lignes quotidiennes

Lignes quotidiennes
Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
Affichage des articles dont le libellé est Allemagne. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Allemagne. Afficher tous les articles

samedi 23 juin 2018

Au fil du mondial (9) : Le maillon faible

_

La rencontre Allemagne-Suède (2-1) illustre bien quelques règles implicites du football déjà citées et que l’on sera amené à rappeler souvent. Ainsi, trop gâcher des occasions expose à une punition cruelle. C’est ce que les Suédois ont vécu durant ce match. A trop vendanger, on en paie le prix fort. Bien sûr, cette équipe s’est vue privée d’un pénalty flagrant (hep, à quoi sert donc l’arbitrage vidéo ?) mais on ne recule pas face à l’Allemagne sans s’exposer à prendre des buts. En 1982, lors du ce match de légende de l’Algérie contre la RFA (2-1, est-il besoin de le rappeler), les Verts avaient su maintenir la pression sur les Allemands pour préserver leur avance. Les Suédois ont renoncé dès les premières minutes de la seconde mi-temps. Ils sont les premiers responsables de leur défaite.
Mais il y a autre chose qui mérite d’être relevée. Durant les premières minutes d’un match, il se déroule souvent ce que l’on pourrait appeler la phase de test. Les attaquants cherchent à sonder les possibilités qui leur sont offertes. Un peu d’espace, un défenseur trop lent ou en méforme et ils sauront où s’engouffrer. Les Allemands, peu inspirés, ont d’abord renoncé à passer par le côté gauche (dans le sens de l’attaque). Et puis un milieu suédois est rentré en jeu, avec pour mission de bloquer le couloir gauche. Mauvaise pioche car Jimmy Durmaz, numéro 21, look très soigné de hipster, joueur à Toulouse (on ne fera aucun commentaire sur le niveau technique de la Ligue 1 française) a multiplié les bêtises. [rappelons aussi que ce joueur a provoqué la polémique en affirmant qu'il n'avait pas débuté le barrage retour joué par son club de Toulouse contre l'AC Ajaccio car il aurait été averti que les Corses allaient chercher à le blesser...]
Et c’est là où l’on se rend compte de ce qu’est une grande équipe. Même à dix, les Allemands ont vite repéré la faiblesse du barbu. Débordé à plusieurs reprises, lourdaud, essoufflé, mais attentif de temps à autre à remettre en ordre sa coiffure il a provoqué plusieurs fautes dont la dernière qui a abouti au second but allemand. L’intelligence d’une équipe réside ainsi dans cette capacité à vite comprendre quel est le maillon faible de l’adversaire et de le pilonner jusqu’à la rupture. 
Akram Belkaïd, samedi 23 juin 2018
_

lundi 7 novembre 2016

La chronique économique : Menace chinoise, le retour

_
Le Quotidien d’Oran, mercredi 2 novembre 2016
Akram Belkaïd, Paris

Il y a bien longtemps que le thème de la Chine comme menace pour l’économie occidentale n’avait pas été agité. Depuis la crise financière de 2008, l’habituel débat sur la faiblesse artificielle du yuan (destinée à favoriser les exportations) ou bien sur les mesures protectionnistes mises en place par Pékin, était, en effet, peu à peu passé au second plan. Bien entendu, il n’a jamais totalement disparu mais certaines questions, comme la possible guerre des monnaies en raison de la hausse annoncée des taux américains (et donc du dollar) ont plus mobilisé l’attention.


Acquisitions technologiques…

Mais voici que deux pays européens, l’Allemagne et la France semblent vouloir remettre au goût du jour la fameuse « menace chinoise ». A Berlin, le ministre de l’économie Sigmar Gabriel, qui est aussi le président du Parti social-démocrate et vice-chancelier, a dénoncé les « pratiques déloyales » de la Chine. Cette dernière est accusée de profiter des législations ouvertes de l’Europe pour acquérir des entreprises technologiques tout en fermant son propre marché. En clair, Pékin serait engagé dans une phase d’acquisition de technologies allemande tout en pratiquant un protectionnisme hermétique. Il faut dire que les chiffres témoignent d’une tendance réelle : Pour les dix premiers de 2016, les Chinois ont mené 47 acquisitions en Allemagne pour un montant de 10,3 milliards d’euros. C’est bien plus qu’en 2015, année où l’activisme des groupes chinois avait pourtant déjà attiré l’attention avec 29 opérations d’achat ou de prise de contrôle pour un montant de 263 millions d’euros.

L’Allemagne, dont la Chine est le premier partenaire commercial, estime que la prise de contrôle stratégique d’entreprises allemandes doit favoriser la réciprocité. Et comme cette dernière n’existe pas, Berlin a décidé de bloquer certaines opérations de rachat à l’image de l’acquisition par des groupes chinois de la société d’éclairage Osram ou de l’équipementier de semi-conducteurs Aixtron. Normalement, la législation ne permet au gouvernement allemand de ne s’opposer qu’aux opérations présentant un risque pour la sécurité, la défense ou la stabilité financière du pays. Mais Sigmar Gabriel est formel, il n’est pas question de faciliter le dépeçage du parc industriel allemand par des intérêts chinois. Et il exige même de l’Europe qu’elle se réveille enfin en cessant d’adopter la position d’ouverture conciliante quand d’autres régions du monde demeurent très protectionnistes.

… et agraires


De son côté, la France réalise quant à elle que c’est son patrimoine agraire qui est dans le viseur chinois. Au printemps 2016, l’achat de 1700 hectares dans le Berry (centre de la France) par des intérêts chinois a créé l’émotion. L’idée que la production agricole française puisse être totalement destinée au marché asiatique alimente les craintes. C’est d’autant plus vrai, que la France est un pays où la terre agricole est un bien rare et où des milliers d’agriculteurs, notamment les jeunes, ne possèdent pas le moindre hectare à cultiver. Des économistes mettent en garde contre les opérations spéculatives qui feraient que ces terres puissent passer de main en main et, pour l’heure, le gouvernement semble vouloir mettre un frein à ces opérations après avoir longtemps temporisé. La terre et la technologie comme objectifs d’achat : On le voit, la Chine franchit un nouveau pallier et sa stratégie de placement d’une partie de ses réserves de change conforte celles et ceux qui mettent en garde contre la menace d’un nouvel impérialisme économique dont l’Europe serait la nouvelle cible.
_

mardi 25 août 2015

La fille et le Moudjahidine (lecture)

_

C’est un témoignage qui fait écho à une actualité européenne presque quotidienne que livre la journaliste Prune Antoine (*). Installée en Allemagne, elle se lie d’amitié à Djahar, un jeune migrant musulman originaire du Caucase du nord. Elle vit à Berlin et a plutôt l’habitude de vivre dans les milieux « schickimicki », autrement dit bobos. Lui, installé dans une (triste) petite ville de l’ex-RDA est à la fois boxeur, combinard, délinquant et chef de famille. Petit à petit, il va s’ouvrir à elle, lui faire découvrir son quotidien heurté, interlope, symbole d’un « multikulti », le modèle multiculturel allemand, qui ne fonctionne pas ou, plutôt, qui ne semble plus adapté à la situation actuelle. Stages bidons, Integrationskurs (cours d’intégration) suivis uniquement parce qu’il s’agit d’une obligation, Djahar rêve de devenir professionnel, expliquant, signe d’une première fêlure, que sa passion pour les sports de combats – domaine où il semble en imposer aux autres, s’explique par « son départ forcé » de son pays et parce qu’il ne veut plus se « sentir vulnérable ».





Au fil des discussions entre Slivka (prune en russe, car c’est ainsi qu’il la surnomme) et Djahar, le discours de ce dernier évolue peu à peu, passant d’un certain conservatisme machiste à un propos ouvertement religieux, de plus en plus salafiste. C’est ainsi qu’un jour, lui qui a eu des petites amies allemandes (ce qui exclut l’explication trop facile de la radicalisation induite par la frustration sexuelle), il finit par clamer qu’il veut « vivre selon la charia » et qu’il reconnaît être de plus en plus connecté aux sites djihadistes. Au point d’envisager de prendre le « one way ticket trip », autrement dit le voyage aller pour la Turquie afin de rejoindre ensuite les djihadistes qui combattent le régime de Bachar al-Assad.

            Cette inquiétante évolution est racontée de manière précise, sans jugement de valeurs, et l’auteure a l’honnêteté d’avouer son incompréhension car, pour elle, la dérive salafiste, on pourrait écrire pré-djihadiste, de Djahar, demeure incompréhensible. « En silence, écrit-elle en décrivant un moment où elle marche en compagnie de Djahar, je réalise que je n’ai aucune réponse, seulement des questions. Pourquoi la seule manière pour Djahar de devenir un homme est-elle de partir à la guerre ? Pourquoi a-t-il tant besoin de reconnaissance ? Comment quelqu’un qui a grandi dans la violence peut-il retomber dans cette même violence ? Partir faire le djihad est-il le seul moyen d’échapper à ses responsabilités ? De fuir son passé criminel ? De repartir à zéro ? De masquer son impuissance à devenir un Européen comme les autres ? ». Des questions fondamentales qui se posent aussi dans d’autres pays européens, à commencer par la France confrontée aux départs de nombreux candidats au djihad et issus de milieux différents.

            On terminera cette recension par deux remarques. La première concerne ce dialogue entre la journaliste et Djahar qui mérite réflexion car il laisse entrevoir des calculs sordides qui, il y a quelques années, peut-être moins aujourd’hui, ont facilité l’afflux de djihadistes européens vers la Syrie :

« Ça m’étonnerait que tu puisses voyager aussi facilement.
- Il n’y a pas autant de contrôles qu’ils le disent dans les aéroports. Et puis, ça arrange les flics de laisser filer des mecs de mon genre, ça leur fait moins de problèmes.
- Tu veux dire, parce que tu es un délinquant ?
- Non, parce que je suis un étranger. »

Quant au second point, il s’agit d’un petit regret d’ordre sémantique, qui n’enlève rien à la qualité et à l’intérêt du récit. En effet, il est dommage que Djahar soit qualifié de « moudjahidine », abus d’emploi que l’on commet trop souvent en France, car ce terme, en langue arabe, est un pluriel (un moudjahid, des moudjahidine).

Akram Belkaïd

(*) La fille et le moudjahidine, de Prune Antoine, carnetsnord, 125 pages, 12 euros.
_





jeudi 16 juillet 2015

La chronique du blédard : La Grèce sous tutelle euro-allemande

_

Le Quotidien d'Oran, jeudi 16 juillet 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
Il est à craindre que la date du 13 juillet 2015 demeure dans les annales de l’histoire européenne comme celle d’un jour de honte et d’infamie. Un jour de vérité aussi où l’Union européenne, ou plus encore, l’Union monétaire européenne, sont apparues sous un même et seul visage, celui du diktat néolibéral et de la haine de la démocratie. Car comment qualifier autrement cet accord que le Premier ministre grec Alexis Tsipras a signé avec un Luger Parabellum collé à sa tempe ? Un accord imposé à la Grèce quelques jours à peine après que son peuple a dit non par voie référendaire à l’austérité…
 
Pour ne pas être exclue de la zone euro et pour bénéficier d’un plan « d’aide » de trois ans, le gouvernement grec s’est vu imposer une longue liste de conditions drastiques. Certaines sont classiques et ressemblent à s’y méprendre aux mesures qui accompagnent habituellement tout plan d’ajustement structurel concocté par le Fonds monétaire international (FMI). Limitation des dépenses publiques, hausse de la TVA, réforme fiscale, allongement de l’âge de la retraite et baisse des pensions : la potion, amère, va continuer de faire des dégâts dans la population grecque mais, de cela, les dirigeants européens, notamment allemands, n’en ont cure.
 
« Une liste d’horreurs », c’est ainsi que de nombreux médias occidentaux, pourtant peu suspects de sympathie pour les idées de gauche du parti Syriza, ont qualifié l’accord du 13 juillet destiné donc à prévenir un « Grexit », autrement dit une sortie de la Grèce de la zone euro. Une liste d’horreurs et, surtout, une sorte de Traité de Versailles où ce pays a été traité comme s’il venait de capituler et qu’il convenait de le punir de la manière la plus dure qui soit pour qu’il ne recommence plus. Recommencer quoi ? Certains diront que ce sont les errements de la Grèce qui méritent punition, notamment le fait d’avoir vécu au-dessus de ses moyens ou d’avoir maquillé ses chiffres afin d’entrer, puis de rester, dans la zone euro (des dérives réelles mais pour lesquelles le parti Syriza n’est pas responsable).
 
Mais, en vérité, ce qui est en jeu dans l’affaire c’est de punir un peuple parce qu’il a « mal » voté. D’abord, en portant au pouvoir Syriza en janvier dernier puis en se prononçant majoritairement contre l’austérité prônée par l’axe Berlin-Bruxelles. Le message est clair. Ce qui arrive à la Grèce aujourd’hui est aussi une mise en garde à l’encontre des Italiens, des Espagnols ou des Portugais, des pays où la colère contre les politiques d’austérité ne cessent de monter. Et ce qui a été signifié à Tsipras durant de longues et éprouvantes négociations c’est qu’il est le Premier ministre d’un pays qui n’est plus souverain. Un pays qui devra privatiser pour 50 milliards d’euros d’actifs non pas pour se développer ou se doter d’infrastructures mais pour rembourser ses créanciers et restructurer ses banques. Le quotidien Bild qui réclamait des Grecs qu’ils vendent leurs îles (à des tour-opérateurs allemands ?) peut enfin pavoiser…
 
Plus grave encore, l’accord prévoit qu’Athènes devra soumettre tout projet de loi relatif à l’économie ou aux finances à ses créanciers avant de le proposer au vote du Parlement (*). Voilà qui permet de mieux nommer les choses. Cela s’appelle une mise sous tutelle ou encore une mise sous protectorat. Cela rappelle l’Egypte ou la Tunisie du dix-neuvième siècle, toutes deux étranglées par la dette avant de perdre leur indépendance. Les temps changent mais les idées réactionnaires perdurent affirmant notamment que certains peuples ne seraient pas dignes d’exercer leur libre-choix. Comment oublier ces articles et ces déclarations racistes – le qualificatif n’est pas trop fort – à l’égard des Grecs tout au long de ces dernières semaines ?
 
Le pire dans l’affaire, c’est que tout le monde sait que ce plan triennal ne servira à rien. La Grèce est dans une situation économique et financière dramatique – avec notamment une dette de 310 milliards de dollars soit 177% de son Produit intérieur brut – qui va mécaniquement gonfler en raison des intérêts. La solution idéale serait une remise des compteurs à zéro, c’est-à-dire un effacement de la plus grande partie de cette dette combinée à des mesures de relance mais aussi de réformes menées par le gouvernement  Tsipras. Ce n’est pas ce qui est envisagé, loin de là, des dirigeants européens comme Wolfgang Schäuble continuant même à plaider pour le Grexit, autrement dit pour que la Grèce soit abandonnée à son sort.
 
Parmi les enseignements de cette grave crise, on peut aussi relever que l’Union européenne ressemble de plus en plus à une chimère. Ses idéaux de fraternité et de solidarité rabâchés à l’envi ne veulent plus rien dire à l’aune de l’humiliation subie par la Grèce. On relèvera aussi que la France, et c’est devenu une habitude, s’est distinguée par d’inutiles gesticulations dilatoires avant de rentrer dans le rang (à l’image de ce qui s’est passé d’ailleurs durant les négociations sur le dossier du nucléaire iranien). In fine, la vraie conclusion de toute cette tragédie, c’est que le vrai patron de l’Europe et de la zone euro -  l’unique patron - c’est l’Allemagne. C’est elle qui décide, impulse et définit les lignes rouges à ne pas franchir. Ce pays qui, en 1953, a bénéficié d’un effacement presque total de sa dette de guerre – y compris celle contractée à l’égard de la Grèce – impose désormais sa loi et sa manière de voir les choses (on relèvera que la gauche allemande n’a guère pris ses distances avec Angela Merkel et Wolfgang Schäuble). Et, en prenant toutes les précautions oratoires qui s’imposent pour prévenir toute accusation de germanophobie, il est impossible de ne pas se dire qu’une Allemagne devenue ivre de sa puissance (économique et politique) est une très mauvaise nouvelle pour l’avenir de l’Europe.
 
(*) Cette chronique a été rédigée quelques heures avant la décision du Parlement grec d’adopter l’accord du 13 juillet 2015.
_

 

 

lundi 9 février 2015

La chronique économique : De la Grèce, de la troïka et de la "démocratie de marché"

_
Le Quotidien d'Oran, mercredi 4 janvier 2015
Akram Belkaïd, Paris

Qui prime ? Le choix électoral d’un peuple ou un traité transformé en totem ? C’est la question que pose, une nouvelle fois, l’actualité grecque. De fait, l’arrivée au pouvoir du mouvement Syriza est susceptible de rebattre les cartes d’une situation que l’on croyait figée depuis que le Traité constitutionnel européen a été adopté sans grandes modification. Et cela malgré les (vaines) promesses d’amendements faites par quelques gouvernements velléitaires ou vite rappelés à l’ordre par Bruxelles (on pense notamment au président français François Hollande qui, à l’entendre pendant la campagne de 2012, devait imposer une nouvelle mouture de ce texte).

La Troïka a échoué

La situation est connue. D’un côté, un pays qui a été mis sous tutelle par la désormais tristement célèbre troïka (Banque centrale européenne ou BCE, Fonds monétaire international ou FMI et Commission européenne). De l’autre, des créanciers qui ne veulent pas de l’idée d’une annulation partielle ou encore moins totale d’une dette qui fait près de 320 milliards d’euros. Or, depuis 2009, la Grèce ne cesse de s’enfoncer et les mesures d’austérité mises en place par la troïka n’ont pas donné de résultats. Le déficit grec s’est aggravé, la dette n’a jamais cessé d’augmenter alors que, dans le même temps, la situation sociale de la population s’est détériorée. Aujourd’hui, et alors qu’un vent de changement souffle sur Athènes, les langues commencent à se délier. Les critiques contre la troïka se multiplient, y compris en provenance du Parlement européen. Autoritarisme, mépris affiché pour les souffrances des Grecs, morgue des tenants du pouvoir financier : on s’accorde enfin à dire que les émissaires du trio sont les premiers responsables de l’échec de la thérapie de choc qui a failli tuer la Grèce et les Grecs.

Le nouveau pouvoir à Athènes a remporté une première manche, celle de se faire élire. Il est aussi en passe d’en gagner une deuxième, celle de démontrer qu’il appliquera les mesures promises pendant la campagne électorale. En Europe occidentale, les petits soldats du néo-libéralisme poussent des cris d’orfraie. Ils ne comprennent pas que Syriza ne se range pas au principe de réalité qui, selon eux, consisterait à continuer gaiement dans une voie sans issue. Cela met en exergue le fait que le débat sur l’inutilité des politiques d’austérité en temps de crise n’est toujours pas clôt. Pourtant, la Grèce est la preuve directe que rogner dans les dépenses publiques, mettre à la rue des milliers de fonctionnaires, démanteler un système de protection sociale sont autant de mesures douloureuses, pour ne pas dire criminelles, qui ne relancent pas la machine économique, bien au contraire. Le FMI a beau dire, la BCE a beau faire, et la Commission européenne a beau intriguer : la croissance n’est pas au rendez-vous. Que faut-il de plus pour que le cap soit changé ? Même Barack Obama, le président américain, y est allé de son couplet pour souhaiter que la Grèce cesse d’être pressurée. Il reste maintenant à savoir si les appels au bon sens vont être entendus.

L’exigence du changement de cap

La démocratie a parlé. Les Grecs ne veulent plus être humiliés. L’Europe, de son côté, tergiverse. Elle ne veut pas d’annulation de dette mais fait mine d’oublier que si l’Allemagne est ce qu’elle est aujourd’hui c’est parce que, entre autre, sa dette en matière de dommages de guerre a été annulée en 1953. Mais ce que l’Union européenne (UE) a de plus en plus de mal à cacher, c’est qu’elle sait que bouter la Grèce hors de la zone euro signifiera certainement la fin de la monnaie unique et une onde de choc d’une brutalité extrême dans tout le vieux continent. Les politiques économiques suivies au cours des vingt dernières années, faites de dérégulation et de réformes au profit du capital et de la finance, se paient cash aujourd’hui. La Grèce est la première à en souffrir mais d’autres pays suivront si l’UE ne réalise pas qu’il est temps pour elle de changer de cap.
_

jeudi 26 juin 2014

A propos de la victoire allemande lors de la Coupe du monde de football de 1954

_
"La victoire de l'équipe allemande en finale [de la Coupe du monde de football de 1954] contre la Hongrie 3-2 dépassa, à Berne, le simple exploit sportif. Elle fut vécue comme une renaissance. Le "Miracle de Berne" (Das wunder von Berne) donna au peuple allemand, écrasé de culpabilité et contraint de vivre dans un pays détruit, le sentiment d'être à nouveau quelqu'un (Wir sind wieder wer, selon l'expression de l'époque). (...) Joachim Fest, le grand historien du nazisme, va même jusqu'à qualifier cet événement de "vraie date de naissance" de la République fédérale allemande (Geburtsstunde der Bundessrepublik Deutschland)".

Christophe Bourdoiseau in, Allemagne : la mémoire libérée, collection L'âme des peuples, Editions NEVICATA
_

vendredi 29 novembre 2013

La chronique économique : Du salaire minimum généralisé

_
Le Quotidien d'Oran, mercredi 27 novembre 2013
par Akram Belkaïd, Paris

L’instauration d’un salaire minimum généralisé est-elle une bonne chose ? Posée ainsi, la question peut paraître provocatrice surtout si l’on se revendique une conscience sociale. L’idée est en effet des plus généreuses. Avec la mise en place d’un plancher salarial, on évite les dérives ayant marqué les deux siècles derniers avec des ouvriers travaillant pour presque rien à des cadences infernales (ce qui est encore le cas aujourd’hui dans de nombreux pays). A ce sujet, la revendication d’un salaire minimum a souvent accompagné celle d’une limitation de la durée du temps de travail quotidien ou hebdomadaire.

------------------------------
LE CAS DE L’ALLEMAGNE
------------------------------

On peut donc être étonné d’apprendre qu’il n’existe pas (encore) en Allemagne (et dans six autres pays européens) de salaire minimum généralisé, ce thème ayant empoisonné les négociations entre la CDU, le parti d’Angela Merkel, et le SPD (socio-démocrate) pour la formation d’une coalition gouvernementale. Précisons d’abord que de nombreuses branches d’activités allemandes ont déjà leur salaire minimum, ce dernier ayant été fixé à la suite de négociations entre syndicats et patrons. C’est d’ailleurs ce qui explique la position de la CDU, cette dernière estimant que c’est aux acteurs sociaux de se mettre d’accord sur la question des salaires et non à l’Etat de légiférer sur ce thème.

En Allemagne, le secteur du bâtiment a ainsi fixé à 11,05 euros le SMIC horaire brut pour les régions de l’Ouest et à 10,25 euros pour celles de l’Est. On relèvera qu’il s’agit d’un des taux les plus conséquents d’Europe puisque le salaire minimum généralisé le plus élevé du Vieux Continent est celui du Luxembourg (11,10 euros l’heure) devant ceux de la France (9,43 euros) et de la Belgique (9,10 euros). A l’autre bout de l’échelle, les SMIC horaires les plus bas au sein de l’Union européenne (UE) sont ceux de la Slovénie (4,53 euros), de l’Espagne (3,91 euros) et de la Grèce (3,35 euros). A titre de comparaison, le salaire minimum horaire en Algérie est de 103,84 dinars soit, au taux officiel, 0,96 euros.

Aujourd’hui, le SPD allemand réclame l’instauration d’un salaire minimum généralisé de 8,5 euros. C’est une manière pour ce parti de faire oublier que c’est l’un des siens, en l’occurrence Gerhard Schröder, qui a mis en place, au début des années 2000, les fameux emplois à 1 euro de l’heure afin de doper la compétitivité germanique et faire refluer le chômage. De son côté, Merkel et le patronat, reprenant en cela les thèses libérales, affirment qu’un SMIC horaire généralisé et fixé par la loi détruira des emplois. Les estimations les plus alarmistes tablent même sur la destruction d’un million d’emplois. Le débat fait donc rage entre économistes quant à la portée réelle de cette mesure.

------------------------
L’OBSTACLE JEUNE
------------------------

En réalité, la question du salaire minimum généralisé et de son impact sur le marché du travail est intimement liée au secteur d’activité et à la tranche d’âge concernée. Il est vrai que le SMIC empêche souvent les employeurs, notamment ceux des services, de recruter du personnel jeune et sans qualification. De nombreux salariés, diplômés et ayant de l’expérience, étant eux-mêmes payés au SMIC, les patrons refusent que cela soit le cas pour des employés jeunes ou sans qualification (d’autant que cela pousserait les autres salariés à exiger une augmentation au nom de leurs diplômes et expérience).

On comprend donc pourquoi la question d’un salaire minimum «spécial jeunes» fait régulièrement surface en Europe. Pour les patronats, ce serait une bonne manière de lutter contre le chômage, ce que rejettent les syndicats qui craignent un nivellement par le bas des minima salariaux. Une autre piste consiste à faire en sorte que le SMIC bénéficie d’un allègement des cotisations sociales. Et là, ce sont les gouvernements qui temporisent en raison de leurs difficultés budgétaires. Mais au-delà de ces débats, il est établi que le salaire minimum généralisé fait désormais partie des acquis sociaux et que la tendance mondiale est plus à son renforcement qu’à sa remise en cause.
_

samedi 16 novembre 2013

La chronique économique : Dynamisme commercial allemand ou égoïsme ?

_
Le Quotidien d'Oran, mercredi 13 novembre 2013
Akram Belkaïd, Paris
 
 
Dans les années 2000, c’était la Chine. Dans les années 1990, ce fut le Japon. Aujourd’hui, c’est l’Allemagne qui est pointée du doigt par ses partenaires européens en raison de sa politique d’exportations à grande échelle. Pour la septième année consécutive, les comptes courants germaniques devraient ainsi afficher un excédent supérieur à 6% du Produit intérieur brut (PIB). Une bien belle performance – surtout quand on sait que le voisin français n’a pas enregistré de solde commercial positif depuis 1997 - mais qui provoque de sérieuses critiques à l’encontre du gouvernement allemand.
 
Demande interne bridée
 
On pourrait pourtant penser qu’un pays qui exporte beaucoup mériterait plutôt des louanges. Or, à Paris comme à Bruxelles au sein de la Commission européenne, le ton est le même. Berlin est accusé de ne pas renvoyer l’ascenseur et de refuser d’ouvrir son marché aux produits de ses voisins. Comment ? En limitant le développement de sa demande intérieure. En effet, les Allemands consomment moins que leurs voisins et ont plutôt tendance à épargner surtout par ces temps de crise mondiale.
 
Le résultat est que des pays comme la France, l’Espagne ou l’Italie ont de plus en plus de mal à placer leurs exportations sur le marché allemand alors que le « made in Germany » triomphe partout sur le Vieux continent. Plus important encore, toutes les études montrent que l’essor du commerce extérieur germanique se fait essentiellement en Europe depuis cinq ou six ans. Cela signifie que ce ne sont plus les marchés émergents qui alimentent la machine à exporter allemande mais bien les débouchés européens. En clair, l’Allemagne gagne des parts de marché à l’intérieur de l’Europe au détriment des autres membres de l’Union européenne.
 
Du coup, Bruxelles demande plus d’efforts au pays d’Angela Merkel notamment sur le plan des salaires. La Commission ne va pas jusqu’à défendre l’option d’un salaire minimum généralisé (qui mettrait fin aux emplois sous-payés mis en place sous les mandats de Gerhard Schröder) mais plaide pour un coup de pouce salarial afin de doper la demande intérieure allemande. Une recommandation sans cesse relayée par d’autres capitales dont Paris. D’autres économistes mettent en garde l’Allemagne et jugent dangereuse sa focalisation sur les exportations. Pour eux, le « made in Germany » ne sera pas toujours aussi triomphant qu’il ne l’est aujourd’hui y compris pour ce qui concerne les équipements industriels où des pays comme la Corée du Sud mais aussi la Chine ou le Brésil sont de plus en plus concurrentiels.
 
Le consensus allemand est pro-exportations
 
Côté allemand, on s’agace de ces critiques et on renvoie les partenaires européens à leurs propres insuffisances structurelles. La France est ainsi priée d’améliorer sa compétitivité ce qui, en clair, reviendrait pour elle à réformer son droit social et à diminuer la pression fiscale sur les entreprises. A court terme, il est donc peu probable que Berlin change sa politique même si la mise en place d’une coalition CDU (le parti de Merkel) et SPD (les socio-démocrates) pourrait déboucher sur quelques mesures favorables à la consommation intérieure. Pour autant, le consensus allemand à propos d’une modération des dépenses est une réalité qui concerne aussi bien la droite que la gauche. L’Allemagne continuera donc à exporter massivement au grand dam de ses partenaires européens et de la Commission de Bruxelles. Et ce n'est pas l'enquête ouverte par cette dernière à propos des excédents allemands qui changera les choses.
_

mercredi 8 mai 2013

La chronique économique : Du « modèle » allemand...

_
Le Quotidien d'Oran, mercredi 8 mai 2013
Akram Belkaïd, Paris

Pour la droite française comme pour bon nombre d’économistes européens, l’affaire est entendue. L’Allemagne est « le » modèle à suivre par une Europe en bien piteux état sur le plan économique voire politique avec la montée en puissance des mouvements populistes. Alors que l’Espagne, l’Italie et même la France font face au spectre de la récession durable et à l’explosion du chômage, l’Allemagne fait figure de champion à part du fait du dynamisme de ses exportations et d’un maintien de la croissance de son Produit intérieur brut (+0,8% prévus en 2013).


Un livre qui remet les pendules à l’heure

Ainsi, le « modèle allemand » est-il porté aux nues et fait figure de feuille de route que certains pays, dont la France, feraient mieux de suivre. De quoi s’agit-il ? A parcourir la presse économique anglo-saxonne, on se rend compte qu’il est demandé à ces pays européens d’imiter l’Allemagne dans ce qu’elle a accompli en matière de réformes du droit du travail sous les mandats de Gerhard Schröder. Flexibilité, diminution des allocations chômage, limitation des exigences syndicales, austérité budgétaire, ce « downsizing » social ne cesse d’être réclamé par de nombreux patronats européens qui y voient l’unique possibilité de renouer avec la croissance.

Il est vrai que l’Allemagne s’en sort mieux mais il faut tout de même être prudent sur cette notion de modèle. Pour bien le comprendre, il faut lire l’ouvrage du journaliste Guillaume Duval sur ce sujet (*). Oui, ce pays est différent des autres et réussit à tirer son épingle du jeu, reconnaît le rédacteur en chef du mensuel Alternatives économiques. Mais, juge-t-il dans le même temps, il est nécessaire de bien cerner les raisons de cette réussite mais aussi de relativiser cette dernière. En effet, tout n’est pas rose en Allemagne, loin de là. Si les métiers de l’industrie résistent à l’érosion des droits sociaux que connaît le reste de l’Europe, ce n’est pas le cas dans les services où il n’existe pas de salaire minimum et où la flexibilité du travail est la norme. Une flexibilité qui, d’ailleurs, pénalise principalement  les femmes. A ce sujet, il est étonnant de voir que la presse occidentale ne se soucie guère du caractère archaïque du statut des Allemandes dans le monde professionnel.


Pour Guillaume Duval, le succès, aussi relatif qu’il soit de l’Allemagne, relève plus de la société allemande, de ses mécanismes de solidarité, de ses mentalités – à l’image de ses exportateurs qui n’attendent rien de l’Etat fédéral pour aller à la conquête des marchés étrangers – et de ses structures de dialogue et de conciliation entre patronats et syndicats. En clair, c’est une imposture que d’affirmer que l’Allemagne résiste à la crise grâce aux réformes imposées par Schröder, un dirigeant aujourd’hui adulé par la presse libérale européenne alors que The Economist s’était interrogé un jour à son sujet en demandant à ses lecteurs s’ils se sentaient capables de lui acheter une voiture d’occasion…

Que sera l’Allemagne sans l’Europe ?

Mais il est une autre question qu’il faut aussi poser. Que sera le « modèle » allemand si le reste de l’Europe continue de plonger ? Comme le rappelle Guillaume Duval, c’est l’Allemagne qui prête de l’argent à ses voisins « cigales » pour qu’ils achètent ses produits. Que se passera-t-il si ces pays s’avèrent incapables de rembourser leurs dettes et qu’ils s’effondrent sur le plan social ? La réponse est claire et Berlin fait mine de l’ignorer. Ce sera la fin de l’Union européenne et le retour à une période que l’on croyait révolue : celle de la fragmentation politique d’un continent avec ce que cela fera peser comme risques pour la paix.

 
(*) Made in Germany. Le modèle allemand au-delà des mythes, Paris, Seuil, 2013, 230 pages.
_

dimanche 17 mars 2013

La chronique économique : La consommation allemande s’éveille

Le Quotidien d'Oran, mercredi 13 mars 2013
Akram Belkaïd, Paris
 
 
La crise, quelle crise ? Selon l’office fédéral des statistiques (Desatis), les exportations allemandes sont reparties à la hausse au mois de janvier après un (léger) trou d’air au dernier trimestre 2012. Ainsi, l’excédent commercial allemand a-t-il atteint 13,7 milliards d’euros (12,1 milliards d’euros en décembre 2012) avec des exportations d’un montant de 88,6 milliards d’euros (+3,1%). Le moteur principal de l’économie germanique se porte donc bien dans un contexte régional où il n’est pourtant question que de la crise de l’euro et des nuages noirs qui s’accumulent sur le ciel européen.
 
Un rééquilibrage de l’économie allemande
 
Les chiffres du commerce extérieur allemand vont-ils donc relancer les polémiques à propos d’une Allemagne « égoïste » et peu pressée d’aider ses partenaires européens, à commencer par la France, qui baignent dans le marasme ? L’examen des chiffres publiés par Desatis plaide plutôt pour le contraire et c’est une grande première. En effet, les importations allemandes ont aussi progressé de 2,9% à 74,9 milliards d’euros. Plus important encore, l’excédent commercial de l’Allemagne vis-à-vis de la zone euro a fondu de moitié depuis 2008. A titre d’exemple, en janvier, les importations en provenance de la zone euro ont augmenté de 2,8% tandis que les exportations à l’égard de cette zone font du surplace (+0,4%). En clair, cela signifie deux choses. D’abord, l’Allemagne importe plus de produits en provenance de la zone euro qu’avant ce qui est une bonne nouvelle pour ses voisins. Ensuite, les exportations allemandes se dirigent plutôt vers des pays hors-zone euro ce qui signifie que le dynamisme commercial germanique ne se fait plus aux dépens des partenaires européens de l’Allemagne.
 
D’où vient un tel rééquilibrage ? L’explication se situe dans le moral retrouvé des ménages allemands puisque le commerce de détail ne cesse de progresser (+4% en janvier). Cette reprise de la consommation (après une croissance quasi-nulle entre 2000 et 2010) est motivée par le dynamisme du marché du travail avec 42 millions de travailleurs allemands et un taux de chômage en baisse. Dans le même temps, c’est aussi l’effet des hausses de salaires consenties depuis la fin 2010, élément incontournable pour toute relance des dépenses des ménages.
 
L’Allemagne a donc finalement répondu de manière positive aux attentes de ses voisins qui la pressaient de partager les fruits de son dynamisme.  Ce pays montre que la relance de la consommation et, donc de l’économie, est chose possible par le biais d’efforts en matière de politiques salariales. Cela dans une conjoncture où toute l’Europe ne parle que d’austérité, de réduction des déficits et de baisse notable des dépenses courantes. Certes, Berlin n’a pas l’intention de relancer la machine de l’investissement public mais le dynamisme naissant de son marché intérieur devrait faire réfléchir les tenants d’une austérité totale.
 
Un rééquilibrage fragile
 
Reste que la persistance du bon moral des ménages allemands est loin d’être garantie. Des enquêtes d’opinions font état de craintes persistantes à l’égard de la santé de la zone euro, les personnes interrogées estimant que l’effet de contagion reste possible et cela surtout depuis le résultat des récentes élections italiennes où aucune majorité n’a pu se dégager. C’est une évidence. Une nouvelle alerte sur la santé financière de l’Italie, de l’Espagne ou de la France pourrait de nouveau inciter les ménages allemands à épargner plus et donc, à réduire leurs dépenses de consommation.
_

mardi 14 février 2012

La chronique économique : L'Allemagne sur le banc des accusés

_

Et si la réunification allemande était l’une des raisons de la crise dans la zone euro ? Le lien de cause à effet peut ne pas paraître évident, mais il est de plus en plus évoqué par les économistes, y compris allemands. Pour bien le comprendre, il faut revenir au début des années 2000, à l’époque où l’Allemagne avait encore du mal à digérer la réunification, ou, pour être plus précis, l’absorption de la RDA par la République fédérale d’Allemagne (RFA). C’est à ce moment-là que Gerhard Shröder et son gouvernement ont mis en place de nombreuses réformes destinées à préserver la compétitivité des exportateurs allemands, notamment par le biais d’un frein sur les augmentations de salaires.

LA LUTTE DE TOUS CONTRE TOUS
On le sait aujourd’hui, cette modération salariale a beaucoup contribué au dynamisme des exportations et de la bonne santé du «made in Germany». Depuis plusieurs années, l’Allemagne tient ainsi la dragée haute aux pays émergents avec un solde commercial de près de 146 milliards d’euros en 2011 (contre un déficit de 70 milliards d’euros pour la France). Une performance qui, ajoutée à d’autres indicateurs positifs (taux de chômage à 6,8%, au plus bas depuis la réunification, croissance de 3% du Produit intérieur brut en 2011 et baisse du déficit public à 1% pour la même année), fait de l’Allemagne une référence constante si ce n’est un exemple à suivre en Europe. 

Mais un récent rapport de l’Organisation internationale du travail (OIT) vient de pointer du doigt les dégâts collatéraux de la stratégie de ce pays (1). «La compétitivité accrue des exportateurs allemands apparaît de plus en plus comme la cause structurelle sous-jacente aux récentes difficultés de la zone euro», relève ainsi l’organisme basé à Genève. 

Selon l’OIT, l’Allemagne a donc obligé ses partenaires mais néanmoins concurrents européens à la suivre sur le terrain de la baisse des salaires et des prix afin qu’ils puissent préserver leur compétitivité. En clair, la réussite commerciale de l’Allemagne a eu pour conséquence de «tuer» nombre d’industries européennes incapables de suivre la cadence imposée par un «made in Germany» bénéficiant certes d’une excellente réputation sur le plan mondial, mais aussi, il faut désormais l’avoir en tête, une modération salariale qui s’est avérée déterminante. Déjà en 2006, l’économiste français Patrick Artus mettait en garde sur le fait que l’expansion commerciale de l’Allemagne se faisait au détriment des pays européens, notamment ceux du Sud, car elle avait tendance à rogner sur leurs parts de marché, y compris à l’intérieur même de l’espace européen.

Interrogé récemment par le quotidien Le Monde, l’économiste Michel Aglietta résume bien les effets dévastateurs de cette stratégie (1) : «Lorsqu’elle est vue exclusivement par la lunette des salaires, étant donné la fixité du change (la monnaie étant unique, ndlr), la recherche de la compétitivité est la lutte de tous contre tous qui aboutit à la déflation (baisse des prix et des salaires)». Dans de telles conditions, il n’est guère possible d’espérer une croissance partagée et c’est bien ce qui se passe actuellement dans la zone euro. Du coup, l’Allemagne fait autant figure de modèle à suivre que d’accusée.

LE CULTE DE L’AUSTERITE
Pour nombre d’économistes, ce pays doit désormais consentir des sacrifices pour le bien de la zone euro avec une augmentation des salaires et une baisse de la taxe sur la valeur ajoutée (TVA) afin de relancer sa consommation et donc ses importations (notamment en provenance des pays européens). Une perspective qui n’a pas tout à fait les faveurs du gouvernement Merkel, lequel estime que la solution aux maux de l’Europe passe d’abord par l’adoption générale du modèle allemand actuel, c’est-à-dire par une baisse du coût du travail, qui se ferait à la fois par une modération salariale accrue et par une baisse des prélèvements sociaux. Cela sans oublier l’incontournable respect de la discipline budgétaire, comme le stipule le nouveau traité européen adopté à la fin du mois de janvier dernier. Bref, l’Allemagne, du haut de sa force économique, veut que ses partenaires s’engagent avec elle dans encore plus d’austérité et de compétition salariale. Il n’est pas sûr que cette démarche aboutisse à faire sortir la zone euro de l’ornière.

1) Lundi 30 janvier 2012

Le Quotidien d'Oran, mercredi 8 février 2012
Akram Belkaïd, Paris
_