Retours en Algérie

Retours en Algérie
dernier ouvrage paru : Retours en Algérie (Carnetsnord) lien : http://retours-en-alg.blogspot.fr/

samedi 20 juin 2015

La chronique du blédard : Une petite faim

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 18 juin 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
C’est la nuit, la journée a été longue et on est loin de chez soi, dans une belle petite chambre d’hôtel, trop fatigué pour sortir. Mais le monde moderne offre de nombreuses possibilités. Ainsi, est-il possible de commander une pizza. N’importe quel type de pizza y compris une californienne avec des tranches d’ananas sur la sauce tomate « bio ». Il y en a même une qui est sucrée aux fraises, « bio » elles aussi. Par contre, et il est évident que cela va faire de la peine à de nombreux habitants de Mascara (pourquoi eux ? mystère…), impossible de trouver une pizza avec le duo kiwi-banane. Mais passons et regardons la liste des autres plats disponibles à la réception.
 
Bon, pas de chorba. Normal. Pour qu’elle s’impose ici et là dans l’Hexagone, il faudra certainement bien plus de temps qu’il ne s’en est écoulé pour que le couscous devienne le numéro un incontesté. Par contre, il est possible de commander en entrée « les délicieuses soupes bio ». Premier choix offert : « la savoureuse soupe de potiron » (7,90 euros). Là, on éprouve quelques doutes quant à la combinaison entre les termes « savoureuse » et « potiron » sauf à aimer les soupes (et les pizzas) sucrées. Deuxième choix : « La fine crème de tomates fraîches » (8,20 euros). Option posée car c’est ce qui se rapproche le plus de la chorba. Cela d’autant que le « velouté de crustacés à notre façon » (8,90 euros) n’inspire guère. Il y a déjà le « notre façon » qui sonne comme une incitation à la prudence. Prudence d’autant plus nécessaire que le voyageur, comme c’est souvent le cas, a oublié ses antihistaminiques…
 
Après la soupe, au tour de la « sélection de plats raffinés ». Ah, ce raffinement qui cherche toujours à masquer le raffinage… Premier choix : « les fameux tortellinis frais aux légumes de Méditerranée » (13,90 euros). Si vous n’avez jamais entendu parler de ces pâtes, c’est que quelque chose manque à votre culture ! On peut néanmoins s’interroger sur le label méditerranéen accolé aux légumes. D’habitude, cela vaut pour les fruits ou le poisson… Et puis, il n’est pas précisé s’ils sont « bio » ou pas. Méfiance. Deuxième choix : « Les savoureux tortellinis frais et leur chorizo doux » (14,50 euros). On pourra relever le soin mis à éviter les répétitions - les uns sont fameux, les autres sont savoureux – mais, hélas, le halouf (vous prononcez « chorizo » ou « korizo » ?) impose de passer son chemin… Même chose pour « l’authentique choucroute d’Alsace garnie » (15,30 euros). Ceci étant, et ce n’est pas une blague, on trouve désormais des choucroutes labellisées « halal » (les Québécois rétorqueront que chez eux aussi, il existe des cabanes à sucre – d’érable – qui servent des repas halal en lieu et place de l’habituelle charcuterie…).
 
Reprenons. Quatrième choix : « l’incontestable chou farci au canard confit » (15,90 euros). Et là, on se pose une question fondamentale. En quoi consiste le fait de contester un chou farci ? Le goût ? La cuisson ? La farce ? Poursuivons. Cinquième choix : « L’excellent blanquette de veau et ses légumes glacés » (16,50 euros). Là, il n’y a pas le moindre doute. Ça sent l’arnaque car la seule blanquette de veau qui fut excellente se cuisinait jadis à Lardy dans l’Essonne. Enfin, c’est ce qu’affirment les guides spécialisés. Mention spéciale aussi à propos des légumes. Pourquoi les glacer ? Surtout s’ils sont méditerranéens, autrement dit peu enclins à apprécier les basses températures...  Sixième et dernier choix : « l’incontournable bœuf bourguignon et ses pommes de terre » (17,50 euros). Mouais… ça peut être bon, mais avec un prix pareil on se dit que l’obstacle peut se contourner aisément.
 
Puisque c’est ainsi, on se dit alors que l’on optera pour la combinaison entrée plus dessert. Il est d’ailleurs recommandé de considérer cette option ou sa variante, deux entrées et un dessert. C’est souvent plus appétissant et nourrissant et cela évite le naufrage du plat principal. Les desserts donc. Attribués à une certaine Manon dont on se demande quelques microsecondes qui elle peut bien être. Premier choix : « la petite douceur chocolat café » (5,10 euros)… Dénomination étrange qui fait passer son chemin. Deuxième choix : « L’accord parfait baba et canelé » (5,50 euros). Ah, enfin quelque chose de tentant. Oui, je sais, qui dit baba dit rhum… En une autre saison, peut-être. On garde ça en tête. Troisième choix : « l’excellent Dom Tom d’ananas » (5,70 euros). Allez savoir ce qu’est ce dessert. Un sabayon aux fruits exotiques ? Une mousse de melon et d’ananas ? Le lecteur ayant la solution peut écrire au Quotidien d’Oran et recevra en retour un kilogramme de zlabia de Koléa (bien meilleure que celle de Boufarik, ce secret nécessitant désormais d’être éventé).
 
Reste enfin le quatrième et dernier choix : « Le délice de crêpes Suzette » (5,90 euros). Là, aucune hésitation. Niet, walou.  Les meilleures crêpes de ce genre – l’alcool étant flambé, donc matssakontiche pour les récriminations bigotes – se mangeaient jadis au restaurant El Boustane avec vue unique sur la baie d’Alger. Impossible donc d’insulter ce souvenir gustatif. Terminons enfin cette revue par une précision sur le picrate proposé : un « 100% Merlot » (4,90 euros les 18,7 cl) auquel la notice n’attribue hélas aucun qualificatif. Pas de « le véritable nectar » ou autre « l’insubmersible piquette »…
 
Tout compte fait, le menu a produit l’effet escompté. S’obliger à sortir à pas d’heure, en quête d’un « nourriture rapide à toute heure ». Bingo. Un kébab classique avec son « vrai pita croustillant », sa « viande excellemment grillée », ses « véritables oignons méditerranéens », ses « irrésistibles tomates marocaines » et sa « cosmique sauce algérienne » et, bien sûr, ses « frites craquantes et aériennes ». Et, en dessert, le « flan divin aux pruneaux » le tout arrosé par un « onctueux Ayran frappé ». Qu’est-ce que l’estomac vide pourrait exiger de plus ? Je vous laisse, ne pouvant écrire la bouche pleine…
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PS : Bon ramadan à toutes et à tous. Et doucement sur le « véritable sucre enchanteur ».

1 commentaire:

Anonyme a dit…

une superbe liste à la Prévert, pardon, à la Akram, qui donne envie de déguster, avec modération, d'autres chroniques aussi belles que celle-là. Merci encore.
Pierre Ch.