Lignes quotidiennes

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dimanche 24 juin 2018

Au fil du mondial (10) : Le patient anglais

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Passons vite sur la victoire écrasante de l’Angleterre contre le Panama (6-1) pour dire que cette équipe constitue un cas qui interpelle. Il y a d’abord le fait qu’elle n’a rien gagné depuis son (unique) titre de champion du monde (à domicile) en 1966. Depuis, elle ne compte, comme performance marquante, qu’une demi-finale perdue aux penalties par la bande de Gary Lineker contre l’Allemagne lors de la Coupe du monde 1990. A chaque grand tournoi, les Anglais sont souvent présentés comme des vainqueurs possibles mais, en réalité, personne n’y croit vraiment même quand The Three Lions (Les Trois Lions, le surnom de leur équipe) semble bien armée pour aller loin. Des générations de joueurs talentueux se succèdent mais rien n’y fait : contrairement à ses clubs, l’équipe d’Angleterre ne gagne rien.

La raison ? Commençons par la plus irrationnelle. Affirmons donc qu’il s’agit d’une implacable punition des forces mystérieuses qui régissent le football car, en 1966, l’Angleterre ne l’a pas emporté à la régulière. Comme le rappelle mon collègue Olivier Pironet dans le Manière de Voir consacré aux complots (*), « l’édition 1966 de la Coupe du monde de football, accueillie et remportée par l’Angleterre, est restée dans les annales. Moins pour son intérêt sportif toutefois, que pour les soupçons de trucage visant le pays hôte, accusé d’avoir favorisé son équipe pour lui permettre d’accéder au sacre suprême. »

Les faits parlent d’eux-mêmes : tirage au sort très favorable, matraquage impuni par les arbitres (dont un Anglais) du grand Pelé (double tenant du titre, le Brésil est éliminé en phase de poule tandis que l’Argentine et l’Uruguay subissent des arbitrages impartiaux), insultes racistes non punies de l’entraîneur Alf Ramsay à l’égard des Argentins (il les traita d’ « animals » ce qui n’a pas besoin d’être traduit) et, bien entendu, « but fantôme » anglais puis envahissement du terrain avant la fin du match lors de la finale remportée par l’Angleterre contre la République fédérale d’Allemagne (RFA). « Tirant le bilan de la compétition, écrit Olivier Pironet, le magazine français Miroir du football titrait en ‘‘ une ’’ de son numéro d’août 1966 : ‘‘ Toute la vérité sur la victoire préparée de l’Angleterre et l’élimination dirigée des Sud-Américains ’’. » Les Trois Lions ont été champion du monde en 1966 mais ils paient depuis cinq décennies le prix de leur tricherie.

Une autre raison souvent avancée, bien moins subjective, est que les Anglais préfèrent de loin leurs clubs à l’équipe nationale. Les tensions ont toujours existé au sein de la sélection entre joueurs de clubs rivaux (comme par exemple entre ceux d’Arsenal et de Tottenham). De plus, contrairement à la passion qui entoure les clubs (on pense au FC Liverpool, par exemple), la « national team », elle, n’a pas toujours été très soutenue et n’a pas toujours bénéficié des meilleures conditions de préparation. Elle n’a pas eu non plus les meilleurs entraîneurs et a aussi souffert de la friabilité psychologique de ses joueurs (si, si, un Anglais ça peut douter) incapables de l’emporter si, d’aventure, la rencontre qu’ils jouent se termine par une série de tirs au but. Rappelons enfin que, qui dit équipe d’Angleterre, dit scandales à répétition. Beuveries, bagarres en interne, indiscipline, histoires de fessouilles et influence néfaste des wags (wives and girlfriends, épouses et petites amies) créent leur lot récurent de polémiques qui font le bonheur de la presse de caniveau britannique quand ce n’est pas cette dernière qui cherche à piéger tel ou tel joueur ou entraîneur.

Enfin, il y a aussi le fait que les joueurs anglais subissent la rude concurrence de footballeurs étrangers dans leur championnat national, certainement le meilleur et le plus relevé du monde mais aussi le plus ouvert aux talents qui viennent d’ailleurs. En Premier League, la première division, il n’est pas rare que des équipes alignées ne comptent aucun joueur anglais sur le terrain. Alors que les stars venues des quatre coins du monde cavalent sur le gazon, les joueurs du cru font banquette. Ce n’est pas la meilleure manière de les préparer aux compétitions mondiales.

Et c’est d’autant plus vrai que le joueur anglais préfère être remplaçant chez lui (et être bien payé) plutôt que d’aller tenter l’aventure à l’étranger pour avoir du temps de jeu. La preuve, les vingt-trois joueurs anglais sélectionnés pour cette Coupe du monde jouent tous dans des clubs anglais alors que nombre d’entre eux ne se sont pourtant pas des titulaires indiscutables. La Fédération anglaise l’a bien compris et essaie d’encourager les jeunes joueurs à vivre une expérience à l’étranger pour s’endurcir et progresser mais en vain. Le « young player » préfère être « sub on the bench » plutôt que d’aller tâter du crampon français, espagnol ou allemand.


L’Angleterre est même la seule équipe du tournoi à ne compter aucun joueur expatrié dans ses rangs. A titre de comparaison, la Russie, un autre pays européen dont les joueurs préfèrent ne pas quitter la mère patrie, a malgré tout sélectionné deux membres qui évoluent à l’étranger (Belgique et Espagne) tandis que l’Arabie saoudite a envoyé trois de ses joueurs dans des clubs espagnols pour préparer la Coupe du monde. A l’opposé, la Croatie et le Sénégal sont les deux formations dont aucun joueur n’évolue au pays ce qui en dit long sur, à la fois, la faiblesse de leurs championnats et la prégnance de leur modèle économique d’exportation de joueurs mais ceci est une autre histoire.

(*) « Soupçons sur le ballon rond », in Complots. Théories… et pratique, avril-mai 2018.

Akram Belkaïd, dimanche 24 juin 2018.
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