Lignes quotidiennes

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samedi 2 juin 2018

La chronique du blédard : Un héros qui l’était déjà

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 31 mai 2018
Akram Belkaïd, Paris

Commençons par le plus simple. L’homme est donc devenu un héros. Mamoudou Gassama, jeune malien de 22 ans, sans-papiers arrivé en France il y a six mois, a escaladé, au péril de sa vie, quatre étages d’un immeuble pour sauver un jeune bambin accroché à la balustrade d’un balcon. Les images ont fait le tour de la Toile et les commentaires se comptent par dizaines de milliers. Dans une actualité lourde et orageuse, de telles images font du bien. Elles redonnent confiance en l’humanité. Mais, bien entendu, tout ne pouvait être parfait et les polémiques ont rapidement pris le dessus.

Signalons d’abord la flambée des inévitables opinions complotistes. Quel que soit l’événement, il y aura toujours des plus intelligents que d’autres, des plus malins, plus « aware » qui sauront discerner « la » faille. Pourquoi les voisins qui observaient la scène n’ont rien fait, se demandent-ils. Et où étaient les pompiers et leurs échelles ? Et comment le gamin a-t-il pu résister autant de temps ? Et comment se fait-il qu’il soit déjà tombé (d’un étage, ndc) ? L’homme s’appelant Mamoudou, gageons aussi que certains spéléologues du net, habitués du fait, ont plongé dans les profondeurs putrides des réseaux pour chercher à en savoir plus sur l’intéressé, histoire éventuellement de dénicher quelques tweets ou messages gênants.

Venons-en au plus important. Le président Emmanuel Macron a décidé de régulariser Mamoudou Gassama. Mieux, il a déclaré l’avoir « invité à déposer une demande de naturalisation. Car la France est une volonté, et M. Gassama a démontré avec engagement qu’il l’avait. » On passera rapidement sur cette dernière phrase qui ne veut pas dire grand-chose et qui est emblématique de la com’ présidentielle techno-gloubiboulguesque. Et avant d’aller plus loin, signalons que le ministre de l’intérieur Gérard Collomb s’est dit prêt, quant à lui, à accélérer les procédures tandis que les sapeurs-pompiers de Paris, un corps d’élite s’il en est, ont d’ores et déjà accueilli Mamoudou Gassama, non pas comme recrue (il faut être militaire pour cela) mais pour un « service civique ». Un « stage », diront les mauvaises langues car il faut bien qu’il en existe. (On passera rapidement sur le propos d’un officier rappelant au héros que des militaires français sont morts pour le Mali…).

La récompense présidentielle - qui a tout de même rendu Rihanna heureuse (si, si, je vous l’assure, c’est la radio qui l’a annoncé) - a immédiatement déclenché des polémiques. « Récupération éhontée », « hypocrisie », « manœuvre politicienne » la liste des reproches est longue. Elle pointe du doigt un gouvernement qui ne fait pas grand-chose pour les migrants, qui réprime ceux qui leur viennent en aide et qui se donne ainsi bonne conscience avec la régularisation et la prochaine naturalisation de l’intéressé.

C’est vrai que ce gouvernement ne vaut guère mieux que ses prédécesseurs en matière de politique répressive à l’égard des réfugiés, des migrants et des sans-papiers. Par certains aspects, il est même pire quand on considère les dispositions relatives à la rétention de mineurs. Souvenons-nous aussi que la présidence française ne se distingue guère sur la question des réfugiés syriens ou de celle des drames qui se déroulent quotidiennement ou presque en Méditerranée. Pour autant, Macron n’avait pas le choix. Le moins qu’il pouvait faire était de régulariser le héros. Une carte de séjour pour faits exceptionnels. La Mairie de Paris aurait pu se joindre à la fête en faisant de Mamoudou Gassama un citoyen d’honneur et, qui sait, en lui attribuant un logement plus décent que celui qu’il occupe actuellement dans un foyer en banlieue. Imaginons juste une seconde que le gouvernement ne fasse rien. Ou que, pire, il renvoie le héros à Bamako au nom d’un respect absolu de la loi… Le tintamarre aurait été bien plus puissant. Va donc pour la régularisation.

Mais il a fallu qu’Emmanuel Macron évoque la naturalisation de Mamoudou Gassama. Peut-être que ce dernier souhaite devenir citoyen français. Peut-être même l’a-t-il expliqué lors de son entrevue avec le chef de l’Etat. Le problème c’est la manière paternaliste (néocoloniale ?) dont cela a été présenté. Accorder une naturalisation, est-ce une récompense ? Faut-il donc se conduire en héros pour être digne d’être citoyen français ou même de pouvoir vivre normalement dans ce pays ?


Macron aurait pu accorder la régularisation et simplement dire qu’il a encouragé le bénéficiaire à envisager de devenir citoyen français et cela au nom du fait que la politique d’accueil est destinée, in fine, à accorder la nationalité aux résidents étrangers en situation régulière. Mais là, le terrain aurait été trop glissant. De quoi réveiller les vigies maugréantes du grand remplacement. Pour Macron, mieux vaut présenter la naturalisation comme une espèce de récompense suprême, une exception, un graal réservé aux plus méritants. Aux héros. A ce sujet, on terminera par rappeler une idée souvent exprimée dans cette chronique. Mamoudou Gassama n’avait pas besoin de sauver un gamin au bord du vide pour être considéré comme un héros. Il l’était déjà. Quelqu’un qui traverse le Sahara, qui passe par la Libye et ses camps où les Subsahariens sont battus et rançonnés, qui s’embarque sur un rafiot pour gagner la rive nord de la Méditerranée sans rejoindre au fond les milliers de damnés qui s’y sont noyés, cet homme-là est déjà un héros. Il n’est pas le seul, et comme lui, ses pairs sans-papiers méritent d’être régularisés.
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