Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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samedi 24 octobre 2015

La chronique du blédard : La Palestine et son occupation coloniale

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 23 octobre 2015
Akram Belkaïd, Paris

L’affaire devrait être entendue tant elle est évidente. Les violences qui se déroulent aujourd’hui à Jérusalem et dans les Territoires Palestiniens occupés ou contrôlés par Israël sont incontestablement liées à cette occupation. Et le plus étonnant c’est que cette flambée n’arrive que maintenant. Pour dire les choses simplement, le peuple palestinien n’en peut plus d’être privé de ses droits les plus élémentaires. Il n’en peut plus d’être humilié quotidiennement et de ne pas voir son sort s’améliorer. Vingt-deux ans après les accords d’Oslo, le processus de paix est enterré et aucune perspective ne se dégage pour lui dans le ciel noir d’un Proche-Orient en proie à de multiples conflits.
 
Dans les multiples analyses que l’on peut lire dans la presse occidentale, notamment française, se déploie une campagne insidieuse qui cherche à disqualifier la révolte palestinienne. Et la méthode employée doit être dénoncée. D’abord, les attaques au couteau ou, plus rarement, à la voiture-bélier, sont mises dans le même sac que les manifestations quotidiennes de la jeunesse palestinienne face aux militaires israéliens. Ainsi, on installe dans l’imaginaire occidental l’idée qu’il ne s’agit que d’attaques sanglantes contre des juifs. L’intention est claire, le fait d’insister sur l’usage de la violence discrédite la revendication politique et la dénonciation de la colonisation.
 
Ensuite, et c’est le plus important, il y a une tentative manifeste de répandre la thèse selon laquelle les motivations réelles de la contestation ne sont pas politiques mais religieuses. Autrement dit, ce n’est pas le maintien d’une présence militaire et policière israélienne en Cisjordanie, ni l’essor continuel de la colonisation ni encore moins les attaques que subissent les villages palestiniens isolés de la part de colons (lesquels jouissent d’une totale impunité) qui serait la source de cette colère. Non, on nous explique que c’est un conflit désormais religieux où les musulmans, comprendre les Palestiniens, ont décidé de s’attaquer aux juifs, comprendre les Israéliens. Pourquoi maintenant ? Eh bien, ce serait parce que les musulmans auraient décidé de défendre coûte que coûte la mosquée d’Al-Aqsa – à laquelle les neuf-dixièmes des Palestiniens qui vivent en Cisjordanie ou à Gaza n’ont pas accès, il faut le rappeler – contre une tentative de contrôle accru du Mont du Temple par les autorités israéliennes.
 
La mise en avant de l’aspect religieux pour caractériser la colère palestinienne n’est pas nouvelle. En 2000, déjà, c’est ce que les partisans d’Israël avaient avancé lors de la seconde intifada. Les manifestants palestiniens, d’hier et d’aujourd’hui ont beau réclamer leur terre, le retrait israélien des territoires occupés et le démantèlement des colonies – illégales selon le droit international, il faut, là aussi, le rappeler – c’est donc la piste de l’effervescence religieuse qui est retenue. Pourquoi ? La réponse est évidente.
 
Ramener la question israélo-palestinienne au religieux c’est faire passer au second plan le fait colonial. C’est occulter cette occupation illégale qui engendre injustices et drames pour les Palestiniens. Dans un monde où l’islam a mauvaise presse ne serait-ce qu’en raison des atrocités commises par le groupe de l’Etat islamique (EI) et d’autres organisations djihadistes, ramener la contestation palestinienne sur le terrain du religieux, c’est chercher à la discréditer sur le plan international. Daech et les jeunes lanceurs de pierres, ce serait donc la même chose… Pour Israël et ses partisans, on comprend l’utilité (et l’urgence) de cet amalgame quand on sait que les appels récurrents au boycottage des produits issus des colonies israélienne voire de l’Etat hébreu ne cessent de gagner en audience dans le monde entier.
 
Reste enfin l’argument suprême qui entend fustiger la protestation palestinienne (et ceux qui ont de la sympathie pour elle). Les Palestiniens, comme le majorité des Arabes, continueraient à ne pas accepter l’existence d’Israël et chercheraient encore à détruire cet Etat. Or, cette affirmation ne résiste pas à l’examen des faits. D’abord, Israël existe et nombre de pays arabes entretiennent des relations officielles ou, c’est plus fréquent, officieuses avec ce pays. Ensuite, depuis 1973, aucun pays arabe n’a attaqué Israël (qui ne s’est pas gêné pour envahir le Liban à plusieurs reprises). Il est temps que les partisans d’Israël admettent que les Arabes comme les Palestiniens ont tourné la page. Appelons-ça de la résignation, du renoncement, du pragmatisme ou du réalisme mature : le résultat est le même : le temps des slogans tels que « mort à Israël » ou « les Juifs à la mer » est bel et bien révolu.
 
Par contre, ce qui n’existe toujours pas, ce qui ne cesse d’être renvoyé aux calendes grecques, ce qu’Israël refuse encore et encore de voir apparaître, c’est bien l’Etat palestinien. Nombre d’experts qui connaissent bien la région affirment même qu’il n’y aura jamais de solution à « deux Etats ». Le panorama est donc bien moins compliqué qu’on ne le dit. D’un côté, un Etat reconnu sur le plan international, une armée puissante, un arsenal nucléaire, des citoyens qui peuvent aller et venir où bon leur semble, en Israël comme ailleurs dans le monde (exception faite de nombreux pays arabes). De l’autre, un peuple sans pays, sans passeport, confiné un jour, parqué le lendemain, qui sait très bien que l’objectif à long terme est de le maintenir dans cet état de servitude ou, à défaut, de le faire partir ailleurs. La question israélo-palestinienne est d’ordre colonial. Chercher à faire croire le contraire, c’est être partisan d’un statu quo qui fait les affaires (à court terme) d’Israël.

Dans ce contexte, il n’est guère étonnant de voir le premier ministre Netanyahou dédouaner Hitler qui, selon lui, n’aurait décidé d’exterminer les juifs que parce que le Mohamed al-Hussein, mufti de Jérusalem (qu’il n’a rencontré qu’en novembre 1941…) le lui aurait suggéré ( !). Voilà donc les Palestiniens accusés d’être à l’origine de la Shoah… Une manœuvre minable qui reprend un autre mot d’ordre : « les Palestiniens sont pire qu’Hitler ». A vomir…
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dimanche 25 novembre 2012

La chronique du blédard : De Gaza, de l'impuissance arabe et de la normalisation avec Israël

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 22 novembre 2012
Akram Belkaïd, Paris

Il arrive, et c’est rare, que le sujet de la chronique s’impose de lui-même. C’est le cas cette semaine où il est impossible de ne pas évoquer la situation dramatique de Gaza. Mais écrire pour dire quoi ? Et pourquoi faire ? Pour se sentir mieux ? Pour établir les sempiternels constats à propos des traitements médiatiques spécieux, à l’image de cette radio française qui met sur le même pied d’égalité – en termes de capacité de destruction - les bombardements des F16 israéliens et les roquettes du Hamas (*) ? Pour dénoncer, en vain, la sournoise propagande anti-palestinienne de BHL ? Pour clamer une indignation partagée par des millions de gens écœurés par des massacres quotidiens ? La vérité, c’est qu’écrire sur le sort des Palestiniens, qu’ils soient de Gaza, de Cisjordanie ou de la diaspora, c’est traduire et composer avec une colère impuissante. Une colère que tout être qui respecte la dignité et les droits de la personne humaine ne peut que partager.

J’ai relu plusieurs textes publiés fin 2008 et début 2009, lors de la précédente attaque israélienne. Rien n’a changé depuis et l’on se rend compte que ni l’élection d’Obama ni le Printemps arabe n’ont modifié la donne. Les Palestiniens de Gaza restent à la merci des agissements israéliens et toutes les protestations du monde ne peuvent rien contre. On connaît les raisons de cette situation. Les grands de ce monde, qu’il s’agisse des Etats-Unis ou de l’Europe, ne veulent pas forcer la main d’Israël et l’obliger à respecter les droits d’un peuple qui est sur sa terre. Un peuple martyr que l’Etat hébreu parque et violente comme du vulgaire bétail. Bien sûr, il y a aussi les dirigeants arabes, tous plus ou moins tenus par l’Oncle Sam, qui s’avèrent incapables d’instaurer le moindre rapport de force avec le protecteur d’Israël. Et dire que les fonds souverains du Golfe et leurs milliards de pétrodollars sont au chevet des économies occidentales…

Quant aux opinions publiques arabes, le fait est qu’elles se sont endormies. Qu’on le veuille ou non, elles ont fini par oublier les Palestiniens d’autant que nombre de leurs propres élites se sont précipitées dans la normalisation avec Israël. Or, le fond du problème est toujours le même. Un peuple attend toujours son Etat et le respect des résolutions de l’ONU qui fixent ses frontières avec Israël. Gaza, contrairement à ce que laissent entendre une partie des médias occidentaux – et notamment français – n’est pas un Etat indépendant (pas plus, d’ailleurs, que ce qui reste de la Cisjordanie palestinienne). Ce n’est même pas un bantoustan et ceux qui y vivent n’ont pas le droit de le quitter librement. C’est une bande de terre qui n’a aucune souveraineté, y compris maritime ou aérienne. Comme le montre l’actualité de ces derniers jours, les Israéliens peuvent y faire ce qu’ils veulent et quand ils le veulent. Pourquoi se gêneraient-ils ? La normalisation avec nombre de pays arabes a conforté les dirigeants israéliens dans leur conviction que tout peut être infligé aux Palestiniens.

Il y a quelques jours des amis français m’ont demandé ce que je pensais des nombreuses visites de personnalités arabes en Israël. Ecrivains, imams, hommes politiques : nombreux sont celles et ceux qui ont pris le chemin de Tel-Aviv et cela ne date pas d’hier puisque le mouvement s’est enclenché, certes dans une plus grande discrétion, au milieu des années 1990 (au moins à l’époque, l’euphorie des accords d’Oslo pouvait-elle expliquer ce genre d’initiative). Contrairement à certains de mes confrères (et amis) qui n’ont pas eu de mots assez durs pour fustiger ce genre de déplacement, je pense que cela peut être une bonne chose que de se rendre en Israël mais il y a une obligation majeure que tous ces visiteurs se sont bien gardés de respecter.

On peut aller là-bas, mais à la condition d’avoir le courage de dire sur place qu’il ne pourra jamais y avoir de normalisation entre les peuples arabes (ne parlons pas des gouvernements) et les Israéliens tant que les Palestiniens n’auront pas d’Etat. Et tant que ces derniers n’auront pas signifié au reste du monde que la page de plusieurs décennies de conflit peut être enfin tournée. Ceux qui se sont rendus en Israël ces derniers temps sans oser la moindre critique à l’égard du gouvernement Netanyahou et de la manière dont sont traités les Palestiniens sont à mettre dans le même sac que les minables intrigants qui – pour diverses raisons matérialistes et autres stratégies médiatiques personnelles - ont applaudi à la guerre de janvier 2009 au prétexte qu’elle était menée contre les islamistes du Hamas. Aujourd’hui, ces adeptes d’une normalisation prématurée ont eux aussi du sang gazaoui sur les mains. La fermeté et le refus de la compromission avec Israël peuvent-ils servir à quelque chose quand on sait que ce pays – et une grande partie de sa population – sont saisis par le vertige de la puissance ? Oui, car Israël, malgré les discours grandiloquents qui le présentent comme une tête de pont occidentale au Proche-Orient, reste obsédé par son acceptation par le monde arabe.

Terminons ce texte en déplorant le cynisme avec lequel nombre d’Algériens commentent le sort des Palestiniens. On peut ainsi les entendre dire que ce qui se passe à Gaza (ou en Syrie) ne les intéresse guère dans la mesure où eux mêmes appartiennent à un peuple qui a été oublié de tous pendant les années 1990. C’est une vision fallacieuse de l’histoire. De Naplouse à Gaza mais aussi de Bagdad à Bassorah, le sort des Algériens n’a jamais laissé indifférent le reste du monde arabe. Et quand bien même cela aurait été le cas, ce n’est pas une raison pour hausser les épaules en considérant que ce qui arrive aux Palestiniens ne nous concerne pas. Plus que jamais, ce peuple a besoin d’aide, de soutien et d’engagements. Ce n’est, ni plus ni moins, qu’une question d’honneur et de justice.
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