Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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mercredi 11 juillet 2018

Au fil du mondial (27) : La Croatie tel un reptile

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Un but et tout change… Prenez une équipe quasi-moribonde sur le terrain. Par exemple, la Croatie durant les trente premières minutes en début de son match contre l’Angleterre puis durant les vingt-cinq minutes de la seconde mi-temps. Des joueurs peu inspirés, fatigués, sans prise de risque ni imagination. Un Modrić visiblement épuisé, tout autant qu’un Rakitić très décevant, un Subašić lourdaud, un Mandžukić trop esseulé ou un Perišić aux abonnés absents. Les Anglais ayant marqué très tôt (sur coup de pied arrêté, cf. la chronique d’hier), on se dit que l’affaire est pliée. Que le match appartient à cette catégorie de rencontres où le score n’évolue pas et où la partie va jusqu’au bout de l’ennui.

Et puis vient l’égalisation croate. Soudaine, inattendue car rien, mais absolument rien ne l’annonçait, pas même ces petits frémissements qui font dire à l’œil averti « qu’un but tourne », tel un esprit invisible. Et là, c’est la métamorphose. La Croatie semble renaître. Ses joueurs retrouvent leur football. Passes vers l’avant, déviations, redoublement. Modrić est soudain en forme. Rakitić est toujours laborieux mais ça va bien mieux. Comment expliquer ce regain de forme qui intervient en plein match, sans recours à des effluves d’ammoniaque ou à d’autres produits euphorisants ?

L’explication est simple et compliquée à la fois. C’est la tête ou plutôt ce qui s’y passe. Un but est capable de transcender une équipe. C’est le caractère irrationnel du football, ce qu’aucune loi ou théorie n’expliquent. L’esprit se libère. Il commande au corps d’accomplir ce qu’il lui enjoignait avant de ne même pas essayer. Les mystères de la volonté et du mental.

Sur le plan du jeu, la victoire de la Croatie confirme la nature de cette équipe. Elle sait subir, elle n’a pas peur d’aller dans les cordes et se faire cogner. Elle sait être plus bas que terre mais – attention, la France - tant qu’elle n’est pas achevée elle reste dangereuse (les Anglais sont coupables de ne pas avoir cherché à marquer un deuxième but). Il y a quelque chose de l’Italie d’antan dans cette équipe croate. Pas de panique, pas de renoncement mais un faux rythme pour donner l’impression à l’adversaire qu’il a partie gagnée, qu’il peut s’oublier, qu’il peut commencer à penser à la suite, à se voir déjà en finale. Et l’adversaire, naïf, trop confiant, tombe dans le piège comme d’ailleurs les spectateurs. Sans offense ni injure pour elle et ses joueurs, l’équipe de Croatie est un reptile qui ne craint rien et à qui il suffit d’une seule attaque pour tuer.
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mardi 3 juillet 2018

Au fil du mondial (19) : L’ennui, l’éclair et la fin d’une malediction

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Le football, c’est (trop) souvent l’ennui. La leguia pour reprendre un terme algérien. On s’ennuie pendant quatre-vingt-cinq minutes. On baille. Le ballon va, vient, s’élève, revient, sort. Les passes sont ratées, aucun tir ou presque n’est cadré. Le jeu est haché, les coups, mauvais ou francs, se multiplient. Les gardiens de but s’ennuient. Les filets passent une soirée tranquille et « les défenses sont bien en place », pour reprendre l’expression des joueurs de Ligue 1 française qui tentent de trouver quelque raison à leur jeu pauvre. Tant pis pour le spectateur à qui il ne reste plus qu’à faire la ola pour passer le temps. Au passage, relevons que cette dernière devrait être au football ce que sont les merguez au couscous : une hérésie. Mais, grande faim ou jeu mièvre, c’est selon, il est tout de même des circonstances atténuantes que l’on saura prendre en compte.

Ce qui précède a été illustré aujourd’hui par la rencontre entre la Colombie et l’Angleterre. Quel ennui… Mais quel ennui… Et puis… Et puis, alors que la fin de partie approche, il y a l’action à part. Soudain, l’éclair, le coup de génie. Un tir de loin (génial Uribe). Cadré. Le second depuis le début du match. La Colombie obtient un corner. Pour elle, le premier de la partie. Tir direct. Pas de combinaison « à la rémoise » qui permet de limiter les risques en cas de perte de balle. Tir donc, et but de la tête. Contre des Anglais, il faut arriver à le faire... L’égalisation. L’exploit venu de nulle part. « Trente minutes de calvaire supplémentaire » me dit une mauvaise langue dont le jetlag a été aggravé par le spectacle insipide.

Pendant les prolongations, on a compris qu’on allait avoir l’occasion de compléter la chronique consacrée aux penalties, pardon aux tirs aux buts. Cette dernière était trop longue, le présent chroniqueur avait sommeil, et il n’a donc pas abordé un aspect irrationnel du football. En effet, concernant les tirs aux buts, il existait une malédiction anglaise puisque cette équipe avait perdu la presque totalité des séances auxquelles elle a été confrontée depuis la fin des années 1980. Signe indien ? Peut-être. Selon des chercheurs qui se sont penchés sur la question, l’explication relevait surtout de la psychologie. Ainsi, chaque échec alimentait le suivant et confortait les joueurs anglais qu’ils étaient les plus mauvais dans cet exercice.

Des psychologues ont donc été appelés à la rescousse. Des consultants en motivation ont été mobilisés, des entrainements spécifiques ont été imaginés avec des sonos restituant l’ambiance de stades hostiles. Objectif, gommer la certitude que l’équipe nationale perdra toujours aux penalties. Avec l’élimination d’une bien décevante Colombie, la mission a donc été réussie. L’Angleterre a vaincu le signe indien. Parions qu’on parlera certainement longtemps du programme psychologique qui leur a permis d’en finir avec la malédiction des tirs aux buts.
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vendredi 1 juillet 2016

La chronique du blédard : Foot, capitalisme et Brexit

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 30 juin 2016
Akram Belkaïd, Paris

Bill Shankly, le mythique entraîneur de Liverpool, connu pour sa fameuse phrase « le football n’est pas une affaire de vie ou de mort, c’est plus que cela » a aussi déclaré un jour que « le football est un sport simple rendu compliqué par les gens qui n’y connaissent rien. » J’ai repensé à cette déclaration en suivant le match entre l’Islande et l’Angleterre qui s’est terminé par la victoire surprise – et historique - des « Strákarnir okkar » (nos garçons) et par l’élimination honteuse – et tout aussi historique – de « The Three Lions » (les trois lions).

Un sport simple donc qui consiste à marquer plus de buts que l’adversaire ou, c’est selon, à faire en sorte d’en encaisser moins que lui. Le reste n’est que littérature et prise de tête tactique et statistique. Ceux qui suivent le foot de près auront d’ailleurs remarqué l’inflation des chiffres dans l’analyse de telle ou telle rencontre (« machin a couru huit kilomètres », « l’autre a franchi quinze fois la ligne médiane balle au pied »,…). Ils auront aussi remarqué la précision poussée à l’extrême dans la description des schémas tactiques : 4-1-3-2 ou alors 4-3-1-2, ou bien, comme j’ai pu l’entendre dans la bouche d’un ancien international français devenu « consultant » : « un dispositif en losange qui va évoluer en 4-3-2-1 au fil du match… ». Du bla-bla stérile dont l’origine vient des Etats-Unis où la somnolence provoquée par les matchs de base-ball a donné naissance à une foule de statistiques destinées à donner un peu de densité aux articles sportifs (et à faire engranger quelques bénéfices aux entreprises spécialisées dans la collecte de ce genre de données inutiles).

Cela me rappelle une partie que nous avions disputée au stade de Ben Aknoun sur les hauteurs d’Alger. Notre professeur d’éducation physique – ce devait être en classe de Première, année passée à jouer au football et au basket-ball  et à écouter de la musique – nous avait réunis en cercle au bord d’un terrain en tuf raviné par la pluie. Ardoise et craie à la main, il avait entrepris d’expliquer le schéma de jeu qu’il voulait nous voir appliquer. Au bout de dix minutes d’explications aussi assommantes que confuses, et comme il était à peine plus âgé que ses élèves, l’un d’entre nous a eu cette phrase qui est restée les mémoires : « M’ssieur, on s’en fout d’ça !Pose le ballon au centre et laisse-nous jouer !».

Si les Islandais ont gagné, c’est parce qu’ils le voulaient plus que leurs adversaires. Ils ont utilisé leurs arguments : une défense de fer, deux lignes de joueurs soudées, un pressing permanent sur l’adversaire et l’usage offensif de la touche. Arrêtons-nous un instant sur ce geste de remise en jeu d’un ballon qui vient de sortir. Il est toujours étonnant de voir des joueurs internationaux le rater ou de ne pas savoir quoi faire de la balle quand elle est dans leurs mains et derrière leur tête. Le défunt Johann Cruyff disait qu’une passe en arrière est le commencement d’un but. Les Islandais viennent de rappeler que cela vaut aussi pour une touche et qu’il n’est nul besoin de la remplacer par une remise en jeu au pied (un projet de modification du règlement qui revient régulièrement à la surface) pour améliorer le caractère offensif d’un match.

Si les Anglais ont perdu, c’est parce qu’ils sont rentrés sur le terrain en se voyant déjà en quart de finale. C’est aussi parce qu’une bonne partie d’entre eux était épuisée après une saison aussi longue qu’un jour de jeûne en juin à Reykjavik. Enfin, comme l’a écrit l’affreux Joe Barton (un ancien joueur anglais) dans le quotidien L’Equipe, c’est aussi parce que leur entraîneur, comme nombre de ses pairs anglais, n’a absolument pas le niveau exigé pour une telle compétition. Et cela vaut aussi pour nombre de joueurs de cette équipe. Le paradoxe est le suivant : le championnat de football anglais, la « Premier League » est présenté comme le meilleur au monde. Il y a débat sur ce point mais ce qui est sûr c’est que c’est aussi le plus riche et celui qui attire le plus de talents étrangers. Grâce à des droits de retransmission télévisée plus que conséquents, des clubs de bas de tableau ont bien plus de moyens que de grandes formations françaises ou italiennes et peuvent donc « acheter » n’importe quel joueur continental.

L’effet pervers de cette situation est que les jeunes joueurs anglais ont du mal à percer. Il n’est pas rare lors d’une compétition de la « Premier League » d’avoir vingt-deux joueurs étrangers sur le terrain. Cela vaut aussi pour les entraîneurs. Pendant la saison qui va débuter dans quelques semaines (eh oui, madame, le foot à la télé, ça ne s’arrête presque jamais…), il ne sera question que de Guardiola, Mourinho ou Wenger pour ne nommer que les plus connus. Le football anglais est donc riche et pauvre à la fois. Mais les choses risquent de changer.

Avec l’élimination de l’Angleterre, les commentateurs et les réseaux sociaux s’en sont donnés à cœur joie sur le thème du « second Brexit ». Après le vote en faveur de la sortie de l’Union européenne suivait donc la sortie de l’euro de football. Ce Brexit, quand il va se concrétiser, aura des conséquences sur le football anglais. Le Royaume-Uni n’étant plus concerné par la libre-circulation des travailleurs européens, les joueurs continentaux devront obtenir des permis de travail et on peut penser que leur nombre va diminuer. Cela affectera certainement la qualité du spectacle mais cela donnera leur chance aux joueurs du cru.

Et il faut se garder de penser que le public anglais sera mécontent. En effet, nombre de fans ont déserté depuis longtemps les gradins de la Premier League, mécontents des prix pratiqués et de l’aseptisation des ambiances avec ces cohortes de touristes, notamment asiatiques, qui paient leurs places au prix fort et qui suivent sagement la rencontre en la filmant avec leur tablette. Les fans anglais suivent désormais les rencontres de divisions inférieures où les joueurs locaux sont plus nombreux (et où le « kick and rush » continue d’être la règle). On a beaucoup parlé des causes du succès du vote en faveur du Brexit, et parmi elles l’aggravation du sentiment anti-immigration. A cela, il faudrait ajouter le courroux de milliers de supporters convaincus d’avoir été dépossédés de leur football au profit d’une vision ultra-mercantile de ce sport. Et comme c’est souvent le cas dans ce genre de contexte, ce n’est pas la critique de ce système capitaliste débridé qui est faite (on en est arrivés au point où les corps de certains joueurs sont parfois considérés comme des « sociétés » dont les parts sont détenues par des investisseurs). Au contraire,  c’est malheureusement la tentation xénophobe et du repli sur soi qui prévaut.
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