Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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vendredi 13 juillet 2018

Au fil du mondial (29) : Le jeu, et rien que le jeu

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On dit souvent que le football ne se limite pas au jeu et qu’il est le révélateur de multiples réalités sociales, sociétales, économiques, politiques et même géopolitiques. Le présent chroniqueur ne le démentira pas. Pour celui qui écrit sur ce sport, il est d’ailleurs impossible de ne pas citer, à un moment ou à un autre le célèbre aphorisme de Bill Shankly, le légendaire entraîneur de Liverpool : « « Le football n'est pas une question de vie ou de mort, c'est quelque chose de bien plus important que cela. »

Le propos est véridique et remonte aux années 1970. Depuis plusieurs décennies, des milliers de pages ont été écrites pour le discuter, le réfuter ou, au contraire, le louer. J’avoue qu’il m’arrive de croire que je le comprends, que j’en devine le sens mais je peux aussi le balayer d’un haussement d’épaules. Cela dépend du moment, de la compétition en cours, du match qui vient de se terminer ou de celui qui va se jouer ou tout simplement de mon humeur.

Cette finale de Coupe du monde qui doit se dérouler dimanche entre la France et la Croatie fait l’objet de beaucoup de passions et de déclarations. Dans l’univers francophone, je vois passer de longues tirades souhaitant la défaite des Bleus pour diverses raisons : Macron, le chauvinisme du voisin, le colonialisme, le racisme, les visas, la ségrégation sociale et les discriminations que subissent les minorités en France. Je vois aussi passer, en réponse, de longs développements sur le passé nauséabond de certains croates durant la Seconde Guerre mondiale, sur la signification de leur damier et sur ce que les populations musulmanes de Bosnie ont pu subir de la part des milices armées croates au début des années 1990, avant que les Serbes ne cherchent à mettre tout le monde d’accord à leur manière…

Et c’est là que le propos de Shankly devient soudainement insupportable. Car l’on a envie de dire qu’il faut se calmer car ce n’est « que » du football. Que ce qui devrait primer dans l’appréciation du match, dans son souhait pour la victoire, c’est la qualité du jeu et elle seule. Tout est politique, répèteront certains ? C’est faux. Car, si tout était politique, il aurait fallu ne pas applaudir l’équipe d’Argentine championne du monde de football en 1978 à la grande satisfaction d’un régime de criminels. Mieux, ou pire, il aurait fallu ne jamais s’enflammer pour la victoire en finale du Brésil en 1970. C’était l’équipe de Pelé ? Oui, certes, mais c’était aussi l’équipe d’un pays soumis à une dictature militaire qui a su tirer profit du troisième sacre brésilien.


Si on prétend aimer le football, alors on peut essayer de suivre le jeu pour le jeu et ranger ses considérations, ses griefs et ses aigreurs. La seule chose que l’on peut souhaiter pour la finale de dimanche, c’est que le plus beau jeu gagne. Devenir soudain une conscience éclairée pour souhaiter la défaite de telle ou telle équipe, c’est ne guère différer de celles et ceux qui cherchent à nous culpabiliser de suivre cette compétition au nom d’un engagement social ou politique qu’ils ou elles ne semblent découvrir qu’à la faveur de cette Coupe du monde.
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vendredi 1 juillet 2016

La chronique du blédard : Foot, capitalisme et Brexit

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 30 juin 2016
Akram Belkaïd, Paris

Bill Shankly, le mythique entraîneur de Liverpool, connu pour sa fameuse phrase « le football n’est pas une affaire de vie ou de mort, c’est plus que cela » a aussi déclaré un jour que « le football est un sport simple rendu compliqué par les gens qui n’y connaissent rien. » J’ai repensé à cette déclaration en suivant le match entre l’Islande et l’Angleterre qui s’est terminé par la victoire surprise – et historique - des « Strákarnir okkar » (nos garçons) et par l’élimination honteuse – et tout aussi historique – de « The Three Lions » (les trois lions).

Un sport simple donc qui consiste à marquer plus de buts que l’adversaire ou, c’est selon, à faire en sorte d’en encaisser moins que lui. Le reste n’est que littérature et prise de tête tactique et statistique. Ceux qui suivent le foot de près auront d’ailleurs remarqué l’inflation des chiffres dans l’analyse de telle ou telle rencontre (« machin a couru huit kilomètres », « l’autre a franchi quinze fois la ligne médiane balle au pied »,…). Ils auront aussi remarqué la précision poussée à l’extrême dans la description des schémas tactiques : 4-1-3-2 ou alors 4-3-1-2, ou bien, comme j’ai pu l’entendre dans la bouche d’un ancien international français devenu « consultant » : « un dispositif en losange qui va évoluer en 4-3-2-1 au fil du match… ». Du bla-bla stérile dont l’origine vient des Etats-Unis où la somnolence provoquée par les matchs de base-ball a donné naissance à une foule de statistiques destinées à donner un peu de densité aux articles sportifs (et à faire engranger quelques bénéfices aux entreprises spécialisées dans la collecte de ce genre de données inutiles).

Cela me rappelle une partie que nous avions disputée au stade de Ben Aknoun sur les hauteurs d’Alger. Notre professeur d’éducation physique – ce devait être en classe de Première, année passée à jouer au football et au basket-ball  et à écouter de la musique – nous avait réunis en cercle au bord d’un terrain en tuf raviné par la pluie. Ardoise et craie à la main, il avait entrepris d’expliquer le schéma de jeu qu’il voulait nous voir appliquer. Au bout de dix minutes d’explications aussi assommantes que confuses, et comme il était à peine plus âgé que ses élèves, l’un d’entre nous a eu cette phrase qui est restée les mémoires : « M’ssieur, on s’en fout d’ça !Pose le ballon au centre et laisse-nous jouer !».

Si les Islandais ont gagné, c’est parce qu’ils le voulaient plus que leurs adversaires. Ils ont utilisé leurs arguments : une défense de fer, deux lignes de joueurs soudées, un pressing permanent sur l’adversaire et l’usage offensif de la touche. Arrêtons-nous un instant sur ce geste de remise en jeu d’un ballon qui vient de sortir. Il est toujours étonnant de voir des joueurs internationaux le rater ou de ne pas savoir quoi faire de la balle quand elle est dans leurs mains et derrière leur tête. Le défunt Johann Cruyff disait qu’une passe en arrière est le commencement d’un but. Les Islandais viennent de rappeler que cela vaut aussi pour une touche et qu’il n’est nul besoin de la remplacer par une remise en jeu au pied (un projet de modification du règlement qui revient régulièrement à la surface) pour améliorer le caractère offensif d’un match.

Si les Anglais ont perdu, c’est parce qu’ils sont rentrés sur le terrain en se voyant déjà en quart de finale. C’est aussi parce qu’une bonne partie d’entre eux était épuisée après une saison aussi longue qu’un jour de jeûne en juin à Reykjavik. Enfin, comme l’a écrit l’affreux Joe Barton (un ancien joueur anglais) dans le quotidien L’Equipe, c’est aussi parce que leur entraîneur, comme nombre de ses pairs anglais, n’a absolument pas le niveau exigé pour une telle compétition. Et cela vaut aussi pour nombre de joueurs de cette équipe. Le paradoxe est le suivant : le championnat de football anglais, la « Premier League » est présenté comme le meilleur au monde. Il y a débat sur ce point mais ce qui est sûr c’est que c’est aussi le plus riche et celui qui attire le plus de talents étrangers. Grâce à des droits de retransmission télévisée plus que conséquents, des clubs de bas de tableau ont bien plus de moyens que de grandes formations françaises ou italiennes et peuvent donc « acheter » n’importe quel joueur continental.

L’effet pervers de cette situation est que les jeunes joueurs anglais ont du mal à percer. Il n’est pas rare lors d’une compétition de la « Premier League » d’avoir vingt-deux joueurs étrangers sur le terrain. Cela vaut aussi pour les entraîneurs. Pendant la saison qui va débuter dans quelques semaines (eh oui, madame, le foot à la télé, ça ne s’arrête presque jamais…), il ne sera question que de Guardiola, Mourinho ou Wenger pour ne nommer que les plus connus. Le football anglais est donc riche et pauvre à la fois. Mais les choses risquent de changer.

Avec l’élimination de l’Angleterre, les commentateurs et les réseaux sociaux s’en sont donnés à cœur joie sur le thème du « second Brexit ». Après le vote en faveur de la sortie de l’Union européenne suivait donc la sortie de l’euro de football. Ce Brexit, quand il va se concrétiser, aura des conséquences sur le football anglais. Le Royaume-Uni n’étant plus concerné par la libre-circulation des travailleurs européens, les joueurs continentaux devront obtenir des permis de travail et on peut penser que leur nombre va diminuer. Cela affectera certainement la qualité du spectacle mais cela donnera leur chance aux joueurs du cru.

Et il faut se garder de penser que le public anglais sera mécontent. En effet, nombre de fans ont déserté depuis longtemps les gradins de la Premier League, mécontents des prix pratiqués et de l’aseptisation des ambiances avec ces cohortes de touristes, notamment asiatiques, qui paient leurs places au prix fort et qui suivent sagement la rencontre en la filmant avec leur tablette. Les fans anglais suivent désormais les rencontres de divisions inférieures où les joueurs locaux sont plus nombreux (et où le « kick and rush » continue d’être la règle). On a beaucoup parlé des causes du succès du vote en faveur du Brexit, et parmi elles l’aggravation du sentiment anti-immigration. A cela, il faudrait ajouter le courroux de milliers de supporters convaincus d’avoir été dépossédés de leur football au profit d’une vision ultra-mercantile de ce sport. Et comme c’est souvent le cas dans ce genre de contexte, ce n’est pas la critique de ce système capitaliste débridé qui est faite (on en est arrivés au point où les corps de certains joueurs sont parfois considérés comme des « sociétés » dont les parts sont détenues par des investisseurs). Au contraire,  c’est malheureusement la tentation xénophobe et du repli sur soi qui prévaut.
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jeudi 21 novembre 2013

La chronique du blédard : Du foot, de l’extrême-droite française et du quatrième mandat d'Abdelaziz Bouteflika

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 21 novembre 2013
Akram Belkaïd, Paris

Rares sont les événements qui déclenchent des passions aussi fortes et aussi folles que le football. On peut le déplorer, on peut trouver cela excessif mais cela n’y changera rien. Dans de nombreux endroits du globe (même des pays comme la Chine ou l’Inde y viennent), le ballon rond possède un puissant pouvoir de séduction et de mobilisation. Il fait entrer les foules en transes et provoque des communions populaires qui, par leur ampleur, dépassent les antagonismes sociaux et politiques. A l’inverse, en cas de défaite ou de débordements des supporters, il peut aussi engendrer des drames et générer des polémiques nationales presque toujours révélatrices de l’état d’un pays.

Le foot et ses grandes messes sont des marqueurs de mémoire. En Algérie, qui peut avoir oublié les liesses de juin 1982 (victoire contre la RFA au « mundial » espagnol) ou de novembre 2009 (victoire contre l’Egypte en match de barrage pour le mondial sud-africain de 2010) ? En France, le 12 juillet 1998, jour de la victoire des Bleus contre le Brésil en finale de la Coupe du monde, fait partie des ces dates que l’on aime à rappeler ne serait-ce que pour raconter comment elle fut vécue et où l’on était quand Zinedine Zidane a scoré à deux reprises. Souvent, d’étranges clins d’œil entourent ce sport. Le 18 novembre 2009, l’Algérie et la France se sont qualifiées le même jour pour l’Afrique du sud. Quatre ans après, le mardi 19 novembre, le même scénario s’est répété avec un timing identique. D’abord l’Algérie puis, moins de deux heures plus tard, la France. Dans les deux pays, de la joie, du soulagement, des chants, des hymnes et des drapeaux brandis.

Bien entendu, la récupération politique n’est jamais loin. Quoi de plus tentant que d’essayer de profiter de l’euphorie générale pour redorer son image ou pour faire diversion en reléguant à l’arrière-plan les vrais problèmes du quotidien. De fait, il ne sert à rien de dire que « ce n’est que du foot ». On le sait, et c’est ainsi, le sport-roi n’est pas que cela. Comme l’a dit, non sans exagération, Bill Shankly, l’ancien entraîneur écossais de Liverpool, « le football n’est pas une question de vie ou de mort. C’est bien plus ».

Mardi matin, tout aussi concerné par le match de l’Algérie que celui de la France, j’étais habité par l’inquiétude justement en raison de l’importance extra-sportive de ces rencontres. Je voulais, j’espérais la qualification française même si cela me paraissait impossible. Bien sûr, cela fait plus de six ans que cette équipe me déçoit en raison du mauvais comportement de ses joueurs (je n’oublie pas non plus les dégâts occasionnés par le « management » particulier de l’ex-entraîneur Domenech). Mais, dans le même temps, il était évident que ce pays où je vis avait un besoin urgent d’une bonne nouvelle.

Il fallait aussi une qualification des Bleus pour déjouer, non pas un complot, mais la sinistre machinerie qui commençait déjà à se mettre en place. De l’extrême-droite à la droite dure en passant par quelques chroniqueurs aigris payés pour jeter de l’huile sur le feu, on voulait une élimination de l’équipe de Deschamps pour ressortir le discours, désormais bien rodé, à propos d’une équipe composée de joueurs ne respectant pas le drapeau français. Plus insidieux encore, ce marigot nauséabond espérait aussi une qualification de l’équipe algérienne. Non pas par algérophilie soudaine mais par calcul politique : on imagine aisément la nature des commentaires et des analyses des experts appointés si jamais seuls des drapeaux algériens avaient été brandis sur l’avenue des Champs-Elysées par de jeunes binationaux… Voilà pourquoi la qualification française a été critiquée par Lionnel Lucas, ce député-dépité (UMP) ne supportant visiblement pas que des joueurs aux origines (et confessions) diverses puissent être enfin soudés et faire chavirer de bonheur un pays tout entier.

Concernant l’Algérie, je ne pouvais, là-aussi, que souhaiter la victoire des Verts (de grâce, cessons de désigner nos joueurs par ce surnom stupide de fennecs). Je fais partie de cette génération qui continue de rêver aux exploits des Belloumi, Madjer, Assad et autres Dahleb, Merzekane ou Fergani mais je ne demande pas mieux que de vibrer encore grâce à du beau jeu à l’algérienne (ce qui, il faut être honnête, est loin d’être le cas depuis le début des années 1990). Et j’espère que l’Equipe nationale (EN) nous transportera de joie en juin 2014 et qu’elle nous fera oublier sa triste et insipide prestation sud-africaine.

Mais ce qui me pose problème, c’est l’inévitable récupération politique de cette qualification. Je vais donc être clair à ce sujet : oui, et mille fois oui, à cette quatrième qualification à une Coupe du monde de football de l'EN. Non, et mille fois non à un quatrième mandat pour le président Abdelaziz Bouteflika. Sur le terrain, c’est la jeunesse algérienne qui a fait la différence. C’est à elle, à son talent, à son engagement (et à son coach Vahid Halilhodzic) que l’on doit la qualification. Et c’est aussi à la jeunesse algérienne de faire enfin entrer notre pays dans le 21ème siècle. Il y a quelques temps, l’actuel président avait déclaré – à la grande satisfaction de nombre d’Algériens – qu’il était temps que sa génération passe la main. Ce n’est pas parce qu’une cour de flagorneurs (et de calculateurs) est prête à tout avaler – et un quatrième mandat serait une platée bien indigeste - qu’il faut remiser la revendication du changement et de la rupture.

A dire vrai, et à bien y réfléchir, le foot, ce n’est que du foot. On prépare un match, on le joue, on le perd ou on le gagne et on passe au suivant. Les supporters les plus passionnés finissent eux-mêmes par tourner la page. Cela ne change pas la donne, cela ne garantit pas le développement et la croissance économique. Cela ne rénove pas les hôpitaux, cela ne réduit pas la pauvreté, cela ne protège pas l’environnement. Par contre, la politique, la vie d’un pays et des ses institutions, tout cela est bien plus sérieux, plus fondamental. Heureux à la perspective de suivre le mondial brésilien, les Algériens (mais aussi les Algériennes) ne doivent pas perdre de vue l’essentiel. Et l’essentiel, l’urgent, c’est la Refondation d’un pays bien mal en point. Un pays dont les inquiétants déséquilibres, qu’ils soient sociaux, économiques ou même politiques, méritent bien plus de passion et d’engagements qu’une compétition sportive, fut-elle aussi prestigieuse que la Coupe du monde de football.
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