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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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mercredi 2 mars 2022

Le pas de côté : Non au campisme

Par Akram Belkaïd

Paris, mercredi 2 mars 2022

 

L’invasion de l’Ukraine par les forces armées russes déclenche un peu partout passions et divisions. Dans ce genre de situation, les adeptes du campisme – autrement dit ceux qui multiplient les injonctions à choisir son camp – entretiennent la confusion et poussent à la surenchère et à la radicalisation des positions. Les uns condamnent Poutine et vont jusqu’à exiger un conflit armé avec la Russie. Les autres rappellent, à juste-titre, que d’autres pays ont envahi ou annexé des territoires qui ne leur appartiennent pas et que cela ne déclenche pas les mêmes réactions indignées.

 

Que faire ? 

 

Comme pour toute crise majeure, l’unique boussole devrait être le respect du droit international et de la Charte des Nations Unies. Qu’importe la nature des régimes concernés et qu’importe le passif des uns ou des autres. Je m’explique. En 1990, l’invasion du Koweït par l’Irak de Saddam Hussein a provoqué une situation comparable à celle que nous vivons aujourd’hui. Il s’agissait alors d’une agression contraire au droit international puisque Bagdad entendait annexer un pays souverain reconnu par la communauté internationale. Arguant de la nature détestable de la monarchie koweitienne, nombreux furent ceux qui y trouvèrent argument pour ne pas condamner l’attaque irakienne. Or, cette condamnation était nécessaire et légitime. En attendant que l’humanité trouve mieux, la règle est simple : on n’attaque pas son voisin, on ne l’envahit pas et, surtout, on ne l’annexe pas. Le respect des frontières est la clef de voûte de la paix dans le monde.

 

Cela vaut pour ce qui se passe en Ukraine. La condamnation de l’attaque russe doit être sans équivoque et même, s’il le faut, sans passion aucune. Le droit international est trop précieux pour être séquencé ou relativisé. Et c’est cette condamnation qui donne du crédit à la position non-campiste que l’on est en droit de défendre. Condamnation ne veut pas dire naïveté ou complicité avec l’Occident. Oui, la Russie a des griefs légitimes à l’encontre de l’Occident et plus particulièrement des États-Unis. Oui, la promesse faite à Mikhaïl Gorbatchev de ne pas étendre à l’est les forces de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) n’a pas été respectée. Oui, la mise en garde vindicative de Vladimir Poutine contre l’unilatéralisme américain lancée en février 2007 lors de la Conférence sur la politique de sécurité n’a pas été prise au sérieux ou, pire, elle a été méprisée. Tous ces arguments sont recevables pour réclamer des négociations pour la paix mais ils n’excusent pas l’attaque de l’Ukraine et la mort de civils.

 

Personne ne niera que le droit international n’est pas toujours respecté par les pays qui le brandissent aujourd’hui afin de sanctionner la Russie. En 1991, il fut mis en avant pour « libérer » le Koweït alors que, dans le même temps, il continuait d’être violé par Israël qui, aujourd’hui encore, continue d’occuper – et de coloniser - des Territoires palestiniens qui ne lui appartiennent pas sans oublier l’annexion illégale du plateau du Golan syrien. Dans les deux cas, Israël foule aux pieds plusieurs résolutions des Nations Unies et cela décrédibilise les discours occidentaux à l’encontre de la Russie. Nous en avons l’habitude : droit international en faveur des uns mais pas des autres… C’est bien pour cela que la condamnation de l’invasion russe est nécessaire. Elle relève d’une cohérence de position. Si nous revendiquons le droit des Palestiniens à être libres et à bénéficier des résolutions de l’ONU, nous ne pouvons pas décider de regarder ailleurs en ce qui concerne l’Ukraine. Le message à l’égard de l’Amérique et de l’Union européenne est simple : Nous condamnons comme vous cette invasion mais nous ne sommes pas dupes quant à vos principes à géométrie variable. Et en cela, nous ne sommes pas dans le même camp.

 

Cela amène, pour finir, à la remarque suivante. Oui, il est toujours désagréable d’avoir la sensation d’être dans le même bateau que les BHL et autres néo-conservateurs qui s’étaient déjà illustrés en 2003 en soutenant l’agression anglo-américaine contre l’Irak. Ces gens sont des clowns dangereux dont la posture belliciste a déjà fait beaucoup de dégâts. Rappelons donc la formule d’usage qui sied à ce genre de situation : une montre cassée donne tout de même l’heure exacte deux fois par jour. Condamner l’invasion de l’Ukraine par la Russie, ce n’est pas être dans le même camp que BHL et compagnie. C’est juste une coïncidence, surtout si on rappelle à cette camarilla ses silences et compromissions à propos de la Palestine. 

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vendredi 19 février 2016

La chronique du blédard : Gambit syrien

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 18 février 2016
Akram Belkaïd, Paris
 
A bien des égards, la situation en Syrie peut paraître des plus compliquées en raison de l’intervention de plusieurs forces extérieures à commencer par la Russie. Mais, une chose est certaine. Bachar al-Assad, quoiqu’en disent ses défenseurs et ses thuriféraires, est d’abord un criminel qui massacre son peuple. C’est le point de départ de toute réflexion, de toute approche de la question syrienne. Si l’on n’est pas d’accord sur ce point, il ne sert à rien de débattre ou de poursuivre la discussion. Je lis et j’entends régulièrement que l’homme, son régime et même son pays sont les victimes et qu’ils ont été agressés en premier. C’est faux. Il faut rappeler, encore et encore, que les premières manifestations en mars 2011 étaient pacifiques (salmiya) et que c’est le pouvoir d’Assad qui a œuvré à ce que la contestation soit confisquée par des groupes violents composés d’individus dangereux qu’il a lui-même relâché de ses propres prisons.
 
Assad, comme ce fut le cas pour son père, ou comme d’autres dictateurs, du monde arabe ou d’ailleurs, n’a guère de respect pour la vie humaine. Il applique même cette bonne vieille règle de la fin qui justifie les moyens ou celle, bien connue par les militaires, qui stipule qu’il n’existe pas d’opération neutre et qu’un pourcentage de victimes, y compris collatérales est inévitable. Il y a quelques années, le diplomate algérien Lakhdar Brahimi avait mis en garde Assad contre son jusqu’auboutisme et avait insisté sur le fait qu’il risquait, in fine, d’être forcé de quitter le pouvoir. « Alors, Damas brûlera » aurait répondu le président syrien. Autrement dit, peu importe que des centaines de milliers de Syriens soient morts et que près de 4 millions d’entre eux aient été jetés sur les routes de l’exil. Ce que veut Bachar, c’est durer et l’intervention russe lui permet cela. Pire, elle le pousse désormais à envisager l’impensable, c’est à dire la reconquête de tout le pays.
 
Parlons maintenant de la Russie. Evoquant l’intervention de l’aviation russe notamment dans le nord-ouest syrien, un diplomate occidental m’a fait la réflexion suivante : « il est étrange que les articles de presse sur l’action de la Russie en Syrie ne fassent presque jamais le lien avec ce qui se passe en Ukraine et avec l’augmentation massive de moyens humains et techniques que l’Otan vient de décider pour ses installations en Europe ». Et d’ajouter, en parlant du Secrétaire d’Etat américain John Kerry et du ministre des affaires étrangères russe Sergueï Lavrov : « croyez-vous vraiment qu’ils ne parlent que de la Syrie lorsqu’ils se rencontrent à Genève ? ». De fait, il est impossible de comprendre l’implication russe dans le théâtre syrien si l’on n’étend pas sa réflexion à l’Ukraine où le statu quo est de mise entre le gouvernement et les factions de l’est proches de Moscou. Impossible aussi de ne pas prendre en compte les sanctions européennes à l’encontre de la Russie. Des sanctions qui ont été non seulement maintenues mais alourdies.
 
Alors, la Russie fait-elle la guerre en Syrie parce qu’elle souhaite garder un allié au Proche-Orient et qu’elle refuse d’envisager de perdre l’accès à la base maritime de Tartous ? C’est certain. Mais on peut aussi se dire qu’elle intervient contre les opposants à Assad parce qu’elle ne peut mener de guerre aussi ouverte en Ukraine. En clair, parmi les éléments qui pourraient modifier la donne concernant la question syrienne, c’est qu’un « effort » occidental, donc des concessions, sur le dossier ukrainien pourrait modifier la donne et le rapport de forces en Syrie. Bien sûr, il ne s’agit pas de tomber dans le piège du raccourci mais on peut aussi estimer que c’est la confrontation Occident-Russie en Ukraine qui est, d’une certaine manière, responsable de la prolongation des malheurs du peuple syrien (sans l’intervention de Moscou, le régime d’Assad serait tombé depuis bien longtemps). Pour reprendre un terme d’échec, la stratégie de Poutine est donc de proposer un « gambit », soit le sacrifice d’une pièce à ses rivaux de l’ouest. Offensive à tout va en Syrie, usage d’une force disproportionnée, escalade possible avec la Turquie : tout cela force les membres de l’Otan, Etats Unis en tête à réfléchir à ce qu’il pourraient abandonner. Selon le diplomate évoqué précédemment, Vladimir Poutine entend d’abord réinstaurer l’équilibre antérieur à ses frontières avec une Ukraine qui reviendrait dans son giron et une Crimée dont l’annexion serait reconnue par la communauté internationale. Et tant qu’il n’obtiendra pas cela, il continuera à durcir l’épreuve de force en Syrie.
 
La notion de gambit s’applique aussi aux Etats Unis qui, obnubilés par la volonté d’arriver à une normalisation avec l’Iran, y regardent à deux fois quant à toute initiative contre Assad, l’allié de Téhéran. Cela explique en partie les atermoiements de l’administration Obama à chaque fois qu’une opération d’envergure est envisagée contre le régime du président syrien. S’il y a une unanimité, même de façade, pour réduire l’Organisation de l’Etat islamique (OEI), la donne change dès qu’il s’agit de Damas. Cela ne signifie pas qu’Assad peut espérer durer encore des années. Mais, pour quelqu’un dont on disait qu’il tomberait très vite, le fait d’avoir gagné cinq années de survie est déjà un grand miracle. Et il sait que le peuple qu’il est en train de détruire, ce peuple qui est finalement l’objet du grand gambit car sacrifié pour la survie du régime, continuera de faire les frais de calculs diplomatiques qui n’ont rien à voir avec la Syrie.
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mardi 23 décembre 2014

La chronique économique : Quelques prévisions pour 2015

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Le Quotidien d'Oran, mercredi 17 décembre 2014
Akram Belkaïd, Paris

En matière d’économie, la fin de l’année est le prétexte aux bilans mais aussi aux prévisions pour les douze mois qui suivent. L’exercice est ainsi un passage obligé pour tous les grands producteurs de recherche (instituts de conjoncture, banques d’affaires, sociétés de courtages,…). Voici donc celles établies par le cabinet Oxford Economics (OE) sous la plume de son économiste senior Adam Slater, lequel rappelle que neuf des prévisions établies par OE en décembre 2013 pour 2014 se sont avérées exactes.

1- La consommation américaine va augmenter. Une bonne nouvelle pour l’économie des Etats-Unis dont le Produit intérieur brut (PIB) dépend pratiquement aux deux tiers des dépenses de consommation dont celles des ménages. Avec un marché du travail dynamique (200.000 emplois créés chaque mois en moyenne), le clignotant est au vert aux USA selon Oxford Economics qui n’exclut pas une croissance du 4% du PIB étasunien.
2- Léger mieux pour la zone euro mais… A côté du dynamisme américain, l’activité économique européenne va sembler bien terne avec à peine 1,3% de progression du PIB (1% en 2014). De plus, avertit OE, il y a aussi des risques que la question de l’éclatement de la zone euro refasse son apparition avec les tensions politiques en Grèce. De quoi affoler de nouveau les marchés.
3- Les Banques centrales en mode conciliant. Même si le robinet va se tarir peu à peu du côté des Etats-Unis, les institutions monétaires dont la Banque centrale européenne (BCE) vont continuer d’injecter des liquidités pour soutenir des croissances plus ou moins faiblardes. Du coup, les taux d’intérêts ne devraient pas augmenter de manière importante.
4- Un baril à 70 dollars. Voilà une prévision qui peut paraître optimiste alors que le Brent fait route actuellement vers les 60 dollars et que des économistes parient désormais sur un plancher de 40 dollars. Mais pour Oxford Economics, ces 70 dollars sont une moyenne sur l’année, ce qui laisse à penser que le cabinet s’attend à une stabilisation des prix à plus ou moins court terme.
5- Le coup de mou persistera pour les BRIC. 5% de croissance pour les quatre grands pays émergents, à peine un peu plus de 4% en 2015 : les BRIC ne tiennent pas la forme d’autant que la Russie risque fort, selon EO, de devenir le « nouvel Iran » en raison des sanctions internationales liées à la situation en Ukraine. Certes, le Brésil et l’Inde devraient connaître une timide reprise mais pas de quoi compenser la stabilisation de la croissance chinoise autour de 7%. Oxford Economics n’exclut pas non plus une aggravation de la crise économique et financière en Russie et n’écarte pas l’idée selon laquelle la Chine pourrait dévaluer sa monnaie afin de relancer ses exportations.
6- La dette des ménages asiatiques en question. En matière de suivi d’actualité économique, on appelle ça un thème. Cela fait des années que l’endettement des ménages asiatiques alimente les inquiétudes cela d’autant que la consommation est désormais vue comme un moteur aussi important que les exportations. L’importance de cette dette est désormais considérée comme un ralentisseur de la consommation.
7- Un défaut de l’Ukraine. En 2015, estime EO, l’Ukraine devrait s’avérer incapable de rembourser sa dette extérieure. Dans un contexte de crise politique et financière, avec des réserves de change inférieures à 10 milliards de dollars, Kiev va avoir besoin de négocier avec ses créanciers parmi lesquels… la Russie. Un dossier qui va peser lourd… De même, à l’autre bout du globe, EO avertit de l’existence d’un risque d’une nouvelle crise de la dette en Amérique latine, deux pays étant particulièrement concernés : l’Argentine et le Venezuela.
8- Le dollar va continuer à s’apprécier. Le billet vert, bénéficiant des bonnes prévisions concernant la conjoncture américaine, va continuer à prendre de la hauteur par rapport aux autres devises. De quoi donner un peu de marge aux pays exportateurs de pétrole comme l’Algérie. Reste à savoir combien de temps cette appréciation va durer car Washington ne restera pas sans réagir face à cette perte de compétitivité.
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lundi 12 mai 2014

Conchita...

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Le Monde du jour (daté du 13 mai 2014) :

"La victoire du travesti [Conchita Wurst] au concours de l'Eurovision prend un relief politique face à la Russie de Vladimir Poutine"

Ah ça, oui... Parlez-en aux Ukrainiens, tiens... Sûr, que cela va changer les choses.

Voici soudainement le concours de l'Eurovision devenir une arme géopolitique...
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lundi 17 mars 2014

La chronique du blédard : Quelques réflexions sur la crise ukrainienne

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 13 mars 2014
Akram Belkaïd, Paris

Les médias occidentaux tiennent enfin leur méchant global, celui qui empêche la planète de bien tourner. Il s’agit, bien entendu, de Vladimir Poutine, le président de la Russie. Entendons-nous bien, il n’est pas question de défendre celui qui, dans un monde normal et juste, devrait être jugé pour ce qui s’est passé en Tchétchénie dans les années 1990 cela sans compter la manière, pour le moins expéditive, dont il est s’est débarrassé de nombre de ses opposants. C’est évident, Poutine est un autocrate qui entend faire le maximum de mandats présidentiels et qui empêchera la Russie d’évoluer vers un système plus démocratique et ouvert. Mais, le problème, c’est que sa position quant à la crise ukrainienne est trop souvent analysée selon le prisme simplificateur du bien contre le mal. On aurait, d’un côté, des Ukrainiens pro-européens, démocrates et modernistes et, de l’autre, un camp réactionnaire, liberticide et même impérialiste puisque Poutine est accusé de vouloir restaurer la grande Russie des tsars voire l’Union soviétique. Or, l’affaire est bien plus compliquée que cela.

Qu’il s’agisse de la Syrie, de l’Iran, de la Géorgie et, aujourd’hui, de l’Ukraine, la position et les décisions concrètes de Poutine sont trop souvent assimilées à de l’irrationalité et à de l’imprévisibilité sur le thème du « c’est connu, les dictateurs sont tous des fous… ». Or, dans cette crise ukrainienne, la Russie a sa propre logique. Elle défend d’abord sa sphère d’influence et il est ahurissant de voir les Occidentaux s’étonner que Moscou leur dise « pas touche à mon voisinage direct ». A quoi s’attendait donc l’Union européenne (UE) en proposant un accord d’association à Kiev si ce n’est de provoquer la colère de Moscou ? Petite parenthèse, on relèvera au passage que l’enjeu n’en valait guère la chandelle. En effet, ce qui a été proposé à l’Ukraine, ce n’est pas une adhésion à l’UE. Ce n’est pas la possibilité de profiter des fonds structurels ou de bénéficier d’aides pour l’acquis communautaire. Non, ce que Bruxelles a « offert » aux Ukrainiens, c’est plus de libre-échange (car c’est à ça que servent principalement les accords d’association), des crédits à des taux à peine bonifiés et plus d’implication dans la lutte contre les flux d’immigration clandestine. Toute cette crise pour ça… Fin de la parenthèse.

Sur le plan économique, la Russie a des intérêts énormes en Ukraine, pays, il faut tout de même le rappeler, qui est considéré comme étant le berceau du monde russophone. A Moscou, qu’ils soient ou non proches du Kremlin, les grands patrons se sont inquiétés de se voir peu à peu déloger de ce qu’ils considèrent être comme une chasse gardée. Pour simplifier, c’est un peu à l’image du patronat français qui ne cesse de se plaindre auprès du président François Hollande de l’offensive générale de la Chine au Maghreb et en Afrique subsaharienne. La crise actuelle ne peut donc se résumer à une belle bataille entre la démocratie du monde libre et les forces totalitaires. Ce qui se passe en Ukraine, est une guerre économique pour le contrôle d’un pays, certes en banqueroute, mais dont le potentiel industriel et agraire intéresse au plus haut point les grandes multinationales occidentales qui aimeraient bien réduire l’influence des oligarques russes et ukrainiens.

Mais restons sur cette thématique économique et posons une question qui, a priori, va sembler hors de propos. Quel est le rapport entre la crise ukrainienne et le football européen ? Aucun, diront celles et ceux qui ne s’intéressent guère à la balle ronde et ils auront tort. Car, au moment même où chancelleries et médias occidentaux s’inquiètent et s’indignent de ce qui se passe en Crimée, les amateurs du sport-roi apprennent à chaque diffusion d’un match de la Ligue des champions que le généreux sponsor de cette compétition – la plus prestigieuse en Europe occidentale et même dans le monde – n’est autre que le géant russe Gazprom et cela depuis 2012. De même, on relèvera – chose qui a été très peu commentée – que le patronat allemand est absolument contre la moindre sanction contre la Russie ne serait-ce que parce que 31% du gaz naturel consommé en Allemagne est livré par Gazprom. Cette réticence existe aussi chez de nombreux patrons français pour qui le pays de Vladimir Poutine est un marché en croissance qu’ils ne peuvent abandonner à d’autres concurrents. Cela signifie que l’on n’est pas en présence de deux blocs hermétiques l’un à l’autre et donc susceptibles d’entrer en collision. Bien au contraire, les milieux d’affaires sont de plus en plus imbriqués. Du coup, il ne faut pas s’étonner d’entendre Gerhard Schröder critiquer avec virulence la position de la France et de l’Union européenne vis-à-vis de la Russie puisque le prédécesseur d’Angela Merkel est aujourd’hui président du conseil de NordStream, société contrôlée par Gazprom…

Terminons enfin par la question de la Crimée en rappelant d’abord que cette péninsule n’a été séparée de la Russie et rattachée à l’Ukraine qu’en 1954 dans le cadre d’un redécoupage interne (et arbitraire) à l’Union soviétique. Au-delà de la légalité de l’annexion que semble vouloir imposer Moscou, on est aussi obligé d’examiner la question du sort et de la sécurité de la population russophone de Crimée ou alors cela signifierait que pour l’Occident il y a des minorités qui comptent et qu’il faut protéger et d’autres pas. De même, qui peut vraiment croire que Moscou acceptera qu’une Ukraine pro-européenne puisse contrôler d’une manière ou d’une autre la base navale de Sébastopol, lieu de mouillage de la flotte russe de la mer Noire ? Là aussi, c’est donc la réalité géopolitique qui prime.

Comment tout cela va se terminer ? Tout dépend de la manière dont la position américaine va évoluer. Obama va-t-il opter pour plus de fermeté ou pour un pas en retrait dans un contexte où les sirènes de l’isolationnisme se font de plus en plus entendre à Washington. En tous les cas, une chose est sûre : l’Europe, malgré son agitation ne pèse guère dans ce monde en recomposition. Sans diplomatie commune, sans politique unifiée de la défense, et, on ne le répétera jamais assez, sans leadership d’envergure, elle risque de sortir de ce conflit encore plus discréditée qu’elle ne l’est aujourd’hui. De cela, l’Allemagne d’Angela Merkel en a conscience et c’est vraisemblablement ce pays qui détient la clé de sortie de crise.
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jeudi 21 novembre 2013

La chronique du blédard : Du foot, de l’extrême-droite française et du quatrième mandat d'Abdelaziz Bouteflika

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 21 novembre 2013
Akram Belkaïd, Paris

Rares sont les événements qui déclenchent des passions aussi fortes et aussi folles que le football. On peut le déplorer, on peut trouver cela excessif mais cela n’y changera rien. Dans de nombreux endroits du globe (même des pays comme la Chine ou l’Inde y viennent), le ballon rond possède un puissant pouvoir de séduction et de mobilisation. Il fait entrer les foules en transes et provoque des communions populaires qui, par leur ampleur, dépassent les antagonismes sociaux et politiques. A l’inverse, en cas de défaite ou de débordements des supporters, il peut aussi engendrer des drames et générer des polémiques nationales presque toujours révélatrices de l’état d’un pays.

Le foot et ses grandes messes sont des marqueurs de mémoire. En Algérie, qui peut avoir oublié les liesses de juin 1982 (victoire contre la RFA au « mundial » espagnol) ou de novembre 2009 (victoire contre l’Egypte en match de barrage pour le mondial sud-africain de 2010) ? En France, le 12 juillet 1998, jour de la victoire des Bleus contre le Brésil en finale de la Coupe du monde, fait partie des ces dates que l’on aime à rappeler ne serait-ce que pour raconter comment elle fut vécue et où l’on était quand Zinedine Zidane a scoré à deux reprises. Souvent, d’étranges clins d’œil entourent ce sport. Le 18 novembre 2009, l’Algérie et la France se sont qualifiées le même jour pour l’Afrique du sud. Quatre ans après, le mardi 19 novembre, le même scénario s’est répété avec un timing identique. D’abord l’Algérie puis, moins de deux heures plus tard, la France. Dans les deux pays, de la joie, du soulagement, des chants, des hymnes et des drapeaux brandis.

Bien entendu, la récupération politique n’est jamais loin. Quoi de plus tentant que d’essayer de profiter de l’euphorie générale pour redorer son image ou pour faire diversion en reléguant à l’arrière-plan les vrais problèmes du quotidien. De fait, il ne sert à rien de dire que « ce n’est que du foot ». On le sait, et c’est ainsi, le sport-roi n’est pas que cela. Comme l’a dit, non sans exagération, Bill Shankly, l’ancien entraîneur écossais de Liverpool, « le football n’est pas une question de vie ou de mort. C’est bien plus ».

Mardi matin, tout aussi concerné par le match de l’Algérie que celui de la France, j’étais habité par l’inquiétude justement en raison de l’importance extra-sportive de ces rencontres. Je voulais, j’espérais la qualification française même si cela me paraissait impossible. Bien sûr, cela fait plus de six ans que cette équipe me déçoit en raison du mauvais comportement de ses joueurs (je n’oublie pas non plus les dégâts occasionnés par le « management » particulier de l’ex-entraîneur Domenech). Mais, dans le même temps, il était évident que ce pays où je vis avait un besoin urgent d’une bonne nouvelle.

Il fallait aussi une qualification des Bleus pour déjouer, non pas un complot, mais la sinistre machinerie qui commençait déjà à se mettre en place. De l’extrême-droite à la droite dure en passant par quelques chroniqueurs aigris payés pour jeter de l’huile sur le feu, on voulait une élimination de l’équipe de Deschamps pour ressortir le discours, désormais bien rodé, à propos d’une équipe composée de joueurs ne respectant pas le drapeau français. Plus insidieux encore, ce marigot nauséabond espérait aussi une qualification de l’équipe algérienne. Non pas par algérophilie soudaine mais par calcul politique : on imagine aisément la nature des commentaires et des analyses des experts appointés si jamais seuls des drapeaux algériens avaient été brandis sur l’avenue des Champs-Elysées par de jeunes binationaux… Voilà pourquoi la qualification française a été critiquée par Lionnel Lucas, ce député-dépité (UMP) ne supportant visiblement pas que des joueurs aux origines (et confessions) diverses puissent être enfin soudés et faire chavirer de bonheur un pays tout entier.

Concernant l’Algérie, je ne pouvais, là-aussi, que souhaiter la victoire des Verts (de grâce, cessons de désigner nos joueurs par ce surnom stupide de fennecs). Je fais partie de cette génération qui continue de rêver aux exploits des Belloumi, Madjer, Assad et autres Dahleb, Merzekane ou Fergani mais je ne demande pas mieux que de vibrer encore grâce à du beau jeu à l’algérienne (ce qui, il faut être honnête, est loin d’être le cas depuis le début des années 1990). Et j’espère que l’Equipe nationale (EN) nous transportera de joie en juin 2014 et qu’elle nous fera oublier sa triste et insipide prestation sud-africaine.

Mais ce qui me pose problème, c’est l’inévitable récupération politique de cette qualification. Je vais donc être clair à ce sujet : oui, et mille fois oui, à cette quatrième qualification à une Coupe du monde de football de l'EN. Non, et mille fois non à un quatrième mandat pour le président Abdelaziz Bouteflika. Sur le terrain, c’est la jeunesse algérienne qui a fait la différence. C’est à elle, à son talent, à son engagement (et à son coach Vahid Halilhodzic) que l’on doit la qualification. Et c’est aussi à la jeunesse algérienne de faire enfin entrer notre pays dans le 21ème siècle. Il y a quelques temps, l’actuel président avait déclaré – à la grande satisfaction de nombre d’Algériens – qu’il était temps que sa génération passe la main. Ce n’est pas parce qu’une cour de flagorneurs (et de calculateurs) est prête à tout avaler – et un quatrième mandat serait une platée bien indigeste - qu’il faut remiser la revendication du changement et de la rupture.

A dire vrai, et à bien y réfléchir, le foot, ce n’est que du foot. On prépare un match, on le joue, on le perd ou on le gagne et on passe au suivant. Les supporters les plus passionnés finissent eux-mêmes par tourner la page. Cela ne change pas la donne, cela ne garantit pas le développement et la croissance économique. Cela ne rénove pas les hôpitaux, cela ne réduit pas la pauvreté, cela ne protège pas l’environnement. Par contre, la politique, la vie d’un pays et des ses institutions, tout cela est bien plus sérieux, plus fondamental. Heureux à la perspective de suivre le mondial brésilien, les Algériens (mais aussi les Algériennes) ne doivent pas perdre de vue l’essentiel. Et l’essentiel, l’urgent, c’est la Refondation d’un pays bien mal en point. Un pays dont les inquiétants déséquilibres, qu’ils soient sociaux, économiques ou même politiques, méritent bien plus de passion et d’engagements qu’une compétition sportive, fut-elle aussi prestigieuse que la Coupe du monde de football.
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