Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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dimanche 25 septembre 2016

La chronique du blédard : Les quêtes de Jason

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 22 septembre 2016
Akram Belkaïd, Paris

C’est l’histoire du soldat Ryan, tu sais ce gars de la 101ème aéroportée. Un fois sauvé par Forest Gump et ses hommes, il devient capitaine de l’équipe des Springboks. Il prend le thé chez Mandela qui lui récite un beau poème que tout le monde a fait semblant de connaître quand Madiba s’en est allé rejoindre le grand Veld. Ensuite, le type a été recruté par la CIA. On le retrouve flottant dans la Méditerranée, à moitié mort, une puce dans la peau. Il est finalement sauvé par des pêcheurs et il comprend qu’il doit aller à Zurich, histoire de récupérer un peu de cash comme Cahuzac et de comprendre qui il est. Tu vois, Jason Bourne, sa toison d’or, c’est la mémoire. Tout le reste, les bagarres, les poursuites, les fusillades, c’est pour enrober. Le vrai thème, c’est l’amnésie.

Bref, il va à Zurich et là, dans un parc, il tabasse deux policiers suisses qui ne lui ont rien fait. Tu te rends compte ! Ça se fait trop pas, ou bien ? Ensuite, il met le souk dans le consulat américain. Ça, on peut comprendre. Et pour finir, il va à Paris, toujours pour deviner qui il est. Il n’aura aucune réponse mais il rencontre Marie, l’amour de sa vie. Il y a plein de gens qui veulent le tuer et on devine peu à peu que ces méchants sont de la CIA. En fait, depuis les Trois jours du Condor, c’est toujours la même histoire. Il y a une division clandestine à l’intérieur de l’Agence qui n’arrête pas de comploter et quand elle est démasquée, elle tue les gentils et honorables espions. Comment ça, six ? Les six jours du Condor ? Ah oui, le roman. Mais dans le film, ils ont ramené ça à trois. Une histoire de budget, sûrement. Bon, je termine avec la première partie. Jason devine peu à peu qu’il faisait partie d’un programme secret d’assassinat et que ça c’est mal passé pour lui quand il a dû tuer Wombosi, un dictateur africain. Comme si la CIA tuait les potentats… Tiens, à propos, tout le monde dit du bien d’Elise Lucet, la journaliste d’investigation. C’est mérité mais j’ai eu du mal à m’y faire. En 2003, elle a reçu dans son journal un ancien de la CIA qui a justifié l’attaque de l’Irak en disant que l’Amérique rendait souvent service au monde en le débarrassant des dictateurs. Il a cité pour l’exemple Lumumba et elle a sourit sans rien dire…

La deuxième partie est la moins réussie de la série mais on a des images superbes de Berlin. Au début, Jason est en Inde, je crois. Un tueur flingue Marie et il va donc devoir la venger. Dans cet épisode, les vrais héros sont les villes. D’abord Berlin, ensuite Moscou. On a droit à des courses-poursuites, à des fusillades et Jason montre à chaque fois qu’il sait tout faire : parler allemand ou russe, se soigner et piéger ses ennemis. Pour le reste… Le méchant de la CIA se suicide et on comprend qu’il va y avoir une suite parce que Bourne n’a toujours pas retrouvé la mémoire même s’il a quelques flashbacks. A propos de suicide, c’est un grand classique de ce genre de films. J’imagine que l’Agence impose ça aux scénaristes et aux réalisateurs. Une obligation du genre, on veut bien que vous disiez qu’il y a des fruits pourris chez nous mais arrangez-vous pour que l’honneur soit sauf à la fin. 

Mon préféré, c’est le troisième épisode. Bon, là encore, on ne comprend pas tout sauf qu’il y a une série de programmes clandestins à la CIA et que plein de chefs sont mouillés. Et on voyage toujours autant avec Jason. D’abord, à Londres où un pauvre journaliste du Guardian se fait butter. Ensuite, à Tanger. Et là, c’est un grand moment de cinéma. Il y a une course-poursuite sur les toits de la ville. La police locale court après Jason lequel course un tueur professionnel envoyé par la CIA pour le zigouiller. C’est assez spectaculaire on a jamais vu Tanger filmée comme ça. Ce qui est amusant, c’est d’entendre les phrases en marocain. Le tueur, qu’on appelle « l’asset » ou l’atout ( !), c’est un arabe nommé Desh. A une voyelle près, hein... Il se bat bien mais Jason l’éclate dans des toilettes turques. Juste avant ça, il lui explose le visage en lui collant dessus un livre de cuisine marocaine et en le cognant comme un sourd. J’aime bien ce genre de clins d’œil. Au cinéma, tu ne peux pas t’en rendre compte, ça va trop vite. Mais avec un dvd, tu fais défiler les images au ralenti et tu peux lire le titre en arabe. Je reviens à la poursuite. J’aimerais bien savoir comment tout ça s’organise avec les autorités du coin. Est-ce qu’il s’agit de vrais flics ou de figurants ?

Après Tanger, Jason va à New York et il y retrouve un peu de son passé. C’est un soldat qui a été enrôlé dans un programme d’assassinats clandestins et qui a été traité sur le plan médical pour devenir une super machine à tuer. L’agent qui le traque mais qui l’aide aussi est la même que dans le deuxième épisode. Prénom, Paméla… La dernière fois à Alger, j’ai traité un type mal garé de Pamela, il m’a regardé avec de gros yeux. Trop jeune pour avoir vu Dallas… Bon, pour finir avec cet épisode, Jason se fait tirer dessus et il plonge dans l’East river. On se dit que la boucle est bouclée, que la saga a commencé avec un corps dans la Méditerranée et qu’elle va finir avec le même corps coulant dans des eaux bien plus noires. Et là, tu as cette scène culte où l’une de ses amies entend à la radio qu’on n’a pas retrouvé son corps. Elle sourit. Et, juste après, c’est « Extrême ways » de Moby qui démarre avec Jason qui remonte vers la surface… Du beau cinoch !

Je te raconte tout ça parce que je viens de voir le quatrième. Mouais… Bôf. Jason tire la tête comme pas possible et il est pisté par un gars échappé du film La Haine. On a droit à quelques scènes bien ficelées d’émeutes à Athènes, autrement dit la crise grecque revue et corrigée par Hollywood. Ensuite, on va à Berlin où Bourne démolit un lanceur d’alertes français qui s’appelle Christian Dassault... Je ne sais pas si c’est un message subliminal mais tu comprends vite que la série est en train de devenir docile. Le Dassault est un personnage antipathique et le message pour le spectateur ricain est clair : les lanceurs d’alerte comme Snowden et Manning sont des traîtres et même un outsider comme Bourne ne peut être de leur côté. On a tout de même droit à une belle poursuite sur le strip de Las Vegas (Poker d’As, Tobias, Beladas, Pôf…) et, cette fois, une casserole en cuivre collée contre la sale gueule de l’atout remplace le livre de cuisine marocaine. Bref, les choses se normalisent pour Jason qui sait enfin, ou presque, qui il est et d’où il vient. Il ne rentre pas dans le rang mais on se dit que la prochaine fois, il travaillera sûrement main dans la main avec l’Agence et qu’il ira faire un tour du côté de Bagdad ou de Damas…
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samedi 11 août 2012

La chronique du blédard : Du Printemps arabe et des intérêts de l’Occident

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 9 août 2012
Akram Belkaïd, Paris

L’Occident est-il en train de tirer les fils de la tragédie syrienne et, de façon plus générale, ceux des révolutions et révoltes arabes ? On le sait, cette question divise car, de sa réponse, dépend la position adoptée vis-à-vis d’un processus qui a débuté en décembre 2010 – avec les premières émeutes en Tunisie – et dont personne n’est capable à ce jour d’en prédire l’aboutissement. En tout état de cause, une idée revient en force y compris en Algérie : ce que l’on appelle « Printemps arabe » ne serait qu’un complot euro-américain. 

Autrement dit, la chute du régime de Ben Ali, la démission forcée de Moubarak, les victoires électorales des islamistes en Egypte et en Tunisie, la mort de Kadhafi ainsi que la dislocation actuelle de la Syrie, tout cela est donc vu comme ayant été programmé par quelques cabinets occultes occidentaux voire israéliens. On le sait, c’est l’intervention de l’Otan en Libye qui, la première, a modifié la perception générale et donné crédit à l’hypothèse d’un grand plan mis en œuvre pour redessiner les contours du Maghreb et du Machrek (en attendant, peut-être, le Golfe). Aujourd’hui, le drame syrien et le soutien accordé par les Etats-Unis et l’Europe à la rébellion – notamment via leurs auxiliaires et supplétifs des monarchies pétrolières – confortent cette idée. Mais faut-il pour autant crier au complot ?

Dans un récent éditorial du Quotidien d’Oran, M. Saadoune a remis les choses en perspective (*). Faisant référence à un article d’Abdelbari Atwan dans Al-Quds Al-Arabi, il rappelle qu’à la base il y a bel et bien une volonté populaire – et surtout légitime - de se défaire de dictatures implacables cela indépendamment du fait que, par la suite, les Occidentaux ont tout fait pour récupérer et orienter les révoltes. Ni Ben Ali, Ni Moubarak, Ni Kadhafi et encore moins Assad ne peuvent être défendus. Quitte à se répéter, il faut rappeler que ces dirigeants ont été ou sont encore la principale raison de la ruine de leurs pays. En divisant et en maltraitant leur peuple, en leur niant le droit aux droits, ils ont créé les germes de la division et ouvert la voie aux ingérences extérieures. Les gens qui ont pris les armes contre Kadhafi ou Assad l’ont d’abord fait pour eux-mêmes. Pour résumer les choses, ce n’est pas la CIA qui a poussé Bouazizi à s’asperger d’essence même si cette agence, comme ses partenaires européennes, savait que tôt ou tard que ce type d’événement déboucherait sur une révolte générale (et les plans pour agir en conséquence existaient certainement dans ses cartons).

Dans cette affaire, deux naïvetés s’opposent. La première consiste à croire que l’Occident n’a aucune idée derrière la tête vis-à-vis du monde arabe. La seconde pousse quant à elle à s’indigner du fait que, justement, il cherche à tirer profit de la situation. La vérité c’est qu’un Etat digne de ce nom fera toujours tout pour défendre ses intérêts qu’ils soient économiques, militaires ou politiques. A long terme, il déploiera de nombreuses stratégies basées notamment sur la prospective – via notamment l’étude de tous les scénarios possibles - et l’anticipation. A court terme, il cherchera toujours à profiter des circonstances pour, justement, être au plus près de ses objectifs de long terme. Pour autant, aucun Etat n’est infaillible. 

A lire les ouvrages spécialisés et les biographies des grands de ce monde, on voit bien que cela ne se passe pas toujours de manière idéale. L’idée que des mécaniques d’une grande précision sont à l’œuvre est très répandue chez les Arabes. Elle est pourtant exagérée, car l’Occident, c’est aussi de l’improvisation (on dira ce que l’on voudra mais ce fut le cas de l’intervention en Libye), des politiques à court terme qui débouchent sur des catastrophes, des intérêts internes divergents qui s’opposent et, pour finir, de grosses erreurs (cas de l’Iran en 1980, de l’Irak en 2003).

Cela étant précisé, personne ne peut nier que pour l’Occident, Etats-Unis en tête, ce qui se passe actuellement est une grosse opportunité. Passé un premier temps de flottement - ce fut le cas avec les révoltes tunisienne et égyptienne - de nombreux mécanismes de prise en charge des mouvements contestataires ont vu le jour. Qu’il s’agisse de « l’encadrement » de l’opposition syrienne en exil à la prise en charge plus ou moins directe de la période de transition post-Kadhafi en passant par la mise à disposition de « l’expertise démocratique et électorale » à la Tunisie d’après-Ben Ali, les Occidentaux sont très présents. Mais pourquoi faire ? Pour prendre le contrôle du monde arabe ? Pour l’asservir ? Pour garantir la sécurité et la domination régionale d’Israël ? Nombre d’Arabes sont persuadés que c’est cela qui est en jeu : plus d’un demi-siècle après les indépendances, les révolutions et révoltes en cours mèneraient ainsi à une nouvelle mise sous tutelle de leurs pays par l’Occident. Et c’est là où – conséquence des propagandes sur le thème de la souveraineté - intervient un incroyable déni de réalité. Car, dans les faits, le monde arabe est déjà sous contrôle depuis des décennies.

D’abord, les tyrans qui sont tombés étaient des tigres de papiers ayant tous fait allégeance à l’Occident d’une manière ou d’une autre. Même Assad, qui finira par perdre le pouvoir, a longtemps été le « meilleur ennemi » d’Israël, comprendre un adversaire qui sait regarder ailleurs quand l’aviation israélienne bombarde le Liban ou Gaza. Ensuite, il suffit de se reporter à l’économie. En 2012, le monde arabe importe 80% de ses besoins en ingénierie et produits industriels et 60% de ses besoins alimentaires. Vue de l’intérieur, cette dépendance et cette insécurité ne font même pas débat. 

C’est que les Arabes vivent dans l’illusion d’une résistance à l’impérialisme occidental et à la mondialisation libérale telle qu’elle a été conçue par les Chicago Boys et Wall Street. Or, exception faite des Palestiniens (quoique…) et, dans une autre mesure, du Hezbollah libanais, cela fait plus de vingt ans que leurs gouvernements – et leurs élites - ont abdiqué. De Casablanca à Dubaï, le monde arabe n’est plus qu’un immense bazar aux fondations fragiles et incapables de vivre de manière autonome. Au-delà des habituels gargarismes nationalistes, il est temps de reconnaître que les pays arabes sont tenus. Et que les efforts de l’Occident vis-à-vis des processus de changement en cours visent simplement à ce que cette domination perdure voire à ce qu’elle se renforce. 

Quant aux plans à long terme de l’Europe et des Etats-Unis vis-à-vis d’une région qui détient plus du tiers des réserves pétrolières et gazières de la planète, c’est là une question qui mériterait une véritable analyse stratégique des principaux concernés, autrement dit les gouvernements arabes eux-mêmes. Et il n’est même pas sûr que cette réflexion soit menée…

(*) Un constat testamentaire, dimanche 5 août 2012.
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