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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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vendredi 31 juillet 2015

La chronique du blédard : Les dérives d’Erdogan

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 30 juillet 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
En 2002, la victoire électorale du Parti de la justice et du développement (AKP ou, Adalet ve Kalkinma Partisi) a ouvert un nouveau chapitre dans l’histoire moderne de la Turquie. Dans un contexte économique et financier difficile, les réformes mises en place par la formation islamiste, ou islamo-conservatrice, ont contribué à doper la croissance et à améliorer le niveau de vie général au point qu’elles sont devenues une référence à suivre pour d’autres pays émergents. Dans le même temps, cette prospérité a été accompagnée par d’importants changements, l’un d’entre eux étant le retrait progressif de l’armée du champ politique. Les dirigeants de l’AKP ont ainsi tiré profit des négociations, certes difficiles et incertaines, en vue de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne (UE) pour moderniser une partie des structures politiques et économiques de leur pays. Enfin, forte d’un prestige retrouvé, Ankara renouait de manière spectaculaire avec le monde arabe, Recep Tayyip Erdogan, alors Premier ministre, évoquant alors un retour de « l’Histoire à son cours normal ».
 
Treize ans plus tard, la donne a complètement changé. Le « modèle turc » - peut-être trop vite consacré comme source d’inspiration possible pour les pays arabo-musulmans – est en train de battre de l’aile miné par un autoritarisme de plus en plus inquiétant. En décidant de mettre fin au processus de paix avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK ou Partiya Karkerên Kurdistan) et en étendant aussi la répression contre de multiples forces politiques turques, pourtant légales, le président Recep Erdogan vient de démontrer qu’il ne reculera devant rien pour renforcer son pouvoir personnel. En effet, la principale grille de lecture des récents événements en Turquie concerne avant tout la politique intérieure de ce pays. Pour mémoire, le 7 juin dernier, l’AKP, bien que vainqueur du scrutin législatif, n’a pu obtenir la majorité absolue à la Grande Assemblée nationale de Turquie. Un revers de taille pour Erdogan dont l’un des objectifs est d’étendre ses prérogatives en tant que président de la république. Un changement qui passe par une révision constitutionnelle que l’AKP ne peut mettre en place qu’en disposant du contrôle des deux tiers du Parlement.
 
Le 7 juin, l’ambition ultra-présidentielle d’Erdogan a été contrée par deux faits majeurs. Le premier est la montée en puissance du parti d’action nationaliste (MHP ou Milliyetçi Hareket Partisi) fondamentalement opposé au processus de paix entamé en 2012 entre Ankara et le PKK via des négociations avec le leader kurde emprisonné Abdullah Öcalan. Le second est l’émergence du Parti démocratique des peuples (HDP ou Halkların Demokratik Partisi) qui a fait son entrée pour la première fois au Parlement. A l’origine pro-kurde, cette formation progressiste, très populaire au sein de la jeunesse turque, entend représenter toute la société y compris ses minorités qu’elles soient ethniques, religieuses voire sexuelles. S’inscrivant dans la foulée du mouvement protestataire de l’été 2013, cette coalition de plusieurs partis et association de gauche est souvent qualifiée de « Syriza turque ».
 
En s’en prenant au PKK mais aussi au HDP, Reccep Erdogan entend donc faire coup double. D’abord, il envoie un message de séduction aux nationalistes en leur assurant qu’il n’y aura jamais d’Etat kurde et que même une autonomie du sud-est du pays dans le cadre d’une décentralisation telle que souhaitée par le PKK n’aura pas lieu.  Ensuite, il se débarrasse d’une formation politique, en l’occurrence le HDP, qui lui a coûté de précieuses voix.  Car le scénario qui est en train de se dérouler est clair comme de l’eau de roche. Assuré de l’inertie complice de ses alliés occidentaux – lesquels ont besoin de la Turquie dans la lutte contre l’Organisation de l’Etat islamique (EI) et contre le régime de Bachar al-Assad -, Erdogan entend faire interdire le HDP et ses composantes et les empêcher ainsi de se présenter aux législatives anticipées qui vont certainement avoir lieu à l’automne prochain. Des législatives qui, si elles donnent la majorité absolue à l’AKP, ouvriront donc la voie à la mise en place d’un régime présidentiel… Selahettin Demirtas, président du HDP ne s’y est d’ailleurs pas trompé en déclarant  que le seul délit de son parti « c’est d’avoir fait 13% [des suffrages] aux dernières élections ».
 
La répression, car c’en est une, contre le HDP s’explique aussi par le fait que ce parti représente tout ce qu’Erdogan déteste en terme de valeurs et d’orientations politiques. Idées de gauche, engagement écologique (comme lors de la défense du Parc Gazi à Istanbul en 2013), défense des minorités, et opposition à l’alliance avec l’Organisation du Traité atlantique (Otan) et les Etats-Unis : tout cela ne correspond pas à la vision conservatrice et religieuse d’Erdogan. Pendant longtemps, le leader de l’AKP a donné l’impression d’être partisan du pluralisme et de la démocratie même si, à propos de cette dernière, il a déclaré un jour qu’elle était « comparable à un bus qui finit toujours par s’arrêter quelque part ». Aujourd’hui, il reste tout de même à savoir si cette dérive autoritariste est soutenue par les membres de l’AKP ou si elle est le résultat d’une ambition personnelle dévorante.
 
Cette mise en perspective en matière de politique interne turque permet donc de mieux appréhender l’autre « virage » récent de la Turquie autrement dit sa décision de s’attaquer (enfin) à l’organisation de l’Etat islamique. Bombardements aériens et création annoncée d’une « zone protégée » avec le concours des Etats-Unis ont donné à penser qu’Ankara considère désormais que la priorité n’est plus la chute du régime d’Assad mais bien la lutte contre l’EI. Autant le dire, la réalité de ce recentrage reste à prouver. Jusqu’à présent, la stratégie turque a surtout consisté à empêcher que les Kurdes de Syrie, alliés au PKK, ne contrôlent de trop grands territoires cela quitte à « ménager » l’EI jugé, il y a encore quelques jours, comme indispensable pour l’affaiblissement d’Assad. Officiellement, c’est l’attentat suicide dans la ville de Suruç qui, le 20 juillet dernier, a coûté la vie à 32 personnes (dont de nombreux jeunes de gauche engagés dans un mouvement de solidarité avec la population de Kobané ou Ayn el-Arab), a changé la donne et mis fin à l’indulgence (coupable) de la Turquie à l’égard de l’EI. Mais seul le temps confirmera ce changement. En attendant, la Turquie s’en retourne à pas rapide vers les périodes de fer, celles où la gauche et les mouvements kurdes étaient impitoyablement persécutés.
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vendredi 26 octobre 2012

L'Europe ne mérite pas son prix Nobel

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SlateAfrique, jeudi 25 octobre 2012

Le prix Nobel de la paix accordé à l’Union européenne a provoqué nombre de commentaires acerbes, voire sarcastiques, au Maghreb et notamment en Algérie.

Le drapeau de l'Europe devant le siège de la Commission européenne, Bruxelles, octobre 2012. © REUTERS/Yves Herman
L'AUTEUR
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L’une des réflexions parmi les plus récurrentes, en Algérie, a été de rappeler le passé colonial de bon nombre de pays européens, à commencer par la France et la Grande-Bretagne, et de se demander si la décision des sages d’Oslo ne devrait pas être interprétée comme une officialisation de la sortie du vieux Continent de son purgatoire postcolonial.
A l’heure où la France n’en finit pas de refuser de regarder son passé algérien en face (comme viennent de le montrer les polémiques liées à la reconnaissance par François Hollande des massacres du 17 octobre 1961), et à l’heure où la justice britannique accepte d’ouvrir le dossier sensible de la répression des Mau Mau au Kenya, ce prix Nobel peut donc apparaître comme un quitus accordé par l’Europe «sage et vertueuse», c'est-à-dire celle du Nord, qui n’a presque rien à se reprocher en matière d’aventures coloniales.
On peut se demander aussi à partir de quel moment on devient éligible à un prix de ce genre et pour combien de temps.

Le Vieux Continent n'a pas toujours été exemplaire

Certes, il y a bien longtemps que l’Europe ne se déchire plus par les armes. Mais a-t-on déjà oublié le conflit des Balkans où l’Union européenne (UE) a été incapable d’imposer la paix?
A bien des égards, les Etats-Unis, qui ont pesé de tout leur poids pour ramener le calme dans la région et mettre au pas le régime serbe de Milosevic, mériteraient d’avoir une part de ce prix.
Non seulement l’Europe a tergiversé, traversée qu’elle était par des soutiens antagonistes aux acteurs du conflit, mais elle a aussi été incapable d’empêcher l’OTAN (Organisation du traité de l'Atlantique Nord) d’être le maître d’œuvre des actions militaires sur son propre sol.
Voilà qui relativise un peu cette image de douce quiétude dont on veut entourer aujourd’hui l’Europe et cela par opposition à un reste du monde, de plus en plus globalisé et de moins en moins sûr.
On cite souvent avec émerveillement l’exploit réalisé par les Européens en matière de reconstruction et d’intégration régionale, malgré des siècles de guerre.
Il faut reconnaître que l’Union européenne reste une belle réussite quand on prend pour point de départ l’état du continent en 1945.
Mais, à ce moment-là, ce sont les «pères de l’Europe» qui mériteraient le prix Nobel, c'est-à-dire l'Allemand Konrad Adenauer, le Luxembourgeois Joseph Bech, le Néerlandais Johan Willem Beyen, l'Italien Alcide De Gasperi, les Français Jean Monnet et Robert Schuman et le Belge Paul-Henri Spaak.
On pourrait aussi admettre que la récompense aille aux continuateurs de leur œuvre, c'est-à-dire des personnalités comme l’Allemand Walter Hallstein, premier président de la Commission européenne, l’Italien Altiero Spinelli, inspirateur d’un projet de «traité sur l’Union européenne», en 1984, ou encore le Français Jacques Delors, président de la Commission européenne de 1985 à 1995.
De même, ce prix aurait fait sens si Helmut Kohl, Helmut Schmidt et Valéry Giscard d’Estaing, avaient été (collectivement) récompensés en tant que moteurs du couple franco-allemand, car, c’est connu, ce qui rapproche l’Allemagne et la France, contribue à une Europe plus forte.
A l’inverse, les dirigeants européens actuels sont loin d’être à la hauteur du projet initial. Incapables de voir plus loin que leurs frontières nationales, ils transforment petit à petit l’Europe en espace de chicaneries qui ne fait rêver personne.
Bien au contraire, la question européenne commence à illustrer les limites de l’ouverture et de la mutation des Etats nations en ensembles transfrontaliers.

L'un des plus grands vendeurs d'armes au monde

On a donc un peu l’impression que ce prix est une sorte de récompense de la dernière chance destinée à encourager les Européens à se réveiller, à ne pas mettre fin au programme Erasmus(l’une des rares manifestations concrètes de l’évolution pacifique de l’Europe à l’intérieur de ses frontières) et, au final, à œuvrer pour une vraie union.
Mais il y a plus important. Peut-on donner un prix Nobel de la paix à une instance, l’Union européenne, dont plusieurs membres (France, Allemagne, Italie et Grande-Bretagne) figurent parmi les plus grands vendeurs d’armes au monde?
La paix à l’intérieur, mais les armes pour l’extérieur ou parfois même pour l’intérieur comme en témoigne les ventes allemandes d’armements à une Grèce qui reste encore, et quelles que soient les circonstances, obnubilée par la menace turque...
Et parlons donc de cette paix intérieure. Oui, c’est vrai, les armes se sont tues mais un autre conflit divise et menace de détruire l’Union européenne. Il s’agit de la guerre économique à laquelle se livrent ses membres. Prenons l’Allemagne.
Voilà un pays dont l’excédent commercial ne cesse de gonfler, mais cela se fait au détriment de ses partenaires européens et souvent sur des marchés eux-mêmes européens.

Menaces de guerre économique et de violence sociale

Que penser aussi de ces pays qui abaissent leur fiscalité pour favoriser les délocalisations sur leur sol?
Les morts des terribles guerres napoléoniennes ainsi que ceux des deux conflits mondiaux appartiennent à l’histoire. Mais ceux qui leur ont succédé dans la tourmente du malheur s’appellent aujourd’hui les chômeurs.
Mérite-t-on un prix Nobel de la paix quand on laisse s’installer chez soi une telle violence sociale? La question mérite d’être posée et il faudra bien un jour chiffrer le bilan de l’option libérale imposée peu à peu par Bruxelles.
A ce long réquisitoire contre l’attribution de ce prix, il faut tout de même relever un point positif majeur.
L’Europe a aboli la peine de mort et tente de faire comprendre à ses partenaires l’importance d’une telle démarche. C’est son grand mérite et cela donne quelques arguments à ceux qui qualifient son prix Nobel d’incitation à l’exemplarité.
Aujourd’hui, malgré tous ses travers, l’Europe est la région au monde qui défend le plus le «droit aux droits», c'est-à-dire cette exigence fondamentale qui permet la démocratie.
Et c’est parce que ce «droit aux droits» est mis en danger par les Européens eux-mêmes (droit au travail et à la santé pour tous, etc.) qu’il aurait fallu attribuer cette distinction avec la mention «à confirmer» en guise de réserve majeure.

Akram Belkaïd
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samedi 11 août 2012

La chronique du blédard : Du Printemps arabe et des intérêts de l’Occident

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 9 août 2012
Akram Belkaïd, Paris

L’Occident est-il en train de tirer les fils de la tragédie syrienne et, de façon plus générale, ceux des révolutions et révoltes arabes ? On le sait, cette question divise car, de sa réponse, dépend la position adoptée vis-à-vis d’un processus qui a débuté en décembre 2010 – avec les premières émeutes en Tunisie – et dont personne n’est capable à ce jour d’en prédire l’aboutissement. En tout état de cause, une idée revient en force y compris en Algérie : ce que l’on appelle « Printemps arabe » ne serait qu’un complot euro-américain. 

Autrement dit, la chute du régime de Ben Ali, la démission forcée de Moubarak, les victoires électorales des islamistes en Egypte et en Tunisie, la mort de Kadhafi ainsi que la dislocation actuelle de la Syrie, tout cela est donc vu comme ayant été programmé par quelques cabinets occultes occidentaux voire israéliens. On le sait, c’est l’intervention de l’Otan en Libye qui, la première, a modifié la perception générale et donné crédit à l’hypothèse d’un grand plan mis en œuvre pour redessiner les contours du Maghreb et du Machrek (en attendant, peut-être, le Golfe). Aujourd’hui, le drame syrien et le soutien accordé par les Etats-Unis et l’Europe à la rébellion – notamment via leurs auxiliaires et supplétifs des monarchies pétrolières – confortent cette idée. Mais faut-il pour autant crier au complot ?

Dans un récent éditorial du Quotidien d’Oran, M. Saadoune a remis les choses en perspective (*). Faisant référence à un article d’Abdelbari Atwan dans Al-Quds Al-Arabi, il rappelle qu’à la base il y a bel et bien une volonté populaire – et surtout légitime - de se défaire de dictatures implacables cela indépendamment du fait que, par la suite, les Occidentaux ont tout fait pour récupérer et orienter les révoltes. Ni Ben Ali, Ni Moubarak, Ni Kadhafi et encore moins Assad ne peuvent être défendus. Quitte à se répéter, il faut rappeler que ces dirigeants ont été ou sont encore la principale raison de la ruine de leurs pays. En divisant et en maltraitant leur peuple, en leur niant le droit aux droits, ils ont créé les germes de la division et ouvert la voie aux ingérences extérieures. Les gens qui ont pris les armes contre Kadhafi ou Assad l’ont d’abord fait pour eux-mêmes. Pour résumer les choses, ce n’est pas la CIA qui a poussé Bouazizi à s’asperger d’essence même si cette agence, comme ses partenaires européennes, savait que tôt ou tard que ce type d’événement déboucherait sur une révolte générale (et les plans pour agir en conséquence existaient certainement dans ses cartons).

Dans cette affaire, deux naïvetés s’opposent. La première consiste à croire que l’Occident n’a aucune idée derrière la tête vis-à-vis du monde arabe. La seconde pousse quant à elle à s’indigner du fait que, justement, il cherche à tirer profit de la situation. La vérité c’est qu’un Etat digne de ce nom fera toujours tout pour défendre ses intérêts qu’ils soient économiques, militaires ou politiques. A long terme, il déploiera de nombreuses stratégies basées notamment sur la prospective – via notamment l’étude de tous les scénarios possibles - et l’anticipation. A court terme, il cherchera toujours à profiter des circonstances pour, justement, être au plus près de ses objectifs de long terme. Pour autant, aucun Etat n’est infaillible. 

A lire les ouvrages spécialisés et les biographies des grands de ce monde, on voit bien que cela ne se passe pas toujours de manière idéale. L’idée que des mécaniques d’une grande précision sont à l’œuvre est très répandue chez les Arabes. Elle est pourtant exagérée, car l’Occident, c’est aussi de l’improvisation (on dira ce que l’on voudra mais ce fut le cas de l’intervention en Libye), des politiques à court terme qui débouchent sur des catastrophes, des intérêts internes divergents qui s’opposent et, pour finir, de grosses erreurs (cas de l’Iran en 1980, de l’Irak en 2003).

Cela étant précisé, personne ne peut nier que pour l’Occident, Etats-Unis en tête, ce qui se passe actuellement est une grosse opportunité. Passé un premier temps de flottement - ce fut le cas avec les révoltes tunisienne et égyptienne - de nombreux mécanismes de prise en charge des mouvements contestataires ont vu le jour. Qu’il s’agisse de « l’encadrement » de l’opposition syrienne en exil à la prise en charge plus ou moins directe de la période de transition post-Kadhafi en passant par la mise à disposition de « l’expertise démocratique et électorale » à la Tunisie d’après-Ben Ali, les Occidentaux sont très présents. Mais pourquoi faire ? Pour prendre le contrôle du monde arabe ? Pour l’asservir ? Pour garantir la sécurité et la domination régionale d’Israël ? Nombre d’Arabes sont persuadés que c’est cela qui est en jeu : plus d’un demi-siècle après les indépendances, les révolutions et révoltes en cours mèneraient ainsi à une nouvelle mise sous tutelle de leurs pays par l’Occident. Et c’est là où – conséquence des propagandes sur le thème de la souveraineté - intervient un incroyable déni de réalité. Car, dans les faits, le monde arabe est déjà sous contrôle depuis des décennies.

D’abord, les tyrans qui sont tombés étaient des tigres de papiers ayant tous fait allégeance à l’Occident d’une manière ou d’une autre. Même Assad, qui finira par perdre le pouvoir, a longtemps été le « meilleur ennemi » d’Israël, comprendre un adversaire qui sait regarder ailleurs quand l’aviation israélienne bombarde le Liban ou Gaza. Ensuite, il suffit de se reporter à l’économie. En 2012, le monde arabe importe 80% de ses besoins en ingénierie et produits industriels et 60% de ses besoins alimentaires. Vue de l’intérieur, cette dépendance et cette insécurité ne font même pas débat. 

C’est que les Arabes vivent dans l’illusion d’une résistance à l’impérialisme occidental et à la mondialisation libérale telle qu’elle a été conçue par les Chicago Boys et Wall Street. Or, exception faite des Palestiniens (quoique…) et, dans une autre mesure, du Hezbollah libanais, cela fait plus de vingt ans que leurs gouvernements – et leurs élites - ont abdiqué. De Casablanca à Dubaï, le monde arabe n’est plus qu’un immense bazar aux fondations fragiles et incapables de vivre de manière autonome. Au-delà des habituels gargarismes nationalistes, il est temps de reconnaître que les pays arabes sont tenus. Et que les efforts de l’Occident vis-à-vis des processus de changement en cours visent simplement à ce que cette domination perdure voire à ce qu’elle se renforce. 

Quant aux plans à long terme de l’Europe et des Etats-Unis vis-à-vis d’une région qui détient plus du tiers des réserves pétrolières et gazières de la planète, c’est là une question qui mériterait une véritable analyse stratégique des principaux concernés, autrement dit les gouvernements arabes eux-mêmes. Et il n’est même pas sûr que cette réflexion soit menée…

(*) Un constat testamentaire, dimanche 5 août 2012.
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dimanche 28 août 2011

La chronique du blédard : A propos de la Libye, l'Otan et l'Algérie

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« Il s'est noyé dans sa propre merde et il s'étonne de son odeur ». Ce vieux proverbe maghrébin n'a peut-être jamais été médité par Kadhafi. C'est du moins ce que je me suis dit en écoutant ses messages radiodiffusés appelant à défendre coûte que coûte Tripoli. Y croyait-il vraiment ? Etait-il persuadé que des foules de civils allaient sortir de chez elles pour se sacrifier pour lui en se battant contre les troupes du Conseil national de transition (CNT) et les commandos de forces spéciales occidentales qui devaient certainement les appuyer ?

Quand la fin est proche, le dictateur devient pathétique. On l'a vu avec Ben Ali et Moubarak. Lorsque la séquence d'événements s'accélère et que le mécanisme de sa perte a dépassé le point de non retour, on entre alors dans un irréel fait de discours délirants et de déni. Bien sûr, il y a toujours ceux qui restent sensibles à ces harangues de la dernière heure. Qui se disent que quelque chose de surnaturel va survenir pour sauver le zaïm. Je me souviens ainsi d'un tocard, professeur de sciences-politiques et pseudo-spécialiste des médias arabes, qui croyait dur comme fer que l'armée de Saddam Hussein allait tailler en pièces l'armada américano-anglaise de mars 2003. Les Arabes et leur rapport au réel, une longue histoire…

La question que je me pose souvent est de savoir à quel moment un tyran décroche-t-il du réel ? A quel moment commence-t-il à croire vraiment aux fables que lui et ses propagandistes ont fabriquées pour lui forger une image de grand maître de la Nation. En clair, est-ce que Kadhafi réalise qu'il est le premier responsable de ses propres déboires ? C'est lui qui est la cause de ses malheurs et de ceux de son peuple. Bien sûr, il n'a pas été le seul. Sa famille, son clan, sa tribu et même nombre des membres de l'actuelle rébellion l'ont bien aidé. Mais cela ne doit pas perdre de vue ce que je ne cesserai jamais d'écrire et de répéter : les dictateurs, les présidents élus à vie, les hommes providentiels et les héritiers des révolutions anticoloniales sont les premiers ennemis de leur pays, de sa souveraineté et, plus encore, de son intégrité territoriale.

On peut en vouloir aux membres du CNT d'avoir fait appel à des Occidentaux pour tuer leurs frères Libyens mais que dire de celui qui a recours à des mercenaires pour mater son propre peuple ? On peut aussi regretter que la révolte de février 2011 n'ait pas réussi à faire tomber à elle seule le régime de Kadhafi. Cet échec a conduit à l'intervention de l'Otan dont les bâtiments et les avions semblent partis pour rester dans la région. Mais n'était-ce pas le prix à payer ? Sans être dupe de ce que cela pouvait engendrer, j'étais pour l'intervention de l'Otan et je n'ai pas changé d'avis. Entre le départ d'un homme qui a ruiné son pays et un soutien étranger à une rébellion, fut-elle multiforme et, parfois, peu recommandable, il n'y avait pas à hésiter. Maintenant, il faut espérer que les Libyens vont remporter la seconde bataille, celle qui consistera à préserver la souveraineté de leur pays et à savoir dire non à leurs alliés d'ores et déjà encombrants.

Posons une question qui peut sembler provocatrice mais qui concerne tous les Arabes ou presque. Quelle différence y-a-t-il à vivre dans un pays privatisé par un dictateur et son clan et le fait de vivre dans un pays dominé par des puissances étrangères ? On me dira, « allons, et la souveraineté alors ? Et le prix payé pour l'indépendance ? ». Ma réponse est très simple : qu'est-ce que la souveraineté quand un peuple n'a pas de libertés ? Qu'est-ce que la souveraineté quand un peuple mendie et meurt dans les hôpitaux faute de médicaments de base ? Qu'est-ce que la souveraineté quand des hommes et des femmes préfèrent la mort en haute mer plutôt que de continuer à vivre dans le pays qui les a vu naître ?

Qu'est-ce que la souveraineté d'un pays quand ses dirigeants, qui ne cessent de parler de nationalisme et de défense de la nation, engrangent les millions d'euros dans des comptes à l'étranger, achètent hôtels particuliers, bars, restaurants et appartements de luxe à Paris, Dubaï ou New York ? Qu'est-ce que la souveraineté d'un pays quand ces mêmes dirigeants se compromettent à l'étranger et sont «tenus» par les services secrets de nombre de pays occidentaux qui connaissent, au détail près, l'ensemble de leurs malversations et détournements ? Finalement, un peuple arabe qui vit sous la dure férule d'un système dictatorial n'a que trois options possible. Il peut se révolter et espérer arracher seul sa liberté. Sinon, il ne lui reste que le choix entre deux dominations. Celle du tyran ou alors celle, directe ou non, de l'étranger.

Bien entendu, cette réflexion concerne aussi l'Algérie. Dans ce pays, comme ailleurs dans le monde arabe, on n'a peut-être pas pris la mesure de ce qui s'est passé au Soudan puis en Libye. Dans le premier cas, on réalise que les frontières héritées de la période coloniale ne sont plus un tabou. Dirigé par un dictateur soudain honni – pour une raison ou pour une autre – par la communauté international, un pays, arabe ou africain, peut désormais être découpé en tranches au nom de la défense d'une minorité qu'elle soit religieuse, ethnique ou même linguistique. La naissance du Sud-Soudan est donc un précédent majeur dont il serait temps de méditer les raisons et les conséquences futures.

Dans le second cas, la crise libyenne a montré que l'Otan peut très bien intervenir en Afrique du nord. En Libye aujourd'hui, en Algérie demain : plus rien n'est impossible. Durant des années, la diplomatie occidentale s'est attelée à rassurer les pays maghrébins en leur expliquant que la période de la canonnière coloniale était révolue à jamais. On voit bien que l'Histoire peut très bien se répéter. Se croire à l'abri grâce à sa fortune pétrolière, à ses liens supposés privilégiés avec tel ou tel service étranger ou grâce à la puissance supposée de son armée serait une erreur tragique. Tout peut partir d'un simple incident. Un village qui se soulève, une région qui s'embrase et réclame son autonomie, une autre qui revendique un meilleur partage des richesses, et les avions de l'Otan pointeront leur bec. Les Algériens passeront alors d'une servitude à une autre…

Comment éviter cela ? Il n'y a pas mille et une solutions. Il s'agit de rassembler les Algériens. Non pas en leur servant une énième logorrhée nationaliste auquel plus personne ne croit. Mais en entrant dans une vraie transition démocratique. En écoutant le peuple, en respectant ses demandes de liberté, de respect et de dignité. En garantissant la liberté d'expression au lieu de prévoir des peines de prison pour les journalistes. En cessant de se prendre pour des savants omniscients capables d'imposer leur volonté au monde entier. Voilà ce qu'il faut attendre et exiger des dirigeants algériens pour qu'ils évitent le pire à leur pays, à leur peuple et à eux-mêmes. Sauront-ils prendre la mesure de la situation ? Sauront-ils (enfin) entendre ? Là est toute la question…...

Akram Belkaïd
Le Quotidien d'Oran, jeudi 25 août 2011


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samedi 19 mars 2011

Ennemis de leurs peuples et de la souveraineté de leurs propres pays, les dictateurs finissent mal, en général

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On ne le répétera jamais assez. Les dictateurs sont le malheur de leur peuple et, tôt ou tard, ils provoquent l’effondrement de leur pays. C'est ainsi que Saddam Hussein a amené l’invasion américaine de 2003 laquelle a causé sa perte et plongé l'Irak dans un chaos qui est loin d'être terminé.

Mouammar Kadhafi, quant à lui, entrera dans l’histoire comme étant le dictateur dont les agissements ont permi aux armées occidentales de revenir en Afrique du nord. Je comprends ceux qui s’inquiètent du déploiement militaire de l'Otan pour stopper les opérations militaires libyennes mais n’oublions pas que c’est la dictature de Kadhafi qu’il faut d'abord blâmer. C’est elle qui, finalement, a mis en danger la souveraineté de la Libye.

De cela, il faut tirer un enseignement majeur : les autocrates, les tyrans, sont les partenaires idéaux pour un Occident qui, quoiqu'il dise, ne pense qu'à ses propres intérêts. D’abord, ils sont de bons cliens qui s’approvisionnent en armes et autres équipements coûteux. Ensuite, quand ils sont allés trop loin ou qu’ils sont devenus inutiles, ils deviennent le meilleur prétexte pour une intervention militaire. Les autres dirigeants arabes ou musulmans (n'oublions pas l'Iran) sont prévenus : les dictateurs finissent mal, en général...
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