Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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vendredi 1 novembre 2013

La chronique du blédard : Du silence des «intellectuels» égyptiens

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 31 octobre 2013
Akram Belkaïd, Paris

Dans quelques temps, à Dieu ne plaise, des écrivains égyptiens prendront le monde à témoin des misères et violences, autant morales que physiques, que seront en train de leur infliger le général Sissi et ses pairs galonnés. S’adressant plus particulièrement à l’Occident, ils parleront de dictature, de menaces sur la liberté d’expression et crieront aux promesses et à la révolution trahies. On sera alors bien obligés de les aider, de se mobiliser pour eux et de les assurer de notre solidarité. Mais il faut être honnête : on sera aussi tentés de leur dire qu’ils méritent leurs déboires car rien ne saurait  excuser leur actuelle compromission avec un régime coupable d’une répression sanglante contre des êtres humains fussent-ils les partisans de l’ex-président islamiste Morsi.

Dans un entretien accordé au quotidien Le Monde, l’universitaire français Richard Jacquemond, a analysé les raisons du ralliement de nombre d’écrivains égyptiens au coup d’Etat du 3 juillet dernier (*). Tout en rappelant les excès commis par les Frères musulmans durant la brève présidence de Morsi et leur tentation totalitaire notamment à l’égard de l’intelligentsia, ce spécialiste et traducteur de littérature arabe moderne déplore l’attitude de ces intellectuels. « Le silence des ‘consciences de la nation’ égyptienne devant la répression sanglante des manifestations pro-Morsi depuis le 14 août est assourdissant. Et consternant » juge-t-il. Un silence assourdissant… Oui, on le sait bien : qui ne dit mot consent.

Il serait injuste d’affirmer que la défiance des milieux intellectuels à l’égard des « Ikhwanes » n’était pas justifiée. Après avoir montré un visage plutôt avenant durant les premières semaines qui ont suivi la chute de Moubarak, les « Frères » se sont laissés aller à leurs penchants hégémoniques au point de se mettre à dos une bonne partie de la population. Mais rien, absolument rien, ne justifie que l’on se fasse complice des tueries et persécutions qui les visent. Derrière le soulagement réel d’une bonne partie de la société, voici aussi ce qu’est la réalité égyptienne : plus d’un millier de morts, deux milles personnes arrêtées et des poursuites engagées à la moindre déclaration en soutien de la confrérie comme en témoigne la récente suspension du champion du monde de kung-fu Mohamed Youssef. Lors de la remise de sa médaille d’or, ce dernier a en effet osé arborer un T-shirt jaune sur lequel était dessinée une main les quatre doigts tendus. Un symbole qui fait référence au rassemblement des pro-Morsi de la place Rabâa (quatre, en arabe) dispersé dans le sang le 14 août dernier.

Tôt ou tard, la machine répressive de Sissi se retournera contre celles et ceux qui affirment vouloir la liberté et l’Etat de droit pour leur pays mais qui ne lèvent pas le moindre petit doigt pour protester contre la situation actuelle. Mais, à ce sujet, doit-on vraiment les croire quand ils se font les chantres d’une Egypte débarrassée de toutes ses chaînes ? Quel crédit accorder en effet à un Alaa Al-Aswany qui, hier encore, affirmait à la fin de chacune de ses chroniques que "la démocratie est la solution" ? Que quelques dinosaures staliniens, aujourd’hui complètement déboussolés par le monde globalisé dans lequel nous vivons, soient enclins à applaudir un régime fort n’est guère surprenant. Mais que des intellectuels qui, il y a quelques années encore, symbolisaient, du moins le pensait-on, une Egypte moderne ayant rompu avec le culte de l’homme providentiel, le fassent est une immense déception.
Pour Richard Jacquemond, nombre d’écrivains égyptiens sont incapables d’échapper à la « position de scribe qui leur est assignée » par un Etat qui a toujours réussi à empêcher l’émergence d’une scène culturelle indépendante.  Quant au nationalisme ambiant, pour ne pas dire le déferlement de chauvinisme, il s’expliquerait, relève l’universitaire « par le sentiment très fort, dans l’intelligentsia (égyptienne), que le pays, affaibli par bientôt trois ans d’instabilité politique, est à la merci des ingérences étrangères et que le salut ne peut venir que d’un pouvoir fort ».
Peut-être… La certitude que la « patrie en danger » peut effectivement  provoquer nombre d’aveuglements. Mais on peut aussi penser que cette surenchère nationaliste sert surtout à se donner bonne conscience à peu de risques. Quoi de plus facile que de crier au complot israélo-américain quand on a trahi ses principes humanistes ? Quand on n’est pas à la hauteur d’une situation qui exige une prise de position courageuse ? Voilà une autre manière d’analyser ce nationalisme ombrageux qui caractérise tant de sociétés arabes. N’est-ce pas juste une manière de faire oublier le reste ? Ses propres manquements et renoncements ? Ses lâchetés face à l’ordre établi ?
Ce qui se passe en Egypte interpelle à bien des égards. Cela pose la question de la capacité des intellectuels à dire non quand la situation l’exige et cela quelle que soit la nature du pouvoir auquel ils peuvent être confrontés. Cela doit surtout parler aux intellectuels algériens dans le contexte actuel d’une Algérie d’en haut qui, elle aussi, est en train de perdre la tête et qui semble submergée par la démagogie et la plus méprisable des servilités. Mais on y reviendra…


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jeudi 15 août 2013

La chronique du blédard : Une leçon égyptienne

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 15 août 2013
Akram Belkaïd, Paris
 
Jour après jour l’Egypte s’achemine vers la guerre civile. Qu’on le veuille ou non, ce qui s’y passe est la conséquence directe de la destitution du président Mohamed Morsi par l’armée le trois juillet dernier. Qui a pu croire alors que les Frères musulmans et leurs sympathisants accepteraient ce coup de force sans réagir ? En décidant de mettre aux arrêts (et au secret) le premier président démocratiquement élu dans l’histoire de l’Egypte, les militaires ont commis une faute majeure. Ils ont mis en danger l’intégrité de leur pays et ont délibérément ouvert une boite de pandore qu’il sera désormais difficile de refermer. Et, contrairement à ce que prétendent nombre de « démocrates » égyptiens – certains ont atteint des sommets dans le pathétique pour justifier leur soutien au coup d’Etat – les premiers responsables des assauts sanglants des forces de l’ordre contre les campements pro-Morsi ne sont pas les dirigeants de la Confrérie des Frères musulmans mais bien ceux qui ont donné l’ordre d’ouvrir le feu.
 
Il ne s’agit pas ici de défendre le court bilan de Morsi et certainement pas de reprendre les textes hagiographiques qui circulent à son propos sur la toile et que relaient des sites d’informations plus ou moins proches de l’islamisme politique. L’homme a fait des erreurs importantes, il n’a pas pris la mesure de sa tâche et ne s’est pas rendu compte qu’il divisait son peuple. Surtout, il n’a pas réalisé à quel point il se devait de protéger la transition démocratique en pratiquant une ouverture politique plutôt que de gouverner au seul bénéfice de ses pairs. Mais quelles que soient ses fautes, il ne méritait certainement pas d’être embastillé de la sorte et, qui plus est, sans aucun procès.
 
Pour autant, il est important pour tout partisan de la démocratisation du monde arabe de prendre position par rapport à ce qui se passe en Egypte. Qu’on le veuille ou non, les Frères musulmans sont des acteurs incontournables de la vie politique égyptienne et les massacrer ne règlera aucun problème, bien au contraire. L’assaut sanglant contre les camps de pro-Morsi est une honte et un crime majeur. Conséquence d’une crise politique provoquée par l’armée et ses soutiens, ces sit-in auraient dû être levés grâce à un compromis politique et, surtout, de manière pacifique pour ne pas aggraver la situation.
 
Mais l’armée égyptienne a visiblement d’autres objectifs. Depuis le début de l’été, elle entend privilégier l’épreuve de force voire-même l’encourager. Peut-être se sent-elle capable de réduire à néant le mouvement des Frères musulmans… Peut-être est-elle décidée à sacrifier une partie de la population au nom de la « sauvegarde » de l’Egypte. Peut-être pense-t-elle à l’expérience algérienne en se disant que, in fine, l’islamisme politique est toujours vaincu sur le plan sécuritaire (« à quel prix ? » est la question que les képis égyptiens ne se posent pas…). Ou alors, peut-être que l’armée égyptienne n’a finalement aucune stratégie clairement définie et qu’elle avance au coup par coup, en présumant de ses forces et de sa capacité à ramener l’ordre. Ou plutôt, en présumant de sa capacité à instaurer rapidement un ordre de fer…
 
Car c’est bien là vers où se dirige l’Egypte. Le sang appelle le sang et qui dit violence dit pouvoir dictatorial et Etat d’exception. Bien naïfs sont les démocrates qui ont soutenu le coup d’Etat contre Morsi et qui pensent que Sissi et sa bande de galonnés vont leur offrir demain une place au sommet du pouvoir. Bien sûr, ils auront quelques strapontins car l’époque n’est plus aux juntes totales. Comme sous Moubarak, la démocratie sera officiellement proclamée mais l’on sait déjà qu’elle sera de façade et que des lignes rouges seront interdites de franchissement sous peine d’emprisonnement et autres désagréments caractéristiques des dictatures.
 
Que peut-on faire pour l’Egypte et les Egyptiens ? Cela peut paraître naïf mais il est important de multiplier les appels au calme et à la conciliation. Les récentes tentatives de médiation ont échoué ? Il faut recommencer. Certes, on ne peut guère compter sur les pays arabes dont certains – on regardera du côté de la péninsule arabique – se frottent les mains à propos du dérapage de la transition égyptienne post-Moubarak. La question reste donc de savoir ce que veulent, et ce que peuvent, l’Europe et, surtout, les Etats-Unis. Eux-seuls peuvent faire pression sur l’armée égyptienne et l’amener à négocier. Le feront-ils ? Une chose est certaine, personne, pas même Israël, n’a intérêt à ce que l’Egypte soit à feu et à sang.
 
Enfin, ce qui se passe en Egypte devrait aider les Tunisiens à réfléchir quant aux conséquences d’un détournement du processus démocratique. Partisans ou opposants du parti Ennahda n’ont qu’à méditer le chaos égyptien pour savoir quelles erreurs éviter. Peut-être que cela leur semblera plus convaincant que les mises en garde répétées de leurs voisins algériens... Pourtant fort de leur terrible expérience des années 1990, ces derniers ont bien de la peine à faire entendre leur exhortation à la prudence et au dialogue national. Car la paix civile n’a pas de prix et c’est ce que les Egyptiens sont malheureusement en train de réaliser.
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samedi 15 décembre 2012

La chronique du blédard : Le monde arabe, l'homme providentiel et le sixième califat

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 13 décembre 2012
Akram Belkaïd, Paris

En Tunisie comme en Egypte, mais aussi en Syrie ou en Libye, il est beaucoup fait usage (peut-être trop) du mot Révolution. Dans ce qui suit, il ne s'agit pas de juger de la pertinence d'un tel emploi mais une chose est sûre : la Révolution est souvent perçue comme la remise en cause du pouvoir en place alors que l'enjeu est bien plus important. Il ne s'agit pas simplement de chasser le tyran ou de venir à bout d'un système politique inique. C'est, pourrait-on dire, le plus facile car, au-delà de crier, « le peuple veut la chute du régime » (et d'arriver à le faire tomber), il faut être aussi capable de changer sa manière de penser et d'admettre que c'est elle qui, d'une certaine façon, a permis à la dictature de s'installer et de durer. Il est donc nécessaire d'être convaincu qu'une Révolution n'en est pas une si elle ne fait pas évoluer les mentalités et si elle ne remet pas en cause nombre de certitudes figées depuis des décennies voire des siècles. 

Ainsi, les récents événements en Egypte et en Tunisie incitent à se demander si le monde arabe ne retombe pas dans ses travers avec une résurgence de l'attente de l'homme providentiel. Alors que le processus engendré par les événements de 2011 semble dérailler (violences, tentations d'un retour à l'ordre musclé, manifestations hégémoniques des islamistes), il n'est question que de telle ou telle figure susceptible de ramener le calme et la concorde. Comme si le salut ne pouvait naître que d'un seul individu ! Comme si la dynamique engendrée par les manifestations populaires sans leader n'avait servi à rien. Comme si les grandes mobilisations sans figures de proue sur les réseaux sociaux n'avaient été qu'une parenthèse. 

Nombreux sont les experts qui expliquent cette tendance par la proéminence du père dans les sociétés arabes. Le chef-roi, le zaïm, le guide (ou combattant) suprême, le raïs, « the higness » (l'altesse), tout cela viendrait, pour reprendre l'expression du journaliste marocain Karim Boukhari, « du complexe du père que l'on ne tue pas parce que cela ne se fait pas » (1). Il y a du vrai dans cette explication mais l'on aurait pu penser, à l'aune du Printemps arabe, qu'elle commence à dater. En effet, comme le relève le penseur Emmanuel Todd, le monde arabe est entré depuis longtemps dans une séquence où « les fils savent lire, et les pères non ». Comprendre, une situation où les plus jeunes sont plus instruits, plus influencés par le monde extérieur, plus en prise avec les grands enjeux modernes ce qui « entraîne une rupture des relations d'autorité, non seulement à l'échelle familiale, mais implicitement à l'échelle de toute une société » (2). 

Les tentations récentes d'en appeler au sauveur providentiel peuvent donc être considérées comme la manifestation de forces de rappel propres aux sociétés patrilinéaires. Mais il n'y a pas que cela et le cas des islamistes parvenus au pouvoir illustre un autre type de fascination pour le pouvoir absolu. Lorsque le président Morsi a décidé de s'arroger plusieurs pouvoirs, nombreux ont été les commentateurs et acteurs politiques qui l'ont qualifié, non sans une certaine ironie, de pharaon. On sait, en effet, l'importance symbolique que ce terme recèle chez les islamistes égyptiens puisqu'il désigne le souverain impie, le dirigeant idolâtre à abattre coûte que coûte. Traiter Morsi de pharaon renvoyait donc ce dernier à ses propres détestations mais, à dire vrai, cette comparaison n'était pas la plus pertinente. 

En réalité, c'est plutôt de calife dont il aurait pu être question même si on comprend qu'il est plus facile et moins dangereux de parler de pharaon. Etre calife, c'est-à-dire un successeur du Prophète à la tête de la communauté de tous les croyants et avoir des pouvoirs religieux et politiques absolus et incontestés : voilà le non-dit qui, consciemment ou non, de manière assumée ou non, façonne et motive nombre de leaders islamistes. On objectera que les Frères musulmans, à la différence des salafistes, ont pris leurs distances avec le thème de la restauration du califat aboli par Atatürk. Il n'empêche : Morsi ne se voit certainement pas en nouveau Nasser. Sa référence à lui, c'est le califat et la nécessité pour son peuple de lui obéir sans discuter puisqu'il est désormais porteur d'une double légitimité. Celle des urnes et, plus encore, celle de l'appartenance à un mouvement se réclamant de la religion. On se souvient de l'une des premières déclarations du Premier ministre tunisien Hamadi Jébali, ce dernier promettant l'établissement prochain du sixième Califat. Ce n'était pas qu'une simple déclaration euphorique d'un homme qui venait de passer de la clandestinité au sommet de l'Etat. Bien au contraire, cela traduisait une conception absolutiste de l'exercice du pouvoir. 

Tant qu'ils rêveront d'un calife en remplacement du tyran, les islamistes se comporteront comme des dictateurs en herbe et leurs promesses de respecter la démocratie et l'alternance resteront sujettes à caution. Mais, le camp non-islamiste n'est pas exempt de reproches non plus. Les opposants épris de démocratie qui, en réalité, ne demandent qu'à exercer un pouvoir absolu courent les salons. Il suffit de voir la manière dont ils persistent à diriger leurs partis. Pas de débats, pas de courants, pas de numéro deux, un passage de témoin sans cesse repoussé et un culte permanent de leur propre personnalité… C'est d'ailleurs pourquoi il n'est pas difficile de créer des divisions au sein de ces formations en incitant les lieutenants, qui n'en peuvent plus d'attendre leur tour, à faire sécession. L'Algérie en est l'exemple. Tous les partis d'opposition (et même ceux proches du pouvoir !) ont connu - ou connaîtront - ce genre d'épisodes où des factieux sont incités à jeter dehors un zaïm trop longtemps accroché à son fauteuil… 

Se débarrasser du « zaïmisme » et du « califisme » ne sera pas chose facile mais cela doit être l'un des enjeux majeurs des transformations actuelles. Il ne s'agit pas d'imposer une quelconque forme de collectivisme, idée derrière laquelle se sont cachés maints dictateurs et systèmes totalitaires. Mais, en ce début de siècle, l'avenir des nations passe tout de même par l'action et les réflexions collectives. Par l'expérimentation de nouvelles formes de démocratie et de mise en place d'un Etat de droit. A défaut, les processus révolutionnaires en cours risquent bel et bien d'échouer car l'Egypte, comme le reste du monde arabe, n'a nul besoin d'un nouveau Nasser et encore moins d'un sixième califat. 

(1) Editorial, Tel Quel, 14 juillet 2012.
(2) Allah n'y est pour rien, sur les révolutions arabes et quelques autres, Arrêtsurimages.net, juin 2011.
 
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