Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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vendredi 27 novembre 2015

La chronique du blédard : Battre Daech ?

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Le Quotidien d’Oran, 19 novembre 2015
Akram Belkaïd, Paris
 
A première vue, la mise en place c’une grande et unique coalition internationale contre le groupe Etat islamique (EI ou Daech) est une décision qui s’impose. Semant la mort un peu partout y compris au Maghreb et en France, minant l’intégralité territoriale de l’Irak et de la Syrie, multipliant les actes de sauvagerie et d’abomination, cette organisation criminelle et terroriste doit effectivement être mise hors d’état de nuire. Une fois énoncée cette urgence, il convient de s’attarder sur la faisabilité de cet objectif stratégique pour la paix au Proche-Orient.
D’abord, ce constat. Ni l’armée syrienne, ni l’armée irakienne ne sont capables de vaincre Daech. On sait que la première, du moins ce qu’il en reste, évite soigneusement de se confronter avec le groupe Etat islamique, préférant montrer son savoir-faire dans le bombardement des populations civiles. De son côté, la seconde restera dans les annales de l’histoire militaire après sa honteuse débâcle de l’été 2014 où, non seulement elle a fuit face aux troupes de Daech – en abandonnant la population de Mossoul à son sort – mais où elle a aussi laissé des tonnes d’armements lourds et légers. Cela veut dire qu’envoyer une énième cohorte de conseillers et de formateurs pour aider ces armées ne servira à rien. A ce jour, seuls les Kurdes et quelques groupes armés de l’opposition syrienne se battent au sol contre l’EI. Cela peut suffire à contenir ses troupes mais cela ne peut mener à sa défaite.
 
Il faudra donc, tôt ou tard, l’intervention d’une tierce armée sur le champ de bataille. Question, quelle sera cette armée ? Quel est le pays qui est prêt à engager ses troupes dans une bataille qui sera tout sauf une promenade de santé ? Ni le Liban ni la Jordanie ne sont capable de le faire car leurs armées sont trop faibles.  De son côté, l’Egypte a fort à faire chez elle sachant que ses dirigeants ont encore en mémoire le souvenir très mitigé de l’intervention militaire égyptienne au Yémen pendant les années 1960. L’Iran, dont les gardiens de la révolution participent déjà aux combats en soutien à l’armée de Bachar al-Assad, a les moyens de vaincre militairement Daech. Mais rien ne dit que les autres puissances régionales accepteront son implication. La Turquie et l’Arabie Saoudite (et Israël) ne peuvent voir celui qu’il considère comme leur ennemi direct prendre autant d’importance.
 
La Turquie, elle, a aussi la capacité militaire de détruire Daech. Encore faudrait-il que ses dirigeants le veuillent. Ce n’est un secret pour personne, Ankara a joué avec le feu en laissant passer sur son sol les djihadistes et les recrues de l’EI. Elle n’est jamais intervenue militairement, y compris après les récents attentats commis sur son sol, contre une organisation qui entend pourtant instaurer le Califat et qui ne cesse de qualifier le président Tayyip Recep Erdogan d’ennemi à la solde de l’Otan et des Américains. Cette neutralité alimente soupçons et critiques. Certes, elle peut s’expliquer par le fait que les autorités turques craignent l’apparition d’un phénomène djihadiste sur leur sol. Mais il est impossible de nier qu’il existait, jusqu’à il y a plusieurs mois, un pacte de non-agression plus ou moins implicite.
 
Reste enfin l’Arabie saoudite dont la préoccupation majeure semble être aujourd’hui de continuer à bombarder le Yémen, l’un des pays les plus pauvres de la planète et dont le triste sort ne semble émouvoir personne. Et quand on voit l’incapacité saoudienne à réduire la rébellion houthiste on est en droit de se demander si son intervention éventuelle contre l’EI servirait à quelque chose. A cela s’ajoute le fait que Riyad, qui reste obnubilé par le danger iranien, s’est toujours gardé de critiquer ouvertement cette organisation qui a d’ailleurs bénéficié de financements en provenance des pays du Golfe. On sait que les deux parties partagent la même vision d’un islam rigoriste et qu’il n’y a guère de différences entre elles dans la conception de la justice, du sort des femmes.
 
Il faudra donc beaucoup d’efforts et de tractations pour que les trois puissances régionales que sont l’Arabie saoudite, l’Iran et la Turquie, se joignent à une coalition contre l’EI. Et il en faudra encore plus pour les persuader de mener cette action militaire seuls, sans l’apport de troupes occidentales. C’est bien connu, à Paris comme à Washington, le discours est le même : pas question d’envoyer des troupes au sol car c’est aux pays de la région d’intervenir.
 
En réalité, personne n’est dupe. N’importe quel observateur de ce qui se déroule en Syrie sait qu’il faudra tôt ou tard une intervention occidentale terrestre voire russo-occidentale pour défaire le « Califat de Raqqa ».  Et là aussi les obstacles sont nombreux pour mettre en place une telle coalition. Quid du régime de Bachar al-Assad ? Les Occidentaux, adeptes du fameux « ni-ni » (ni-Assad, ni-Daech) veulent son départ, les Russes le refusent. Les négociations en cours à Vienne tentent de lever ce blocage mais on devine que toute intervention militaire contre l’EI est vouée à l’échec si d’aventure rien n’est préparé pour la suite sur le plan politique.
 
Enfin, il est évident que la chute, encore très hypothétique du groupe Etat islamique – lequel dispose d’importantes ressources financières, on doit aussi le rappeler - ne résoudra aucun des problèmes liés au djihadisme et à la radicalisation de la jeunesse musulmane où qu’elle soit. Mais ceci est déjà un autre problème.
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samedi 15 décembre 2012

La chronique du blédard : Le monde arabe, l'homme providentiel et le sixième califat

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 13 décembre 2012
Akram Belkaïd, Paris

En Tunisie comme en Egypte, mais aussi en Syrie ou en Libye, il est beaucoup fait usage (peut-être trop) du mot Révolution. Dans ce qui suit, il ne s'agit pas de juger de la pertinence d'un tel emploi mais une chose est sûre : la Révolution est souvent perçue comme la remise en cause du pouvoir en place alors que l'enjeu est bien plus important. Il ne s'agit pas simplement de chasser le tyran ou de venir à bout d'un système politique inique. C'est, pourrait-on dire, le plus facile car, au-delà de crier, « le peuple veut la chute du régime » (et d'arriver à le faire tomber), il faut être aussi capable de changer sa manière de penser et d'admettre que c'est elle qui, d'une certaine façon, a permis à la dictature de s'installer et de durer. Il est donc nécessaire d'être convaincu qu'une Révolution n'en est pas une si elle ne fait pas évoluer les mentalités et si elle ne remet pas en cause nombre de certitudes figées depuis des décennies voire des siècles. 

Ainsi, les récents événements en Egypte et en Tunisie incitent à se demander si le monde arabe ne retombe pas dans ses travers avec une résurgence de l'attente de l'homme providentiel. Alors que le processus engendré par les événements de 2011 semble dérailler (violences, tentations d'un retour à l'ordre musclé, manifestations hégémoniques des islamistes), il n'est question que de telle ou telle figure susceptible de ramener le calme et la concorde. Comme si le salut ne pouvait naître que d'un seul individu ! Comme si la dynamique engendrée par les manifestations populaires sans leader n'avait servi à rien. Comme si les grandes mobilisations sans figures de proue sur les réseaux sociaux n'avaient été qu'une parenthèse. 

Nombreux sont les experts qui expliquent cette tendance par la proéminence du père dans les sociétés arabes. Le chef-roi, le zaïm, le guide (ou combattant) suprême, le raïs, « the higness » (l'altesse), tout cela viendrait, pour reprendre l'expression du journaliste marocain Karim Boukhari, « du complexe du père que l'on ne tue pas parce que cela ne se fait pas » (1). Il y a du vrai dans cette explication mais l'on aurait pu penser, à l'aune du Printemps arabe, qu'elle commence à dater. En effet, comme le relève le penseur Emmanuel Todd, le monde arabe est entré depuis longtemps dans une séquence où « les fils savent lire, et les pères non ». Comprendre, une situation où les plus jeunes sont plus instruits, plus influencés par le monde extérieur, plus en prise avec les grands enjeux modernes ce qui « entraîne une rupture des relations d'autorité, non seulement à l'échelle familiale, mais implicitement à l'échelle de toute une société » (2). 

Les tentations récentes d'en appeler au sauveur providentiel peuvent donc être considérées comme la manifestation de forces de rappel propres aux sociétés patrilinéaires. Mais il n'y a pas que cela et le cas des islamistes parvenus au pouvoir illustre un autre type de fascination pour le pouvoir absolu. Lorsque le président Morsi a décidé de s'arroger plusieurs pouvoirs, nombreux ont été les commentateurs et acteurs politiques qui l'ont qualifié, non sans une certaine ironie, de pharaon. On sait, en effet, l'importance symbolique que ce terme recèle chez les islamistes égyptiens puisqu'il désigne le souverain impie, le dirigeant idolâtre à abattre coûte que coûte. Traiter Morsi de pharaon renvoyait donc ce dernier à ses propres détestations mais, à dire vrai, cette comparaison n'était pas la plus pertinente. 

En réalité, c'est plutôt de calife dont il aurait pu être question même si on comprend qu'il est plus facile et moins dangereux de parler de pharaon. Etre calife, c'est-à-dire un successeur du Prophète à la tête de la communauté de tous les croyants et avoir des pouvoirs religieux et politiques absolus et incontestés : voilà le non-dit qui, consciemment ou non, de manière assumée ou non, façonne et motive nombre de leaders islamistes. On objectera que les Frères musulmans, à la différence des salafistes, ont pris leurs distances avec le thème de la restauration du califat aboli par Atatürk. Il n'empêche : Morsi ne se voit certainement pas en nouveau Nasser. Sa référence à lui, c'est le califat et la nécessité pour son peuple de lui obéir sans discuter puisqu'il est désormais porteur d'une double légitimité. Celle des urnes et, plus encore, celle de l'appartenance à un mouvement se réclamant de la religion. On se souvient de l'une des premières déclarations du Premier ministre tunisien Hamadi Jébali, ce dernier promettant l'établissement prochain du sixième Califat. Ce n'était pas qu'une simple déclaration euphorique d'un homme qui venait de passer de la clandestinité au sommet de l'Etat. Bien au contraire, cela traduisait une conception absolutiste de l'exercice du pouvoir. 

Tant qu'ils rêveront d'un calife en remplacement du tyran, les islamistes se comporteront comme des dictateurs en herbe et leurs promesses de respecter la démocratie et l'alternance resteront sujettes à caution. Mais, le camp non-islamiste n'est pas exempt de reproches non plus. Les opposants épris de démocratie qui, en réalité, ne demandent qu'à exercer un pouvoir absolu courent les salons. Il suffit de voir la manière dont ils persistent à diriger leurs partis. Pas de débats, pas de courants, pas de numéro deux, un passage de témoin sans cesse repoussé et un culte permanent de leur propre personnalité… C'est d'ailleurs pourquoi il n'est pas difficile de créer des divisions au sein de ces formations en incitant les lieutenants, qui n'en peuvent plus d'attendre leur tour, à faire sécession. L'Algérie en est l'exemple. Tous les partis d'opposition (et même ceux proches du pouvoir !) ont connu - ou connaîtront - ce genre d'épisodes où des factieux sont incités à jeter dehors un zaïm trop longtemps accroché à son fauteuil… 

Se débarrasser du « zaïmisme » et du « califisme » ne sera pas chose facile mais cela doit être l'un des enjeux majeurs des transformations actuelles. Il ne s'agit pas d'imposer une quelconque forme de collectivisme, idée derrière laquelle se sont cachés maints dictateurs et systèmes totalitaires. Mais, en ce début de siècle, l'avenir des nations passe tout de même par l'action et les réflexions collectives. Par l'expérimentation de nouvelles formes de démocratie et de mise en place d'un Etat de droit. A défaut, les processus révolutionnaires en cours risquent bel et bien d'échouer car l'Egypte, comme le reste du monde arabe, n'a nul besoin d'un nouveau Nasser et encore moins d'un sixième califat. 

(1) Editorial, Tel Quel, 14 juillet 2012.
(2) Allah n'y est pour rien, sur les révolutions arabes et quelques autres, Arrêtsurimages.net, juin 2011.
 
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