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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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dimanche 21 juillet 2013

La chronique du blédard : Des Palestiniens et du Printemps arabe

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 18 juillet 2013
Akram Belkaïd, Paris

 
C’est une vidéo qui a fait le tour du web en provoquant l’indignation y compris en Israël. On y voit des soldats israéliens embarquer un Palestinien de cinq ans et son père, l’enfant étant soupçonné d’avoir jeté des pierres contre une voiture à Hébron en Cisjordanie (le père et le fils seront brièvement détenus avant d’être remis à la police palestinienne puis relâchés). Ces images poignantes – l’enfant est pris de panique totale face aux uniformes - ont été tournées par B’Tselem, une organisation israélienne de défense des droits de l’homme. D’une certaine manière, elles montrent, pour qui l’aurait oublié, que la situation des Territoires palestiniens n’a guère changé et que, quelque part, heureusement qu’il existe des ONG israéliennes pour en témoigner...
 
Un rappel utile à l’heure où les turbulences du monde arabe font l’essentiel de l’actualité. Tragédie syrienne, pagaille libyenne, incertitude tunisienne et coup d’Etat « démocratique » égyptien, tout cela éclipse la question palestinienne y compris au sein des opinions publiques arabes directement confrontées à des bouleversements politiques incessants et dont il est impossible de prédire la conclusion à court ou long terme. C’est un fait, le Printemps arabe, événement positif s’il en est malgré les interrogations et défis qu’il génère, n’est finalement pas une bonne nouvelle pour les Palestiniens au sens où il relègue leur combat au second plan quand il ne le marginalise pas.
 
Car qui se soucie d’eux ? Certes, il existe encore un semblant de processus diplomatique géré par les Etats-Unis pour arriver à un accord de paix définitif entre Israéliens et Palestiniens. Mais qui y croit ? Personne ou presque. John Kerry, le chef de la diplomatie étasunienne va et vient entre Washington et le Machreq, se fait photographier à Jérusalem-est, se fend de quelques déclarations où l’optimisme de façade cache mal une certaine impatience mais même lui ne donne guère l’impression d’être convaincu par sa propre démarche. En attendant, la colonisation illégale de Jérusalem-est et de la Cisjordanie se poursuit tandis que Gaza demeure la plus grande prison à ciel ouvert du monde.
 
Dès les premières révoltes populaires de janvier 2011, de nombreux intellectuels palestiniens ont deviné que les événements qui allaient suivre ne seraient certainement pas favorables à leur cause. Ce constat n’était pas accompagné de dépit ou d’hostilité à la revendication démocratique des peuples arabes mais il relevait tout simplement d’une lecture objective de la situation. Confrontés à des bouleversements sans précédents, ces peuples sont désormais submergés par un agenda politique national qui les éloigne des grandes mobilisations de jadis pour la Palestine. On remarquera au passage que le Printemps arabe n’a eu, par ailleurs, guère d’impact durable sur les Palestiniens. Certes, ces derniers sont sortis dans les rues de Gaza et de Cisjordanie pour dénoncer l’incompétence de leurs dirigeants et aussi et surtout pour exiger une réconciliation entre le Fatah et le Hamas mais cela n’a pas modifié la donne politique palestinienne.
 
Aujourd’hui, aucun pays arabe n’est capable de peser sur l’échiquier mondial pour défendre les Palestiniens. Les pays du Golfe, dont les avoirs financiers servent à soutenir une économie mondiale vacillante, sont terrorisés par le programme nucléaire iranien. Au final, ils font, à l’égard d’Israël, ce que leur protecteur américain leur impose quand ils ne devancent pas eux-mêmes ses souhaits de normalisation, notamment économique, avec l’Etat hébreu. Les émirs peuvent bien ensuite parader à Gaza en promettant des milliards de dollars, cela ne change rien au fond du problème qui est celui qu’un peuple entier reste privé de son pays et de ses droits.
 
Par ailleurs, les pays engagés dans une transition depuis la chute de dictateurs n’ont pas vraiment de marge de manœuvre. En effet, et quelle que soit la couleur politique de ces gouvernements, tous sont persuadés que la réussite de leur action voire leur longévité dépend beaucoup du bon vouloir de cet arbitre absolu que sont les Etats-Unis. En Egypte, l’ex-président Morsi a bel et bien donné des gages à Washington et Tel-Aviv (on pense notamment à la fermeture des tunnels clandestins entre le Sinaï et Gaza) mais cela n’a pas suffi à lui sauver la mise. Et l’on voit mal son successeur provisoire adopter une autre position.
 
C’est d’ailleurs l’une des caractéristiques les moins évoquées du Printemps arabe. Terminé le temps de la Révolution iranienne. Aujourd’hui, les pouvoirs qui émergent ou se profilent dans les pays arabes en transition ne s’opposent pas à l’Amérique même si, ici et là, on a entendu quelques discours virulents ou assisté à des actions de force contre les intérêts étasuniens (on pense notamment à l’attaque de l’ambassade des Etats-Unis par des salafistes tunisiens). La raison en est simple. Dans un monde unipolaire, personne n’a envie de se joindre au camp des « méchants », c’est-à-dire celui qui regroupe la Syrie et l’Iran. Et s’attirer les bonnes grâces de Washington a un prix. Cela n’implique pas de « trahir » les Palestiniens – cela, les opinions publiques ne l’accepteraient pas – mais de mettre en sourdine ses revendications et ses propositions en faveur de la Palestine. C'est à l’image des plus qu’oubliés « plan Fahd » et « plan Abdallah », du nom des deux rois saoudiens qui proposaient la paix en échange de la restitution des terres occupées depuis 1967 et 1973.
 
Finalement, et comme c’est le cas depuis plusieurs décennies, le meilleur allié des Palestiniens demeure l’Union européenne (UE) et cela malgré le fait – on le signalera jamais assez – que la Commission et le Parlement sont assiégés (le mot n’est pas trop fort) par des lobbyistes défendant les intérêts israéliens. Il y a quelques jours, l’UE a adopté un texte prévoyant d’exclure à partir de 2014 les Territoires occupés de sa coopération, notamment financière, avec Israël. C’est une décision plus que symbolique puisque l’Europe fait une claire distinction entre, d’un côté, le territoire israélien, et, de l’autre, les colonies en Cisjordanie, à Jérusalem-Est cela oublier la bande de Gaza et le plateau du Golan. Ce n’est pas rien. Cela signifie à l’actuel gouvernement israélien que la politique du fait accompli ne provoquera pas forcément la normalisation. Plus qu’une consolation, c’est un acquis pour les Palestiniens dans leur long chemin vers un Etat. Mais c’est malheureusement bien leur seule satisfaction en ces temps de grande agitation du monde arabe.
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samedi 15 décembre 2012

La chronique du blédard : Le monde arabe, l'homme providentiel et le sixième califat

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 13 décembre 2012
Akram Belkaïd, Paris

En Tunisie comme en Egypte, mais aussi en Syrie ou en Libye, il est beaucoup fait usage (peut-être trop) du mot Révolution. Dans ce qui suit, il ne s'agit pas de juger de la pertinence d'un tel emploi mais une chose est sûre : la Révolution est souvent perçue comme la remise en cause du pouvoir en place alors que l'enjeu est bien plus important. Il ne s'agit pas simplement de chasser le tyran ou de venir à bout d'un système politique inique. C'est, pourrait-on dire, le plus facile car, au-delà de crier, « le peuple veut la chute du régime » (et d'arriver à le faire tomber), il faut être aussi capable de changer sa manière de penser et d'admettre que c'est elle qui, d'une certaine façon, a permis à la dictature de s'installer et de durer. Il est donc nécessaire d'être convaincu qu'une Révolution n'en est pas une si elle ne fait pas évoluer les mentalités et si elle ne remet pas en cause nombre de certitudes figées depuis des décennies voire des siècles. 

Ainsi, les récents événements en Egypte et en Tunisie incitent à se demander si le monde arabe ne retombe pas dans ses travers avec une résurgence de l'attente de l'homme providentiel. Alors que le processus engendré par les événements de 2011 semble dérailler (violences, tentations d'un retour à l'ordre musclé, manifestations hégémoniques des islamistes), il n'est question que de telle ou telle figure susceptible de ramener le calme et la concorde. Comme si le salut ne pouvait naître que d'un seul individu ! Comme si la dynamique engendrée par les manifestations populaires sans leader n'avait servi à rien. Comme si les grandes mobilisations sans figures de proue sur les réseaux sociaux n'avaient été qu'une parenthèse. 

Nombreux sont les experts qui expliquent cette tendance par la proéminence du père dans les sociétés arabes. Le chef-roi, le zaïm, le guide (ou combattant) suprême, le raïs, « the higness » (l'altesse), tout cela viendrait, pour reprendre l'expression du journaliste marocain Karim Boukhari, « du complexe du père que l'on ne tue pas parce que cela ne se fait pas » (1). Il y a du vrai dans cette explication mais l'on aurait pu penser, à l'aune du Printemps arabe, qu'elle commence à dater. En effet, comme le relève le penseur Emmanuel Todd, le monde arabe est entré depuis longtemps dans une séquence où « les fils savent lire, et les pères non ». Comprendre, une situation où les plus jeunes sont plus instruits, plus influencés par le monde extérieur, plus en prise avec les grands enjeux modernes ce qui « entraîne une rupture des relations d'autorité, non seulement à l'échelle familiale, mais implicitement à l'échelle de toute une société » (2). 

Les tentations récentes d'en appeler au sauveur providentiel peuvent donc être considérées comme la manifestation de forces de rappel propres aux sociétés patrilinéaires. Mais il n'y a pas que cela et le cas des islamistes parvenus au pouvoir illustre un autre type de fascination pour le pouvoir absolu. Lorsque le président Morsi a décidé de s'arroger plusieurs pouvoirs, nombreux ont été les commentateurs et acteurs politiques qui l'ont qualifié, non sans une certaine ironie, de pharaon. On sait, en effet, l'importance symbolique que ce terme recèle chez les islamistes égyptiens puisqu'il désigne le souverain impie, le dirigeant idolâtre à abattre coûte que coûte. Traiter Morsi de pharaon renvoyait donc ce dernier à ses propres détestations mais, à dire vrai, cette comparaison n'était pas la plus pertinente. 

En réalité, c'est plutôt de calife dont il aurait pu être question même si on comprend qu'il est plus facile et moins dangereux de parler de pharaon. Etre calife, c'est-à-dire un successeur du Prophète à la tête de la communauté de tous les croyants et avoir des pouvoirs religieux et politiques absolus et incontestés : voilà le non-dit qui, consciemment ou non, de manière assumée ou non, façonne et motive nombre de leaders islamistes. On objectera que les Frères musulmans, à la différence des salafistes, ont pris leurs distances avec le thème de la restauration du califat aboli par Atatürk. Il n'empêche : Morsi ne se voit certainement pas en nouveau Nasser. Sa référence à lui, c'est le califat et la nécessité pour son peuple de lui obéir sans discuter puisqu'il est désormais porteur d'une double légitimité. Celle des urnes et, plus encore, celle de l'appartenance à un mouvement se réclamant de la religion. On se souvient de l'une des premières déclarations du Premier ministre tunisien Hamadi Jébali, ce dernier promettant l'établissement prochain du sixième Califat. Ce n'était pas qu'une simple déclaration euphorique d'un homme qui venait de passer de la clandestinité au sommet de l'Etat. Bien au contraire, cela traduisait une conception absolutiste de l'exercice du pouvoir. 

Tant qu'ils rêveront d'un calife en remplacement du tyran, les islamistes se comporteront comme des dictateurs en herbe et leurs promesses de respecter la démocratie et l'alternance resteront sujettes à caution. Mais, le camp non-islamiste n'est pas exempt de reproches non plus. Les opposants épris de démocratie qui, en réalité, ne demandent qu'à exercer un pouvoir absolu courent les salons. Il suffit de voir la manière dont ils persistent à diriger leurs partis. Pas de débats, pas de courants, pas de numéro deux, un passage de témoin sans cesse repoussé et un culte permanent de leur propre personnalité… C'est d'ailleurs pourquoi il n'est pas difficile de créer des divisions au sein de ces formations en incitant les lieutenants, qui n'en peuvent plus d'attendre leur tour, à faire sécession. L'Algérie en est l'exemple. Tous les partis d'opposition (et même ceux proches du pouvoir !) ont connu - ou connaîtront - ce genre d'épisodes où des factieux sont incités à jeter dehors un zaïm trop longtemps accroché à son fauteuil… 

Se débarrasser du « zaïmisme » et du « califisme » ne sera pas chose facile mais cela doit être l'un des enjeux majeurs des transformations actuelles. Il ne s'agit pas d'imposer une quelconque forme de collectivisme, idée derrière laquelle se sont cachés maints dictateurs et systèmes totalitaires. Mais, en ce début de siècle, l'avenir des nations passe tout de même par l'action et les réflexions collectives. Par l'expérimentation de nouvelles formes de démocratie et de mise en place d'un Etat de droit. A défaut, les processus révolutionnaires en cours risquent bel et bien d'échouer car l'Egypte, comme le reste du monde arabe, n'a nul besoin d'un nouveau Nasser et encore moins d'un sixième califat. 

(1) Editorial, Tel Quel, 14 juillet 2012.
(2) Allah n'y est pour rien, sur les révolutions arabes et quelques autres, Arrêtsurimages.net, juin 2011.
 
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