Lignes quotidiennes

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Dernier ouvrage paru : Chroniques du ramadan. Voyage intimiste au coeur du jeûne (Tallandier, 2026).
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vendredi 21 juin 2019

La chronique du blédard : Une bien triste leçon égyptienne

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 20 juin 2019
Akram Belkaïd, Paris

Mardi 18 juin, les étudiants algériens, admirables de persévérance et d’opiniâtreté, ont une nouvelle fois défilé en revendiquant pour leur pays un régime civil et non militaire. Nombre d’entre eux avaient certainement à l’esprit ce qui vient de se passer en Égypte avec la mort, en plein tribunal, de l’ex-président égyptien Mohamed Morsi. Pour mémoire, cette figure des Frères musulmans était en détention depuis juillet 2013, date à laquelle il fut destitué par le chef de l’armée, le général – futur maréchal et président - Abdel Fattah Al-Sissi.

On peut faire nombre de reproches à Morsi pour ce qui fut son unique année de présidence (2012-2013) – notamment une propension certaine à l’autoritarisme - mais il faut tout de même rappeler qu’il a d’abord été le premier président civil librement élu de l’histoire de l’Égypte indépendante. En ce sens, ce qui lui est arrivé symbolise parfaitement l’enlisement de son pays mais aussi, de manière plus globale, du monde arabe. Car qu’est devenue l’Égypte depuis sa destitution et son emprisonnement dans des conditions dénoncées par nombre d’organisations internationales de défense des droits humains ? Ce fut aussi le cas en mars 2018 lorsque des parlementaires britanniques, pourtant peu suspects de sympathie pour l’islamisme politique, relevèrent que sa détention relevait «  de la torture ou du traitement cruel, inhumain ou dégradant. » Et ne parlons pas du fait qu’il n’était pas convenablement soigné ce qui permet à ses partisans de dire aujourd’hui qu’il a été tué à petit feu.

Mais revenons à la question initialement posée. Qu’est devenue l’Égypte depuis la chute de Morsi ? La réponse est simple. Le régime politique qui dirige ce pays n’est pas autoritaire ou autoritariste. C’est bien pire que cela. C’est une dictature violente comme en témoigne la mort par balles, en août 2013, de centaines de partisans de Mohamed Morsi, tous abattus alors qu’ils protestaient sur une place publique du Caire contre sa destitution. L’Égypte, ce sont des dizaines de milliers d’arrestations, des dizaines de condamnation à mort, des procès iniques qui ne durent parfois que quelques minutes. Mohamed Morsi, lui-même, comparaissait devant les juges en étant placé dans une pièce de verre totalement étanche sur le plan acoustique afin de lui interdire de faire entendre sa voix.

L’Égypte d’aujourd’hui, c’est le silence des opposants, quelle que soit leur orientation politique. Ce sont des chercheurs et des journalistes étrangers qui peinent à faire leur travail et qui subissent nombre de pressions. C’est une presse muselée qui évite d’aborder tous les sujets qui fâchent, nationaux ou régionaux, sauf s’il s’agit de relayer la parole officielle. Mais l’Égypte d’aujourd’hui, c’est surtout la défaite des espérances de 2011. Depuis avril dernier, le pays dispose d’une Constitution révisée qui ouvre la voie au maintien au pouvoir du président Sissi jusqu’en 2030, autrement dit une quasi-présidence à vie.

Le « tout sauf les islamistes » a beaucoup contribué à renforcer la position du président égyptien notamment vis-à-vis de l’étranger. Ses parrains saoudiens et émiratis lui sont grés d’avoir stoppé puis inversé la dynamique révolutionnaire née en janvier 2011 sur la place Tahrir du Caire. Les capitales occidentales lui vendent des armes et célèbrent un homme pragmatique qui ne cherche pas à remettre en cause le statu quo au Proche-Orient. Le maréchal-président Sissi est  donc l’exemple parfait pour qui estime que seul un homme fort, de préférence un militaire, doit diriger un pays arabe. Qu’importe l’État de droit, qu’importe la démocratie, pourvu que l’ordre règne, fut-il brutal.

Tout cela se paiera. En Égypte mais aussi ailleurs. Un pays de plus de quatre-vingt millions d’habitants ne peut être durablement géré avec le gourdin et la peur. C’est d’autant plus vrai que l’économie égyptienne est sous perfusion et que Le Caire en est réduit à tendre la main vers ses riches sponsors du Golfe et à accepter les « conseils » du Fonds monétaire international (FMI). Tôt ou tard, les mêmes causes qui provoquèrent la révolte de 2011 seront à l’origine de nouvelles explosions populaires avec leurs cortèges de répression et de drames sanglants.

Tout cela pour dire que l’idée de l’homme providentiel au service de la patrie est l’un des plus gros mensonges politiques qui brouillent les jugements. C’est une vision archaïque du monde, une réminiscence de périodes féodales que l’on aimerait effacées à jamais. Un homme seul ne peut faire le bonheur de son peuple et de son pays. Pour paraphraser un chanteur célèbre, le général Sissi a rappliqué en sauveur de la République et de l’ordre moral, puis, avec la complicité active ou passive des élites, il a confisqué le pouvoir.

Tout cela doit demeurer à l’esprit des Algériennes et des Algériens. Celles et ceux qui pensent qu’il faut un homme fort pour diriger le pays doivent se rappeler que l’on disait déjà ça pour vanter la candidature d’Abdelaziz Bouteflika à un premier mandat présidentiel en 1999 (on connaît la suite…). De même, l’armée, institution pyramidale et ultra-hiérarchisée, ne peut constituer un acteur politique neutre. Et il ne suffit pas de proclamer qu’elle qu’elle doit être la garante de la démocratie et de l’État de droit. Il faut nous expliquer comment sachant que ce n’est pas sa mission puisque sa tâche principale est la défense du pays. L’actualité algérienne est telle que l’on reviendra certainement sur ce point important.
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lundi 25 juin 2018

Conversation téléphonique avant le match Arabie saoudite - Egypte

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- Allo ?
- Sissi ?
- Lui-même. Qui est à l’appareil ?
- Mohamed Ben Salman.
- Oh ! Bonjour Excellence, Vastitude des Cieux, grande..
- Ça va, ça va. Tu dois me rendre service.
- Oui, je continue à cogner sur les frères…
- Je ne parle pas de ça…
- Je dis du mal du Qatar tous les jours…
- C’est bien, mais je veux…
- Je m’assure que plus personne ne parle chez nous des îles Tiran et Sanafir…
- Mais tu vas la fermer, oui ? Laisse-moi parler !
- A vous ordres.
- Ton équipe doit perdre aujourd’hui.
- …
- Tu m’écoutes ?
- C’est que… Elle plus forte que la votre.
- Tu te débrouilles. Il me faut une victoire.
- Mais… moi aussi.
- Tu seras champion d’Afrique en janvier prochain.
- Oui, mais on veut sortir la tête haute du mondial.
- Nous aussi.
- Et il y a Mo Salah.
- Quoi, Mo Salah ?
- Il doit tout de même tenir son rang. Il faut qu’il brille un peu.
- Dis-lui qu’on fera comme Kadirov. On lui donnera la citoyenneté d’honneur.
- Bah, c’est qu’il veut quitter la sélection à cause de ça…
- Très bien, qu’il la quitte avant le match alors.

A.B
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jeudi 5 avril 2018

La chronique économique : L’économie égyptienne en crise

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Le Quotidien d’Oran, mercredi 28 mars 2018
Akram Belkaïd, Paris

Où en est l’économie égyptienne alors que le président-maréchal al-Sissi est en passe de rempiler pour un second mandat (aucun suspense en la matière) ? Un chiffre résume la situation : 40% de la population vit sous le seuil de pauvreté. C’est pratiquement un égyptien sur deux. Et encore, cette statistique est-elle contestée car de nombreux économistes estiment que le taux réel de pauvreté est de 60%, notamment en raison de l’appauvrissement des niveaux inférieurs des classes moyennes.

Dévaluation de la livre

De fait, depuis les événements de 2011, l’économie égyptienne a subi plusieurs coups de boutoir qui ont sapé le pouvoir d’achat de ces classes moyennes. De grands investissements internationaux ont été reportés ou gelés, et le tourisme a été durement touché, notamment après les attentats de 2015. Cela a eu un impact direct sur les centaines de milliers d’emploi informels liés au secteur sans compter le fait que de nombreux hôtels (Nil, Sinaï) ont été obligés de mettre une partie de leur personnel au chômage technique.

La baisse du tourisme et les incertitudes politiques ont eu un effet direct sur la balance des paiements du pays mais aussi sur la valeur de la monnaie. La livre a subi un mouvement de dévaluation d’envergure qui a heurté de plein fouet les ménages d’autant que ces derniers ont subi une importante inflation (35% pour certains produits de base en 2017). Dans ces conditions, la préoccupation essentielle de nombre d’Egyptiens n’est pas la vie politique – laquelle est verrouillée comme cela n’a jamais été le cas depuis le début des années 1980 – mais l’économie. Au-delà des questions de libertés individuelles et de répression de tout type de contestation (pas uniquement celui représenté par les Frères musulmans), ce sont donc les questions économiques qui pèsent sur la société égyptienne. Et c’est sur cela que le président Sissi sera jugé.

Le pays est d’ailleurs sous thérapie du Fonds monétaire international (FMI) lequel a octroyé 10 milliards de dollars en échange d’un grand plan d’ajustement structurel. Cela permet au Caire de rétablir quelques grands équilibres macro-économiques (équilibre budgétaire, balance des paiements, réserves de change) mais sans pour autant que la population ne constate une amélioration de sa situation. Pire, la suppression des subventions pour certains produits de base a créé de nouveaux déséquilibres ce qui oblige l’armée, qui possède une partie des installations économiques et industrielles (comme les boulangeries) à compenser les effets de cette suppression pour garantir la paix sociale.

Modèle économique à trouver

A bien y regarder de près, l’Egypte espère renouer avec les effets bénéfiques de sa rente. Ici, il ne s’agit pas de pétrole ou de gaz (même si le pays possède désormais d’importants gisements en off-shore qui vont lui assurer une aisance financière nouvelle et une indépendance énergétique plus marquée) mais de tourisme. Au-delà des discours récurrents sur les grands investissements étrangers (pays du Golfe, Chine, Turquie) et des attentes à propos des nouvelles villes à construire, les dirigeants égyptiens espèrent surtout que le redémarrage du secteur touristique permettra une embellie sociale. On renoue ici avec une vision qui prévalait sous le président Hosni Moubarak. Le tourisme d’abord, le reste ensuite. Le reste ? Le modèle demeure à définir pour que le pays offre des emplois à une jeunesse dont seule une infime partie est dans la vie active (le taux de chômage officieux est de 40%).

mercredi 19 juillet 2017

« Le Caire Confidentiel », ou les abîmes de l’Égypte

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Horizons arabes (Les blogs du "Diplo")
Akram Belkaïd, 17 juillet 2017



© Port au Prince Pictures




Une fois n’est pas coutume, il n’y a pas débat ou presque. Disons-le d’emblée, Le Caire Confidentiel, du réalisateur suédo-égyptien Tarik Saleh, est un film noir très réussi (1). En France et à l’étranger, la critique l’a reconnu de manière quasi unanime. C’est peut-être même la première fois qu’une fiction de ce type se déroulant au cœur du monde arabe – en Égypte, en l’occurrence –, et mettant en scène des personnages arabes, atteint une telle dimension universelle. On reviendra sur quelques imperfections de cette œuvre cinématographique qui fera date et sur les questions qu’elle peut poser, mais résumons d’abord l’intrigue.

La suite est à lire ici

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mardi 24 novembre 2015

Sisi's war on reporters

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By Mona Eltahawy
(New York Times, 24 novembre 2015, extraits)

"I have been writing a version of this for years now: While Egypt's regime is brutal and unjust, its ruthlessness is rewarded by other governments with aid, weapons and business deals. All in the name of that euphemism, stability.
(...)
"The Egyptian Commission for Rights and Freedoms has recorded 1,411 cases of forced disappearances sor far this year. In one recent case, in Alexandria, a groom was arrested at his own wedding. Egypt now holds an estimated 40,000 political prisoners. (...)
"With a regime as paranoid and brittle as this, it is not hard to anticipate its actions. A recent Sunday this month was typical: An investigative journalist was detained and interrogated by military prosecutors, a businessman and his son were arrested, and a TV anchorwoman was suspended from her job.
(...)
"According to the Arabic Network for Human Rights Information, there are 62 media workers in Mr Sisi's jails. Try as it might to silence its criticts, the regime must know that jailing journalists can muzzle criticism only for a time. In the end, such action only amplifies its desperation and fragility"
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samedi 5 septembre 2015

La honte qui nous habite

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Jean-Claude Guillebaud, TéléObs, 5 septembre 2015
Extraits :

« Avec 12 milliards d’euros de ventes d’armes depuis janvier 2015, la France vole désormais de record en record. Il n’est pas impossible que nous ravissions in fine à la Russie ma deuxième place des exportateurs d’armements. Ce n’est pas tout. Après avoir annulé, dans un beau coup de menton éthique, la vente de deux navires Mistral à la Russie, on laisse entendre qu’ils seront peut-être rachetés par l’Arabie Saoudite et l’Egypte. Ces deux pays sont, comme on le sait, nos nouveaux amis et clients. C’est grâce à leurs achats (notamment des Rafales) que nos affaires prospèrent. »

(…)

« Au total, la question qui nous tourmente est simple : les nouveaux ‘’amis’’ que nos dirigeants se sont choisis sont-ils des anges, comparés à un Vladimir Poutine qui serait un démon ? Poser la question, c’est y répondre. Poutine n’est certainement pas un démocrate, mais il n’a pas encore fait décapiter des gens sur la place Rouge et, en dépit de tout, son régime demeure moins barbare que celui de Ryad. Non seulement la stratégie française n’est pas ‘’gagnante’’ mais, comme dirait Camus, elle ajoute au malheur du monde.
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dimanche 23 août 2015

Extrait de « Boutros Boutros Ghali, une histoire égyptienne » d’Alain Dejammet

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"Fin septembre 1973, les attachés militaires étrangers en poste au Caire sont invités à suivre un exercice de défense passive dans une caserne de la ville. Les sirènes hurlent, les fourgons des pompiers, les ambulances se ruent en désordre, se télescopent ; de fausses victimes qui gisaient à terre suite à un simulacre de bombardement, deviennent de vrais blessés, clamant au secours tandis que l...e tumulte et la cacophonie envahissent la scène et déchaînent l’hilarité des témoins diplomates. Retour dans leurs ambassades, ceux-ci se libèrent en récits sarcastiques sur l’indescriptible état d’impréparation de l’armée égyptienne. Les Israéliens peuvent dormir tranquilles.
Quelques jours plus tard, début octobre, cette même armée égyptienne, objet de tous les quolibets, franchit le canal, perce la ligne Bar Lev, bouscule les défenses israéliennes (le chef de l’aviation, Hosni Moubarak, se distingue). A New York, le Conseil de Sécurité se réunit avec, comme de coutume, l’objectif immédiat d’un cessez-le-feu. Israël sur le recul ne dit pas non. C’est paradoxalement l’Egypte qui manœuvre, avec l’appui des Russes, pour faire traîner le débat dans l’espoir que son offensive se développe. Assez vite cependant les Israéliens, rééquipés en force par un pont aérien voulu par Kissinger, font valoir que le temps – celui d’amorcer une contre-offensive – travaille désormais pour eux."


(*) Erik Bonnier Editions, 469 pages, 23 euros.
Pour en savoir plus : http://orientxxi.info/…/boutros-boutros-ghali-une-histoire-…

lundi 3 novembre 2014

La chronique du blédard : La Tunisie vaille que vaille (suite)

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Le Quotidien d’Oran, jeudi 30 octobre 2014
Akram Belkaïd, Paris

Il y a un an, au sortir de l’été 2013, le pessimisme et le découragement enveloppaient la Tunisie. Il faut dire que le panorama général n’était guère reluisant. Terrorisme sporadique, insécurité montante avec la multiplication de faits divers (ces derniers alimentant des informations alarmistes et sordides mais souvent infondées), difficultés économiques et tensions sociales : tout cela aggravait un climat d’autant plus délétère qu’un blocage politique paralysait l’Assemblée constituante. Elue en octobre 2011, cette dernière s’avérait incapable d’achever ses travaux et d’offrir au pays un nouveau texte fondamental confirmant que le régime de Zine el Abidine Ben Ali avait été définitivement relégué aux poubelles de l’histoire. A cela s’ajoutait un contexte régional des plus déprimants avec une Libye sombrant dans le chaos et une Egypte engagée dans un bras de fer sanglant entre la junte du maréchal Sissi et les Frères musulmans chassés du pouvoir par la force.

Douze mois plus tard, la donne a pourtant changé. D’abord, la Tunisie s’est dotée depuis janvier 2014 d’une Constitution au terme d’un compromis historique entre les islamistes d’Ennahda (vainqueurs du scrutin de 2011) et leurs adversaires. Ensuite, ce pays vient de vivre un événement politique majeur. Après nombre d’inquiétudes et d’atermoiements, des élections législatives viennent de s’y dérouler avec pour résultat la défaite du parti Ennahdha au profit de son rival direct Nidaa Tounes. Qu’on le veuille ou non, et quelles que soient les réticences que l’on est en droit d’éprouver à l’égard d’un processus électoral plus ou moins bien maîtrisé, ce qui vient de se passer relève, là aussi, du grand fait historique. Ainsi, dans un pays arabo-musulman, des islamistes au pouvoir ont été battus de manière pacifique par la voie des urnes et, tout aussi important, ces derniers ont reconnu et accepté leur défaite.

Bien sûr, personne ne sait encore dans quelles conditions va se dérouler cette alternance. On ignore comment le futur gouvernement va être composé et si une majorité stable se dessinera au sein de la nouvelle Assemblée. On peut aussi se demander si, d’une certaine manière, Nidaa Tounes ne sera pas obligé de trouver un accord de coalition avec Ennahdha ce qui démontrerait que les islamistes demeurent, quoiqu’on dise, au centre du jeu politique tunisien. Il n’empêche. Loin du détestable chemin pris par l’Egypte, la Tunisie continue d’avancer sur la voie d’une transition pacifique. Ce pays, plutôt ce peuple, vient de faire la preuve que mettre à terre un dictateur ne signifie pas pour autant l’instauration d’une république islamique. En clair, et quelle que soit la suite, la Tunisie vient de réussir ce qu’il n’a même pas été possible à l’Algérie de tenter. Certains diront que c’est parce que les islamistes tunisiens sont d’une autre trempe intellectuelle que leurs aînés algériens des années 1990. Cela est vrai mais la rigueur commande de dire aussi que les « éradicateurs » tunisiens, ceux-là mêmes qui ont failli perdre leur sang-froid à plusieurs reprises au cours des derniers mois en rêvant d’un coup de force à la Sissi, se sont finalement avérés plus intelligents, et certainement plus patriotes, que leurs homologues algériens.

Pour autant, il faut raison garder et, pour les Tunisiens qui – on peut le comprendre – se parent de l’habit de la réussite dans un Maghreb et un monde arabe bien déprimant, faire preuve d’un peu de modestie. Car la route est encore longue et des choses doivent nécessairement être précisées. Contrairement au résumé simpliste que l’on a pu entendre ici et là, ces élections législatives n’ont pas vu la victoire d’un camp moderniste et laïc contre les islamistes. Car il faut bien dire les choses telles qu’elles sont, Nidaa Tounes est en lui-même une coalition hétéroclite bâtie pour faire barrage à Ennahdha. De nombreuses tendances concurrentes y cohabitent – aucune d’ailleurs ne se définit comme laïque - et ces dernières risquent fort de découvrir très vite qu’on ne peut gouverner sous le seul objectif d’empêcher les « barbus » de mener à bien leur projet de réislamisation des institutions et lois tunisiennes.

De même, et à y regarder de près, ce n’est pas Ennahdha qui a perdu ces élections législatives mais le camp progressiste (ne parlons même pas de camp de la gauche). En effet, qui va s’opposer aux privatisations qu’exigent de manière plus ou moins pressante les partenaires occidentaux de la Tunisie (privatisations et retrait de l’Etat qu’Ennahdha ne rejette pas) ? Le courant de gauche, ou plutôt de centre-gauche, présent (et plutôt minoritaire) au sein de Nidaa Tounes va-t-il être capable d’empêcher que les politiques d’ouverture libérale initiées cahin-caha sous Ben Ali ne reviennent à l’ordre du jour et cela alors que la jeunesse tunisienne désespère toujours de trouver un emploi ? Il faut aussi évoquer la bourgeoisie tunisienne, celle des grandes villes côtières et que l’on peut aisément qualifier de conservatrice pour ne pas dire réactionnaire. On a cru un peu trop vite qu’elle a été gagnée par les idées révolutionnaires ou, à défaut, progressistes voire réellement séculaire. Quel modèle économique va-t-elle souhaiter – exiger - sachant qu’elle estime avoir suffisamment payé, au cours de ces trois dernières années, le prix de ses compromissions passées avec la dictature de Ben Ali ?

Ces questions démontrent que la politique et les idées vont tôt ou tard exiger leur dû. Ce n’est pas forcément une mauvaise nouvelle car c’est ce qu’exige et permet la démocratie. Le fait que l’affrontement traditionnel entre classes sociales est brouillé par la présence d’une puissante formation islamiste (ne pas oublier qu’Ennahdha est le deuxième parti en sièges) va certainement compliquer la donne. Cela rend l’expérience tunisienne passionnante et, de toutes les façons, cela nous oblige à contribuer à sa réussite. Pour le bien du monde arabe en général et du Maghreb en particulier.

(à lire ou à relire cette chronique du 19 janvier 2014 : La Tunisie vaille que vaille)
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vendredi 1 novembre 2013

La chronique du blédard : Du silence des «intellectuels» égyptiens

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 31 octobre 2013
Akram Belkaïd, Paris

Dans quelques temps, à Dieu ne plaise, des écrivains égyptiens prendront le monde à témoin des misères et violences, autant morales que physiques, que seront en train de leur infliger le général Sissi et ses pairs galonnés. S’adressant plus particulièrement à l’Occident, ils parleront de dictature, de menaces sur la liberté d’expression et crieront aux promesses et à la révolution trahies. On sera alors bien obligés de les aider, de se mobiliser pour eux et de les assurer de notre solidarité. Mais il faut être honnête : on sera aussi tentés de leur dire qu’ils méritent leurs déboires car rien ne saurait  excuser leur actuelle compromission avec un régime coupable d’une répression sanglante contre des êtres humains fussent-ils les partisans de l’ex-président islamiste Morsi.

Dans un entretien accordé au quotidien Le Monde, l’universitaire français Richard Jacquemond, a analysé les raisons du ralliement de nombre d’écrivains égyptiens au coup d’Etat du 3 juillet dernier (*). Tout en rappelant les excès commis par les Frères musulmans durant la brève présidence de Morsi et leur tentation totalitaire notamment à l’égard de l’intelligentsia, ce spécialiste et traducteur de littérature arabe moderne déplore l’attitude de ces intellectuels. « Le silence des ‘consciences de la nation’ égyptienne devant la répression sanglante des manifestations pro-Morsi depuis le 14 août est assourdissant. Et consternant » juge-t-il. Un silence assourdissant… Oui, on le sait bien : qui ne dit mot consent.

Il serait injuste d’affirmer que la défiance des milieux intellectuels à l’égard des « Ikhwanes » n’était pas justifiée. Après avoir montré un visage plutôt avenant durant les premières semaines qui ont suivi la chute de Moubarak, les « Frères » se sont laissés aller à leurs penchants hégémoniques au point de se mettre à dos une bonne partie de la population. Mais rien, absolument rien, ne justifie que l’on se fasse complice des tueries et persécutions qui les visent. Derrière le soulagement réel d’une bonne partie de la société, voici aussi ce qu’est la réalité égyptienne : plus d’un millier de morts, deux milles personnes arrêtées et des poursuites engagées à la moindre déclaration en soutien de la confrérie comme en témoigne la récente suspension du champion du monde de kung-fu Mohamed Youssef. Lors de la remise de sa médaille d’or, ce dernier a en effet osé arborer un T-shirt jaune sur lequel était dessinée une main les quatre doigts tendus. Un symbole qui fait référence au rassemblement des pro-Morsi de la place Rabâa (quatre, en arabe) dispersé dans le sang le 14 août dernier.

Tôt ou tard, la machine répressive de Sissi se retournera contre celles et ceux qui affirment vouloir la liberté et l’Etat de droit pour leur pays mais qui ne lèvent pas le moindre petit doigt pour protester contre la situation actuelle. Mais, à ce sujet, doit-on vraiment les croire quand ils se font les chantres d’une Egypte débarrassée de toutes ses chaînes ? Quel crédit accorder en effet à un Alaa Al-Aswany qui, hier encore, affirmait à la fin de chacune de ses chroniques que "la démocratie est la solution" ? Que quelques dinosaures staliniens, aujourd’hui complètement déboussolés par le monde globalisé dans lequel nous vivons, soient enclins à applaudir un régime fort n’est guère surprenant. Mais que des intellectuels qui, il y a quelques années encore, symbolisaient, du moins le pensait-on, une Egypte moderne ayant rompu avec le culte de l’homme providentiel, le fassent est une immense déception.
Pour Richard Jacquemond, nombre d’écrivains égyptiens sont incapables d’échapper à la « position de scribe qui leur est assignée » par un Etat qui a toujours réussi à empêcher l’émergence d’une scène culturelle indépendante.  Quant au nationalisme ambiant, pour ne pas dire le déferlement de chauvinisme, il s’expliquerait, relève l’universitaire « par le sentiment très fort, dans l’intelligentsia (égyptienne), que le pays, affaibli par bientôt trois ans d’instabilité politique, est à la merci des ingérences étrangères et que le salut ne peut venir que d’un pouvoir fort ».
Peut-être… La certitude que la « patrie en danger » peut effectivement  provoquer nombre d’aveuglements. Mais on peut aussi penser que cette surenchère nationaliste sert surtout à se donner bonne conscience à peu de risques. Quoi de plus facile que de crier au complot israélo-américain quand on a trahi ses principes humanistes ? Quand on n’est pas à la hauteur d’une situation qui exige une prise de position courageuse ? Voilà une autre manière d’analyser ce nationalisme ombrageux qui caractérise tant de sociétés arabes. N’est-ce pas juste une manière de faire oublier le reste ? Ses propres manquements et renoncements ? Ses lâchetés face à l’ordre établi ?
Ce qui se passe en Egypte interpelle à bien des égards. Cela pose la question de la capacité des intellectuels à dire non quand la situation l’exige et cela quelle que soit la nature du pouvoir auquel ils peuvent être confrontés. Cela doit surtout parler aux intellectuels algériens dans le contexte actuel d’une Algérie d’en haut qui, elle aussi, est en train de perdre la tête et qui semble submergée par la démagogie et la plus méprisable des servilités. Mais on y reviendra…


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mercredi 16 octobre 2013

19 novembre 2013 : L'Algérie et la France, en route vers le Brésil ?

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19 novembre 2013 : l'Algérie et la France en route pour le mondial. Comme le 18 novembre 2009 ?

 
C’est un amusant clin d’œil de l’histoire…
En 2009, c’est un certain 18 novembre que les équipes de football d’Algérie et de France ont obtenu, séparément, leur ticket pour le mondial en Afrique du sud.  On se souvient du fameux match barrage entre l’Algérie et l’Egypte (1-0 pour les Verts) à Oumdourman au Soudan et du contexte de guerre médiatique algéro-égyptienne dans lequel il s’est déroulé. Le même jour, deux heures après le coup de sifflet final au Soudan, l’équipe de France se qualifiait elle aussi en faisant match nul au Stade de France avec l’Eire (1-1 à Paris après une victoire française 1-0 à Dublin). 
Un match, là encore, qui est resté dans les mémoires avec la main honteuse de Thierry Henri grâce à laquelle les Bleus avaient réussi à égaliser durant les prolongations (l’Irlande menait alors 1-0). Dans les villes et banlieues de France, on avait assisté alors à une double fête, drapeaux français et algériens étant mêlés dans une même joie (au grand soulagement des autorités françaises qui craignaient, pour l’ordre public, le scénario d’une qualification de la France et d’une élimination de l’Algérie).
Quatre ans plus tard, les deux équipes vont de nouveau jouer leur qualification pour le Brésil le même mois, le même jour (19 novembre) et presque à la même date qu’en 2009 (à un jour près). A Blida, l’Algérie sera opposée au Burkina Faso (2-3 à l’aller). Quant à la France, elle jouera son barrage retour contre un adversaire qui sera désigné la semaine prochaine (l’aller aura lieu le 15 novembre).
 L’Algérie et la France... Deux matchs de qualification pour la Coupe du monde au Brésil qui se dérouleront en même temps. Vera-t-on se répéter la belle histoire de 2009 ? Le 19 novembre prochain risque d’être chaud. Très très chaud…

MISE À JOUR, le 20 novembre 2013 : C'est fait, les deux équipes se sont qualifiées pour le mondial brésilien.
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mardi 20 août 2013

Ce vote démocratique dont ne voudront plus les islamistes

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Nombre d'islamistes ont longtemps considéré que la démocratie et les processus électoraux qui en relèvent n'étaient pas licites. Pour eux, il était "haram" de voter puisque seule devait s'exprimer la loi divine à travers la Charia et les différents préceptes coraniques. Cette conviction n'a pas disparu et l'on peut d'ores et déjà parier qu'elle s'est même renforcée au regard des récents événements.

L'exemple des Frères musulmans d'Egypte est édifiant. A la chute de Moubarak, la Confrérie était divisée entre plusieurs tendances. La vieille garde, méfiante, assurait qu'il valait mieux se tenir à l'écart de ces troubles car, affirmait-elle de manière prémonitoire, cela retomberait fatalement sur elle. A l'inverse, et à quelques exceptions près, la jeune garde voulait prendre le train de la Révolution en marche et, au passage, faire oublier les hésitations des Frères à participer à la grande manifestation du 25 janvier 2011 réclamant le départ de Hosni Moubarak.

Plus de deux ans plus tard, l'actualité a donné raison aux sceptiques. Après un an à peine de mandat plus que controversé, le président Morsi a été débarqué et ses partisans sont allègrement massacrés. Pour nombre d'officiels égyptiens, le sort des dirigeants de la Confrérie ne peut se résumer qu'à deux options : la mort ou la prison. On est loin de l'euphorie de la victoire électorale de juin 2012...

L'une des conséquences de cette terrible tragédie égyptienne est que les mouvements islamistes savent aujourd'hui que la victoire électorale ne leur garantit rien et que tout peut être remis en cause. On imagine que ce raisonnement trotte dans la tête des militants et responsables d'Ennahdha en Tunisie. Si Morsi a été débarqué, si les Frères musulmans se font tirer comme des lapins sans que la communauté internationale ne réagisse autrement que par quelques larmes de crocodile, pourquoi le parti de Ghanouchi ne subirait-il pas le même sort ? On voit bien que cette hypothèse peut inciter les islamistes tunisiens à un durcissement de leur position. A une fuite en avant où toute concession, pourtant nécessaire pour apaiser le climat politique, serait vécue, par les militants d'Ennahdha mais aussi ses opposants, comme un aveu de faiblesse voire un signe de panique.

Il est encore trop tôt pour dire comment le monde arabe va évoluer mais une chose est certaine : il sera désormais difficile de convaincre les islamistes de participer pacifiquement à la vie politique. Pour eux, la démocratie électorale ne signifiera rien d'autre qu'un piège. Des sables mouvants destinés à les neutraliser avant des les éradiquer.

Cela va plaire aux "démocrates" qui conçoivent la vie politique de manière censitaire. Cela plaira à celles et ceux qui applaudissent sans vergogne aux tueries du Caire. Mieux, cela les rassure et leur offre quelques satisfactions dans leur manière égoïste et déshumanisée d'appréhender le monde et la vie de leur pays. Face à leur euphorie d'une rare obscénité, il est très difficile de leur expliquer que l'éradication par la force de l'islamisme est une chimère à laquelle ne peuvent croire que celles et ceux qui n'ont aucun sens politique, aucune connaissance de leur propre société. La bataille contre l'obscurantisme ne se gagne pas à coup de rafales d'armes automatiques. L'islamisme ne disparaîtra pas de nos sociétés et, tôt ou tard, il faudra revenir à la politique pour l'affronter. A moins que tout ce qui se passe aujourd'hui ne lui permette un jour de prendre le pouvoir. Par la force et, au nom de ses martyrs, sans volonté de le rendre un jour...
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vendredi 16 août 2013

L'armée égyptienne, ce médecin-boucher

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En avril 2013, à l'occasion d'un dîner, j'ai échangé quelques idées avec un ancien diplomate français aujourd'hui reconverti dans les affaires. Arabophone, spécialiste du Machreq et de l'Iran, il m'a tenu le propos suivant concernant l'Egypte :

"Toutes les chancelleries occidentales le savent : l'armée va tôt ou tard intervenir. Si elle ne l'a pas encore fait c'est qu'elle estime que la blessure n'a pas suffisamment saigné".

Je repense ce soir à cette discussion en me disant que cette image de la blessure qui doit continuer de saigner pour que le "médecin" soit accueilli en sauveur était des plus pertinentes. Oui, l'armée égyptienne a su profiter de la dégradation du climat politique sous Morsi et il faudrait être naïf pour croire qu'elle n'a pas encouragé et entretenu les tensions. Le 3 juillet dernier, son intervention a comblé d'aise nombre d'Egyptiens, hostiles aux Frères musulmans.

Mais le fait est que le "médecin" a peut-être préjugé de ses capacités puisque le voici obligé de recourir à une boucherie pour finir de soigner la blessure qu'il a lui-même laissé s'aggraver.
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jeudi 15 août 2013

La chronique du blédard : Une leçon égyptienne

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 15 août 2013
Akram Belkaïd, Paris
 
Jour après jour l’Egypte s’achemine vers la guerre civile. Qu’on le veuille ou non, ce qui s’y passe est la conséquence directe de la destitution du président Mohamed Morsi par l’armée le trois juillet dernier. Qui a pu croire alors que les Frères musulmans et leurs sympathisants accepteraient ce coup de force sans réagir ? En décidant de mettre aux arrêts (et au secret) le premier président démocratiquement élu dans l’histoire de l’Egypte, les militaires ont commis une faute majeure. Ils ont mis en danger l’intégrité de leur pays et ont délibérément ouvert une boite de pandore qu’il sera désormais difficile de refermer. Et, contrairement à ce que prétendent nombre de « démocrates » égyptiens – certains ont atteint des sommets dans le pathétique pour justifier leur soutien au coup d’Etat – les premiers responsables des assauts sanglants des forces de l’ordre contre les campements pro-Morsi ne sont pas les dirigeants de la Confrérie des Frères musulmans mais bien ceux qui ont donné l’ordre d’ouvrir le feu.
 
Il ne s’agit pas ici de défendre le court bilan de Morsi et certainement pas de reprendre les textes hagiographiques qui circulent à son propos sur la toile et que relaient des sites d’informations plus ou moins proches de l’islamisme politique. L’homme a fait des erreurs importantes, il n’a pas pris la mesure de sa tâche et ne s’est pas rendu compte qu’il divisait son peuple. Surtout, il n’a pas réalisé à quel point il se devait de protéger la transition démocratique en pratiquant une ouverture politique plutôt que de gouverner au seul bénéfice de ses pairs. Mais quelles que soient ses fautes, il ne méritait certainement pas d’être embastillé de la sorte et, qui plus est, sans aucun procès.
 
Pour autant, il est important pour tout partisan de la démocratisation du monde arabe de prendre position par rapport à ce qui se passe en Egypte. Qu’on le veuille ou non, les Frères musulmans sont des acteurs incontournables de la vie politique égyptienne et les massacrer ne règlera aucun problème, bien au contraire. L’assaut sanglant contre les camps de pro-Morsi est une honte et un crime majeur. Conséquence d’une crise politique provoquée par l’armée et ses soutiens, ces sit-in auraient dû être levés grâce à un compromis politique et, surtout, de manière pacifique pour ne pas aggraver la situation.
 
Mais l’armée égyptienne a visiblement d’autres objectifs. Depuis le début de l’été, elle entend privilégier l’épreuve de force voire-même l’encourager. Peut-être se sent-elle capable de réduire à néant le mouvement des Frères musulmans… Peut-être est-elle décidée à sacrifier une partie de la population au nom de la « sauvegarde » de l’Egypte. Peut-être pense-t-elle à l’expérience algérienne en se disant que, in fine, l’islamisme politique est toujours vaincu sur le plan sécuritaire (« à quel prix ? » est la question que les képis égyptiens ne se posent pas…). Ou alors, peut-être que l’armée égyptienne n’a finalement aucune stratégie clairement définie et qu’elle avance au coup par coup, en présumant de ses forces et de sa capacité à ramener l’ordre. Ou plutôt, en présumant de sa capacité à instaurer rapidement un ordre de fer…
 
Car c’est bien là vers où se dirige l’Egypte. Le sang appelle le sang et qui dit violence dit pouvoir dictatorial et Etat d’exception. Bien naïfs sont les démocrates qui ont soutenu le coup d’Etat contre Morsi et qui pensent que Sissi et sa bande de galonnés vont leur offrir demain une place au sommet du pouvoir. Bien sûr, ils auront quelques strapontins car l’époque n’est plus aux juntes totales. Comme sous Moubarak, la démocratie sera officiellement proclamée mais l’on sait déjà qu’elle sera de façade et que des lignes rouges seront interdites de franchissement sous peine d’emprisonnement et autres désagréments caractéristiques des dictatures.
 
Que peut-on faire pour l’Egypte et les Egyptiens ? Cela peut paraître naïf mais il est important de multiplier les appels au calme et à la conciliation. Les récentes tentatives de médiation ont échoué ? Il faut recommencer. Certes, on ne peut guère compter sur les pays arabes dont certains – on regardera du côté de la péninsule arabique – se frottent les mains à propos du dérapage de la transition égyptienne post-Moubarak. La question reste donc de savoir ce que veulent, et ce que peuvent, l’Europe et, surtout, les Etats-Unis. Eux-seuls peuvent faire pression sur l’armée égyptienne et l’amener à négocier. Le feront-ils ? Une chose est certaine, personne, pas même Israël, n’a intérêt à ce que l’Egypte soit à feu et à sang.
 
Enfin, ce qui se passe en Egypte devrait aider les Tunisiens à réfléchir quant aux conséquences d’un détournement du processus démocratique. Partisans ou opposants du parti Ennahda n’ont qu’à méditer le chaos égyptien pour savoir quelles erreurs éviter. Peut-être que cela leur semblera plus convaincant que les mises en garde répétées de leurs voisins algériens... Pourtant fort de leur terrible expérience des années 1990, ces derniers ont bien de la peine à faire entendre leur exhortation à la prudence et au dialogue national. Car la paix civile n’a pas de prix et c’est ce que les Egyptiens sont malheureusement en train de réaliser.
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dimanche 21 juillet 2013

La chronique du blédard : Des Palestiniens et du Printemps arabe

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 18 juillet 2013
Akram Belkaïd, Paris

 
C’est une vidéo qui a fait le tour du web en provoquant l’indignation y compris en Israël. On y voit des soldats israéliens embarquer un Palestinien de cinq ans et son père, l’enfant étant soupçonné d’avoir jeté des pierres contre une voiture à Hébron en Cisjordanie (le père et le fils seront brièvement détenus avant d’être remis à la police palestinienne puis relâchés). Ces images poignantes – l’enfant est pris de panique totale face aux uniformes - ont été tournées par B’Tselem, une organisation israélienne de défense des droits de l’homme. D’une certaine manière, elles montrent, pour qui l’aurait oublié, que la situation des Territoires palestiniens n’a guère changé et que, quelque part, heureusement qu’il existe des ONG israéliennes pour en témoigner...
 
Un rappel utile à l’heure où les turbulences du monde arabe font l’essentiel de l’actualité. Tragédie syrienne, pagaille libyenne, incertitude tunisienne et coup d’Etat « démocratique » égyptien, tout cela éclipse la question palestinienne y compris au sein des opinions publiques arabes directement confrontées à des bouleversements politiques incessants et dont il est impossible de prédire la conclusion à court ou long terme. C’est un fait, le Printemps arabe, événement positif s’il en est malgré les interrogations et défis qu’il génère, n’est finalement pas une bonne nouvelle pour les Palestiniens au sens où il relègue leur combat au second plan quand il ne le marginalise pas.
 
Car qui se soucie d’eux ? Certes, il existe encore un semblant de processus diplomatique géré par les Etats-Unis pour arriver à un accord de paix définitif entre Israéliens et Palestiniens. Mais qui y croit ? Personne ou presque. John Kerry, le chef de la diplomatie étasunienne va et vient entre Washington et le Machreq, se fait photographier à Jérusalem-est, se fend de quelques déclarations où l’optimisme de façade cache mal une certaine impatience mais même lui ne donne guère l’impression d’être convaincu par sa propre démarche. En attendant, la colonisation illégale de Jérusalem-est et de la Cisjordanie se poursuit tandis que Gaza demeure la plus grande prison à ciel ouvert du monde.
 
Dès les premières révoltes populaires de janvier 2011, de nombreux intellectuels palestiniens ont deviné que les événements qui allaient suivre ne seraient certainement pas favorables à leur cause. Ce constat n’était pas accompagné de dépit ou d’hostilité à la revendication démocratique des peuples arabes mais il relevait tout simplement d’une lecture objective de la situation. Confrontés à des bouleversements sans précédents, ces peuples sont désormais submergés par un agenda politique national qui les éloigne des grandes mobilisations de jadis pour la Palestine. On remarquera au passage que le Printemps arabe n’a eu, par ailleurs, guère d’impact durable sur les Palestiniens. Certes, ces derniers sont sortis dans les rues de Gaza et de Cisjordanie pour dénoncer l’incompétence de leurs dirigeants et aussi et surtout pour exiger une réconciliation entre le Fatah et le Hamas mais cela n’a pas modifié la donne politique palestinienne.
 
Aujourd’hui, aucun pays arabe n’est capable de peser sur l’échiquier mondial pour défendre les Palestiniens. Les pays du Golfe, dont les avoirs financiers servent à soutenir une économie mondiale vacillante, sont terrorisés par le programme nucléaire iranien. Au final, ils font, à l’égard d’Israël, ce que leur protecteur américain leur impose quand ils ne devancent pas eux-mêmes ses souhaits de normalisation, notamment économique, avec l’Etat hébreu. Les émirs peuvent bien ensuite parader à Gaza en promettant des milliards de dollars, cela ne change rien au fond du problème qui est celui qu’un peuple entier reste privé de son pays et de ses droits.
 
Par ailleurs, les pays engagés dans une transition depuis la chute de dictateurs n’ont pas vraiment de marge de manœuvre. En effet, et quelle que soit la couleur politique de ces gouvernements, tous sont persuadés que la réussite de leur action voire leur longévité dépend beaucoup du bon vouloir de cet arbitre absolu que sont les Etats-Unis. En Egypte, l’ex-président Morsi a bel et bien donné des gages à Washington et Tel-Aviv (on pense notamment à la fermeture des tunnels clandestins entre le Sinaï et Gaza) mais cela n’a pas suffi à lui sauver la mise. Et l’on voit mal son successeur provisoire adopter une autre position.
 
C’est d’ailleurs l’une des caractéristiques les moins évoquées du Printemps arabe. Terminé le temps de la Révolution iranienne. Aujourd’hui, les pouvoirs qui émergent ou se profilent dans les pays arabes en transition ne s’opposent pas à l’Amérique même si, ici et là, on a entendu quelques discours virulents ou assisté à des actions de force contre les intérêts étasuniens (on pense notamment à l’attaque de l’ambassade des Etats-Unis par des salafistes tunisiens). La raison en est simple. Dans un monde unipolaire, personne n’a envie de se joindre au camp des « méchants », c’est-à-dire celui qui regroupe la Syrie et l’Iran. Et s’attirer les bonnes grâces de Washington a un prix. Cela n’implique pas de « trahir » les Palestiniens – cela, les opinions publiques ne l’accepteraient pas – mais de mettre en sourdine ses revendications et ses propositions en faveur de la Palestine. C'est à l’image des plus qu’oubliés « plan Fahd » et « plan Abdallah », du nom des deux rois saoudiens qui proposaient la paix en échange de la restitution des terres occupées depuis 1967 et 1973.
 
Finalement, et comme c’est le cas depuis plusieurs décennies, le meilleur allié des Palestiniens demeure l’Union européenne (UE) et cela malgré le fait – on le signalera jamais assez – que la Commission et le Parlement sont assiégés (le mot n’est pas trop fort) par des lobbyistes défendant les intérêts israéliens. Il y a quelques jours, l’UE a adopté un texte prévoyant d’exclure à partir de 2014 les Territoires occupés de sa coopération, notamment financière, avec Israël. C’est une décision plus que symbolique puisque l’Europe fait une claire distinction entre, d’un côté, le territoire israélien, et, de l’autre, les colonies en Cisjordanie, à Jérusalem-Est cela oublier la bande de Gaza et le plateau du Golan. Ce n’est pas rien. Cela signifie à l’actuel gouvernement israélien que la politique du fait accompli ne provoquera pas forcément la normalisation. Plus qu’une consolation, c’est un acquis pour les Palestiniens dans leur long chemin vers un Etat. Mais c’est malheureusement bien leur seule satisfaction en ces temps de grande agitation du monde arabe.
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jeudi 4 juillet 2013

La chronique du blédard : De la démocratie et du « recall »

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Le Quotidien d'Oran, jeudi 4 juillet 2013
Akram Belkaïd, Paris

Il y a quelques semaines, cette chronique a abordé la question du pouvoir et des contre-pouvoirs qui lui sont nécessaires pour garantir l’existence d’un Etat de droit et pour atténuer la tyrannie qu’une majorité politique peut exercer à l’encontre de celles et ceux qui n’ont pas voté pour elle (*). L’exemple à ce sujet étant la Turquie où les victoires électorales successives de l’AKP ont vraisemblablement convaincu le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan qu’il est le maître absolu de son pays et de sa société. Pour résumer, il apparaît que le monde arabo-musulman n’est pas suffisamment attentif à la mise en place de contre-pouvoirs dès lors qu’il s’engage dans un processus de transition démocratique.

La situation actuelle en Egypte permet de poursuivre la réflexion sur un autre plan en abordant une autre question fondamentale pour la démocratie. Comment faire pour renvoyer celui qui a été élu sans attendre la prochaine échéance électorale ? Comment le faire sans succomber au piège des sondages et sans générer de l’instabilité au sein des institutions ? Mais commençons d’abord par une mise au point. Rappelons donc que le président égyptien Mohamed Morsi a été démocratiquement élu par les Egyptiens au terme d’un scrutin qui, de l’avis de la majorité des observateurs, a été le plus régulier de l’histoire de l’Egypte indépendante (ce qui ne signifie pas qu’il a été parfait, loin de là). Cela n’est pas chose négligeable. Si l’on respecte la démocratie, si l’on respecte les règles du jeu que cette dernière impose, on est obligé de reconnaître la légitimité de sa présidence.

Balayer cela d’un revers de manche au prétexte que l’on est un adversaire des islamistes et que l’on ne supporte pas leur présence au pouvoir, c’est adopter une attitude anti-démocratique et c’est se faire le partisan de scrutins censitaires où ne voteraient que les gens avec lesquels on serait d’accord. Des scrutins qui, par exemple, écarteraient les islamistes et leurs électeurs potentiels. C’est d’ailleurs ce dont rêvent, sans vraiment l’assumer, nombre de « démocrates » et autres « laïcs » dans le monde arabe. Incapables de peser politiquement et électoralement face aux islamistes, ils préféreraient des élections débarrassées de ces puissants adversaires et cela sous la houlette d’un arbitre suprême, c’est-à-dire l’armée (ou, plus rarement, l’Occident). Relevons au passage cette (fausse ?) naïveté qui fait croire que l’armée égyptienne a chassé Morsi pour remettre le pouvoir à son opposition. En leur temps, les éradicateurs algériens opposés à la victoire de l’ex-Front islamique du salut (FIS) ont cru la même chose, persuadés qu’ils étaient que le pouvoir les récompenserait d’avoir contribué à sa propre survie. On connaît la suite…

Pour autant, il doit être possible d’exiger le départ de celui qui a été élu si l’on considère qu’il a failli et si une majorité l’exige. Trop souvent, le mandat électoral est assimilé à un blanc-seing, une sorte de chèque en blanc qui interdirait la moindre remise en cause. D’ailleurs, le monde politique n’aime pas trop aborder cette question du « recall », c’est-à-dire la procédure par laquelle les citoyens peuvent obtenir qu’un élu s’en aille avant la fin de son mandat ou, tout du moins, qu’il se présente de nouveau devant les électeurs. Exception faite de quelques pays, comme les Etats-Unis, le Canada ou la Suisse, le « recall » n’est guère ancré dans les mentalités alors qu’il a existé dès les premiers temps de la démocratie athénienne. En France, ni la droite ni la gauche ne veulent en entendre parler au nom de la nécessité d’éviter l’instabilité que cela peut générer. Il est vrai qu’un élu a besoin de temps pour agir mais cela ne saurait lui garantir une impunité totale et une sécurité absolue.

Il reste donc à savoir comment organiser et obtenir un tel rappel des électeurs. En investissant les places publiques et en recueillant plusieurs millions de signatures exigeant le départ de Morsi, l’opposition égyptienne a usé de deux moyens complémentaires mais aux conséquences et à l’efficacité différentes. Comme c’est le cas aux Etats-Unis, la collecte de signatures permet d’éviter le recours à des manifestations publiques et donc, in fine, à l’anarchie qu’elles pourraient provoquer.

Mais cette manière pacifique d’appréhender un « recall » est-elle possible pour des pays qui s’engagent à peine dans une transition démocratique ? En Egypte aujourd’hui, demain ailleurs, la capacité de précipiter les événements reste liée à la mobilisation de la rue avec ce que cela peut entraîner comme dérapages et manipulations. L’idéal, serait donc de disposer de moyens institutionnels d’encadrer le « recall » via, par exemple, des signatures déposées auprès d’un organisme indépendant (justice, Cour suprême,…).

C’est en cela que la situation égyptienne parle à la planète entière. Au monde arabe d’abord, du moins à celui qui est en mouvement comme c’est par exemple le cas en Tunisie (n’en déplaise à mes compatriotes algériens qui regardent la situation tunisienne avec beaucoup de dédain…). Mais aussi au monde développé où la rupture entre électeurs et élus est manifeste. Car, au XXIème siècle, la démocratie, c’est, entre autre, permettre au peuple d’élire librement ses représentants. Mais c’est aussi lui permettre de leur signifier leur congé - de manière encadrée et institutionnelle (**) - quand il le juge nécessaire et cela sans avoir à attendre les habituels rendez-vous électoraux.

(*) La chronique du blédard : Des islamistes, du pouvoir et du nécessaire contre-pouvoir,  Le Quotidien d'Oran, jeudi 6 juin 2013.
(**) Précision ajoutée par l'auteur, le 4 juillet 2013.

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